‹ Poil de CarotteChapitre 63 sur 93 · 3

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POIL DE CAROTTE : Maman, maman, je l’ai.

MADAME LEPIC : Moi aussi.

POIL DE CAROTTE : Comment ? la voilà.

MADAME LEPIC : La voici.

POIL DE CAROTTE : Tiens ! fais voir.

MADAME LEPIC : Fais voir, toi.

Poil de Carotte (Il montre sa pièce. Mme Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les manie, les compare et apprête sa phrase.) : C’est drôle. Où l’as-tu retrouvée, toi, maman ? Moi, je l’ai retrouvée dans cette allée, au pied du poirier. J’ai marché vingt fois dessus, avant de la voir. Elle brillait. J’ai cru d’abord que c’était un morceau de papier, ou une violette blanche. Je n’osais pas la prendre. Elle sera tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l’herbe, faisant le fou. Penche-toi, maman, remarque l’endroit où la sournoise se cachait, son gîte. Elle peut se vanter de m’avoir causé du tracas.

MADAME LEPIC : Je ne dis pas non.

Moi je l’ai retrouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu oublies encore de vider tes poches, quand tu changes d’effets. J’ai voulu te donner une leçon d’ordre. Je t’ai laissé chercher pour t’apprendre. Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant tu possèdes deux pièces d’argent au lieu d’une seule. Te voilà cousu d’or. Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l’argent ne fait pas le bonheur.

POIL DE CAROTTE : Alors, je peux aller jouer, maman ?

MADAME LEPIC : Sans doute. Amuse-toi, tu ne t’amuseras jamais plus jeune. Emporte tes deux pièces.

POIL DE CAROTTE : Oh ! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu’à ce que j’en aie besoin. Tu serais gentille.

MADAME LEPIC : Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux t’appartiennent, celle de ton parrain et l’autre, celle du poirier, à moins que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce ? Je me creuse la tête. Et toi, as-tu une idée ?

POIL DE CAROTTE : Ma foi non et je m’en moque, j’y songerai demain. À tout à l’heure, maman, et merci.

MADAME LEPIC : Attends ! si c’était le jardinier ?

POIL DE CAROTTE : Veux-tu que j’aille vite le lui demander ?

MADAME LEPIC : Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton frère n’a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.

Après tout, c’est peut-être moi.

POIL DE CAROTTE : Maman, cela m’étonnerait ; tu ranges si soigneusement tes affaires.

MADAME LEPIC : Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N’en parlons plus. Cesse de t’inquiéter ; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d’oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.

Poil de Carotte, qui s’élançait déjà, se retourne, il suit un instant sa mère qui s’éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.

MADAME LEPIC (Sa main droite levée, menace mine.) : Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.

La première gifle tombe.

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