V, 1818.]
«Nous avons rendu compte, disait-on, du dernier ouvrage de Mme de Staël; nous n'avons pas hésité à affirmer qu'il exercerait une grande et salutaire influence. Nous avons dit que cette influence se ferait surtout sentir dans cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naît aujourd'hui à la vie politique, que la Révolution et Bonaparte n'ont ni brisée ni pervertie, qui aime et veut la liberté sans que les intérêts ou les souvenirs du désordre corrompent ou obscurcissent ses sentiments et son jugement, à qui, enfin, les grands événements dont fut entouré son berceau ont déjà donné, sans lui en demander le prix, cette expérience qu'ils ont fait payer si cher à ses devanciers. Qu'il nous soit permis d'apporter ici, à l'appui de notre opinion, un exemple que nous ne saurions nous empêcher de trouver fort remarquable; c'est le petit écrit qu'a inspiré à un jeune homme la lecture de l'ouvrage de Mme de Staël; sans doute les semences que contient cet ouvrage trouveront rarement une terre aussi promptement, aussi richement féconde. Mais l'exemple n'en a que plus de valeur; ce qui a pu exciter dans un esprit naturellement distingué tant d'idées saines, tant de sentiments nobles, ne manquera pas, à coup sûr, de les propager dans un grand nombre d'autres esprits. Ces sentiments et ces idées forment déjà notre atmosphère morale, et il faut que les gouvernements s'y placent aussi, car, hors de là, il n'y a point d'air vital.»
Suivaient les pages sur la Révolution française qu'on peut lire en partie reproduites au tome Ier des Mélanges[230]. L'article fit du bruit, et même un peu de scandale, dans les cercles où vivait le jeune auteur. Il y avait à cela plusieurs raisons, et non pas toutes frivoles. Le fils jugeait l'Empire, et ses parents l'avaient servi. Depuis la Restauration, M. de Rémusat père était préfet, le fils lui-même semblait destiné alors à une carrière au sein de l'ordre établi[231]. Juger de si haut le régime d'hier, tracer si décidément la marche à celui d'aujourd'hui, c'était une grande hardiesse assurément dans un jeune homme. Et puis faire un article de journal! passe encore si c'eût été une chanson. En revanche, M. Auguste de Staël cherchait, pour le remercier, l'admirateur de sa mère; Mme de Broglie lui écrivait pour l'appeler; M. Guizot l'attirait chez lui, et M. Royer-Collard qu'il y rencontrait un soir, et devant qui on parlait de je ne sais quel ouvrage nouveau, se prit à dire de ce ton qu'on lui connaît: Je ne le relirai pas, et se retournant aussitôt vers le jeune Rémusat: Je vous ai relu, monsieur[232].
[Note 230: Pages 92-102.]
[Note 231: M. Molé, à ce moment ministre de la marine, l'avait admis à travailler dans la Direction des Colonies.]
[Note 232: M. Royer-Collard lui-même avait reçu une vive impression de cet ouvrage posthume de Mme de Staël; jusque-là il avait toujours eu contre elle d'assez fortes préventions; mais en lisant ces Considérations si hautes, si viriles et à la fois si prudentes, sur la Révolution française, il rendit les armes et s'avoua vaincu. Le doyen du groupe ne sentit pas autrement que le plus jeune initié.]
Chacun a son destin qui, tôt ou tard, se fait jour: fata viam invenient. Cela est vrai des individus comme des empires. Voilà donc M. de Rémusat auteur, et le voilà du groupe doctrinaire. Son étoile l'y conduisait. C'était bien le monde qui lui convenait le mieux comme exercice et développement de la pensée, un monde aussi ennemi du commun populaire que du convenu des autres salons, qui ne craint point les idées, pas même les systèmes; où tout fait question, où tout se discute, s'analyse, se généralise; où l'esprit n'a pas trop de tous ses replis, ni l'entendement de toutes ses formes; où les lectures solides, les considérations élevées se résument toujours et s'aiguisent eu une rédaction ingénieuse; où cette ingéniosité de tour est un cachet non moins distinctif que la haine du médiocre. On a depuis appliqué la qualification de doctrinaire à tant de choses et à tant de gens, que c'est à faire pitié, quand on sait combien ce terme se restreignait primitivement à une élite, presque à une secte d'esprits éminents qui ne se pouvaient confondre avec les plus proches. Le gros public n'en fait jamais d'autres; mais c'est assurément la plus lourde injure qu'il ait pu infliger aux vrais doctrinaires que de les envelopper dans cet à-peu-près. Durant les dernières années, quand il entendait prodiguer l'appellation devenue banale, M. Royer-Collard disait: «Que veulent-ils parler de doctrinaires? Ce que je sais, c'est que nous étions trois d'abord, M. de Serre, Camille Jordan et moi.» Sans remonter si haut, sans nous reporter à cet âge presque mythologique du parti doctrinaire, nous trouvons, au moment où M. de Rémusat y fit son entrée, que la tête du groupe se composait exactement de M. Royer-Collard, du duc de Broglie, de M. de Barante et de M. Guizot. En se liant avec tous, et plus particulièrement encore avec M. Guizot, dont il se plaît à dire qu'aucun esprit n'a plus agi sur le sien, M. de Rémusat garda, comme on peut croire, sa propre originalité. Bien jeune, il apportait des idées et même des convictions déjà faites, un fonds de pure gauche en politique, le culte philosophique de la raison et de la vérité; il se doctrinarisa pour la forme et pour l'agrément.
Dans le même temps, sa métaphysique s'éclairait d'un nouveau jour en rencontrant celle de M. Cousin, et tout d'abord il marqua dans l'école philosophique au premier rang des amateurs, en attendant qu'il y fît sa place comme un maître. Cette veine plus tard se retrouvera.
Une question se présente qu'autant vaut peut-être agiter ici et qu'aussi bien nous ne saurions éluder. En présence d'une nature si complexe, mais si loyale et si franche, qu'avons-nous après tout à craindre de pousser jusqu'au bout l'étude? Et d'ailleurs, sous l'oeil d'un esprit si clairvoyant, n'est-ce pas le seul digne hommage? M. de Rémusat a certes en lui du sceptique, il a du railleur, et de plus il aime la vérité, et il eut à de certains jours, il a pour elle de ces merveilleux amours dont parle Cicéron après Platon. Or lequel des deux en lui domine? lequel, en définitive, se rencontre le plus avant pour qui le sonde? Est-ce le fond solide ou l'ondoyant? Vous croyez que c'est l'ondoyant; mais n'y a-t-il pas un fond plus solide par-delà? Vous croyez que c'est le solide; mais n'y a-t-il point par-delà un fond plus fuyant encore? Là est le noeud du problème. Qui peut dire ce dernier mot des autres? Le sait-on soi-même de soi? Souvent (si je l'osais dire) il n'y a pas de fond véritable en nous, il n'y a que des surfaces à l'infini.
En nous tenant pourtant à notre objet, que voyons-nous? qu'avons-nous vu déjà? Jeune homme, il aimait la métaphysique, et tout à côté il faisait des chansons; il avait ses opinions, ses idées chères, intimes, et tout à côté il les analysait, il s'en rendait compte. Dans cette mesure, nous le possédons au complet, ce me semble. Tel il est, tel il sera. Chez lui, la chanson, ou, si vous aimez mieux, la raillerie fine s'en va accoster la métaphysique, la prendre sous le bras dans ses heures de récréation, si bien qu'on ne sait par moments laquelle devance et a le pas sur l'autre. Et d'autre part l'analyse aussi, l'inexorable analyse, accoste toujours sa conviction ou sa passion, et l'observe et la décompose chemin faisant, au point de la déconcerter, si celle-ci n'était bien ferme et bien décidée à persister quand même. Tout cela marche et coexiste sans se détruire. Figurons-nous bien le cortége: la plus pénétrante des analyses à droite, la plus fine des railleries à gauche; et pourtant, il y a une ardeur, une conviction qui, chez cette nature élevée, a la force de cheminer entre ce double accompagnement.
On le comprend toutefois, pour atteindre jusqu'ici à toute sa destinée, soit politique, soit littéraire, pour remplir, comme on dit, tout son mérite, qu'a-t-il manqué à une supériorité si constante? Rien qu'un défaut peut-être. Mais, certainement, une qualité de moins aurait mis ses autres qualités plus à l'aise. Elles se sont tenues en échec l'une l'autre. Et qu'importe? dirons-nous, et dira comme nous quiconque ne se règle pas sur le paraître. Ce qui a pu nuire ainsi à l'entier développement extérieur et à l'effet solennel de l'ensemble aura tourné plus sûrement au profit de la distinction exquise, de la connaissance infinie et de l'agrément. Il y a en un seul plusieurs hommes qui pensent, qui jouent, qui s'animent, qui se prennent à partie, qui se répondent, (chose plus rare!) qui vous écoutent et qui vous répondent aussi, et le tout fait une réunion délicieuse, totam suavissimam gentem, disait Voltaire en parlant de la plus aimable des sociétés philosophiques de sa jeunesse.
Quoi qu'il en soit de ce charme intérieur, M. de Rémusat a beaucoup agi au dehors, beaucoup influé, beaucoup écrit, sans parler de l'avenir ouvert qui lui reste. Voyons-le à l'oeuvre dans le passé; il s'y est mis de bonne heure, et voilà près de trente ans. Son début fut du côté de la politique. Depuis la fin de 1816, la Restauration marchait dans le sans de la Charte et se rapprochait lentement du libéralisme. L'ordonnance du 5 septembre, en brisant la Chambre de 1815, avait rendu au gouvernement de Louis XVIII la liberté de son action. Pendant les quatre années qui suivirent, il y eut une tentative sérieuse, sincère, pour poser les bases du régime constitutionnel, et le mettre en équilibre au milieu des violences des partis. Ce furent même, à les envisager de loin, les seules années durant lesquelles la Restauration aurait pu réellement se fonder par ses propres mains et s'affermir. Le ministère Villèle, en venant, dès 1821, reprendre à sa manière l'oeuvre de la Chambre de 1815 et en se prolongeant six ans, perdit tout; il mit la méfiance et la désaffection dans tous les rangs. Il n'y eut plus, après ce long et détestable ministère, qu'une courte halte sous M. de Martignac, une halte en apparence triomphante, mais inquiétée au fond et compromise par le souvenir de tout ce qui avait précédé. Le terrain était miné sous les pieds, et, quoique l'atmosphère générale des esprits fût alors fort calmée et presque libre d'orages, une Cour aveugle ne le croyait pas, et on ne croyait guère en elle. La Restauration se divise donc naturellement en deux portions, celle qui précède le ministère Villèle, et celle qui en provient. M. de Rémusat, qui prit une part si brillante aux luttes de la seconde moitié et qui fut, vers la fin, un des chefs de la jeune garde militante, combattit aussi dans la période antérieure comme un actif et vaillant soldat. Le premier ministère de M. de Richelieu, en se dissolvant de lui-même à la fin de 1818, avait fait place au cabinet présidé par M. Dessoles, qui fut le plus libéral de tous ceux de la Restauration. Le jeune Rémusat y devint ministériel, et ce fut son seul temps de ministérialisme avant 1830. Tout récemment lié par son article des Archives avec les chefs doctrinaires qui étaient les conseillers intimes du cabinet, il suivit M. Guizot, alors directeur général à l'intérieur, et pendant toute l'année 1819 il servit de sa plume une politique qui tendait à réaliser ses voeux. On l'employa utilement à ces sortes d'écrits destinés à la circonstance, et qui ne lui survivent pas. De cette quantité de publications officielles ou semi-officielles, exposés de motifs, brochures explicatives des projets de loi, etc., etc., nous n'en indiquerons qu'une sur la responsabilité des ministres, et une autre sur la liberté de la presse. Cette dernière, qui avait pour objet de motiver et d'appuyer les projets de loi présentés sur la définition des délits de presse et sur leur mode de jugement par le jury [233], se recommande encore aujourd'hui par des idées générales très-hautes, très-fermes, exprimées non sans éclat. Il m'est impossible d'y rien noter de juvénile, si ce n'est peut-être une certaine forme condensée, un enchaînement parfois si serré qu'il peut paraître obscur, en un mot une légère exagération de la maturité. L'auteur y embrasse et y résume d'un coup d'oeil philosophique les différentes phases par lesquelles a passé la liberté de la presse en France. L'opinion sur ce chapitre devança toujours les lois, et les éluda. Ce fut seulement dans la première moitié du XVIIIe siècle que l'opinion commença à devenir une puissance:
«Dès cette époque, disait M. de Rémusat, la liberté de penser, suite naturelle de cette oisiveté de la civilisation, qui, suspendant le cours des passions violentes, force l'esprit à se replier sur lui-même, à scruter ses propres conceptions, et remet ainsi les croyances sous le contrôle du raisonnement; la liberté de penser, gênée par la double barrière que lui opposaient le pouvoir et l'usage, cherchait de toutes parts une issue, impatiente de se produire au dehors. Comme elle aspirait à la notoriété, elle ne tarda pas à regretter l'absence de la liberté d'écrire et s'efforça de la rejoindre partout où elle eut l'espoir de la trouver. Quoique celle-ci ne fût nulle part établie, chaque État cependant la recélait par rapport aux États voisins. Il suffisait, pour en jouir, de passer deux fois la frontière; la pensée qui sortait manuscrite revenait imprimée dans son pays natal. Un livre hardi était alors poursuivi comme contrebande, et les auteurs cherchaient moins à éluder les tribunaux que la douane.»
[Note 233: Voici le titre exact: De la Liberté de la Presse, et des Projets de loi présentés à la Chambre des Députés dans lu séance du lundi 22 mars 1819.]
«La prohibition produisit son effet ordinaire; elle encouragea la fraude. La France fut couverte d'ouvrages, dont le plus grand mérite était d'être défendus. L'impossibilité de les saisir tous amena quelque tolérance, et les exceptions se multiplièrent, malgré les édits et les arrêts; car les ministres, qui se piquaient d'être à la mode, se montrèrent moins rigoureux que le parlement. La prohibition ne servait, en effet, que l'ordre établi, dont on commençait à se soucier très-peu; la liberté plaisait à la bonne compagnie, la première puissance de cette époque. Les livres qui flattaient son esprit furent donc accueillis avec empressement. Tel qui en requérait la lacération eût rougi de ne pas les avoir dans sa bibliothèque, et plus d'un lisait par goût les pages qu'il faisait brûler par convenance.»
On ne saurait mieux dire ni rendre plus fidèlement l'esprit d'un siècle. L'auteur rapporte à M. Turgot l'honneur d'avoir l'un des premiers, le premier peut-être, fait entrer la publicité dans ce qu'on avait jusqu'alors assez singulièrement nommé les affaires publiques. L'abbé Morellet, un écrivain que l'on a toujours rencontré, disait M. de Rémusat, dans la route de la vérité et de la justice [234], avait composé, en 1764, des réflexions sur les avantages de la liberté d'écrire et d'imprimer sur les matières de l'administration; son livre ne put être imprimé que dix ans après, sous le ministère de M. Turgot. Depuis lors, et malgré les efforts restrictifs, la liberté politique de la presse ne cessa de gagner du terrain: elle existait de fait au moment de la convocation des États-généraux. Proclamée alors plutôt que constituée, elle partagea, sous les régimes qui suivirent, le sort de toutes les autres libertés; la faction dominante se l'adjugea, et elle devint, un des privilèges du plus fort.
[Note 234: Notez ces traces directes du XVIIIe siècle, plus marquées que ne les admet en général l'école doctrinaire.]
«Toujours est-il vrai de dire, ajoutait l'auteur, que, même alors, en qualité d'instrument de publicité, la presse fut regardée comme un moyen de gouvernement, et le dernier maître qui a possédé la France le reconnut lui-même à son tour. Dans le grand nombre des nécessités politiques qu'impose le temps où nous vivons, il n'y en a guère qui aient échappé à sa pénétration, hors la nécessité d'être juste. Véritable usurpateur des forces de la société, il s'en arrogea l'emploi pour s'en approprier le bénéfice, espèce de grand monopole qu'il voulut étendre sur l'Europe entière. C'est ainsi que, remarquant la puissance actuelle de la presse, il la confisqua au profit de son empire, et la contraignit à devenir complice de son système de déception; mais cet abus même indique qu'en cela, comme en tout, il comprit son siècle; et la preuve qu'il le comprit, c'est qu'il ne chercha pas moins à le corrompre qu'à le comprimer. Non content d'effrayer par la force, d'entraîner par le succès, d'éblouir par la gloire, il jugea qu'il fallait encore s'adresser à l'esprit des hommes et le séduire; il se mit à plaider lui-même, dans le Moniteur, la cause qu'il gagnait avec son épée. Je ne sache pas de signe plus frappant de la nature du temps où nous sommes, que cette obligation où se crut un conquérant de se faire sophiste; singulière combinaison, qui semble à la fois une insulte et un hommage à la raison humaine!»
Poursuivant ses déductions, l'auteur s'appliquait à montrer que la liberté reconnue aux citoyens de communiquer entre eux et de prendre acte de leurs opinions (ce qui, dans un grand empire, ne peut se faire que par la presse) était le seul moyen de créer une pensée commune fondée sur un commun intérêt, de hâter la formation des masses, et, en dissipant les fantômes nés du conflit des souvenirs, d'éclairer la société entière sur son état réel, sur les forces qui avaient grandi et s'étaient développées chez elle en silence; pour les faire tout aussitôt apparaître, il ne fallait qu'un gouvernement libre: la Restauration, disait-il vivement, a mis la France au grand jour.
Et repoussant les évocations du passé qui défigurent le présent et qui empêchent de le reconnaître dans ce qu'il a d'essentiel et de nouveau, il signalait cet autre genre d'illusion tournée vers l'avenir, et qui consiste à rêver toujours au delà, à chercher plus loin vaguement ce que déjà l'on possède si l'on sait bien en user: «Est-il donc si difficile, concluait-il, de voir ce qui est, et de sentir qu'il n'y a plus lieu d'appréhender des événements qui sont aujourd'hui consommés, ni de désirer des résultats qui maintenant sont obtenus?»
C'est ainsi qu'il cherchait à convaincre la Restauration du bienfait qu'elle recelait et à le lui faire rendre sans contrainte. Le publiciste éclairé dégageait à merveille les idées et les intérêts; mais alors on avait à compter avec les passions.
Toujours et partout on a plus ou moins à compter avec elles, avec les entêtements ou avec les rêves, avec un faux imprévu qui déjoue. Lorsqu'on est jeune, qu'on a l'esprit élevé comme le coeur, et qu'on croit à la raison universelle, si clairvoyant et si avisé d'ailleurs qu'on puisse être, on est d'abord tenté de se dire que la sottise humaine a fait son temps et que le règne du vrai commence, tandis qu'en réalité cette sottise ne fait que changer de costume avec les âges, et que, sous une forme ou sous une autre, elle est notre contemporaine toujours.
M. de Rémusat, jeune, luttait contre de semblables idées, et, toutes les fois que l'occasion s'en représente, nous le retrouvons qui lutte encore. Il n'admet pas que l'humanité soit dupe. Qui mieux que lui, avec sa finesse, sait pénétrer les préjugés et les travers de son temps, ceux de l'espèce même? Il se fait assurément toutes les objections. Et pourtant il a foi, il se confie volontiers en l'instinct public, en la raison croissante des masses. Ce n'est pas pour la forme, c'est en conscience que cet esprit d'élite fait appel au voeu des majorités, qu'il leur accorde non-seulement une puissance de fait, mais comme une faculté de justesse. Il est bien peu d'hommes, depuis vingt-cinq ans, dont le libéralisme ne se soit usé, découragé ou perverti; le sien a tenu bon et a gardé de sa flamme. Chez un esprit de cette qualité, c'est une sorte de phénomène. On peut dire de lui qu'il a une religion politique.
Nous en retrouverions l'idée et presque le dogme proclamé dans une brochure, la première à laquelle il ait mis son nom, et qu'il publia en 1820 sous le titre: De la Procédure par jurés en matière criminelle. Le ministère de 1819 préparait sur cette matière une loi, dont M. de Broglie, déjà le plus savant des légistes politiques, était l'inspirateur. Une commission avait été nommée; M. de Rémusat, qui en faisait partie comme secrétaire, évoqua à lui la question et composa une espèce d'ouvrage, de traité, qui avait pour but d'éclairer et de sonder l'opinion, mais qui ne parut qu'au lendemain de la circonstance et d'un air de théorie.
Dans les premières pages, l'auteur trace à la politique, à la science de la société (comme il la définit), une sorte de voie moyenne entre l'utopie et l'empirisme, entre l'idée pure et la pratique trop réelle:
«Si la politique, disait-il, ne voit dans les événements que de vaines formes, dans les noms propres que de vains signes, elle ne sait qu'inventer des lois chimériques pour un monde supposé; si elle n'aperçoit ici-bas que des accidents et des individus, elle gouverne le monde par des expédients: placée entre la République de Platon et le Prince de Machiavel, elle rêve comme Harrington ou règne comme Charles-Quint.»
S'attachant à dégager le droit sous le fait et à maintenir la part de la raison à travers le hasard, il estime qu'à toutes les époques de la civilisation il est possible et il serait utile de revendiquer la vérité, mais cela lui paraît surtout vrai du temps présent:
«On peut juger diversement le passé, dit-il, mais on doit du moins reconnaître que le temps présent a cet avantage que nulle idée n'a la certitude d'être inutile: la raison n'est plus sans espérance; comme une autre, elle a ses chances de fortune. Si elle n'est pas sûre de vaincre, toujours peut-elle se présenter dans la lice. Comme le berger de Virgile, la liberté l'a regardée tard, mais enfin la liberté est venue et ne l'a point trouvée oisive comme lui.»
Libertas, quae sera tamen respexit inertem.
On reconnaît là une de ces allusions classiques comme les aime la plume de M. de Rémusat. L'ingénieuse finesse du talent littéraire se décèle jusque dans ces matières un peu sombres[235].
[Note 235: C'est ainsi qu'au début de sa brochure sur la Liberté de la Presse il montrait cette liberté invoquée tour à tour de chaque parti dans la disgrâce, mais le plus souvent repoussée des mêmes gens sitôt qu'ils la voient paraître: «Au triste accueil qu'elle reçoit d'eux, disait-il, on serait tenté de penser qu'ils l'invoquaient comme le bûcheron de la fable invoquait la Mort; elle ne les aide qu'à recharger leur fardeau, et ils la prient de repartir.» Ce genre d'agrément détourné est un des cachets de sa manière.]
Continuant de plaider la cause de la raison émancipée et des conséquences toutes nouvelles qui en découlent, il pose d'une façon absolue certains principes, il se complaît à dérouler certaines maximes générales qu'il est piquant, après tant d'années, de pouvoir confronter avec les résultats et de contrôler:
«Les événements, écrivait-il, semblent avoir préparé la France pour l'application des théories, et les faits ont en quelque sorte travaillé pour les principes. Jamais société ne s'est trouvée, pour ainsi dire, dans une disposition plus rationnelle. Les opinions ne demandent aujourd'hui qu'à devenir des lois, et ces lois n'ont point à briser des habitudes, des préjugés, des intérêts, toutes ces entraves inévitables et souvent légitimes qui gênent presque en tous lieux l'essor de la vérité. Telle est notre situation, que ce qui exposerait d'autres peuples nous rassure: nous attendons comme une garantie ce qu'ils ambitionneraient comme une conquête; l'esprit de conservation sollicite chez nous ce que réclame ailleurs l'esprit de nouveauté. La liberté politique n'est plus pour nous une affaire de goût, mais de calcul... Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes; loin d'irriter les passions, elle les pacifie... Encouragée par cette disposition générale des esprits, la pensée individuelle se sent à l'aise et ne craint plus de se livrer à elle-même;... sur quelque point de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours qu'elle a été prévenue par l'opinion, disons mieux, par l'instinct public, qui d'avance signale les abus, dénonce les besoins, demande les réformes. La tâche des publicistes en devient plus facile; il ne s'agit plus pour eux de deviner, mais d'entendre; ils ne provoquent plus, ils répondent.»
Il fallait être doué à la fois d'une grande puissance de discernement et d'abstraction pour voir ainsi à la fin de 1819. Le fait est que si l'on peut se figurer le corps social d'alors sans les accidents et les symptômes qui masquaient sa disposition fondamentale, il demandait plutôt à être traité dans ce sens; mais ces accidents, ces symptômes ne faisaient-ils pas une complication grave, qui devenait par moments l'objet principal et qui contrariait la méthode pure? En essayant d'appliquer directement leurs principes sous le ministère Dessoles, en se préoccupant plus des choses que des hommes, et en se persuadant trop que le rôle de l'homme d'État se réduisait désormais à celui de législateur, des esprits éclairés tinrent-ils assez de compte de toute cette situation réelle, et n'eurent-ils pas trop de confiance en un malade qui n'était pas assez calmé? Ils discernaient avec une rare supériorité de coup d'oeil le fond du tempérament du malade, qui était excellent, mais ils faisaient abstraction de la fièvre qui lui restait, et dont les accès allaient redoubler. Ils se flattaient d'interroger le pays indépendamment des partis; les partis s'en mêlèrent et répondirent. L'élection de l'abbé Grégoire, par exemple, ne nous effraie pas aujourd'hui, mais elle ne pouvait point ne pas effrayer les régnants d'alors, et elle semblait un défi que devaient exploiter avec fureur ceux qui avaient pour cri: la Charte et les honnêtes gens. La division se mit dans le cabinet et au sein du groupe doctrinaire lui-même. L'assassinat du duc de Berry trancha le noeud et rejeta loin la mise en oeuvre des théories. Le second ministère de M. de Richelieu, en essayant de s'interposer dans cette crise, et en le faisant avec une sincérité, avec un dévouement incontestables de la part de plusieurs d'entre, ses membres, ne put que retarder par des biais et mitiger par des palliatifs un résultat prévu. La santé de Louis XVIII, qui s'affaissait à vue d'oeil et entraînait sa volonté, la fixité étroite et opiniâtre du comte d'Artois, qui convoitait cette fin de règne, c'étaient là des données matérielles et presque fatales dans la politique du moment, et tout l'art humain n'y pouvait rien. Il arriva donc en définitive ce qui arrive si souvent dans les choses humaines: la raison n'eut pas tout à fait tort, elle ne fut qu'en partie déjouée. Elle eut, comme une autre, ses chances de fortune, selon que le remarquait spirituellement M. de Rémusat, c'est-à-dire qu'elle obtint dix ans plus tard, et par l'auxiliaire d'un fait instantané, un régime dont la société eût réclamé l'application graduelle et ménagée dix ans plus tôt. Mais, le jour où les réformes furent conquises, la société, de nouveau remuée, n'y répondit pas comme elle aurait fait en temps plus utile. Des passions nouvelles se dessinèrent; des désirs confus, un vague malaise ont succédé, qui, chez une nation mobile, sont peut-être pires que les passions mêmes. Ces ennuis et ces désirs compliquent la situation présente, tout comme les passions d'alors compliquaient cette disposition rationnelle d'autrefois; et si l'on voulait prêter l'oreille aujourd'hui à l'instinct public pour savoir au juste ce qu'il demande, on serait vraiment fort embarrassé de le dire et de lui répondre. Et c'est ainsi que le règne de la raison s'ajourne toujours.
Ces réflexions s'adressent bien plutôt à la théorie doctrinaire primitive qu'à M. de Rémusat lui-même, dont j'ai indique les diversités particulières; mais, dans cet écrit de 1820, il a payé un plus large tribut que partout ailleurs au pur doctrinarisme pour le fond comme pour la forme. Si l'ensemble de l'ouvrage prouve une grande force d'analyse, le style, par son caractère abstrait et scientifique, y jure un peu avec ce que cet élégant esprit a naturellement de souple et de dispos jusque dans sa fermeté.
Ajoutons pour mémoire un écrit sans nom d'auteur, composé pendant les orages de la loi des élections, en juin 1820[236], et distribué aux Chambres, et l'on aura idée de la part très-active que prit M. de Rémusat à la politique dans cette première période de la Restauration. Une chanson de lui, pleine de sentiment, intitulée le Retour ou le mois de juin 1820, nous le montrerait abandonnant, abjurant à cette heure une querelle qu'il jugeait désespérée, et se retournant vers des dieux-plus indulgents:
Je le sens trop, les jours de mon jeune âge A de faux dieux étaient sacrifiés; Deux ans d'erreur m'ont enfin rendu sage, Et la raison me ramène à tes pieds.
[Note 236: Sous ce titre: Amendements à la loi des élections.]
Mais c'est dans la littérature que nous devons suivre seulement et saluer son retour.
Un mot pourtant encore, avant de prendre congé avec lui de cette première époque. M. de Rémusat a beaucoup de projets pour l'avenir; de ce nombre il en est un très-simple, très-facile à réaliser, et qui mérite bien d'occuper sa plume quelque matin: c'est de tracer un portrait de M. de Serre, de cette figure si élevée, si intéressante, de cet orateur à la voix noble et pure, et qui, même lorsqu'il se trompait, ne cédait qu'à des illusions généreuses. En revenant sur un sujet si bien connu de lui, M. de Rémusat retrouverait ses jeunes impressions, ses premières flammes, et il les saurait tempérer de cette lumière plus adoucie qui naît de la perspective. Ce serait une occasion heureuse de résumer et de concentrer autour d'une figure brillante tant de souvenirs personnels devenus sitôt de l'histoire[237].
[Note 237: M. Royer-Collard me fit l'honneur une fois de me parler de M. de Serre, son ami, «le seul homme, disait-il, avec qui il ait vécu durant des années en intimité et en communication parfaite, profonde. Camille Jordan n'était pas un esprit aussi sérieux, c'était plutôt un homme charmant et du monde. Mais M. de Serre sérieux, imagination, éloquence, il avait tout; il y joignait seulement la faculté de se faire des illusions. C'est ce qui l'a perdu à la fin. Il a cru sincèrement qu'il allait sauver la monarchie, et il a rompu avec ses antécédents.--Il s'étonnait que je ne le suivisse pas, ajoutait M. Royer-Collard: Moi, lui ai-je dit, je ne suis pas, je reste. Mais je ne lui en ai jamais voulu. Il y avait-entre nous de l'ineffaçable.»]
Même en 1819, et dans le moment où il se livrait le plus à l'entraînement politique, M. de Rémusat n'avait pas tout à fait laissé la littérature. C'est en cette année que fut fondé le Lycée, où Charles Loyson et M. Villemain l'appelèrent. Les opinions exprimées dans ce recueil étaient en général classiques, mais modérées, ouvertes, conciliantes; elles avaient une couleur de centre droit littéraire. M. de Rémusat y forma une sorte de côté gauche. Les deux articles qu'il a recueillis dans ses Mélanges (sur Jacopo Ortis et sur la Révolution du théâtre)[238] nous le montrent, dès l'entrée, critique aguerri et résolu novateur. Les pages dans lesquelles il compare ensemble Werther et René, à l'occasion du héros très-secondaire de Foscolo, sont d'un voisin de cette famille et qui s'est autrefois assez inoculé de ces maladies pour ne plus s'arrêter au coloris littéraire et pour ne s'attacher qu'au germe caché. Le passage sur René pourtant doit sembler sévère, en ce que, pour la juger, il commence par dépouiller une nature poétique de tous ses rayons. Quant aux pages de pronostic sur la révolution du théâtre, on y sent, à travers toutes les politesses, un témoin hardi et ennuyé qui, pour peu que cela traîne, est tout prêt à se mettre de la partie, et qui, en attendant, harcèle avec grâce les retardataires. Quelle plus fine et plus piquante raillerie que celle qu'il fait de ces honnêtes bourgeois de la république des lettres, gens à idées rangées, bornés d'ambition et de désirs, satisfaits du fonds acquis, et trouvant d'avance téméraire qu'on prétende y rien ajouter: «Ce sont, dit-il en demandant pardon de l'expression, des esprits retirés, qui ne produisent et n'acquièrent plus; mais ils ont cela de remarquable qu'ils ne peuvent souffrir que d'autres fassent fortune.» Relevant le besoin de nouveauté qui partout se faisait sourdement sentir, et qui s'annonçait par le dégoût du factice et du commun, ces deux grands défauts de notre scène: «Qu'il paraisse, s'écriait-il, une imagination indépendante et féconde, dont la puissance corresponde à ce besoin et qui trouve en elle-même les moyens de le satisfaire, et les obstacles, les opinions, les habitudes ne pourront l'arrêter.» Bien des années se sont écoulées depuis, non pas sans toutes sortes de tentatives, et le génie, le génie complet, évoqué par la critique, n'a point répondu: de guerre lasse, un jour de loisir, M. de Rémusat s'est mis, vers 1836, à faire un drame d'Abélard, qui, lorsqu'il sera publié (car il le sera, nous l'espérons bien), paraîtra probablement ce que la tentative moderne, à la lecture, aura produit de plus considérable, de plus vrai et de plus attachant. Avoir su trouver l'intérêt, l'émotion, la bonne plaisanterie, l'action enfin, dans la dialectique, dans les catégories, dans la scolastique, le détour assurément doit sembler original et neuf. Il est curieux de suivre tout ce dont est capable un grand esprit piqué au jeu, et de voir, en désespoir de cause, la philosophie se faisant drame, la critique, à ce degré de puissance, devenue créatrice. Mais n'anticipons point le moment.
[Note 238: J'en noie un troisième, qui n'a pas été recueilli, sur les Oeuvres de madame de Staël (Lycée, tome III, page 156).]
Les doctrinaires disgraciés, après s'être donné la satisfaction de voir tomber le second ministère Richelieu et d'y aider pour leur part, revinrent à la littérature, à la philosophie, à l'histoire; ils reportèrent leur mouvement d'idées dans ces champs féconds où ils étaient maîtres, et où les défauts de leur politique devenaient presque des qualités de leur étude. Dans toutes les branches, excepté la poésie, ils laissèrent des traces profondes, et contribuèrent plus que personne à fertiliser la dernière moitié de la Restauration, de même que leur rentrée en masse aux affaires après juillet 1830, en voulant doter le régime actuel de sa politique, l'a trop déshérité de la haute culture intellectuelle.
M. de Rémusat suivit ou devança ces divers mouvements du groupe avec activité, avec aisance et à son plaisir. On vient de le voir préludant au mouvement romantique dans le Lycée. Il apprenait l'allemand pour lire Kant, et il s'en servit pour traduire avec son ami, M. de Guizard, le théâtre presque entier de Goethe[239], dans la collection des Théâtres étrangers. On trouverait dans ce même recueil des notices de lui sur quelques-unes des pièces de Goethe, ainsi que sur le 24 Février de Werner, sur l'Emilia Galotti de Lessing (1821-1822).--C'était le moment où il faisait pour l'édition de Cicéron, publiée par M. Victor Le Clerc, la traduction du De Legibus dont nous avons parlé. La remarquable préface qu'il mit en tête, à côté du cachet métaphysique moderne dont elle est empreinte, offre des traces de sa préoccupation politique récente. En montrant le parti aristocratique dont était Cicéron, il songe évidemment au côté droit arrivant aux affaires, et il peint l'un dans l'autre, trait pour trait[240].
[Note 239: Tout le théâtre,--hors le Faust, traduit par M. de Sainte-Aulaire.]
[Note 240: «Point de nouveauté si nécessaire et si légitime, écrivait-il, qu'ils ne crussent de leur devoir de repousser; point d'usage reçu, point d'abus infime, pourvu qu'il fût ancien, qu'on ne les vît s'efforcer à tout prix de conserver ou de restaurer. L'antiquité, la sagesse de leurs pères, étaient pour eux la règle infaillible. Ils ne négligeaient aucune occasion d'assurer le moindre droit, le moindre privilège à l'ordre sénatorial et au corps des patriciens, comme aux défenseurs des moeurs et des lois du passé. Le maintien ou le rétablissement du gouvernement aristocratique, le retour à ce qu'ils regardaient comme l'ancien régime, était leur seul effort et leur unique doctrine. Elle aurait pu se réduire à ces deux mots: les douze Tables et les honnêtes gens.» (Préface du De Legibus, page 15.) Pour bien entendre l'allusion, il faut se rappeler la devise royaliste du Conservateur et de la Monarchie selon la Charte.]
Cependant, à la fin de 1821, M. de Rémusat avait perdu sa mère; un des premiers actes du ministère Villèle fut de destituer son père: le jeune homme se trouva tout à fait libre. Si dans les trois dernières années, en effet, il s'était émancipé politiquement, il ne l'avait fait encore que dans une certaine mesure et avec des égards pour les désirs respectés. Il put désormais se jeter sans balancer dans l'opposition militante. Tout en conservant des liens intimes avec les doctrinaires, il suivit plus hardiment la pente de son âge et de ses opinions qui l'inclinaient vers la gauche.
Les Tablettes se fondèrent (1823); il a raconté, dans l'article sur M. Jouffroy, comment ce recueil périodique devint le point de réunion des trois groupes, des trois pelotons, comme il les appelle, qui formaient le corps de la jeune milice: 1° M. Thiers et son ami Mignet, ne faisant qu'un à eux deux et semblant plusieurs; 2° M. Jouffroy et les proscrits de l'École normale; 3° enfin, les volontaires sortis des salons, et Parisiens pour la plupart. Dans le portrait qu'il a tracé de ces derniers[241], il s'est peint lui-même avec une grande vérité, sauf un point seulement: quand il dit de la troisième classe de combattants, qu'ils étaient moins populaires que les uns, que les jeunes historiens de la Révolution française, il a raison; mais quand il ajoute qu'ils étaient moins originaux que les autres, c'est-à-dire que l'élite universitaire, il fait trop bon marché de ce qu'il possède. Et qu'est-ce donc que cette fusion de qualités et de nuances sans nombre, sinon la plus rare et la plus distinguée des originalités?
[Note 241: «Dans une région sociale différente, des hommes du même âge, etc., etc.» (Voir au tome II des Mélanges, page 204.) C'est de même qu'à la page 202, sous ligure collective, il a peint expressément M. Thiers.]
En prenant décidément la plume comme une épée, pour ne la plus quitter qu'au lendemain de la victoire, celui qui se faisait franchement journaliste crut devoir justifier de ses motifs auprès de ses amis du monde, toujours prompts à se scandaliser. L'article intitulé Du choix d'une opinion, qui contient une véritable profession de principes, s'adressait aux salons bien plus qu'au public. C'est en ce sens qu'il le faut lire et comprendre aujourd'hui. Ces Mélanges, ainsi interprétés, sont une suite de chapitres composant des mémoires intellectuels.
«Qu'on cesse donc de s'étonner, écrivait M. de Rémusat en terminant, si ceux que tourmente l'amour de ce qu'ils croient la justice ont consacré publiquement, leur voix à répandre dans tous les coeurs le sentiment qui les anime. Ni les injures de la malveillance, ni le blâme des indifférents, ni les anxiétés de l'amitié timide, ne sauraient leur persuader qu'ils n'aient point choisi la meilleure part. Et de quel prix serait la vie, avec les passions qui la corrompent et les chagrins qui la désolent, de quel intérêt serait la société que l'erreur égare et que la force ravage, sans le besoin de chercher la vérité et le devoir de la dire? De quoi serviraient à l'homme ces notions ineffaçables, qu'il trouve en lui-même, de son origine et de sa fin, si elles ne donnaient à sa destinée les caractères d'une mission?... La liberté, la dignité nationale, cette conséquence de la liberté, de la dignité de l'espèce humaine, est une croyance assez grande et assez belle pour remplir un coeur et relever toute une vie...»
Voilà des accents. Ils trouvaient alors écho dans toutes les jeunes âmes. C'était un moment plein de solennité que celui où l'on consacrait ainsi à une juste cause un feu et un talent qu'on croyait inépuisables comme elle. Cela était vrai en politique, en littérature, en art, en tout.
Le temps a marché, et il s'est trouvé (chose remarquable!) que les causes que l'on épousait ont moins duré que la vie des hommes, moins que leur jeunesse même, moins que leur talent! Si l'on prenait des noms propres parmi les plus éminents de nos jours en religion, en poésie comme en politique, on serait frappé de cette rapidité avec laquelle les sujets et les trains d'idées se sont usés en peu d'espace. Il a fallu de la sorte, pour les esprits infatigables, comme une suite de relais successifs, et tel, sa vie durant, se trouve avoir eu deux ou trois idées tuées sous lui. Autrefois les choses allaient moins vite; les régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins battus en brèche, se maintenaient d'ordinaire au delà d'une vie; il n'y avait pas tant de ces changements à vue sur la scène du monde. Les grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se développer. Elles s'y enfermaient bien souvent; dans tout ce qui les entourait, elles trouvaient plutôt alors trop de garanties contre elles-mêmes. Nous sommes tombés aujourd'hui dans l'inconvénient contraire. Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées, tout le monde est en plaine, l'air du dehors excite, l'examen pénètre partout; le pouf et le contre sollicitent chaque matin; à ce jeu, l'esprit s'aiguise vite, en même temps que les convictions s'épuisent. Les grands talents surtout sont comme aux abois et ne savent que devenir; à bout de leurs premiers motifs, et depuis que les grandes causes ont fait défaut, ils cherchent des thèmes. Ils en trouvent d'étranges parfois, car ils en prennent partout, et chez le voisin et jusque chez l'ancien adversaire. Il en résulte les plus singuliers mélanges[242]. A ne voir que certaine surface, on pourrait se croire arrivé, dans l'ordre des esprits, à un carnaval de Venise universel.
Non pas tout à fait universel; Il est des intelligences qui résistent, qui protestent contre cette défaillance ou cette mobilité d'alentour, et ne se laissent pas volontiers entamer.
[Note 242: «De, nos jours; disait un railleur, Jurieu aurait fini par souper à la guinguette avec Chaulieu, et Fénelon n'aurait pas manqué de filer un système humanitaire avec Ninon.»]
M. de Rémusat est de ceux du moins qui ne sauraient se faire à l'indifférence en matière de vérité; c'est sous cette forme plutôt philosophique qu'il combat le mal présent. Lui qui comprend tout et qui est tenté d'excuser beaucoup, lui dont souvent le goût s'amuse et qui, à ce prix, deviendrait peut-être trop indulgent, il a ses points fixes, ses hauteurs naturelles où il se reprend en idée. Il continue, en toute rencontre, de porter respect aux pensées et aux voeux de sa jeunesse.
En ce temps-là, on était loin de la promiscuité d'opinions; les camps restaient tranchés; chacun combattait sous son drapeau et savait que l'adversaire en avait un qu'il fallait ravir. C'était l'heure aussi des nobles amitiés, des intimes alliances. Dans cette collaboration des Tablettes, M. de Rémusat connut M. Thiers, et se trouva aussitôt lié avec lui d'un lien beaucoup plus étroit qu'il ne semblait. Quand les Tablettes disparurent, M. Thiers essaya de fonder avec M. Mignet un autre recueil périodique, et il vint trouver d'abord M. de Rémusat en lui disant: «Sachez que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en être.» Et il a tenu parole depuis en toute occasion. Cette sorte d'avance et d'attention honore celui de qui elle partait et qui ne la prodigue pas. C'est ici le goût vif de l'esprit pour l'esprit, qui se déclare, car on peut certes avoir de l'esprit autrement, et sous bien des formes différentes, et justes et fines; mais en prenant le mot comme jet, comme source, comme fertilité continuelle, il n'est pas d'homme en France qui, d'emblée et à tout propos, ait plus d'esprit que ces deux-là. Joignez-y M. Cousin.
Dans cette prompte alliance pourtant, ainsi formée, de M. Thiers à M. de Rémusat, indépendamment du seul esprit, il y avait encore un sentiment public élevé, une chaleur de bonne intelligence politique qui s'y joignait et qui scella le lien.
Je n'énumérerai pas les divers articles que M. de Rémusat donna aux Tablettes et qu'il n'a pas recueillis. J'y relève seulement une sorte de manifeste romantique sous le nom de Revue des théâtres qui fit du bruit. De tels articles d'initiative, à cette date, eurent beaucoup d'effet. Bien des lettrés alors plus en vue, et qui occupaient le devant de la scène, s'en tinrent pour avertis et se mirent au pas. Combien de gens distingués de ce temps-ci qui se croient les chefs du mouvement, qui le sont jusqu'à un certain point, et qui ont été traînés à la remorque depuis vingt-cinq ans dans leurs jugements littéraires! M. de Rémusat, par sa critique hardie et inventive, ou par sa conversation qui en tenait lieu, a été un de ces constants remorqueurs, et que le plus souvent le public n'apercevait pas.
Très-partage encore au commencement de 1824 par l'activité politique, secrétaire du comité directeur des élections générales et se multipliant sous l'influence de ce comité dans les divers journaux de la gauche, il se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la guerre d'Espagne et par l'éclat du carbonarisme. Il fallut cesser de s'occuper de politique active; il revint à la philosophie et à la littérature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que le Globe fut fondé. Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son tact qui corrigeait l'âpreté de certaines autres plumes vaillantes. Une partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit, mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre, remplit la seconde moitié du premier volume des Mélanges.
Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à la fois la finesse et l'étendue. Pour être un parfait critique sans prédilection ni prévention exclusive, le plus sûr serait, je crois l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la faculté judiciaire, avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et partie: ainsi se réaliserait la souveraine balance. Ou bien, si le critique se mêle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh! alors il n'a guère qu'une manière de s'en tirer: qu'il n'ait pas un talent seul, mais qu'il les ait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients du métier. Le parfait critique, ainsi considéré, serait, donc celui qui aurait la faculté d'être tour à tour, ne fût-ce qu'un moment, artiste dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel est aussi M. de Rémusat. Voyez plutôt: s'il se prend à la chanson, il n'a qu'à se ressouvenir pour nous raconter comment elle naît; s'il parle d'élégie, il a tout bas soupiré la sienne; s'il apprécie le drame, il l'a pratiqué et a eu ses répétitions à son usage; en philosophie, il est expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus sympathique, pénétrant les objets et s'en détachant, d'une impartialité qui n'est pas de l'indifférence, et qui n'est qu'une sensibilité très-étendue et rapidement Diverse.
[Note 243: Dans l'article sur M. Magnin, Portraits contemporains (1846), tome II, page 314.]
Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne tranche pas. Sa politesse, son goût d'homme du monde, lui ont de tout temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif; mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des Méditations, par exemple, il en a dit qui étaient fort justes et dont toutes ne sont pas si démenties qu'on le pourrait croire; il ne s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser arrêter à la superficie des métamorphoses.
Quand le Globe se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat devint très-active; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le champ à la presse libre; l'avènement du ministère Polignac l'arma tout entière. A la première idée qu'il eut de fonder le National, M. Thiers, docile à cette sympathie secrète que nous avons dite, fit part de son projet à M. de Rémusat, en lui offrant d'être sur le même pied que lui-même. M. de Rémusat se croyait lié au Globe. On essaya un moment de voir si l'on ne pourrait pas réunir les deux entreprises; mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences de principes sur quelques points, notamment en économie politique. Il fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme pouvant se réunir un jour. Je ne m'attacherai pas à suivre M. de Rémusat dans cette polémique de 1829-1830; sa vie de journaliste, il en convient, a été excessivement active, et il est des instants où il le regrette, se disant que ce qu'il a peut-être donné de mieux est perdu et oublié dans ces catacombes. C'est à lui de voir s'il ne pourrait pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa critique littéraire dans ces deux volumes, c'est-à-dire sauver et rassembler les principales pages en les éclairant. Au reste, si l'homme littéraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont été des actes. Dans les manifestations de presse qui donnèrent le signal à la révolution de juillet, M. de Rémusat compta de la façon la plus marquée, la plus directe. Il prêta résolument la main à M. Thiers dans la réunion des journalistes du 26, et poussa aux décisions irrévocables. Le Globe du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation, commençait par ces mots: Le crime est consommé;... tout ce numéro du Globe est de lui. Il a fait encore en partie un Globe-affiche publié et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une solution possible, on aura son dernier mot de ce coté. Depuis lors il n'a plus écrit dans le Globe, ni dans aucun journal quotidien politique.
La vie publique de M. de Rémusat, depuis 1830, ne nous appartient plus; elle tient à un ordre de choses qui n'a pas atteint son développement et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'exécution. Allié de Casimir Périer et de La Fayette, tour à tour il paya tribut à ces deux alliances; mais par doctrine, par goût, il semble qu'il penche plutôt du côté de la dernière. Toute son ambition, après juillet, était de devenir député. Ce point obtenu, placé au coeur du mouvement politique, ami personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se décider aux fonctions officielles; même quand il appuie et quand il conseille le pouvoir, c'est encore le rôle libre qui lui va le mieux. Une première fois sous-secrétaire d'État à l'intérieur dans le ministère du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet du 1er mars (1840), il est sorti de là de cet air de bonne grâce et d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas même l'idée de louer en lui le désintéressement, tant cette élévation de coeur lui semble facile. C'est depuis ces cinq années seulement, et dans son loisir très-animé, qu'il a publié les ouvrages préparés ou composés auparavant: 1° ses Essais de philosophie (1842); 2° Abélard(1845); 3° un Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, qui forme tout un volume (1845); 4° enfin les mélanges sous le titre de Passé et présent (1847). Nous dirons quelque chose de ceux de ces ouvrages dont nous n'avons point parlé.
On voit combien la philosophie est allée prenant chaque jour plus de place dans ses études; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 1824 à 1828; mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique. Il rêvait, soit par manière d'examen critique, soit sous forme de traité dogmatique, une réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout de l'Essai sur l'Indifférence. Ce qu'il a écrit, nous dit-il, de notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens, est considérable. Il a même fait, 1° un examen suivi et page à page, avec critique et discussion, du livre de M. de La Mennais, travail qui ne fournirait pas moins de deux-volumes; 2° un Essai sur la nature du Pouvoir, qui est un livre terminé. En même temps, il traduisait et extrayait Kant.--En 1832, au lendemain du ministère Périer et pendant les ravages du choléra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se remit à Kant, comme on se mettrait à la géométrie. Il fut conduit par cette étude à faire plusieurs mémoires détachés, qui pouvaient cependant se ranger dans un certain ordre, et il songea à rallier le tout au moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formèrent ses deux volumes d'Essais, qui, souvent repris ou quittés, selon le mouvement des affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent à l'auteur les portes de l'Académie des sciences morales en remplacement de Jouffroy.
Dans cette suite d'Essais qui s'enchaînent assez exactement, M. de Rémusat s'applique à démontrer que la philosophie existe; qu'elle est une science ayant pour objet les idées essentielles de l'intelligence humaine; qu'une critique attentive et sévère des grands systèmes philosophiques modernes fournit déjà la méthode et les principales données; qu'une conciliation raisonnée entre Descartes, Reid et Kant, constitue, à proprement parler, l'éclectisme moderne. Puis, après avoir réfuté quelques systèmes exclusifs sortis du dernier siècle, l'auteur aborde sur deux ou trois questions, tant spéciales que générales, l'analyse du fond, et nous montre à l'oeuvre cette science à laquelle il voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut dire: Nous nous sommes vus de près, le poursuivant dans ses divers genres et à travers ses plus récents déguisements, sous sa forme pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche à le convaincre de contradiction, d'inconséquence, et à maintenir jusqu'au sein du grand inconnu qui nous assiège quelques vérités fondamentales. Toute cette tentative est noble, grave, prudemment menée et pas à pas; M. de Rémusat, en instituant le rôle de la raison, prêche d'exemple; et j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peut-être le seul livre de philosophie et de métaphysique où l'on ne rencontre jamais rien qui effarouche le bon sens.
Un grand talent littéraire recommande l'ensemble de l'ouvrage; l'Introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail achevé et où l'on peut admirer ce mélange de l'abstraction et de l'imagination dans le style, originalité singulière de M. de Rémusat. Une foule de vues justes, indépendantes de la philosophie même, portent sur l'époque présente et ouvrent des jours sur l'état des esprits. Dans son Introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec raison très-préoccupé de ce sensualisme pratique qui envahit la société française, disposition fort différente du système dit sensualiste, lequel s'alliait très-bien, chez les philosophes du dernier siècle, avec de hautes qualités morales et avec des vertus. Aujourd'hui on étale moins ses vrais principes; au besoin on en a même de solennels pour les jours de montre; l'époque est à la fois épicurienne de fait et ampoulée de langage. La postérité aura fort à faire pour y démêler le réel. Elle trouvera de bons indices dans cette fin des Essais de M. de Rémusat.
L'Essai VIII, qui traite du jugement considéré à la fois comme opération et comme faculté de l'esprit, est bien technique, mais je dois dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à coté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingénié à toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et l'esprit? M. de Rémusat a beau faire, sa curiosité se porte aisément aux limites, et lorsqu'elle signale les écueils, elle aime pourtant à s'y pencher. Il est de ceux qui, même s'ils avaient saisi la vérité, ne sauraient ni ne voudraient peut-être pas uniquement s'y tenir, et qui regarderaient encore derrière pour voir s'il n'y a pas autre chose de caché.
Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet une idée de plus qui faisait déborder le reste. M. de Rémusat, lui aussi, de quoi qu'il s'agisse, n'est jamais sans cette idée de plus; mais, bien autrement sérieux et soucieux du vrai, il tient bon; il combine les principes et le caractère; la digue est ferme, élevée; qu'importe? l'esprit trouve encore moyen de passer par-dessus.
L'ouvrage sur Abélard, qui contient une admirable vie de ce philosophe et un exposé définitif de son, épineuse doctrine, exige quelque explication préalable et nous oblige à revenir un peu sur le passé. M. de Rémusat, avons-nous dit, eut toujours un goût vif pour les drames, et il en a écrit plusieurs qui n'ont été ni représentés ni imprimés. C'est en 1824, si je ne me trompe, dans l'été qui suivit la défaite électorale, qu'étant seul à la campagne, assez ennuyé, il se mit à improviser ses deux coups d'essai en ce genre; le premier, le Croisé ou le Fief, dont la scène était au moyen âge, se ressentait i'Ivanhoè et un peu de Goetz de Berlichingen. L'autre, intitulé l'Habitation de Saint-Domingue ou l'Insurrection, lui avait été suggéré par des recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie; l'idée philanthropique prit tout d'un coup la forme de son Toussaint-Louverture. Tout cela s'exécuta très-vite, très-lestement; chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevés en douze jours: ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans le salon de Mme de Broglie, de Mme de Catelan, eurent beaucoup de succès et furent des espèces de lions de la saison. L'auteur ne se laissa pourtant pas entraîner à la tentation de les livrer au grand jour. Facile de talent, difficile de goût, il se disait que, pour les oeuvres d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pensée politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il pouvait être ministre un jour; c'était inutile de rien publier que ce qui serait compatible avec cette carrière-là. Il jouit donc de son succès de société et remit ses drames en portefeuille. Cependant, ayant pris goût au jeu, il se passa encore la fantaisie de faire une Saint-Barthélemy (1826), dans le genre des scènes publiées cette même année par M. Vitet[244].
[Note 244: Dans un article du Globe (6 juin 1829), M. de Rémusat Appréciait la Mort d'Henri III de M. Vitet: là encore le critique Savait d'original le secret du genre, et il en avait causé très au long Avec lui-même auparavant.]
Maintenant on comprend sans peine comment, en 1836, l'auteur, se retrouvant de loisir, médita d'aborder le vrai drame et d'y développer une sérieuse pensée philosophique. Il agitait en lui une question très-familière à quiconque réfléchit, et qu'il était appelé plus que tout autre à se poser: «Que devient la nature morale de l'homme dans un temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste?» Seulement, pour traduire en action cette lutte et lui donner tout son relief, il s'agissait de la rejeter dans le passé et de la personnifier dans quelque figure historique connue, dans un homme célèbre en qui l'esprit, supérieur au caractère, aurait eu à lutter et contre lui-même et contre le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de rué, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pièce d'Héloïse et Abélard, qu'on donnait à l'Ambigu-Comique; il se dit à l'instant: Voilà l'homme que je cherchais, et il se mit au drame d'Abélard.
Le drame fait et achevé, il devint ministre, et ce ne fut qu'au sortir de là qu'il put essayer des lectures, vers le temps précisément où il publiait ses Essais de philosophie. Il ne hait pas ces sortes de diversions qui donnent le change à la curiosité oisive et qui déjouent la louange banale. A cause de sa publication, on allait se croire obligé dans le monde de lui parler philosophie à tout propos, et, par égard pour les gens, il se mit à lire son Abélard. Le succès fut grand, prodigieux; durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation vécut presque uniquement là-dessus; mais, cette fois, ce n'était pas un intérêt passager dû à la nouveauté du genre, à la vivacité de quelques tableaux; le sérieux du fond, l'amusant du détail, l'ampleur et la variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout attestait une oeuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.
Il s'y préparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prétexte, il se mit à faire des recherches plus particulières sur les ouvrages et sur les doctrines d'Abélard. Il voulait adjoindre cette introduction au drame, comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprès des érudits et des personnes graves ainsi, se disait-il, Raynouard avait annexé aux Templiers une dissertation sur le procès de l'Ordre; mais peu à peu il se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point avec le premier, et qui surtout ne pouvait lui servir d'accompagnement. Il fallait les deux à part et à la fois, ou bien il fallait choisir entre les deux. L'auteur se trouvait placé dans une perplexité piquante: d'un côté, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la philosophie, résumés dans une oeuvre étendue, attachante, et où il donnait enfin son entière mesure; de l'autre, sa philosophie encore, mais toute nue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation difficile. Il fut sévère; entre ses amis, il alla consulter et il écouta le plus sévère, le seul rigoureux peut-être[245]; il sacrifia l'oeuvre de l'imagination. Mais non; il ne peut l'avoir sacrifiée, il l'a seulement dérobée. Isaac n'est pas mort; Iphigénie tôt ou tard reparaîtra.
[Note 245: M. de Broglie.]
Lorsque M. Mérimée publia son théâtre de Clara Gazul, il n'avait pas encore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depuis échappé de dire que s'il l'avait vue auparavant, il n'aurait pas imprimé son ouvrage. Il aurait eu grand tort, et nous y aurions tous perdu. Il est de ces premières inspirations que l'observation elle-même ne remplace pas. Quand M. de Rémusat se fut mis à étudier de près la scolastique et à lire au long les traités originaux, il a pu ainsi se dégoûter un moment de son premier Abélard et le trouver moins ressemblant que celui qu'il restaurait de point en point. Le premier Abélard, en effet, était surtout deviné, et c'est bien pour cela qu'il a la vie.
Au reste, l'auteur n'est pas précisément dégoûté de cet Abélard premier-né; il en rougirait plutôt comme d'un brillant délit romanesque et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignorer au fond que c'est ce qu'il a fait de mieux, et il a raison s'il le pense. Je remarquerai pourtant que le premier livre de l'ouvrage imprimé, celui qui contient la vie d'Abélard, est peut-être supérieur au drame comme perfection. M. de Rémusat n'a rien travaillé autant que cette vie, et pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur érudite s'y combine avec la pensée, avec l'imagination, avec l'émotion même, et le style, expression et résultat de tant d'alliances, forme une sorte de métal de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir les statues redressées du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet, plus vaste, et donne seul l'idée entière de M. de Rémusat, auteur et homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque sorte des portions, des démembrements de lui-même, et les a personnifiés dans des êtres distincts; il leur a prêté non-seulement ses facultés, mais ses désirs, ses rêves. Tout cela vit et se meut sous des costumes tranchés, dans des physionomies originales, où le ton de l'époque est suffisamment observé. La nôtre pourtant se reconnaît au travers. Le dernier mot d'Abélard mourant qu'on entend à peine, est: Je ne sais. Le dogmatique, comme le sceptique, en revient à ce suprême Que sais-je? C'est sur ce fatal et sincère aveu que finit ce drame, où s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystérieux problème y sont tour à tour comprises et mises en présence, mais aucune n'y apparaît la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la vérité, coûte que coûte, dût-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer pour tout prix le martyre. Ce moderne Abélard, en ses heures d'angoisse, a de l'antique Prométhée.
Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers; à côté du maître, de celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain Manegold, un charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant: En avant et du nouveau! qui, narguant l'anachronisme, fait des chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de polissonner toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre, un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant. En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de Rémusat.
Et tandis que l'écolier libertin chante tout plein d'ivresse et de folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front pâle: «Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?...» Écoutez! c'est l'Abélard éternel, la voix triste et grave que toute haute intelligence porte en soi.
Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent-dans la vie imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard qu'on a (la vie imprimée) est plus parfait comme ouvrage, l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.
Le Rapport lu à l'Académie des sciences morales sur la philosophie allemande, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,
Ami de la vertu, plutôt que vertueux?
Il est temps d'arriver au succès public le plus brillant, au jour de triomphe et de soleil de M. de Rémusat; je veux parler de son discours de réception à l'Académie française. Dès que M. Royer-Collard eut disparu, une sorte de suffrage rapide et de murmure universel désigna à l'instant M. de Rémusat pour lui succéder et pour le célébrer. Dans un temps où chacun se croit des titres à toute espèce d'héritage, il ne s'éleva pas un seul concurrent. N'est-ce pas là un unique hommage rendu à la mémoire du mort et aussi au talent approprié du vivant? M. de Rémusat répondit hautement à cette attente. La séance du 7 janvier 1847 restera mémorable entre celles du même genre. Le successeur de Royer-Collard fut éloquent, égal à son sujet, le dominant presque, et s'y mouvant avec aisance et grandeur. Il eut, tant qu'il le fallut, de l'élévation, il eut de la grâce. On a remarqué que tout est bien touché dans ce discours, hormis peut-être l'éloquence parlementaire de M. Royer-Collard, qui aurait pu être caractérisée plus sensiblement. A côté de l'orateur grave et presque auguste[246], pourquoi n'aurait-on pas dessiné, par exemple, M. de Serre, son grand ami, l'orateur passionné, qui faisait naturellement pendant? Dans une circonstance autre qu'une solennité académique, il y aurait eu sans doute manière de prendre autrement le sujet, une manière plus expressive et plus réelle; c'eût été de ne pas donner tant de place et de saillie aux considérations historiques, aux diverses époques de la Révolution, et de s'attacher plus uniquement d'abord à la figure de M. Royer-Collard, à ce personnage original, mordant, élevé, mais abrupt, en un mot d'éteindre les fonds historiques et d'accuser à tout moment d'avantage le profil singulier. Ce que M. de Rémusat a si bien fait vers la fin, on aurait pu le faire durant tout le morceau, et c'eût été, biographiquement, plus vivant. Mais l'éloge oratoire a sa loi, sa convenance, son choix à faire entre les divers traits, et M. de Rémusat a su, en les indiquant, les adoucir, les idéaliser avec finesse, les subordonner à la majesté. Et puis l'orateur était dans son élément et dans son droit en ne négligeant pas une occasion si naturelle de juger les époques successives de notre histoire contemporaine. Il a parlé de toutes, et de la Restauration en particulier, avec impartialité, avec générosité même. Après les charmantes définitions qu'il avait données de M. Royer-Collard comme homme et comme écrivain, je ne sais si je me trompe, mais j'aurais préféré qu'il terminât sans rentrer dans cette thèse générale, plus que douteuse, de l'alliance de la philosophie et de la politique, sans se croire tenu de faire la péroraison obligée. Voilà (pour varier la monotonie de la louange) les seules observations du lendemain sur un discours dont l'ensemble et toutes les parties ont constamment réussi auprès de l'assemblée la plus choisie et la plus attentive. C'a été là un de ces beaux jours où le talent, au moment où il la reçoit, justifie magnifiquement sa Couronne.
[Note 246: «Respondit Cornélius Tacitus eloquensissime et, quod eximium orationi ejus inest, [Grec: semnôz].» Ce que Pline dit là de Tacite avocat et orateur, on le pourrait appliquer à M. Boyer-Collard, excepté le respondit. M. Royer-Collard à la tribune ne parlait qu'en premier et ne répondait pas.]
Une étude du genre de celle-ci a ses limites, et un portrait n'est pas un tableau. C'est encore moins une description à l'infini et un catalogue détaillé des moindres productions. Nous nous arrêtons sans avoir épuisé notre sujet. M. de Rémusat en est un des plus fertiles, on l'a vu, et qui sait trop bien se multiplier pour qu'on n'ait pas l'occasion de le retrouver maintes fois en avançant. Il a plusieurs plans d'ouvrages pour l'avenir, et ceux qu'il ne prévoit pas seront peut-être les principaux. Mais, quoi qu'il publie ou de tout nouveau ou de composé déjà, il ne fera certainement par ses écrits qu'entrer en possession de la place qui lui est dès longtemps reconnue dans l'opinion. Le lieu qu'il tient est au premier rang parmi les esprits de cet âge; il l'étend chaque jour, et, pour l'agrandir encore, il n'a qu'à le faire tout à fait égal à son mérite. Au reste, il aura beau se soustraire par portions et vouloir se dérober, il est de ceux qui laisseront plus de trace qu'ils ne se l'imaginent et que les contemporains eux-mêmes ne le pensent. La vraie supériorité, jointe à la finesse, survit à bien des renommées bruyantes. On se remet à l'écouter, à lui découvrir des grâces nouvelles, quand on est las du convenu ou du trop connu. Son autorité gagne à n'être point de profession. Et pour ceux mêmes qui se mêlent ici de juger M. de Rémusat et de l'expliquer aux autres, un de leurs précieux titres pourrait bien être un jour s'ils avaient eu, à leur début, l'honneur d'être remarqués et publiquement recommandés par lui[247].
[Note 247: M. de Rémusat voulut bien parler dans le Globe, en 1828, de mon premier ouvrage, le Tableau de la Poésie française au XVIe siècle.]
1er octobre 1847.
CHARLES LABITTE
«La mort a dépouillé ma jeunesse en pleine récolte... J'étais au comble de la muse et de l'âge en fleur,--hélas! et voilà que je suis entré tout savant dans la tombe, tout jeune dans l'Érèbe!»
(Épigramme de l'Anthologie, édit. Palat., VII, 558.)
Le moment est venu de rendre ce que nous devons à la mémoire du plus regretté de nos amis littéraires et du plus sensiblement absent de nos collaborateurs[248]. Sa perte cruelle a été si imprévue et si soudaine, qu'elle a porté, avant tout, de l'étonnement jusque dans notre douleur, bien loin de nous laisser la liberté d'un jugement. Et aujourd'hui même que le premier trouble a eu le temps de s'éclaircir et que rien ne voile plus l'étendue du vide, ce n'est pas un jugement régulier que nous viendrons essayer de porter sur celui qui nous manque tellement chaque jour et dont le nom revient en toute occasion à notre pensée. Le public lui-même a perdu en M. Charles Labitte plus que ceux qui en sont le mieux assurés ne sauraient le lui dire. Les personnes qui, sans connaître notre ami, l'ont lu pendant dix années et l'ont suivi dans ses productions fréquentes et diverses, qui l'ont trouvé si facile et souvent si gracieux de plume, si riche de textes, si abondant et presque surabondant d'érudition, qui ont goûté son aisance heureuse à travers cette variété de sujets, ceux mêmes auxquels il est arrivé d'avoir à le contredire et à le combattre, peuvent-ils apprendre sans surprise et sans un vrai mouvement de sympathie que cet écrivain si fécond, si activement présent, si ancien déjà, ce semble, dans leur esprit et dans leur souvenir, est mort avant d'avoir ses vingt-neuf ans accomplis? Il était à peine mûr de la veille; il était à cette plénitude de la jeunesse où la saison des fruits commence à peine d'hier et où quelques tours de soleil achèveront, où l'on n'a plus enfin qu'à produire pour tous ce qu'on a mis tant de labeur et de veilles à acquérir pour soi. Il s'était perfectionné, depuis les trois dernières années, de la manière la plus sensible pour qui le suivait de près. Le jugement qu'il avait toujours eu net et prompt s'affermissait de jour en jour; il avait acquis la solidité sous l'abondance, et cette solidité même, qui eût amené la sobriété, tournait à l'agrément. Il n'y aurait qu'à retrancher et à resserrer un peu pour que l'étude sur Marie-Joseph Chénier devînt un morceau de critique biographique achevé de forme autant qu'il est complet de fond. L'article sur Varron est un modèle parfait de ce genre d'érudition et de doctrine encore grave, et déjà ménagé à l'usage des lecteurs du monde et des gens dégoût; l'étude sur Lucile également; et nous pourrions citer vingt autres articles gracieux et sensés, et finement railleurs, qui attestaient une plume faite, et si nombreux que de sa part, sur la fin, on ne les comptait plus. Mais, encore un coup, il n'avait pas vingt-neuf ans, et si mourir jeune est beau pour un poëte, s'il y a dans les premiers chants nés du coeur quelque chose d'une fois trouvé et comme d'irrésistible qui suffit par aventure à forcer les temps et à perpétuer la mémoire, il n'en est pas de même du prosateur et de l'érudit. La poésie est proprement le génie de la jeunesse; la critique est le produit de l'âge mûr. Poëte ou penseur, on peut être rayé bien avant l'heure et ne pas disparaître tout entier. Cependant, parmi les noms les plus habituellement cités de ces victimes triomphantes, n'oublions pas que Vauvenargues avait trente-deux ans, qu'Étienne de La Boétie en avait trente-trois: ces deux ou trois années de grâce accordées par la nature sont tout à cet âge. Mais un critique, un érudit, mourir à vingt-neuf ans! Qu'on cherche dans l'histoire des lettres à appliquer cette loi sévère aux hommes les plus honorés et qui, on avançant, ont conquis l'autorité la plus considérable comme organes du goût ou comme truchements spirituels de l'érudition, aux La Harpe, aux Daunou, aux Fontenelle, à Bayle lui-même! Que ceci du moins demeure présent, non pour commander l'indulgence, mais pour maintenir la simple équité, quand il s'agit d'un écrivain si précoce, si laborieux, si continuellement en progrès, et qui, au milieu de tant de fruits, tous de bonne nature, en a produit quelques-uns d'excellents.
[Note 248: Ce morceau a été écrit pour la Revue des Deux Mondes et pour acquitter en quelque sorte la dette commune.]
Charles Labitte était né le 2 décembre 1816 à Château-Thierry. Son père, qui y remplissait les fonctions de procureur du roi, passa peu après en cette même qualité au tribunal d'Abbeville, où il s'est vu depuis fixé comme juge. Le jeune enfant fut ainsi ramené dès son bas âge dans le Ponthieu, patrie de sa mère, et c'est là qu'il fut élevé sous l'aile des plus tendres parents et dans une éducation à demi domestique. Il suivait ses classes au collége d'Abbeville; il passait une partie des étés à la campagne de Blangermont près Saint-Pol, et, durant cette adolescence si peu assujettie, il apprenait beaucoup, il apprenait surtout de lui-même. Je ne puis m'empêcher de remarquer que cette libre éducation, si peu semblable à la discipline de plus en plus stricte d'aujourd'hui, sous laquelle on surcharge uniformément de jeunes intelligences, est peut-être celle qui a fourni de tout temps aux lettres le plus d'hommes distingués: l'esprit, à qui la bride est laissée un peu flottante, a le temps de relever la tête et de s'échapper çà et là à ses vocations naturelles.
L'érudition de Charles Labitte y gagna un air d'agrément et presque de gaieté qui manque trop souvent à d'autres jeunes éruditions très-estimables, mais de bonne heure contraintes et comme attristées. Au reste, s'il lisait déjà beaucoup et toutes sortes de livres, il ne se croyait pas encore voué à un rôle de critique; il eut là de premiers printemps qui sentaient plutôt la poésie, et j'ai sous les yeux une suite de lettres écrites par lui dans l'intimité durant les années 1832-1836, c'est-à-dire depuis l'âge de seize ans jusqu'à celui de vingt, dans lesquelles les rêveries aimables et les vers tiennent la plus grande place. Ces lettres sont adressées à l'un de ses plus tendres amis, M. Jules Macqueron, qui faisait lui-même d'agréables vers; Labitte lui rend confidences pour confidences, et il y met d'utiles conseils littéraires: l'instinct du futur critique se retrouverait par ce coin-là. Nous ne citerons rien des vers mêmes: ils sont faciles et sensibles, de l'école de Lamartine; mais c'est plutôt l'ensemble de cette fraîche floraison qui m'a frappé, comme d'une de ces prairies émaillées au printemps où aucune fleur en particulier ne se détache au regard, et où toutes font un riant accord. Il y a aussi des surabondances de larmes que je ne saurais comparer qu'à celles des sources en avril. Les journées n'étaient pas rares pour lui où il pouvait écrire à son ami, après des pages toutes remplies d'effusions: «Je suis dans un jour où je vois tout idéalement et douloureusement, et enfin, s'il m'est possible de m'exprimer ainsi, lamartinement.» Faisant allusion à quelque projet de poème ou d'élégie, où il s'agissait de peindre un souvenir qui datait de l'âge de douze ans (ils en avaient seize), il écrivait à la date de juin 1832:
«Mais revenons au souvenir. Cette idée seule d'une tendresse enfantine (dont tu ris maintenant avec raison, et qui cependant pourrait servir de matière à de jolis vers) est gracieuse et vraie. Les souvenirs les plus doux de la vie sont en effet les souvenirs du coeur. Quand on ramène sa pensée à ses premières années et qu'on veut revenir sur les traces que l'on a déjà parcourues, il n'y a rien qui éclaire davantage ces époques flottantes et vagues qu'un amour d'enfant venu avant l'âge des sens. C'est un point lumineux dans ce demi-jour des premières années où tout est confondu, plaisirs, espérances, regrets, et où les souvenirs sont brouillés et incertains, parce qu'aucune pensée ne les a gravés dans la mémoire; amour charmant qui ne sait pas ce qu'il veut, qui se prend aux yeux bleus d'une fille comme le papillon aux roses du jardin par un instinct de nature, par une attraction dont il ne sait point les causes et dont il n'entrevoit pas la portée; innocent besoin d'aimer, qui plus tard se changera en un désir intéressé de plaire et de se voir aimé; passion douce et sans violence, rêve en l'air; première épreuve d'une sensibilité qui se développera plus tard ou qui plutôt s'éteindra dans des passions plus sérieuses; petite inquiétude de coeur qui tourmente souvent un jeune écolier, un de ces enfants aux joues roses que vous croyez si insouciant, mais qui déjà éprouve des agitations inconnues, qui étouffe, qui languit, qui se sent monter au front des rougeurs auxquelles la conscience n'a point part.»--La grâce facile où se jouera si souvent la plume de Charles Labitte se dessine déjà dans cette page délicate où je n'ai pas changé un mot.
Un caractère digne d'être noté honore en mille endroits ces premiers épanchements d'une vie naturelle et pure: ce sont les sentiments de croyance et de moralité, si familiers, ce semble, à toute jeunesse qu'on ne devrait point avoir à les relever, mais si rares (nous assure-t-on) chez les générations venues depuis Juillet, qu'elles sont vraiment ici un trait distinctif. Charles Labitte, à cet âge heureux, les possédait dans toute leur sève. Lui, dont plus tard les convictions politiques ou philosophiques n'eurent guère d'occasion bien directe de se produire et semblaient plutôt ondoyer parfois d'un air de scepticisme sous le couvert de l'érudition, il croyait vivement à l'amour, surtout à l'amitié, à l'immortalité volontiers, à la liberté toujours, à la patrie, à la grandeur de la France, à toutes ces choses idéales qu'il est trop ordinaire de voir par degrés pâlir autour de soi et dans son coeur, mais qu'il est impossible de sauver, même en débris, après trente ans, lorsqu'on ne les a pas aimées passionnément à vingt.
Il achevait sa philosophie à Abbeville en 1834, et faisait un premier voyage à Paris dans l'été de cette même année, pour y prendre son grade de bachelier-ès-lettres. Après un court séjour, il y revenait à l'entrée de l'hiver, sous prétexte d'y faire son droit, mais en réalité pour y tenter la fortune littéraire. Il arrivait cette fois pourvu de vers et de prose, de canevas de romans et de poëmes, de comédies, d'odes, que sais-je? de toute cette superfluité première dont il s'échappait de temps en temps quelque chose dans le Mémorial d'Abbeville, mais de plus muni d'articles de haute critique comme il disait en plaisantant, et surtout du fonds qui était capable de les produire. C'est dès lors que je le connus. Ce jeune homme de dix-huit ans, élancé de taille, et dont la tête penchait volontiers comme légèrement lassée, blond, rougissant, se montrait d'une timidité extrême; après une visite où il avait écouté longtemps, parlé peu, il vous écrivait des lettres pleines de naturel et d'abandon: plume en main, il triomphait de sa rougeur. Il vit beaucoup dans ces première temps Mme Tastu, à laquelle il adressa des vers. Il voyait aussi plus que tout autre son excellent parent et son patron naturel, M. de Pongerville, dont il était neveu à la mode de Bretagne, et qu'il se plaisait à nommer son oncle. Dans une visite qu'il fit à Londres dans l'automne de 1835, il lui adressait, comme au prochain traducteur du Paradis Perdu, une pièce de vers datée de Westminster et intitulée le Tombeau de Milton.
Mais c'était la critique qui le partageait déjà et qui allait l'enlever tout entier. Il s'était fort lié avec son compatriote M. Charles Louandre, fils du savant bibliothécaire d'Abbeville, et les deux amis avaient projeté de concert une Histoire des Prédicateurs du Moyen-Age. Cette seule idée était déjà d'une vue pénétrante: c'était comprendre qu'une telle histoire présenterait beaucoup plus d'intérêt qu'on ne pouvait se le figurer au premier abord. La prédication, en ces âges fervents, représentait et résumait à certains égards le genre d'influence qu'on a vue en d'autres temps se diviser entre la presse et la tribune. Les deux amis poussèrent vivement les préparatifs de leur commune entreprise; ils lurent tout ce qui était imprimé en fait de vieux sermonnaires, ils abordèrent les manuscrits, et, même lorsque l'idée d'une rédaction définitive eut été abandonnée, ils durent à cette courageuse invasion au coeur d'une rude et forte époque de connaître les sources et les accès de l'érudition, d'en manier les appareils comme en se jouant, et d'avoir un grand fonds par-de-vers eux, un vaste réservoir où ils purent ensuite puiser pour maint usage. Vers le même moment, Charles Labitte concevait, seul, un autre projet plus riant et qui eût été pour lui comme le délassement de l'autre, un livre sur le règne de Louis XIII et où devaient figurer Voiture, Balzac, Chapelain, l'hôtel Rambouillet, etc.; une grande partie des matériaux amassés ont paru depuis en articles dans la Revue de Paris et ailleurs. Tout ce confluent d'études se pressait dans les premiers mois de 1836 et avant que notre ami eût accompli ses vingt ans. Il avait à cette heure renoncé définitivement aux vers, et sa voie de curiosité critique était trouvée. En échangeant une veine pour l'autre, il porta aussitôt dans cette dernière une ardeur, un sentiment passionné et presque douloureux, qu'on n'est pas accoutumé à y introduire à ce degré. Il semblait étudier non pas pour connaître seulement et pour apprendre, mais pour échapper à un dégoût de la vie. Ce dégoût n'était-il que l'effet même et le contre-coup d'une excessive étude? n'était-il que cette satiété, cette lassitude incurable qui sort de toute chose humaine où l'on a touché le fond, quelque chose de pareil au medio de fonte leporum, admirable cri de ce Lucrèce tant aimé de notre ami? Quelle qu'en fût la cause, l'étude passionnée à laquelle se livrait Charles Labitte et d'où il tirait pour nous tant d'agréables productions, lui était à la fois un plaisir et une source de mort. Il étudiait sans trêve, à perte d'haleine, jusqu'à extinction de force vitale et jusqu'à évanouissement. Ses veux, qui lui refusaient souvent le service, ne faisaient qu'accuser alors l'épuisement des centres intérieurs et crier grâce, en quelque sorte, pour le dedans. Il en résulta de bonne heure des crises fréquentes, passagères, que recouvraient vite les apparences de la santé et les couleurs de la jeunesse; mais lui ne s'y trompait pas: «Je n'ai pas deux jours de bons sur dix (écrivait-il de Paris à M. Jules Macqueron, le 30 décembre 1835); mon pauvre ami, ma santé est à peu près perdue, et il est fort probable, du moins d'après les données de l'art, que mon pèlerinage sera court. Je dirais tant mieux, si je n'avais ni amis ni parents. Ne crois pas que je me drape ici en poitrinaire ou en malade languissant. J'ai ma conviction là-dessus, et il est bien rare que ces sortes de convictions trompent. Il y a ici pendant que je t'écris, vis-à-vis de moi, un jeune homme de Savoie, docteur en médecine, qui me donne tous ses soins. Si nous nous trouvons un jour réunis tous à Paris, j'espère te le faire connaître.»--Une telle tristesse était certainement disproportionnée aux causes appréciables; la science elle-même n'aurait pu trouver de quoi justifier ces pressentiments; c'était la lassitude de la vie qui parlait en lui.
Le premier article de quelque étendue par lequel il débuta véritablement dans les lettres est celui de Gabriel Naudé, qui parut dans la Revue des Deux Mondes le 15 août 1836. Il ne faisait là dès l'abord que se placer sous l'invocation de son véritable patron. Gabriel Naudé est bien le patron, en effet, de ceux qui avant tout lisent et dévorent, qui parlent de tout ce qu'ils ont lu, et chez qui l'idée ne se présente que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu'à la faveur et sous le couvert des citations. L'article que Charles Labitte lui consacrait, et qui n'offrait encore ni l'ordre ni même toute l'exactitude auxquels il atteindra plus tard, ressaisissait du moins et rendait vivement la physionomie du modèle; le vieil esprit gaulois y débordait en jeune sève. On sentait que ce débutant d'hier s'était abouché de longue main avec ces hommes d'autrefois dont il parlait: il avait reçu d'eux le souffle, il avait la tradition.
La tradition! chose essentielle et vraiment sacrée en littérature, et qui serait en danger de se perdre chez nous, si quelques-uns, comme élus et fidèles, n'y veillaient sans cesse et ne s'appliquaient à la maintenir! Qu'arrive-t-il en effet, et que voyons-nous de plus en plus dans la foule écriveuse qui nous entoure? On aborde inconsidérément les époques, on brouille les personnages, on confond les nuances en les bigarrant. À quoi bon tant de soins? Pourquoi ceux qui ne se font de la littérature qu'un instrument, et qui ne l'aiment pas en elle-même, y regarderaient-ils de si près? Et quant à ceux qui sont dignes de l'aimer et qui lui feraient honneur par de vrais talents, l'orgueil trop souvent les entête du premier jour; sauf deux ou trois grands noms qu'ils mettent en avant par forme et où ils se mirent, les voilà qui se comportent comme si tout était né avec eux et comme s'ils allaient inaugurer les âges futurs. Il y aurait profit à se le rappeler toutefois; penser beaucoup et sérieusement au passé en telle matière et le bien comprendre, c'est véritablement penser à l'avenir: ces deux termes se lient étroitement et correspondent entre eux comme deux phares. Pour moi, ce me semble, il n'est qu'une manière un peu précise de songer à la postérité quand on est homme de lettres: c'est de se reporter en idée aux anciens illustres, à ceux qu'on préfère, qu'on admire avec prédilection, et de se demander: «Que diraient-ils de moi? à quel degré daigneraient-ils m'admettre? S'ils me connaissaient, m'ouvriraient-ils leur cercle, me reconnaîtraient-ils comme un des leurs, comme le dernier des leurs, le plus humble?» Voilà ma vue rétrospective de postérité, et celle-là en vaut bien une autre[249]. C'est une manière de se représenter cette postérité vague et fuyante sous des traits connus et augustes, de se la figurer dans la majesté reconnaissable des ancêtres. On a l'air de tourner le dos à la postérité, et on agit plus sûrement en vue d'elle que si on la voulait anticiper directement et en saisir le fantôme. Celui de tous les peuples qui a le plus songé à la gloire et qu'elle a le moins trompé, celui de tous les poëtes qu'elle a couronné comme le plus divin, les Grecs et Homère, appelaient la postérité et les générations de l'avenir ce qui est derrière ([ Grec script]), comme s'ils avaient réellement tourné le dos à l'avenir, et du passé ils disaient ce qui est devant.
Notre ami avait toujours ce grand passé littéraire devant les yeux; il aimait ces choses désintéressées en elles-mêmes et s'y absorbait avec oubli. Nous ne le suivrons point ici pas à pas dans la série d'articles qu'il laissa échapper durant les premières années, et qui n'étaient que le trop-plein de ses études constantes. Son fonds acquis sur les sermonnaires du Moyen Âge lui fournit matière à de piquantes appréciations de Michel Menot et des autres prédicateurs dits macaroniques. Il donna nombre de morceaux sur l'époque Louis XIII. En même temps, par ses portraits de M. Raynouard et de Népomucène Lemercier, il abordait avec bonheur ce genre délicat de la biographie contemporaine, et contribuait pour sa part à l'élargir.
[Note 249: Il faut voir la même idée rendue comme les anciens savaient faire, c'est-à-dire en des termes magnifiques, au XIIe chapitre du Traité du Sublime qui a pour titre: «Suppose-toi en présence des plus éminents écrivains.» Longin (ou l'auteur, quel qu'il soit) y fait admirablement sentir, et par une gradation majestueuse, le rapport qui unit le tribunal de la postérité à celui des grands prédécesseurs.--Ne pas s'en tenir à la traduction de Boileau.--Racine, dans sa préface de Britannicus, a usé aussi, en se l'appliquant, de la pensée de Longin: «Que diraient Homère et Virgile s'ils lisaient ces vers? Que dirait Sophocle s'il voyait représenter cette scène?...»]
Autrefois il existait deux sortes de notices littéraires: l'une toute sèche et positive, sans aucun effort de rhétorique et sans étincelle de talent, la notice à la façon de Goujet et de Niceron, aussi peu agréable que possible et purement utile; elle gisait reléguée dans les répertoires, tout au fond des bibliothèques: et puis il y avait sur le devant de la scène et à l'usage du beau monde la notice élégante, académique et fleurie, l'éloge; ici les renseignements positifs étaient rares et discrets, les détails matériels se faisaient vagues et s'ennoblissaient à qui mieux mieux, les dates surtout osaient se montrer à peine: on aurait cru déroger. J'indique seulement les deux extrémités, et je n'oublie pas que dans l'intervalle, entre le Niceron et le Thomas, il y avait place pour l'exquis mélange à la Fontenelle. Pourtant, chez celui-ci même, l'extrême sobriété faisait loi. On a tâché de nos jours (et M. Villemain le premier) de fondre et de combiner les deux genres, d'animer la sécheresse du fait et du document, de préciser et de ramener au réel le panégyrique. Ce genre, ainsi développé et déterminé, a parcouru en peu d'années ses divers degrés de croissance, et Charles Labitte, on peut le dire, l'a poussé au dernier terme du complet dans une ou deux de ses biographies, dans celle de Marie-Joseph Chénier particulièrement. Il était infatigable à féconder un champ qui, en soi, a l'air si peu étendu, et à en tirer jusqu'à la dernière moisson. Il ne se bornait pas aux simples faits principaux ni à l'analyse des ouvrages, ni même à la peinture de la physionomie et du caractère; il voulait tout savoir, renouer tous les rapports du personnage avec ses contemporains, le montrer en action, dans ses amitiés, dans ses rivalités, dans ses querelles; il visait surtout à ajouter par quelque page inédite de l'auteur à ce qu'on en possédait auparavant. Qu'il n'ait pas été quelquefois entraîné ainsi au delà du but et n'ait pas un peu trop disséminé ses recherches, au point d'avoir peine ensuite à les resserrer et à les ressaisir dans son récit, je n'essaierai nullement de le nier; mais il n'a pas moins poussé sa trace originale et vive, il n'a laissé à la paresse de ses successeurs aucune excuse; et il ne sera plus permis après lui de faire les notices écourtées et sèches que quand on le voudra bien. Pour montrer cependant à quel point dans son esprit tout cela se rapportait à des cadres élevés, et quel ensemble il en serait résulté avec le temps, je veux donner ici, tel qu'on le trouve dans ses papiers, le plan d'un ouvrage en deux volumes, où seraient entrés, moyennant corrections, plusieurs des morceaux déjà publiés. Le critique supérieur se fait sentir dans ce simple tracé où les détails ne masquent rien. Nous livrons le brillant programme à remplir à quelques-uns de nos jeunes vivants; mais nul, on peut l'affirmer, ne saura exploiter dans toute leur abondance les ressources que Charles Labitte y embrassait déjà.
LES POËTES DE LA RÉVOLUTION ET DE L'EMPIRE.
PREMIER VOLUME.
I.--Introduction.--Situation des Lettres sous Louis XVI,--De la poésie léguée à la génération de 89 par le XVIIIème siècle, ou les Jardins de Delille, les Odes de Le Brun et les Élégies de Parny.--Vue générale des Lettres pendant la Révolution et sous Bonaparte.--Influence réciproque des événements et des écrits.
II.--BEAUMARCHAIS, ou la transition de Voltaire à la Révolution. (Fragments inédits de Figaro.--Lettres autographes de Beaumarchais, etc.)
III.--MARIE-JOSEPH CHÉNIER, ou l'École de Voltaire en présence de la Révolution et de l'Empereur. (Lettres inédites, etc.)
IV.--MICHAUD, ou l'influence de Delille et le royalisme dans la presse. (Berchoux et la Quotidienne.)
V.--ANDRIEUX, ou la Comédie et le Conte pendant la Révolution. (Lettres inédites.)--Il y faudrait faire entrer Picard, Collin d'Harleville, dont Andrieux est l'Aristarque.
VI.--ÉTIENNE, ou la Comédie sous l'Empire.--Origine du Libéralisme de la Restauration. (Lettres inédites.)
SECOND VOLUME.
VII.--RAYNOUARD, ou la Tragédie nationale aboutissant à l'érudition, --les Templiers et les Troubadours. (Documents inédits.--Extraits de ses Mémoires autographes.--Vers manuscrits.)
VIII.--DUCIS, ou l'initiation au théâtre étranger. (Ducis grand épistolaire.--Ses poésies annoncent Lamartine.)--Originalité d'Abufar.--Shakespeare et les romantiques. (Lettres inédites.)
IX.--LEMERCIER, ou le précurseur des innovations.--Il est le prédécesseur de Victor Hugo, son successeur à l'Académie. (Pièces de théâtre inédites de sa jeunesse et du temps de la Révolution; lettres autographes.)
X.--ANDRÉ CHÉNIER, ou retour à l'Antiquité.--Influence sur l'école nouvelle par l'édition de 1819. (Vers inédits.--Documents nouveaux.)
XI.--MILLEVOYE, ou la transition à Lamartine. (D'après les manuscrits et papiers de sa famille.)
XII.--GEOFFROY, ou la Critique pendant la Révolution et sous l'Empire.--Histoire du Journal des Débats.
CONCLUSION.
Résumé sur l'ensemble de cette époque littéraire.--Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël et Chateaubriand.--Les Méditations de Lamartine et l'Indifférence de Lamennais.--Les deux Poésies en présence.
Après avoir été chargé quelque temps d'un cours d'histoire au collège de Charlemagne et à celui d'Henri IV, Charles Labitte avait été envoyé à la Faculté de Rennes par M. Cousin (avril 1840), pour y remplir, provisoirement d'abord, la chaire de littérature Étrangère, dont il devint plus tard titulaire. Ses études, déjà si étendues, durent à l'instant s'élargir encore; il fallut suffire en peu de semaines à ces nouvelles fonctions, et faire face à un enseignement imprévu. Ces brusques et vigoureuses expéditions, où l'on pousse à toute bride la pensée, sont comme la guerre, et elles dévorent aussi bien des esprits. Le jeune professeur partit pour Rennes, non sans s'être auparavant muni des conseils et des bons secours de M. Fauriel, le maître et le guide par excellence en ces domaines étrangers. Du premier jour, il aborda résolument son sujet par les hauteurs et par les sources, c'est-à-dire par Dante et par les origines de la Divine Comédie. On a le résultat de ces leçons dans un curieux travail (la Divine Comédie avant Dante)[250], où il expose toutes les visions mystiques analogues, tirées des légendaires et hagiographes les plus obscurs. M. Ozanam et lui semblaient s'être piqués d'émulation pour creuser et épuiser la veine étrange. On a dit de cette spirituelle dissertation, devenue l'une des préfaces naturelles du pèlerinage dantesque, que c'était une histoire complète de l'infini tel qu'on se le figurait en ces âges crépusculaires: «Hélas[251]! trois ans à peine s'étaient écoulés, et lui-même allait être initié à ces secrets de la mort, où il semble que, par un triste pressentiment, il s'était plu à s'arrêter avec une curiosité mélancolique.» Il allait savoir le dernier mot (s'il est permis!) de la vie terrestre, de cette sorte de vision aussi qu'on a non moins justement appelée le songe incompréhensible.
[Note 250: Revue des Deux Mondes, livraison du 1er septembre 1842.]
[Note 251: J'emprunte ici les paroles de M. Charles Louandre, dans son article du Journal d'Abbeville (30 septembre 1845).]
Obligé, d'après les conditions universitaires, d'obtenir le grade de docteur-ès-lettres, Charles Labitte prit pour sujet de thèse une période fameuse de notre histoire politique, ou du moins un point de vue dominant dans cette période, et qui s'étendit aussitôt sous sa plume jusqu'à former le volume intitulé De la Démocratie chez les Prédicateurs de la Ligue (1841). En s'arrêtant à ce choix ingénieux et qui n'était pas sans à-propos dans le voisinage de la Sorbonne, l'auteur ne faisait qu'isoler et développer une des branches de cet ancien premier travail, resté inachevé, sur les sermonnaires. C'en était peut-être le plus piquant épisode, et notre ami l'a élevé aux proportions d'un ouvrage dont il sera tenu compte dorénavant par les historiens. L'esprit de la Ligue, pour être parfaitement saisi dans toute sa complication et démêlé dans ses directions diverses, avait besoin de s'éclairer du jour rétrospectif qu'y jette la Révolution de 89; il ne s'agit que de ne pas abuser des rapprochements. Si jamais la chaire s'est vue réellement l'unique ou du moins le principal foyer de ce qui a depuis alimenté la presse et la tribune aux époques révolutionnaires, ce fut bien alors en effet; c'est de la chaire que partait le mot d'ordre, que se prônait et se commentait, au gré de la politique, le bulletin des victoires ou des défaites; quand il fallut faire accepter aux Parisiens la désastreuse nouvelle d'Ivry, le moine Christin, prêchant à deux jours de là en fut chargé, et il joua sa farce mieux que n'aurait pu le plus habile et le plus effronté des Moniteurs. Il réussit bien mieux qu'aucun article du Moniteur n'a jamais fait, il laissa son public tout enflammé et résolu à mourir. Suivre les phases diverses de la chaire à travers la Ligue, c'est comme qui dirait écrire l'histoire des clubs ou des journaux pendant la Révolution française, c'est à chaque moment tâter le pouls à cette révolution le long de sa plus brûlante artère. Charles Labitte comprit dans toute leur étendue les ressources de son sujet, et s'il y avait une critique à lui adresser à cet endroit, ce serait de les avoir épuisées. Que de lectures ingrates, fastidieuses, monotones, il lui fallut dévorer pour nous en rapporter quelque parcelle! De tous les genres littéraires qui sont tous capables d'un si énorme ennui, le plus ennuyeux assurément est le genre parénétique, autrement dit le sermon; il trouve moyen d'ennuyer, même lorsqu'il est bon; ici il était relevé par les passions politiques, mais elles n'y ajoutaient le plus souvent qu'un surcroît de dégoût et des vomissements de grossièretés. Combien de fois, à propos de ce déluge d'oraisons, d'homélies, de controverses, sur lesquelles il opérait, et qui remontaient de toutes parts sous sa plume, l'auteur dut ressentir et étouffer en lui ce sentiment de trop-plein qu'il ne peut contenir à l'occasion des cent cinquante-neuf ouvrages du curé Benoît (de Saint-Eustache): C'est l'ennui même! Ce sont là de ces cris du coeur qui échappent parfois à l'érudit. Eh bien! l'esprit vif et léger de notre ami triompha le plus habituellement de l'épaisseur du milieu. Les vues neuves et perspicaces, les choses bien saisies et bien dites, abondent et viennent égayer le courant du détail à travers la juste direction de l'ensemble. Quelques assertions trop rapides et par-ci par-là contestables[252] n'affectent point cette justesse générale du sens. On a, de nos jours, fort raisonné théoriquement de la Ligue, et ç'a été une mode, chez plus d'un historien paradoxal comme chez nos jeunes catholiques cavaliers, ou chez nos jacobins néo-catholiques, de se déclarer subitement ligueurs. Que vous dirai-je? on est ligueur en théorie, et on trouve les idylles de Fontenelle très-poétiques, comme on a la barbe en pointe; il ne faut pas disputer des goûts ni des dilettantismes. Charles Labitte, qui était un esprit resté naturel parmi les jeunes (qualité des plus rares aujourd'hui), dans le livre utile où il apporte toutes sortes de preuves nouvelles en aide à la saine tradition, fait justice de ces travers en sens opposé. Il ressort clairement de ce renfort de pièces à l'appui que si la Ligue recelait à certains égards quelques idées d'avenir, elle en représentait encore plus de fixement stupides et d'irrévocablement passées; que si, dans ses hardiesses de doctrine, elle anticipait quelques articles du catéchisme de 1793, elle en reproduisait encore plus de la théocratie du XIIème siècle; qu'enfin elle était fanatique en religion autant qu'anti-nationale en politique. La conclusion de Charles Labitte ne diffère donc en rien de la solution pratique qui a prévalu, de celle de la Satyre Ménippée et des honnêtes gens d'alors, parlementaires et bourgeois; il donne franchement dans cette religion politique des L'Hospital et des Pithou, qu'on peut bien se lasser à la longue de trouver toujours juste comme Aristide, mais qui n'en reste pas moins juste pour cela. Je veux citer le passage excellent où il la définit le mieux:
[Note 252: Celle-ci par exemple: «Il avait fallu répondre à la Ligue par de gros livres, comme le De Regno de Barclay; il suffit au contraire, pour désarçonner la Fronde, des plaisanteries érudites de Naudé dans le Mascurat.» Le gros pamphlet de Naudé put être utile à Mazarin auprès de quelques hommes de cabinet et de quelques esprits réfléchis; mais si la Fronde n'avait jamais reçu d'autre coup de lance, elle aurait tenu longtemps la campagne.--La plume de l'auteur, en ce passage et dans quelques autres, a couru plus vite que la pensée.]
«Cette sage honnêteté, dit-il[253], cette modération dont les politiques se piquaient, remontait jusqu'à Érasme, mais à Érasme modifié par L'Hospital. L'illustre chancelier fut en effet, par conscience et par supériorité, on l'a très-bien dit, ce que l'auteur des Colloques avait été par circonspection et par finesse d'esprit. Le bon sens d'Érasme, la probité de L'Hospital, ce fut là le double programme de ces politiques d'abord raillés par tout le monde, de ce tiers-parti «auquel, dit d'Aubigné, les réformés croyoient aussi peu qu'au troisième lieu, qui est le purgatoire.» Mais laissez faire le temps, laissez les passions s'amortir, laissez l'esprit français, avec sa logique droite, se retrouver dans ce pêle-mêle, et ce parti grandira, et on saura les noms des magistrats intègres qui l'appuient: Tronson, Édouard Molé, de Thou, Pasquier, Le Maistre, Gay Coquille, Pithou, Loisel, Montholon, l'Estoile, de La Guesle, Harlay, Séguier, Du Vair, Nicolaï; on devinera les auteurs de la Ménippée, Pierre Le Roy, Passerat, Gillot, Rapin, Florent Chrestien, Gilles Durant, honnêtes représentans de la bourgeoisie parisienne. Les ligueurs modérés, comme Villeroy et Jeannin, se rangeront même un jour sous ce drapeau qui deviendra celui de Henri IV et de Sully.»
[Note 253: Page 105.]
Voilà le vrai, le sens commun en pareille matière, et Charles Labitte l'a su rafraîchir de toutes sortes de raisons neuves et revêtir de textes peu connus. Cet honorable ouvrage, et la préface qu'il mit depuis à la publication de la Satyre Ménippée[254], lui valurent des attaques, parmi lesquelles je ne m'arrêterai qu'à la plus sérieuse, à celle qui touche un point d'histoire saillant et délicat.
[Note 254: Dans l'édition de la Bibliothèque-Charpentier, 1841.]
Pendant que Charles Labitte écrivait son volume sur la Ligue, le gouvernement faisait imprimer pour la première fois (dans la collection des Documents historiques) les Procès-verbaux des États généraux, réputés séditieux, de 1593; cette publication, confiée à M. Auguste Bernard, déjà connu par ses recherches sur les D'Urfé, fut exécutée avec beaucoup de soin, d'exactitude et de conscience, qualités qui distinguent cet investigateur laborieux. Notre ami, toujours bienveillant et en éveil, s'était empressé à l'avance, dans une note de son volume, de signaler la prochaine publication de M. Bernard: «Elle comblera, avait-il dit[255], une lacune fâcheuse dans les annales de nos grandes assemblées. L'histoire politique n'aurait pas seule à profiter de cette publication; ce serait la meilleure pièce justificative de la Satyre Ménippée.» Mais le recueil des Procès-verbaux ne répondit pas, du moins dans la pensée de l'éditeur, à cette dernière promesse. Selon M. Auguste Bernard, en effet, ces registres, qui paraissaient si tardivement au jour et qui encore ne paraissaient que mutilés, loin de venir comme pièce à l'appui de la Ménippée, en étaient bien plutôt une sorte de réfutation et de démenti perpétuel. M. Bernard accordait à ces pauvres États tant conspués beaucoup plus de crédit qu'on n'avait fait jusqu'alors, et il y avait dans ce penchant de sa part autre chose que de la prévention d'éditeur: il s'y mêlait des vues plus réfléchies. Une note de sa préface[256] recommandait expressément le pamphlet du Maheustre et du Manant, testament de la Ligue à l'agonie et dernier mot du parti des Seize. Ce pesant écrit était bien en tout le contre-pied de la Satyre Ménippée; des deux pamphlets, c'était le rival et le vaincu dans ce combat du frelon et de l'abeille. Mais M. Bernard y voyait, non sans raison, un précis historique très-net de la naissance, des progrès et des différentes péripéties de la Ligue; il y voyait, d'un coup d'oeil moins juste à mon sens, la ligne principale et comme la grande route de l'histoire à ce moment; ce n'en était plus au contraire qu'un sentier escarpé et perdu, qui menait au précipice. En général, l'éditeur des Procès-verbaux de 1593 accordait à l'assemblée des États de la Ligue un caractère national et incontesté, fait pour surprendre ceux qui avaient été nourris de la vieille tradition française. Les accusations de vénalité, qui sont restées attachées aux noms des principaux meneurs, lui paraissaient sans base, faute apparemment d'être consignées aux procès-verbaux. Ces opinions de l'éditeur, qui se décelaient déjà dans l'introduction mise en tête du Recueil, éclatèrent surtout dans un article critique fort rude qu'il lança peu après[257] contre la Satyre Ménippée et contre la Notice qu'y avait jointe Charles Labitte.
[Note 255: Page 158.]
[Note 256: Page XXXIV.]
[Note 257: Dans la Revue de la Province et de Paris, 30 septembre 1842.]
Ce dernier, sans répondre à ce qui lui était personnel, reprit en main la discussion et la mena vigoureusement dans un article de cette Revue, intitulé Une Assemblée parlementaire en 1593[258]. Moi-même, longtemps préoccupé de cette question de la Ménippée, j'ai besoin d'ajouter ici dans l'intérêt de notre ami quelques raisons subsidiaires qu'il eût pu donner pour se défendre. Le cas que je fais de M. Auguste Bernard et l'autorité qu'il s'est acquise sur le sujet me serviront d'excuse, si je me prends directement à son opinion, qui rallierait au besoin plus d'un partisan. Et puis il s'agit de la Ménippée, du roi des pamphlets, comme on l'a nommée; il s'agit de savoir si ce brillant exploit de l'esprit français a usurpé son renom et sa victoire.
[Note 258: Livraison du 15 octobre 1842.]
Je ne puis m'empêcher d'abord de remarquer l'espèce de superstition ou de pédanterie (on l'appellera comme on voudra) qui devient une des manies de ce temps-ci: c'est de vouloir tout traiter et tout remettre en question à l'aide de pièces dites positives, de documents et de procès-verbaux. En réalité pourtant, on a beau chercher à se le dissimuler, plus on s'éloigne des choses, et moins on en a connaissance, j'entends la connaissance intime et vive; tous ces je ne sais quoi que les contemporains possédaient et qui composaient la vraie physionomie s'évanouissent; on perd la tradition pour la lettre écrite. On se met alors à attacher une importance extrême, disproportionnée, à certaines pièces matérielles que le hasard fait retrouver, à y croire d'une foi robuste, à en tirer parti et à les étaler avec une sorte de pédanterie (c'est bien le mot); moins on en sait désormais, et plus on a la prétention d'y mieux voir. Je prie qu'on veuille bien ne pas se méprendre sur ma pensée et n'y rien lire de plus que je ne dis: ce ne sont pas le moins du monde les estimables recherches en elles-mêmes que je viens blâmer; personne au contraire ne les prise plus que moi quand l'esprit s'y contient à son objet; je parle simplement des conclusions exagérées qu'on y rattache. Or, il n'y a qu'une manière de se tenir en garde contre l'abus, c'est de faire toujours entrer la tradition pour une grande part dans ses considérations, et de ne pas la supprimer d'un trait sous prétexte qu'on n'a plus de moyen direct et matériel d'en vérifier tous les éléments. L'éditeur des Procès-verbaux de 1593 s'étonne de ne pas les trouver d'accord avec la parodie de la Satyre Ménippée: s'il s'attendait à cette conformité dans le sens réel et légal, il avait là une prévention par trop naïve. La Satyre Ménippée nous rend l'esprit même des États, leur rôle turbulent et burlesque; elle simule une sorte de séance idéale qui les résume tout entiers. Certainement, cette séance-là, qu'Aristophane aurait volontiers signée comme greffier, n'a pu être relatée au procès-verbal; il n'y a donc rien de surprenant qu'on ne l'y trouve pas. Pour des séances plus précises et définies, ne sait-on pas d'ailleurs combien les procès-verbaux, en leur enregistrement authentique et sous leur sérieux impassible, ont une manière d'être inexacts et, dans un certain sens, de mentir? Assistez à telle séance de la Chambre des députés, ou écoutez celui qui en sort tout animé de l'esprit des orateurs et vous en exprimant l'émotion, les péripéties, les jeux de scène, et puis lisez le lendemain le procès-verbal de cette séance: cela fait-il l'effet d'être la même chose? lequel des deux a menti?
Mais la Satyre Ménippée ne vint qu'après les États; elle ne parut (sauf la petite brochure du Catholicon qu'on met en tête et qui a précédé en date), elle ne parut, objecte-t-on, qu'aussitôt après l'entrée de Henri IV à Paris, après le 22 mars 1594; on achevait de l'imprimer à Tours quand cette entrée eut lieu, elle partit sur le temps; ce fut une pièce du lendemain, les hommes de la Ménippée sont des hommes du lendemain. Que dirait-on de quelqu'un qui viendrait confondre la Parisienne avec la Marseillaise? Et voilà ce qu'on a fait pourtant au profit du trop célèbre pamphlet, lorsqu'on a complaisamment répété la phrase du président Hénault: «Peut-être la Satyre Ménippée ne fut guère moins utile à Henri IV que la bataille d'Ivry; le ridicule a plus de force qu'on ne croit.»
Je résume les objections que M. Auguste Bernard opposait à Charles Labitte. Sans entrer ici dans une discussion de dates qui avait déjà été très-bien éclaircie par Vigneul-Marville, et que semblent avoir réglée définitivement MM. Leber et Brunet, on peut répondre sans hésiter: Non, les hommes de la Satyre Ménippée n'étaient point des hommes du lendemain[259], et cette oeuvre de leur part ne fut point une attaque tardive, ni le coup de pied à ce qui était à terre. Et d'abord il paraît constant, nonobstant chicanes, que le premier petit écrit dont se compose cette Satyre farcie (l'écrit intitulé la Vertu du Catholicon) fut imprimé réellement en 1593, avant la chute de la Ligue; il n'est pas moins certain, pour peu qu'on veuille réfléchir, que tous ces quatrains railleurs, ces plaisantes rimes, épîtres et complaintes, que la Ménippée porte avec elle, coururent imprimées ou manuscrites, et durent être placardées, colportées au temps même des événements qui y sont tournés en ridicule. La Satyre Ménippée ne fit que ramasser et enchâsser ces petites pièces qui étaient en circulation; elle rallia en un gros ces troupes légères qui avaient donné séparément.
[Note 259: Voir ce qui est dit dans la Satyre même, ou du moins dans le Discours de l'imprimeur, contre les gens du lendemain: «J'en vois d'autres qui n'ont bougé de leurs maisons et de leurs aises, à déchirer le nom du roy et des princes du sang de France tant qu'ils ont pu, et qui, ne pouvant plus résister à la nécessité qui les pressoit, pour avoir eu deux ou trois jours devant la réduction de leur ville quelque bon soupir et sentiment de mieux faire, sont aujourd'hui néanmoins ceux qui parlent plus haut, etc., etc.»]
Il y a plus: je me suis amusé à parcourir les historiens contemporains et auteurs de mémoires, de Thou, d'Aubigné, Cheverny, Le Grain[260]; tous, au moment où ils parlent de la tenue des États de 1593 et durant cette tenue même, mentionnent la gaie satyre et farce piquante qu'en firent ces bons et gentils esprits et ces plumes gaillardes, l'honneur de la France. Je n'irai pas jusqu'à conjecturer d'après cette entière concordance qu'il y eut dès lors, et dans les dernière mois de 1593, des copies manuscrites qui coururent (ce qui n'aurait rien d'ailleurs que d'assez vraisemblable); j'admets tout à fait que, de la part de ces historiens si bien informés, c'est là un léger anachronisme résultant d'une association d'idées involontaire. Qu'on conclure? Si, quand l'imprimé parut, tout le monde se récria de la sorte avec transport et adopta par acclamation l'amusante parodie comme vérité, en l'antidatant légèrement et lui attribuant un effet rétroactif, c'est que les honnêtes gens étaient si las de ces horreurs et de ces calamités prolongées, étaient si heureux de retrouver exprimé avec éclat et vigueur ce qu'ils pensaient et se disaient à l'oreille depuis longtemps, qu'ils se prirent à n'en faire qu'un seul écho, en le reportant tant soit peu en arrière par une confusion irrésistible: glorieux et légitime anachronisme, qui prouve d'autant plus pour l'effet moral de la Ménippée. Les contemporains eux-mêmes antidatent et font la faute: quel plus bel hommage! Tout atteste que l'action de l'heureux pamphlet fut immense sur l'opinion à travers la France encore soulevée. Si de nos jours, à propos d'un autre pamphlet royaliste bien différent, qui n'exprimait que l'étincelante colère et les représailles d'un écrivain de génie, un moment homme de parti avant d'être l'homme de la France,--si Louis XVIII pourtant a pu dire de la brochure intitulée De Buonaparte et des Bourbons, apparue sur la fin de mars 1814, qu'elle lui avait valu une armée, Henri IV n'aurait-il pas pu dire plus justement la même chose de sa bonne Satyre nationale? La phrase du président Hénault ne signifie que cela; c'est un de ces mots spirituels qui rendent avec vivacité un résultat et qui font aisément fortune en France. On ne prend de tels mots au pied de la lettre que quand on y met peu de bonne volonté. En résumé, tous les procès-verbaux du monde publiés ou inédits ne prouveront jamais: 1° que les États de 1593 n'aient pas été la Cour du roi Petaud; 2° que la Satyre Ménippée n'ait pas été bien et dûment comparée (toute proportion gardée) à la bataille d'Ivry, non pas si vous voulez à la troupe d'avant-garde, mais à cette cavalerie qui, survenant toute fraîche le soir d'une victoire, achève l'ennemi qui fuyait.
[Note 260: Voir de Thou, Histoire, livre CV, année 1593;--d'Aubigné, Histoire universelle, tome III, livre III, chapitre 13;--Cheverny, Mémoires d'État, à l'année 1593;--Le Grain, Décade, même année.]
Au moment où Henri IV fit son entrée en ce Paris longtemps rebelle, à ce beau jour du printemps de 1594, il y eut un essaim de grosses abeilles qui sortit on ne sait pas bien d'où, et peut-être, comme on croit, d'un coin de la Cité, d'auprès le jardin de M. le Premier Président; elles marchaient et voletaient devant les lis[261], donnant au visage et dans les yeux des ligueurs fuyards: ce fut la Ménippée même. Les lis alors étaient d'accord avec l'honneur et avec l'espoir de la France. Depuis, quand ils méritèrent d'être rejetés, un autre gros d'abeilles se vit, qui piqua en sens inverse et les harcela longtemps avec gloire: à deux siècles de distance, le rôle national est le même; la Ménippée et la chanson de Béranger sont deux soeurs.
[Note 261: Et si l'on trouvait que je vais bien loin, en appliquant cette gracieuse image à une production quelque peu rabelaisienne, qu'on se rappelle, entre autres, ce riant et beau passage: «Le Roy que nous demandons est déjà fait par la nature, né au vrai parterre des fleurs de lys de France, rejeton droit et verdoyant du tige de saint Louis. Ceux qui parlent d'en faire un autre se trompent et ne sauroient en venir à bout: on peut faire des sceptres et des couronnes, mais non pas des roys pour les porter; on peut faire une maison, non pas un arbre ou un rameau verd...»]
Viendra-t-on maintenant nous préconiser le Dialogue du Maheustre et du Manant, l'opposer rationnellement, comme on dit, à la Ménippée, lui subordonner celle-ci, en insinuant qu'elle ne devrait reparaître qu'à la suite et dans le cortège de l'autre? En France, tant qu'il y aura du bon sens, de telles énormités ne se sauraient souffrir. Ce pamphlet du Maheustre et du Manant[262], très-curieux à titre de renseignement historique, est lourd, assommant, sans aucun sel. Le Manant est un ergoteur, un procureur fanatique comme Crucé; ce Manant n'a rien du véritable esprit français, rien de notre paysan, de notre Jacques Bonhomme, ni de notre badaud de Paris malin et mobile. Il raisonne avec une idée fixe, avec cette logique opiniâtre qui mène à l'absurde, qui aboutirait en deux temps à l'Inquisition et à 93. Il n'est, après tout, que l'organe des Seize; ce pamphlet a tout l'air d'une vengeance sournoise décochée par les Seize in extremis contre les faux frères du parti et contre Mayenne. C'est comme qui dirait une apologie de la portion la plus exagérée et la plus pure de la Commune de Paris, qui aurait paru à la veille du 9 thermidor. En ce qui est du sentiment démocratique avancé dont on serait tenté par moments de faire honneur à l'auteur et à sa faction, prenez bien garde toutefois et ne vous y fiez guère: il y a quelque chose qui falsifie à tout instant cette inspiration de bon sens démocratique, qui le renfonce dans le passé et qui l'opprime, c'est l'idée catholique fanatique, l'idée romaine-espagnole[263]. Non, dans l'ordre naturel, la Satyre Ménippée ne saurait venir (comme paraît le désirer M. Bernard) à la queue du Maheustre et du Manant; ce Manant reste une excentricité par rapport à l'esprit de la France, tandis que la Ménippée est bien au coeur de cet esprit: c'est elle qui mène le triomphe.
[Note 262: Le Maheustre, ainsi nommé par une sorte de sobriquet, représente l'homme d'armes ou le noble sans conviction bien profonde et passé sous les drapeaux du roi de Navarre; le manant représente le franc paroissien de Paris, le ligueur-ultra, et qui serait, au besoin, plus catholique que le pape.]
[Note 263: Voir notamment les pages 556, 557 (au tome III, édition de la Ménippée de Le Duchat, 1709), dans lesquelles quelques bonnes vérités sur la noblesse sont contre-pesées tout à côté par les plus serviles soumissions au clergé: les unes ne s'y peuvent séparer des autres.]
Quant aux noms des auteurs anonymes du généreux pamphlet, M. Bernard ne chercha pas moins querelle à notre ami, qui n'était coupable que d'avoir suivi, dans le partage des rôles, les données constamment transmises, et de s'y être joué, comme on fait en lieu sûr, avec quelque complaisance.--Mais qui nous prouve que Pithou a réellement écrit la harangue de d'Aubray, que Passerat et Nicolas Rapin ont fait les vers, que Florent Chrestien...? Oh! pour le coup, il y a le témoignage universel, la tradition consacrée. Que si M. Auguste Bernard exige absolument qu'on lui produise, après plus de deux siècles, un acte notarié et un procès-verbal authentique en faveur de ces noms, il peut se flatter d'avoir gain de cause; mais, faute de ce certificat, auprès de tous ceux qui entendent le mot pour rire, et qui savent encore saisir au vol la voix de la Renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, la gloire de Pithou, de Rapin et de Passerat, n'y perdra rien.
C'est assez insister sur ce principal épisode de la vie littéraire de notre ami. Ainsi Charles Labitte trouvait moyen vers le même temps de faire excursion jusque par delà les sources mystiques de Dante, et de se rabattre en pleine Beauce, au coeur de nos glèbes gauloises. Pourtant cette vie de Rennes, loin de Paris, et malgré tous les dédommagements des amitiés qu'il s'était formées, coûtait à ses goûts; il ne tarda pas à désirer de nous revenir. Je trouve dans une lettre de lui, datée des derniers temps de son séjour à Rennes (fin de février 1842) et adressée à ce même ami d'enfance, M. Jules Macqueron, un touchant tableau de sa disposition intérieure. On en aimera la sincérité parfaite du ton, rien d'exagéré, une tristesse tempérée, si j'ose dire, de bonne humeur et de résignation: à vingt-six ans, cette tristesse-là compte plus que bien des violents désespoirs à vingt. On n'y sera pas moins frappé des nobles croyances qui subsistaient debout en lui, même en ses jours d'abattement:
«Quelques indulgentes et illustres amitiés qui me restent fidèles, écrivait-il à son ami en songeant sans doute à MM. Villemain et Cousin qui lui témoignaient un attachement véritable,--un peu de persévérance et d'amour des lettres, voilà les éléments de mon mince avenir. Quoi qu'il arrive d'ailleurs, mon cher Jules, mon ambition ne sera jamais déçue. Ce que j'en ai n'est pour moi qu'un moyen factice d'occuper les heures et de distraire le dégoût de toutes choses par l'activité. Il y a un mot de Bossuet (ou de Fénelon) qui dit: «L'homme s'agite, et Dieu le mène.» Tout le secret de la vie est là; il faut s'étourdir par l'action. De jour en jour, d'ailleurs, j'ai moins la peur d'être détrompé, et ma philosophie se fait toute seule. Je me suis aperçu que le bonheur, comme il faut l'entendre, n'est autre chose, quand on n'en est plus aux idylles, que le parti pris de s'attendre à tout et de croire tout possible. La vie n'est qu'une auberge où il faut toujours avoir sa malle prête. Cette théorie, qui est triste au fond, n'altère en rien ma bonne humeur. Elle me donne le droit de ne plus croire qu'à très-peu de choses, de me lier aux idées plutôt qu'aux hommes, de rire des sols, de mépriser les fripons de toute nuance, de me réfugier plus que jamais dans l'idéale sphère du vrai, du beau, du bien, et d'avoir à coeur encore les bonnes, les vieilles, les excellentes amitiés de quelques fidèles. La beauté dans l'art, la moralité en politique, l'idéalisme en philosophie, l'affection au foyer..., il n'y a rien après. Je ne donnerais pas une panse d'à de tout le reste.»
On voit qu'en faisant bon marché de bien des choses et en jetant à la mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus essentiel du viatique.
M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de retour et de séjour à Paris, en l'adoptant pour son suppléant au Collège de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un érudit classique des plus distingués; mais s'étonnera-t-on que la vie se consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de l'intelligence?
Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le plus utile et le plus fréquent à cette Revue, la ressource habituelle en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos, innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes élucubrations?
Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute à la déterminer. Le génie romain en particulier, grave et sobre, était bien propre, par son commerce, à perfectionner cette heureuse nature, à l'affermir et à la contenir, à lui communiquer quelque chose de sa trempe, et à lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps de son enseignement, Charles Labitte avait fini par triompher d'une certaine timidité qui lui restait en présence du public, et le succès, de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, l'excitait dans cette voie où le conviaient d'ailleurs tant de sérieux attraits. On a imprimé plusieurs des discours d'ouverture prononcés par lui, et dans lesquels, pour le tour des idées et la forme de l'érudition, il semblait d'abord marcher sur la trace de cet autre agréable maître M. Patin; puis, bientôt, par des articles approfondis sur des auteurs de son choix, il dégagea sa propre originalité, il la porta dans ces sujets anciens, en combinant, autant qu'il était possible à cette distance, la biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de quoi s'y plaire; la conciliation était à point. Les deux articles sur Varron et sur Lucile [264] résolvaient entièrement la question du genre; l'auteur n'avait plus qu'à poursuivre et à en varier les applications. Et que n'eût-il pas fait en peu d'années à travers ce fonds, toujours renaissant, que n'en eût-il pas tiré avec son talent dispos, sa facilité d'excursion et son abondance d'aperçus? Ses papiers nous révèlent l'étendue de ses plans; les titres seuls en sont ingénieux, et attestent l'invention critique: il avait préparé un article sur les Femmes de la Comédie latine, particulièrement sur celles de Térence, et un autre intitulé la Tristesse de Lucrèce. Ce dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre à nous comme ayant sondé plus avant qu'il ne lui semblait habituel les dégoûts amers de la vie et le problème de la mort. Il voyait dans le poète romain, non pas un aride représentant de l'épicuréisme, mais une victime superbe de l'anxiété: «Fièvre du génie, disait-il, désordonnée, mais géométrique; ne vous y fiez pas: sous ces lignes sévères, il y a du trouble.» Il disait encore: «C'est le dernier cri de la poésie du passé. A la veille du Calvaire, elle prophétise le oui par le non; elle prouve le trouble, l'attente, le désir d'une solution. C'est un Colomb qui se noie avant d'arriver, ou plutôt qui s'en retourne.--Ajax en révolte s'écriait: Je me sauverai malgré les Dieux; et Lucrèce: Je m'abîmerai à l'insu des Dieux.» Il s'attachait, dans la lecture du livre, à dessiner l'âme du poète, à ressaisir les plaintes émues que le philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient peut-être ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce veternus, qui sera plus tard l'acediu des solitaires chrétiens, le même qui engendrera, à certain jour, l'être invisible après lequel courra Hamlet, et qui deviendra enfin la mélancolie de René. Ce suicide final qu'on raconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un retour d'accès d'un mal ancien: «L'air d'autorité, écrivait-il, ne suffit pas à déguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient pâle comme Dante; l'armure déguise mal l'émotion du guerrier.» Il croyait discerner, sous cet athéisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal, le démon de la peur. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient parfaitement exactes et conformes à la réalité: en général, on est tenté de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont malheureux. Quiconque a traversé, dans son existence intellectuelle, l'une de ces phases d'incrédulité stoïque et d'épicuréisme élevé, sait à quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrèce nous rend avec une saveur amère les angoisses des mortels, nul aussi n'a peint plus fermement et plus fièrement que lui la majesté sacrée de la nature, le calme et la sérénité du sage; à ce titre auguste, le pieux Virgile lui-même, en un passage célèbre, le proclame heureux: Félix qui potuit rerum, etc... Quoi qu'il en soit cependant de l'énigme que le poëte nous propose, et si tant est qu'il y ait vraiment énigme dans son oeuvre, c'était aux expressions de trouble et de douleur que s'attachait surtout notre ami; le livre III, où il est traité à fond de l'âme humaine et de la mort, avait attiré particulièrement son attention; dans son exemplaire, chaque trait saillant des admirables peintures de la fin est surchargé de coups de crayon et de notes marginales, et il s'arrêtait avec réflexion sur cette dernière et fatale pensée, comme devant l'inévitable perspective: «Que nous ayons vécu peu de jours, ou que nous ayons poussé au delà d'un siècle, une fois morts, nous n'en sommes pas moins morts pour une éternité; et celui-là ne sera pas couché moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans:
Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit; Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno Lumine qui finem vitaï fecit, et ille Mensibus atque annis qui multis occidit ante.»
[Note 264: Livraisons de la Revue du 1er août et du 1er octobre 1845.]
Notre ami était donc en train d'attacher ses travaux à des sujets et à des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre fragile; il voguait à plein courant dans la vie de l'intelligence; des pensées plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas, lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse, qu'en deux jours, sans que la science et l'amitié consternées pussent se rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante, la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.
«Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes amis[265], et ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin d'un frère bien-aimé, loin d'une mère, loin des siens... procul a paire amantissimo, procul a matre... Que n'eût-il pas atteint, si ses qualités heureuses eussent achevé de mûrir! De quel amour ne brûlait-il pas pour les lettres! que n'avait-il pas lu! combien n'a-t-il pas écrit! Quo Me studiorum amore flagrabat! quantum legit! quantum etiam scripsit!» Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes appliquées à Charles Labitte, et celles-ci le sont encore[266], que je détourne à peine: «Fidèle à la tradition, reconnaissant des aînés et même des maîtres (pour mieux le devenir à son tour), qu'il ressemblait peu à nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils ne reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre autorité: statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt; tel n'était point Avitus...» Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point l'édilit comme Julius Avitus, mais la pure gloire littéraire qu'il avait tout fait pour mériter, et dont il était sur le point d'être investi... et honor quem meruit tantum. Pourtant nous nous garderions d'ajouter que tous ces fruits de tant d'espérance s'en sont allés avec lui, quae nunc omnia cum ipso si ne fructu posteritatis aruerunt. Non, tout de lui ne périra point; quelques-uns de ses écrits laisseront trace et marqueront son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tant aimées le sauvent! Et tâchons nous-mêmes, nous qui l'avons si bien connu, de les cultiver assez pour mériter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y déposer en lieu sûr ce que nous portons de plus cher avec nous, la mémoire de l'ami mort dans la traversée et enseveli à bord du navire!
1er mai 1846.
[Note 265: Lettre XI du livre V.]
[Note 266: Lettre XXIII du livre VIII.]
RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
M. ÉTIENNE.
C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit à l'Académie la mode du discours de réception. Il s'avisa, à son entrée (1640), d'adresser un si beau remercîment à la Compagnie, qu'on obligea tous ceux qui furent reçus depuis d'en faire autant. Toutefois ces réceptions n'étaient point publiques; les compliments n'avaient lieu qu'à huis clos, et il se faisait ainsi bien des frais d'esprit et d'éloquence en pure perte. Ce fut Charles Perrault, beaucoup plus tard, qui fit faire le second pas et qui décida la publicité: «Le jour de ma réception (1671), dit-il en ses agréables Mémoires, je fis une harangue dont la Compagnie témoigna être fort satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges étoient sincères. Je leur dis alors que, mon discours leur ayant fait quelque plaisir, il auroit fait plaisir à toute la terre, si elle avoit pu m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'elle se fît voir dans ces sortes de cérémonies lorsqu'elle est parée... Ce que je dis parut raisonnable, et d'ailleurs la plupart s'imaginèrent que cette pensée m'avoit été inspirée par M. Colbert[267]; ainsi tout le monde s'y rangea.» Le premier académicien qu'on reçut après lui et qu'on reçut en public (janvier 1673) fut Fléchier, digne d'une telle inauguration. Perrault, qui mettait les modernes si fort au-dessus des anciens, comptait parmi les plus beaux avantages de son siècle cette cérémonie académique, dont il était le premier auteur. «On peut assurer, dit-il, que l'Académie changea de face à ce moment; de peu connue qu'elle étoit, elle devint si célèbre, qu'elle faisoit le sujet des conversations ordinaires.»--Perrault, en effet, avait bien vu; cet homme d'esprit et d'invention, ce bras droit de M. Colbert, qui jugeait si mal Homère et Pindare, entendait le moderne à merveille; il avait le sentiment de son temps et de ce qui pouvait l'intéresser; il trouva là une veine bien française, qui n'est pas épuisée après deux siècles; on lui dut un genre de spectacle de plus, un des mieux faits pour une nation comme la nôtre, et l'on a pu dire sans raillerie que, si les Grecs avaient les Jeux olympiques et si les Espagnols ont les combats de taureaux, la société française a les réceptions académiques.
[Note 267: Perrault était près de lui comme premier commis.]
Les discours de réception se ressentirent de la publicité dès le premier jour: «Mais j'élève ma voix insensiblement, disait Fléchier, et je sens qu'animé par votre présence, par le sujet de mon discours (l'éloge de Louis XIV), par la majesté de ce lieu (le Louvre), j'entreprends de dire foiblement ce que vous avez dit, ce que vous direz avec tant de force...» Dès ce moment, le ton ne baissa plus; la dimension du remercîment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la harangue, durant bien des années, ne passa guère la demi-heure. Le fameux discours de Buffon lui-même, qui fut une sorte d'innovation par la nature du sujet, n'excéda en rien les bornes habituelles. On commençait vers la fin du siècle à viser à l'heure. M. Daunou remarquait, à propos du discours de réception de Rulhière, que, succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garat, recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure. Mais, de nos jours, les barrières trop étroites ont dû céder; les usages de la tribune ont gagné insensiblement, et l'on s'est donné carrière. En même temps que les compliments au cardinal de Richelieu, au chancelier Séguier et à Louis XIV, s'en sont allés avec tant d'autres choses, le fond des discours s'est mieux dessiné: celui du récipiendaire est devenu plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); après le compliment de début et la révérence d'usage, le nouvel élu n'a qu'à raconter et à louer son prédécesseur. Quant à la réponse du directeur, elle est double: il reçoit, apprécie et loue avec plus ou moins d'effusion l'académicien nouveau, et il célèbre l'ancien. En devenant plus simples dans leur sujet, les discours sont aussi devenus plus longs; les hors-d'oeuvre, au besoin, n'y ont pas manqué: l'Empire et l'Empereur ont pourvu aux effets oratoires, comme précédemment avait fait Louis XIV; le plus souvent même, on n'a pu les éviter, et la biographie des hommes politiques ou littéraires est venue, bon gré, mal gré, se mêler à ce cadre immense. Ç'a été tout naturellement le cas aujourd'hui dans cette séance, l'une des plus remplies et des plus neuves qu'ait jusqu'ici offertes l'Académie française à la curiosité d'un public choisi; M. le comte Molé devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny, lequel venait remplacer M. Étienne. On avait là, par le seul hasard des noms, tous les genres de diversité et de contraste dans la mesure qui est faite pour composer le piquant et l'intérêt. La séance promettait certainement beaucoup; elle a tenu tout ce qu'elle promettait.
Par suite de la loi de progrès que nous avons signalée tout à l'heure, le discours de réception du nouvel académicien se trouve être le plus long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les hautes qualités de M. de Vigny, son élévation naturelle d'essor, son élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres détails de ses pensées, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se détacher d'aucune avant de l'avoir revêtue de ses plus beaux voiles et d'avoir arrangé au voile chaque pli. Dès le début de son discours, il a tracé dans une double peinture, pleine de magnificence, le caractère des deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il range et auxquelles il ramène l'infinie variété des esprits: la première, celle de tous les penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, de tous les amants et chercheurs de l'idéal, philosophes ou poëtes; la seconde, celle des hommes d'action, des hommes positifs et pratiques, soit politiques, soit littéraires, des esprits critiques et applicables, de ceux qui visent à l'influence et à l'empire du moment, et qu'il embrasse sous le titre général d'improvisateurs. Cette dernière classe m'a paru fort élargie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement flottantes, puisqu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espèces diverses, depuis le grand politique jusqu'au journaliste spirituel, depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à M. Étienne; mais certainement, lorsqu'il retraçait les caractères de la première famille, et à mesure qu'il en dépeignait à nos regards le type accompli, on sentait combien M. de Vigny parlait de choses à lui familières et présentes, combien, plus que jamais, il tenait par essence et par choix à ce noble genre, et à quel point, si j'ose ainsi parler, l'auteur d'Éloa était de la maison quand il révélait les beautés du sanctuaire.
M. Étienne, lui, n'était pas du tout du sanctuaire, et une illusion de son ingénieux panégyriste a été, à un certain moment, d'essayer de l'y rattacher, ou, lors même qu'il le rangeait définitivement dans la seconde classe, d'employer à le peindre des couleurs encore empruntées à la sphère idéale et qui ressemblent trop à des rayons. Pindare, ayant à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au début: «Je te frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes...» Quand le héros est tout à fait inconnu, le poëte peut, jusqu'à un certain point, faire de la sorte, il n'a guère à craindre d'être démenti; mais quand il s'agit d'un académicien d'hier, d'un auteur de comédies et d'opéras-comiques auxquels chacun a pu assister, d'un rédacteur de journal qu'on lisait chaque matin, il y a nécessité, même pour le poëte, de condescendre à une biographie plus simple, plus réelle, et de rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette nécessité, cette convenance, qui est à la portée de moindres esprits, devient quelquefois une difficulté pour des talents supérieurs beaucoup plus faits à d'autres régions. On a dit de Montesquieu qu'on s'apercevait bien que l'aigle était mal à l'aise dans les bosquets de Gnide: nous sera-t-il permis de dire que l'auteur d'Éloa a souvent dû être fort empêché en voulant déployer ses ailes de cygne dans la biographie de l'auteur de Joconde et des Deux Gendres? De là bien des contrastes singuliers, des transpositions de tons, et tout un portrait de fantaisie. Nous avons beaucoup relu M. Étienne dans ces derniers temps; nous en parlerons très-brièvement en le montrant tel qu'il nous paraît avoir réellement été.
Il possédait, dit M. de Vigny, une qualité bien rare, et que Mazarin exigeait de ceux qu'il employait: il était heureux. C'est là un trait juste, et nous nous hâtons de le saisir. Oui, M. Étienne était heureux; il avait l'humeur facile, le talent facile, la plume aisée, une sorte d'élégance courante et qui ne se cherche pas. On a beaucoup parlé de la littérature de l'Empire, et on range sous ce nom bien des écrivains qui ne s'y rapportent qu'à peu près: M. Étienne en est peut-être le représentant le plus net et le mieux défini. Il a exactement commencé avec ce régime, il l'a servi officiellement, il y a fleuri, et s'il s'est très-bien conservé sous le suivant et durant les belles années du libéralisme, il a toujours gardé son premier pli. Né en 1778 dans la Haute-Marne, venu à Paris sous le Directoire, il était de cette jeunesse qui n'avait déjà plus les flammes premières, et qui, tout en faisant ses gaietés, attendait le mot d'ordre qui ne manqua pas. Attaché de bonne heure à Maret, duc de Bassano, il prêtait sa plume à ce premier commis de l'Empereur, en même temps qu'il amusait le public par ses jolies pièces; de ce nombre, le petit acte de Brueys et Palaprat, en vers, dénota une intention littéraire assez distinguée (1807). Le succès prodigieux de l'opéra-féerie de Cendrillon tenait encore la curiosité en éveil, lorsqu'on annonça quelques mois après (août 1810) la représentation des Deux Gendres, l'une de ces pièces en cinq actes et en vers qui, à cette époque propice, étaient des solennités attendues et faisaient les beaux jours du Théâtre-Français. La réussite des Deux Gendres mit le comble à la renommée de M. Étienne; l'attention publique au dedans n'était alors distraite par rien, et les journaux n'avaient le champ libre que sur ces choses du théâtre. À ce court lendemain du mariage de l'Empereur et dans les deux années de silence qui précédèrent la dernière grande guerre, il y eut là, en France, autour de M. Étienne, une vogue littéraire des plus animées, et finalement une mêlée des plus curieuses et des plus propres à faire connaître l'esprit du moment. Reçu à l'Académie française en novembre 1811, à l'âge de trente-trois ans; dans l'intime faveur des ministres Bassano et Rovigo; rédacteur en chef officiel du Journal de l'Empire, remplissant la scène française et celle de l'Opéra-Comique par la variété de ses succès, connu d'ailleurs encore par les joyeux soupers du Caveau et par des habitudes légèrement épicuriennes, on se demandait quel était l'avenir de ce jeune homme brillant, au front reposé, au teint vermeil; s'il n'était (comme quelques-uns le disaient) que le plus fécond et le plus facile des paresseux, un enfant de Favart; s'il ne faisait que préluder à des oeuvres dramatiques plus mûres, et où il s'arrêterait dans ces routes diverses qu'il semblait parcourir sans effort. Le temps d'arrêt n'était pas loin. M. Étienne devait à son bonheur même d'avoir des envieux et des ennemis: le bruit se répandit que la pièce des Deux Gendres n'était pas de lui, ou du moins qu'il avait eu pour la composer des secours tout particuliers, une ancienne comédie en vers. On exhuma Conaxa; c'était le titre de la pièce qui avait, disait-on, servi de matière et d'étoffe aux Deux Gendres. Ce que cette découverte excita de curiosité, ce que cette querelle enfanta de brochures, d'explications, de révélations pour et contre, ne saurait se comprendre que lorsqu'on a parcouru le dossier désormais enseveli; on en ferait un joli chapitre qui s'intitulerait bien: Un épisode littéraire sous l'Empire. Cette querelle et l'importance exagérée qu'elle acquit aussitôt est une des plus grandes preuves, en effet, du désoeuvrement de l'esprit public à une époque où il était sevré de tout solide aliment. C'est bien le cas de dire que les objets se boursouflent dans le vide. La discussion se prenait où elle pouvait.
Entre les innombrables brochures publiées alors, quatre pièces principales suffisent pour éclairer l'opinion et fixer le jugement: 1° la préface explicative que M. Étienne mit en tête de la quatrième édition des Deux Gendres; 2° la Fin du procès des DEUX GENDRES, écrite en faveur de M. Étienne, par Hoffman; 3° et 4° les deux plaidoiries adverses de Lebrun-Tossa, intitulées Mes Révélations et Supplément à mes Révélations. Toutes grossières et sans goût, toutes rebutantes que se trouvent ces dernières pièces, elles ne sont pas autant à mépriser qu'on est tenu de le faire paraître dans un Éloge public. Il résulte clairement du débat que M. Étienne avait reçu de M. Lebrun-Tossa, son ami alors et son collaborateur en perspective, non pas un projet de canevas, mais une véritable pièce en trois actes et en vers, presque semblable en tout à celle qui est imprimée sous le titre de Conaxa, et qu'il en tira, comme c'est le droit et l'usage de tout poëte dramatique admis à reprendre son bien où il le trouve, une comédie en cinq actes et en vers, appropriée aux moeurs et au goût de 1810, marquée à neuf par les caractères de l'ambitieux et du philanthrope, et qui mérita son succès. Le seul tort de M. Étienne fut de ne pas avouer tout franchement la nature de ce secours qu'il avait reçu, et de compter sur la discrétion de Lebrun-Tossa, dont l'amour-propre était mis en jeu: «Quoi! s'écriait celui-ci dans un apologue assez plaisant, vous ne me devez qu'un projet de canevas (le mot est bien trouvé), c'est-à-dire un échantillon d'échantillon, tandis que c'est trois aunes de bon drap d'Elbeuf que je vous ai données!» Je résume en ces quelques mots ce qui se noie chez lui dans un flot interminable de digressions et d'injures.
Le coup cependant était porté; la faculté d'invention devenait suspecte et douteuse chez M. Étienne; il essaya, en 1813, de poursuivre sa voie dans la comédie de l'Intrigante, qui n'eut que peu de représentations, et que quelques vers susceptibles d'allusions firent interrompre. Il nous est impossible, nous l'avouons, d'attacher à cette pièce le sens profond et grave que M. de Vigny y a découvert. Il parle du grand cri qui s'éleva dans Paris à cette occasion: nous qui, en qualité de critique, avons l'oreille aux écoutes, nous n'avons nulle part recueilli l'écho de ce grand cri. M. Molé a lui-même dû rabattre énergiquement ce qu'il y a d'exagéré en certain tableau d'une représentation à Saint-Cloud, dans laquelle il se serait passé des choses formidables, des choses qui rappelleraient quasi le festin de Balthasar. Tout cela rentre dans le coloris fabuleux. Le peintre, en voyant ainsi, tenait à la main la lampe merveilleuse. Littérairement, cette pièce de l'Intrigante nous paraît faible, très-faible; et ici, après avoir relu celle des Deux Gendres infiniment supérieure, après nous être reporté encore aux autres productions dramatiques de M. Étienne, nous sommes plus que jamais frappé du côté défectueux qui compromet l'avenir de toutes, même de celle qui est réputée à bon droit son chef-d'oeuvre. Le langage de M. Étienne, quand il parle en vers, est facile, coulant, élégant, comme on dit, mais d'une élégance qui, sauf quelques vers heureux[268], devient et demeure aisément commune. Ce manque habituel de vitalité dans le style, ce néant de l'expression a beau se déguiser à la représentation sous le jeu agréable des scènes, il éclate tout entier à la lecture. Le faible ou le commun, qui se retrouve si vite au delà de la première couche chez cet auteur spirituel, a été, en général, l'écueil de la littérature de son moment. Que d'efforts il a fallu pour s'en éloigner et remettre le navire dans d'autres eaux! Il n'a pas suffi pour cela de faire force de rames, on a dû employer les machines et les systèmes. Doctrinaires et romantiques y ont travaillé à l'envi; ils y ont réussi, on n'en saurait douter, mais non pas sans quelque fatigue évidemment, ni sans quelques accrocs à ce qu'on appelait l'esprit français. Je faisais plus d'une de ces réflexions, à part moi, durant ce riche discours tout semé et comme tissu de poésie, et je me demandais tout bas, par exemple, ce que penserait l'élégance un peu effacée du défunt en s'entendant louer par l'élégance si tranchée de son successeur.
[Note 268: On en a retenu et l'on en cite encore quelques-uns dans les Deux Gendres:
Ceux qui dînent chez moi ne sont pas mes amis...;
et à propos d'un écrit du gendre philanthrope:
Vous y plaignez le sort des nègres de l'Afrique, Et vous ne pouvez pas garder un domestique...
On pourrait ainsi en glaner un certain nombre encore dans les Deux Gendres, presque pas un dans l'Intrigante.]
La chute de l'Empire coupa court, ou à peu près, à la carrière dramatique de M. Étienne; la Restauration le fit publiciste libéral à la Minerve et au Constitutionnel. La première formation du parti libéral serait piquante à étudier de près, et, dans ce parti naissant, nul personnage ne prêterait mieux à l'observation que lui. D'anciens amis de Fouché ou de Rovigo, des bonapartistes mécontents, en se mêlant à d'autres nuances, devinrent subitement les meneurs et, je n'hésite pas à le croire, les organes sincères d'une opinion publique qui les prit au sérieux et à laquelle ils sont restés fidèles. Mais, au début, c'était assez singulier: quand ils attaquaient le ministère Richelieu comme trop peu libéral, ceux qui connaissaient les masques avaient droit de sourire. Dans la première de ses Lettres sur Paris[269], M. Étienne s'écriait: «Il est des hommes qui voudraient garder, sous une monarchie constitutionnelle, des institutions créées pour un gouvernement absolu. Insensés, qui croient pouvoir allier la justice et l'arbitraire, le despotisme et la liberté! Ils sont aussi déraisonnables qu'un architecte qui, voulant changer une prison en maison de plaisance, se bornerait à refaire la façade de l'édifice, et qui conserverait les cachots dans l'intérieur du bâtiment.» Ne dirait-on pas que quelques années auparavant, au plus beau temps de son crédit et de sa faveur, quand il siégeait en son cabinet du ministère, M. Étienne était dans une prison? Ne pressons pas trop ces contrastes; lui-même il eut le tact d'apporter du ménagement et de la forme jusque dans son opposition, et, malgré l'odieuse radiation personnelle qui aurait pu l'irriter, sa tactique bien conduite sut toujours modérer la vivacité par le sang-froid et par des habitudes de tenue. Ses Lettres sur Paris eurent un grand, un rapide succès; ce fut son dernier feu de talent et de jeunesse; depuis ce temps, M. Étienne vécut un peu là-dessus, et, à part les rédactions d'adresse à la Chambre dans les années qui suivirent 1830, on ne rattache plus son nom à aucun écrit bien distinct. Il rédigeait le Constitutionnel, et se laissa vivre de ce train d'improvisation facile et de paresse occupée qui semble avoir été le fond de ses goûts et de sa nature. Dans son insouciance d'homme qui savait la vie et qui n'aspirait pas à la gloire, il n'a pas même pris le soin de recueillir ses Oeuvres éparses et de dire: Me voilà, à ceux qui viendront après[270]. Cet avenir, tel qu'il le jugeait, devait d'ailleurs avoir pour lui peu de charmes. M. Molé a relevé chez M. de Vigny un mot qui semblerait indiquer, de la part de M. Étienne, une sorte de concession faite en dernier lieu aux idées littéraires nouvelles. M. Étienne n'en fit aucune, en effet, ni aux idées, ni aux individus; si quelque chose même put troubler la philosophie de son humeur, ce fut l'approche et l'avènement de certains noms qui ne lui agréaient en rien; l'antipathie qu'il avait pour eux serait allée jusqu'à l'animosité, s'il avait pu prendre sur lui de haïr. On lui rend aujourd'hui plus de justice qu'il n'en rendait: il eut des talents divers dont la réunion n'est jamais commune; jeune, il contribua pour sa bonne part aux gracieux plaisirs de son temps; plus tard, s'armant d'une plume habile en prose, il fut utile à une cause sensée, et il reste après tout l'homme le plus distingué de son groupe littéraire et politique.
[Note 269: La Minerve, tome Ier, page 82.]
[Note 270: La famille de M. Étienne s'est occupée depuis de publier le recueil de ses principales Oeuvres.]
En esquissant sous ces traits l'idée que je me fais de M. Étienne, j'ai assez indiqué les points sur lesquels je me sépare, comme critique, des appréciations de M de Vigny. Je sais tout ce que permet ou ce qu'exige le genre du discours académique, même avec la sorte de liberté honnête qu'il comporte aujourd'hui: aussi n'est-ce point d'avoir trop loué son prédécesseur que je ferai ici un reproche à l'orateur-poëte; mais je trouve qu'il l'a par endroits loué autrement que de raison, qu'il l'a loué à côté et au-dessus, pour ainsi dire, et qu'il l'a, en un mot, transfiguré. Son élévation, encore une fois, l'a trompé; sa haute fantaisie a prêté des lueurs à un sujet tout réel; c'est un bel inconvénient pour M. de Vigny de ne pouvoir, à aucun instant, se séparer de cette poésie dont il fut un des premiers lévites, et dont il est apparu hier aux yeux de tous comme le pontife fidèle, inaltérable. Cet inconvénient (car c'en est un) a été assez racheté, dans ce discours même, par la richesse des pensées, par le précieux du tissu et tant de magnificence en plus d'un développement.
M. le comte Molé a répondu au récipiendaire avec la même franchise que celui-ci avait mise dans l'exposé de ses doctrines. C'est un usage qui s'introduit à l'Académie, et que, dans cette mesure, nous ne saurions qu'approuver. Une contradiction polie, tempérée de marques sincères d'estime, est encore un hommage: n'est-ce pas reconnaître qu'on a en face de soi une conviction sérieuse, à laquelle on sent le besoin d'opposer la sienne? Notre siècle n'est plus celui des fades compliments; la vie publique aguerrit aux contradictions, elle y aguerrit même trop: qu'à l'Académie du moins l'urbanité préside, comme nous venons de le voir, à ces oppositions nécessaires, et tout sera bien. Les peaux les plus tendres (et quelles peaux plus tendres que les épidermes de poëtes!) finiront peut-être par s'y acclimater.
Il y a toujours beaucoup d'intérêt, selon moi, à voir un bon esprit, un esprit judicieux, aborder un sujet qu'on croit connaître à fond, et qui est nouveau pour lui. Sur ce sujet qui nous semble de notre ressort et de notre métier, et sur lequel, à force d'y avoir repassé, il nous est impossible désormais de retrouver notre première impression, soyez sûr que cet esprit bien fait, nourri dans d'autres habitudes, longtemps exercé dans d'autres matières, trouvera du premier coup d'oeil quelque chose de neuf et d'imprévu qu'il sera utile d'entendre, surtout quand ce bon esprit, comme dans le cas présent, est à la fois un esprit très-délicat et très-fin.
Ce qu'il trouvera, ce ne sera pas sans doute ce que nous savons déjà sur la façon et sur l'artifice du livre, sur ces études de l'atelier si utiles toujours, sur ces secrets de la forme qui tiennent aussi à la pensée: il est bien possible qu'il glisse sur ces choses, et il est probable qu'il en laissera de côté plusieurs; mais sur le fond même, sur l'effet de l'ensemble, sur le rapport essentiel entre l'art et la vérité, sur le point de jonction de la poésie et de l'histoire, de l'imagination et du bon sens, c'est là qu'il y a profit de l'entendre, de saisir son impression directe, son sentiment non absorbé par les détails et non corrompu par les charmes de l'exécution; et s'il s'agit en particulier de personnages historiques célèbres, de grands ministres ou de grands monarques que le poëte a voulu peindre, et si le bon esprit judicieux et fin dont nous parlons a vu de près quelques-uns de ces personnages mêmes, s'il a vécu dans leur familiarité, s'il sait par sa propre expérience ce que c'est que l'homme d'État véritable et quelles qualités au fond sont nécessaires à ce rôle que dans l'antiquité les Platon et les Homère n'avaient garde de dénigrer, ne pourra-t-il point en quelques paroles simples et saines redonner le ton, remettre dans le vrai, dissiper la fantasmagorie et le rêve, beaucoup plus aisément et avec plus d'autorité que ne le pourraient de purs gens de lettres entre eux?
Et c'est pourquoi je voudrais que les éminents poëtes, sans cesser de l'être, tissent plus de frais que je ne leur en vois faire parfois pour mériter le suffrage de ce que j'appelle les bons esprits. Trop souvent, je le sais, la poésie dans sa forme directe, et à l'état de vers, trouve peu d'accès et a peu de chances favorables auprès d'hommes mûrs, occupés d'affaires et partis de points de vue différents. Aussi n'est-ce point de la sorte que je l'entends: gardons nos vers, gardons-les pour le public, laissons-leur faire leur chemin d'eux-mêmes; qu'ils aillent, s'il se peut, à la jeunesse; qu'ils tâchent quelque temps encore de paraître jeunes à l'oreille et au coeur de ces générations rapides que chaque jour amène et qui nous ont déjà remplacés. Mais sur les autres sujets un peu mixtes et par les autres oeuvres qui atteignent les bons esprits dont je parle, dans ces matières qui sont communes à tous ceux qui pensent, et où ces hommes de sens et de goût sont les excellents juges, prouvons-leur aussi que, tout poëtes que nous sommes, nous voyons juste et nous pensons vrai: c'est la meilleure manière, ce me semble, de faire honneur auprès d'eux à la poésie, et de lui concilier des respects; c'est une manière indirecte et plus sûre que de rester poëtes jusqu'au bout des dents, et de venir à toute extrémité soutenir que nos vers sont fort bons. Ainsi l'homme d'imagination plaidera sa cause sans déployer ses cahiers, et il évitera le reproche le plus sensible à tout ami de l'idéal, celui d'être taxé de rêve et de chimère.
Mais je m'éloigne, et le discours de M. Molé, où rien n'est hors d'oeuvre, me rappelle à cette séance de tout à l'heure, qui avait commencé par être des plus belles et qui a fini par être des plus intéressantes. On définirait bien ce discours en disant qu'il n'a été qu'un enchaînement de convenances et une suite d'à-propos. Les applaudissements du public l'ont assez prouvé. Le directeur de l'Académie a laissé tomber au début quelques paroles de douleur et de respect sur la tombe de M. Royer-Collard. «sur cette tombe qui semble avoir voulu se dérober à nos hommages;» puis il est entré dans son sujet. M. Étienne nous a été montré dès l'abord tel qu'on le connaissait, un peu embelli peut-être dans sa personne, selon les lois de la perspective oratoire, mais justement classé à titre d'esprit comme un élève de Voltaire. Puis sont venues les rectifications: M. Molé les a faites avec netteté, avec vigueur, et d'un ton où la conviction était appuyée par l'estime. Non, l'excès même du despotisme impérial n'amena point cette fuite panique des familles françaises dont avait parlé le poëte à propos de l'Intrigante; non, les familles nobles ne redoutaient point tant alors le contact avec le régime impérial, et trop souvent on les vit solliciter et ambitionner de servir celui qu'elles haïssaient déjà. M. Molé n'a point dit tout, il s'est borné à remettre dans le vrai jour. Ce n'est point, en effet, par des traits isolés et poussés à l'extrême que se peignent des époques tout entières; il faut de l'espace, des nuances, et considérer tous les aspects. Peu s'en était fallu que, dans le discours du récipiendaire, M. Étienne, à propos toujours de cette Intrigante si singulièrement agrandie, ne fût présenté comme un héros et un martyr d'indépendance, comme un frondeur de l'Empire, comme un audacieux qui exposait ses places: M. Molé a fait remarquer qu'heureusement, d'après M. de Vigny lui-même, il n'en perdit aucune, et que lorsqu'on 1814 il refusa de livrer sa pièce à ceux qui voulaient s'en faire une arme contre le prisonnier de l'île d'Elbe, il crut rester fidèle et non pas se montrer généreux.
C'est qu'en effet il est de ces choses qu'on ne peut entendre sans laisser échapper un mot de rappel: elles sont comme une fausse note pour une oreille juste. Oh! quand on a la voix belle, pourquoi ne pas chanter juste toujours?
Arrivant à l'éloge même du récipiendaire, et en se plaisant à reconnaître tout l'éclat de ses succès, le directeur a cru devoir excuser ou du moins expliquer les retards que l'Académie mettait dans certains choix, et l'espèce de quarantaine que paraissaient subir au seuil certaines renommées. M. de Vigny avait provoqué cette sorte d'explication, en indiquant expressément lui-même (je ne veux pas dire en accusant) la lenteur qui ne permettait à l'Académie de se recruter parmi les générations nouvelles qu'à de longs intervalles. Et ici il me semble qu'il n'a pas rendu entière justice à l'Académie. Depuis, en effet, que l'ancienne barrière a été forcée par l'entrée décisive de M. Victor Hugo, je ne vois pas que le groupe des écrivains plus ou moins novateurs ait tant à se plaindre; et, pour ne citer que les derniers élus, qu'est-ce donc que M. de Rémusat, M. Vitet, M. Mérimée, sinon des représentants eux-mêmes, et des plus distingués, de ces générations auxquelles M. de Vigny ne les croit point étrangers sans doute? Ce n'est donc plus à de grands intervalles, mais en quelque sorte coup sur coup, que l'Académie leur a ouvert ses rangs. Elle est tout à fait hors de cause, et on n'en saurait faire qu'une question de préséance entre eux.
Une omission éclatante s'offrait au milieu du tableau que M. de Vigny venait de tracer de notre régénération littéraire, il avait négligé M. de Chateaubriand; M. Molé s'en est emparé avec bonheur, avec l'accent d'une vieille amitié et de la justice; il a ainsi renoué la chaîne dont le nouvel élu n'avait su voir que les derniers anneaux d'or.
Il y a longtemps qu'on ne parle plus du cardinal de Richelieu à l'Académie, lui que pendant plus d'un siècle on célébrait régulièrement dans chaque discours: cette fois la rentrée du cardinal a été imprévue, elle a été piquante; Cinq-Mars en fournissait l'occasion et presque le devoir. M. Molé n'y a pas manqué; le ton s'est élevé avec le sujet; la grandeur méconnue du cardinal était vengée en ce moment non plus par l'académicien, mais par l'homme d'État.
Je ne veux pas épuiser l'énumération: le morceau sur l'Empereur à propos de la Canne de jonc, le morceau sur la Terreur à propos des descriptions de Stello, ont été vivement applaudis. L'éloge donné en passant à l'Histoire du Consulat de M. Thiers a paru une délicate et noble justice. En un mot, le tact de M. Molé a su, dans cette demi-heure si bien remplie, toucher tous les points de justesse et de convenance: son discours répondait au sentiment universel de l'auditoire, qui le lui a bien rendu.
En parlant avec élévation et chaleur du sentiment de l'admiration, de cette source de toute vie et de toute grandeur morale, M. Molé s'est appuyé d'une phrase que M. de Vigny a mise dans la bouche du capitaine Renaud, pour conclure, trop absolument, je le crois, que l'auteur était en garde contre ce sentiment et qu'il s'y était volontairement fermé. M. de Vigny, tel que nous avons l'honneur de le connaître, nous paraît une nature très-capable d'admiration, comme toutes les natures élevées, comme les natures véritablement poétiques. Seulement, de très-bonne heure, il paraît avoir fait entre les hommes la distinction qu'il a posée au commencement de son discours: il a mis d'une part les nobles songeurs, les penseurs, comme il dit, c'est-à-dire surtout les artistes et les poëtes, et d'autre part il a vu en masse les hommes d'action, ceux qu'il appelle les improvisateurs, parmi lesquels il range les plus grands des politiques et des chefs de nations. Or, son admiration très-réelle, mais très-choisie, il la réserve presque exclusivement pour les plus glorieux du premier groupe, et il laisse volontiers au vulgaire l'admiration qui se prend aux personnages du second. Il est même allé jusqu'à penser qu'il y avait une lutte établie et comme perpétuelle entre les deux races; que celle des penseurs ou poëtes, qui avait pour elle l'avenir, était opprimée dans le présent, et qu'il n'y avait de refuge assuré que dans le culte persévérant et le commerce solitaire de l'idéal. Longtemps il s'est donc tenu à part sur sa colline, et, comme je le lui disais un jour, il est rentré avant midi dans sa tour d'ivoire. Il en est sorti toutefois, il s'est mêlé depuis aux émotions contemporaines par son drame touchant de Chatterton et par ses ouvrages de prose, dans lesquels il n'a cessé de représenter, sous une forme ou sous une autre, cette pensée dont il était rempli, l'idée trop fixe du désaccord et de la lutte entre l'artiste et la société. Ce sentiment délicat et amer, rendu avec une subtilité vive, et multiplié dans des tableaux attachants, lui a valu des admirateurs individuels très-empressés, très-sincères, parmi cette foule de jeunes talents plus ou moins blessés dont il épousait la cause et dont il caressait la souffrance. Il a excité des transports, il a eu de la gloire, bien que cette gloire elle-même ait gardé du mystère. Une veine d'ironie pourtant, qui, au premier coup d'oeil, peut sembler le contraire de l'admiration, s'est glissée dans tout ce talent pur, et serait capable d'en faire méconnaître la qualité poétique bien rare à qui ne l'a pas vu dans sa forme primitive: Moïse, Dolorida, Éloa, resteront de nobles fragments de l'art moderne, de blanches colonnes d'un temple qui n'a pas été bâti, et que, dans son incomplet même, nous saluerons toujours.
Mais, quels que soient les regrets, pourquoi demeurer immobile? Pourquoi sans cesse revenir tourner dans le même cercle, y confiner sa pensée avec complaisance, et se reprendre, après plus de quinze ans, à des programmes épuisés? M. Molé, parlant au nom de l'Académie, a donné un bel exemple: «Le moment n'est-il pas venu, s'est-il écrié en finissant, de mettre un terme à ces disputes? À quoi serviraient-elles désormais?... Je voudrais, je l'avouerai, voir adopter le programme du classique, moins les entraves; du romantique, moins le factice, l'affectation et l'enflure.» Voilà le mot du bon sens. Le jour où le directeur de l'Académie, homme classique lui-même, proclame une telle solution, n'en faut-il pas conclure que le procès est vidé et que la cause est entendue? Dans toute cette fin de son discours, M. Molé s'est livré à des réflexions pleines de justesse et d'application: ce n'était plus un simple et noble amateur des lettres qui excelle à y toucher en passant, il en parlait avec autorité, avec conscience et plénitude. On avait plaisir, en l'écoutant, à retrouver le vieil ami de Chateaubriand et de Fontanes, celui à qui M. Joubert adressait ces lettres si fructueuses et si intimes, un esprit poli et sensé qui, dans sa tendre jeunesse, parut grave avant d'entrer aux affaires, et qui toujours se retrouve gracieux et délicat en en sortant.
1er février 1846.
RÉCEPTION DE M. VITET À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Ce n'était pas seulement le souvenir si vif de la dernière séance et de ses piquantes péripéties qui avait attiré cette fois une affluence plus considérable encore, s'il se peut, sous la coupole désormais trop étroite de l'Institut: le sujet lui-même était bien fait pour exciter une curiosité si empressée, et il l'a justifiée complètement. À M. Soumet, à un poëte des plus féconds et des plus brillants, placé aux confins de l'ancienne et de la moderne école, succédait M. Vitet, l'un des écrivains qui ont le plus contribué comme critiques à l'organisation et au développement des idées nouvelles dans la sphère des arts, un de ceux qui avaient le plus travaillé à mettre en valeur la forme dramatique de l'histoire et à la dégager des voiles de l'antique Melpomène; homme politique des plus distingués, il se trouvait en présence d'un homme d'État chargé de le recevoir sur un terrain purement littéraire. L'illustre président du 15 avril avait ainsi à parler de la question romantique et de Lesueur, et l'auteur des Barricades devait aborder ce qui assurément y ressemble le moins, la dernière tragédie de Clytemnestre. Ce sont là de ces mélanges agréablement tempérés comme les désire et comme au besoin les combinerait le genre académique, dont le triomphe, pour une bonne part, se compose toujours de la difficulté vaincue. Elle l'a été, cette fois, de la manière la plus heureuse, et d'autant mieux que la solution en a été toute pacifique. C'était là une difficulté de plus dans la disposition d'un public en éveil, qui n'aime rien tant qu'à voir la politesse relevée de malice, et qui s'accoutumerait volontiers à en aller chercher des exemples à l'Académie, sauf à doubler la dose et à faire l'étonné en sortant[271]. Mais ce même public, s'il aime un grain ou deux de malice, goûte encore plus la diversité; et pour lui, l'accord, quand il est juste, peut aussi avoir son piquant.
[Note 271: C'est ce qui était arrivé pour la séance de réception de M. de Vigny; le public y avait supposé et mis, à l'instant même, beaucoup plus de malice qu'il n'y eu avait eu au fond.]
Le discours de M. Vitet a été large, brillant, facile, d'une ordonnance lumineuse; les parties en sont aisément liées, et le tout semble disposé de telle sorte que l'air et le jour y circulent. L'orateur a été ample, ce qui n'est pas la même chose que d'être long; sous l'élégance de l'expression et le nombre de la période, il a fait entrer toutes les pensées essentielles, et la bonne grâce de la louange n'a mis obstacle dans sa bouche à aucune réserve sérieuse. Empêché par les lois mêmes de la célébration et de la transformation académique de serrer son sujet de trop près, l'ayant toujours en présence, mais à distance, il s'est élevé sans en sortir. Il a rassemblé et distribué ses remarques critiques par considérations générales, il les a laissées planer en quelque sorte. Dans son morceau sur l'influence méridionale, sur la sonorité harmonieuse et un peu vaine de la langue et de la mélopée des troubadours, dans les hautes questions qu'il a posées sur les conditions d'une véritable et vivante épopée, dans sa définition brillante et presque flatteuse du peintre exclusif et du coloriste, il s'est montré un juge supérieur jusqu'au sein du panégyrique, et en même temps la plus religieuse amitié n'a pas eu un moment à se plaindre; car s'il a eu le soin de maintenir et comme de suspendre ses critiques à l'état de théorie, il a mis le nom à chacun de ses éloges.
M. Soumet en méritait beaucoup en effet. Poëte d'un vrai talent, doué par la nature de qualités riches et rares, amoureux de la gloire immortelle et capable de longues entreprises, il ne lui a manqué peut-être au début qu'une de ces disciplines saines, et fortes qui ouvrent les accès du grand par les côtés solides, et qui tarissent dans sa source, et sans lui laisser le temps de grossir, la veine du faux goût. Je ne me risquerai pas à repasser en ce moment sur des traits qui ont été touchés à la fois avec discrétion et largeur. Il n'y aurait, après tout ce qui a été dit, qu'une manière de rajeunir le sujet, ce serait de le prendre d'un peu près et de l'étudier plus familièrement. Sans doute, et c'est là un des signes les plus distinctifs de M. Soumet, il était et il restait poëte en toute chose; cette noble passion des beaux vers, qu'on a si bien caractérisée en lui, ne le quittait jamais; elle faisait son enchantement au réveil, son entretien favori durant le jour, elle embellissait jusqu'à ses songes, et on aurait pu appliquer à cette vie toute charmée et enorgueillie des seules muses le vers de Stace, comme sa devise la plus fidèle:
Pieriosque dies et amantes carmina somnos.
Il avait un don qui aide fort au bonheur de qui le possède, et qui simplifie extrêmement ce monde d'ici-bas, la faculté de répandre et d'exhaler la poésie comme à volonté. Cette vapeur idéale des contours, qui d'ordinaire, pour naître et pour s'étendre, a besoin de la distance et de l'horizon, il la portait et la voyait autour de lui jusque dans les habitudes les plus prochaines. Entre la réalité et lui, c'était comme un rideau léger, mais suffisant, à travers lequel tout se revêtait aisément de la couleur de ses rêves. Il était de ceux enfin qu'il ne siérait pas, même pour être vrai, de vouloir trop dépouiller de ce manteau aux plis flottants dont il aimait à draper ses figures et dont lui-même on l'a vu marcher enveloppé. Tout cela reste juste, et pourtant dans la vie réelle, dans l'exacte ressemblance, les choses ne se passent jamais tout à fait ainsi: M. Soumet avait ses contrastes, et il serait intéressant de les noter. M. de Rességuier a dit de lui dans une épître:
Et c'est peu qu'ils soient beaux les vers, ils sont charmants.
Cela était plus vrai de l'homme même, aimable, imprévu, d'un sourire fin, parfois d'une malice gracieuse et qui n'altérait en rien l'exquise courtoisie ni la parfaite bienveillance. Il y aurait encore d'autres traits frappants, singuliers, où revivrait la personne du poëte: j'ai regret de n'y pouvoir insister. Martial a dit dans une excellente épigramme, en s'adressant au lecteur épris des belles tragédies et des poëmes épiques de son temps: «Tu lis les aventures d'Oedipe, et Thyeste couvert de soudaines ténèbres, et les prodiges des Médées et des Scyllas; laisse-moi là ces monstres... Viens-t'en lire quelque chose dont la vie humaine puisse dire: Cela est à moi. Tu ne trouveras ici ni Centaures, ni Gorgones, ni Harpies: nos pages à nous sentent l'homme:
Qui logis Oedipodem caligantemque Thyesten,... Hoc lege quod possit dicere vita: Meum est. Non hic Centauros, non Gorgonas Harpyiasque Invenies; hominem pagina nostra sapit.»
Dans l'intérêt même des poëtes généreux et déçus qui, en des âges tardifs, ont visé à recommencer ces grandes gloires, une fois trouvées, des Sophocle et des Homère, dans l'intérêt de ceux qui étaient comme Ponticus du temps de Properce, ou comme M. Soumet du nôtre, je voudrais du moins qu'on pût les peindre au naturel tels qu'ils furent, et que cette réalité qu'on chercherait vainement dans leurs oeuvres majestueuses se retrouvât dans l'expression entière de leur physionomie, car la physionomie humaine a toujours de la réalité. Ils y perdraient peut-être un peu en éloges généraux, en hommages traditionnels, mais ils gagneraient en originalité; ils se graveraient dans la mémoire de manière à ne s'y plus confondre avec personne, et quand ils sont surtout de la nature de M. Soumet, en les connaissant mieux, on ne les en aimerait que davantage[272].
[Note 272: M. Soumet avait beaucoup de jolis mots, plus d'une épigramme sous air de madrigal. À son ami le poëte Guiraud qui faisait d'assez beaux vers, mais qui bredouillait en les récitant: «Prends garde, Guiraud, lui disait Soumet: tu es comme les dieux, tu te nourris d'ambroisie, tu manges la moitié de tes vers.» Au même qui, dans une discussion, en était venu à forcer le ton sans s'en apercevoir: «Guiraud, lui disait-il, tu parles si haut qu'on ne t'entend pas.» Il disait de son gendre, en le présentant comme un homme savant et qui parlait peu: «C'est un homme de mérite, il se tait en sept langues!»--Soumet était, caressant et malin, un peu creux d'idées, voulant par moments faire croire à je ne sais quelle métaphysique qu'il ne possédait pas, très-aimable quand il ne parlait que de vers, pourtant très-comédien toujours, même dans les moindres circonstances de la vie, ne s'étant jamais consolé de la fuite de la jeunesse, et en prolongeant l'illusion jusqu'à la fin. Il ne pouvait se faire à l'idée de n'être plus le beau Soumet, et il donnait aux longues boucles de sa perruque des airs de chevelure adolescente.--Il n'avait en tout que sept ou huit ouvrages dans sa bibliothèque, Homère, l'Énéide, Dante, Camoëns, le Tasse, Milton, et la Divine Épopée, laquelle, selon lui, tenait lieu de toutes les épopées précédentes, et dispensait de toutes les épopées futures. En fait de poëme épique, il n'y avait plus qu'à tirer l'échelle après lui. Au-dessus de ces sept ou huit volumes qui tenaient sur un seul rayon, on voyait, en manière de trophée, une plume d'aigle donnée par Émile Deschamps, et avec laquelle Soumet était censé avoir écrit son poëme; il vous la montrait sans sourire; mais bientôt toutes ces solennités d'apparat ne tenaient pas, et quelque plaisanterie soudaine, quelque frivolité spirituelle venait plutôt trahir le trop peu de sérieux du fond. Ce peu de sérieux s'étendait à tout. À Baour-Lormian qui se plaignait d'être aveugle, il disait: «Quoi! La Motte a été aveugle, Homère a été aveugle, Delille a été aveugle, Milton a été aveugle, et Lormian veut y voir!»--Voilà une note bien peu académique, mais qui n'en est pas moins vraie et de toute exactitude (1851).]
Puisque je viens de citer Martial, je le citerai encore; j'y pensais involontairement, tandis qu'on célébrait et (qui plus est) qu'on récitait avec sensibilité les vers touchants de la Pauvre fille; ce n'est qu'une courte idylle, et voilà qu'entre toutes les oeuvres du poëte elle a eu la meilleure part des honneurs de la séance. Martial, s'adressant à un de ses amis qui préférait les grands poëmes aux petites pièces, lui disait: «Non, crois-moi, Flaccus, tu ne sais pas bien ce que c'est que des épigrammes[273], si tu penses que ce ne sont que jeux et badinages. Est-il plus sérieux, je te le demande, ne se joue-t-il pas bien davantage, celui qui vient me décrire le festin du cruel Térée ou la crudité de ton horrible mets, ô Thyeste?... Nos petites pièces, au moins, sont exemptes de toute ampoule; notre muse ne se renfle pas sous les plis exagérés d'une creuse draperie.--Mais, diras-tu, ce sont pourtant ces grands poëmes qui font honneur dans le monde, qui vous valent de la considération, qui vous classent.--Oui, j'en conviens, on les cite, on les loue sur parole, mais on lit les autres:
Confiteor: laudant illa, sed ista legunt.»
[Note 273: Prenez épigrammes, non dans le sens particulier de Martial, mais dans le sens plus général de petites pièces, y compris les idylles, comme les anciens l'entendaient d'ordinaire.]
Ainsi, qu'a-t-on lu l'autre jour? qu'a-t-on récité? l'humble et touchante idylle de 1814. Le poëte eût-il été satisfait? Je n'ose en répondre: «Vous louez douze vers pour en tuer douze mille,» ne put-il s'empêcher de dire un jour à quelqu'un qui revenait devant lui avec complaisance sur cette idylle première; il disait cela avec sourire et grâce, comme il faisait toujours, mais il devait le penser un peu. Que son Ombre se résigne pourtant, qu'elle nous pardonne du moins si ces quelques vers de sa jeunesse sont restés gravés préférablement dans bien des coeurs.
Le fait est que M. Soumet a eu plus d'une manière: la première atteignit son plein développement dans Saül et dans Clytemnestre; la seconde, de plus en plus vaste et qui se ressentait des exemples d'alentour, qui y puisait des redoublements d'émulation et des surcroîts de veine, ne se déclara en toute profusion que par la Divine Épopée. On ne l'apprécierait exactement qu'en se permettant de détacher et de discuter quelques-uns des brillants tableaux dont elle est prodigue. Malgré les différences extrêmes dans le degré de croissance et d'épanouissement, une même remarque s'appliquerait toutefois aux deux manières. Saint François de Sales ne se hasardait jamais à dire d'une femme qu'elle était belle, il se contentait de dire qu'elle était spécieuse: mot charmant et prudent qui se pourrait détourner sans effort pour qualifier le genre de beauté propre à cette poésie séduisante.
Mais à quoi bon repasser tout à côté sur ce que M. Vitet a touché avec tant de supériorité et d'aisance? Un bon sens élevé, éloquent, règne dans tout ce discours si bien pensé et si littéraire par l'expression comme par l'inspiration. Le nouvel académicien a fait preuve de tact comme de reconnaissance dans l'hommage qu'il a trouvé moyen de rendre à la mémoire de M. Jouffroy. C'est à lui en effet que M. Vitet se rattache de plus près dans le mouvement qui poussait, il y a plus de vingt ans, les jeunes hommes d'alors, comme ils s'appelaient, dans des voies d'innovation studieuse et de découverte. En ce premier partage des rôles divers qui se fit entre amis, selon les vocations et les aptitudes, M. Vitet eut pour mission d'appliquer aux beaux-arts les principes de cette psychologie qui venait enfin, on le croyait, d'être rendue à ses hautes sources: qu'il parlât musique, qu'il traitât d'architecture surtout, comme plus tard de peinture, il multiplia et fit fructifier en tous sens la branche féconde. En fait d'architecture, il a été l'un des premiers chez nous qui ait promulgué des idées générales et produit une théorie historique complète de génération pour les époques du moyen âge: sur ces points-là, bien des notions, aujourd'hui vulgaires, viennent de lui. Le chapitre littéraire à part qu'il mérite dans l'histoire de ces années, nous espérons bien le lui consacrer à loisir; mais aujourd'hui, c'est un peu trop fête pour cela, et il y a trop de distractions alentour. Ce qui l'a distingué de bonne heure, ç'a été le talent de généraliser et de peindre les idées critiques; il y met dans l'expression du feu, de la lumière, et une verve d'élégante abondance. Son morceau sur Lesueur doit se classer en ce genre comme le chef-d'oeuvre de sa maturité. Quant à ses Scènes de la Ligue, elles eurent leur à-propos et leur hardiesse dans la nouveauté, et elles ont gardé de l'intérêt toujours. La censure d'alors interdisant au drame tout développement historique un peu vrai et un peu profond, on se jeta dans des genres intermédiaires, on louvoya, on fit des proverbes et des comédies en volume; c'est ce qui s'appelle peloter en attendant partie: je ne sais si la partie est venue, ou plutôt je sais comme tout le monde qu'au théâtre elle n'a pas été gagnée. M. Vitet, au reste, se hâtait de déclarer, à l'exemple du président Hénault, qu'il ne prétendait nullement faire oeuvre de théâtre; il ne voulait que rendre à l'histoire toute sa représentation exactement présumable et sa vivante vraisemblance. Ce genre-là, tel que je me le définis, c'est une espèce de vignette continue qui règne au bas du texte, et qui sert à illustrer véritablement le récit. Le président Hénault et Roederer l'avaient déjà tenté; le premier, qui ne nous paraît grave à distance qu'à cause de son titre de magistrat et de sa Chronologie, mais qui était certes le plus dameret des historiens et l'homme de Paris qui soupait le plus[274], se trouvait être avec cela un homme vraiment d'esprit, et la préface de son François II fait preuve de beaucoup de liberté d'idées. Il eut d'ailleurs la justesse de reconnaître tout d'abord que, dans ce genre mixte, où l'auteur n'est ni franchement poëte dramatique ni historien, mais quelque chose entre deux, on pouvait très-bien réussir, sans qu'il y eût pour cela une grande palme à cueillir au bout de la carrière: l'auteur n'a devant lui, disait-il, ni la gloire des Corneille, ni celle des Tite-Live. Or, c'est un inconvénient toujours de s'exercer dans un genre qui, n'étant que la lisière d'un autre ou de deux autres, reste nécessairement secondaire, qui ne se propose jamais le sublime en perspective, et qui ne permet même pas de l'espérer. Il ne serait pas impossible, nous le croyons, d'arriver à donner le sentiment réel, vivant et presque dramatique de l'histoire, par l'excellence même du récit; et, au besoin, les belles pages narratives par lesquelles M. Vitet a comblé les intervalles de sa trilogie nous le prouveraient. Ajoutons qu'il n'a pas moins montré tout ce que le genre intermédiaire pouvait rendre, et qu'il l'a poussé à sa limite d'ingénieuse perfection dans la seconde surtout de ses pièces, les États de Blois.
[Note 274: On sait les vers de Voltaire.--Voir encore sur lui le jugement de d'Alembert et ses propres lettres dans le volume intitulé Correspondance inédite de madame Du Deffand (2 vol., 1809); l'opinion de d'Alembert sur le président s'y peut lire au tome I, pages 232 et 251.]
Au discours du récipiendaire, l'un des plus élevés et des plus généreux qu'on ait entendus, M. le comte Molé a répondu, au nom de l'Académie, avec le goût qu'on lui connaît. Cette faveur du public à laquelle il est accoutumé et qui avait accueilli avidement son précédent discours, qui avait comme saisi ce discours au premier mot, si bien que c'était à croire (pour employer l'expression du moment) qu'on venait de lâcher l'écluse,--cette faveur ne lui a point fait défaut cette fois sur une surface plus unie et dans des niveaux plus calmes. M. Molé a cru qu'il était à propos de commencer par quelques considérations sur la puissance de l'esprit en France, et il a trouvé à cette puissance des raisons fines. Lorsqu'il a ensuite abordé son sujet, on a senti, à la façon dont il l'a traité, qu'il aurait pu même ne point chercher d'abord à l'élargir. Il a rendu au talent et aux oeuvres de M. Vitet une éclatante et flatteuse justice. À un moment, lorsqu'il a dit, par allusion à M. Soumet, qui avait été auditeur sous l'Empire: «L'Empereur n'eût pas manqué sans doute de vous nommer auditeur,» il a fait sourire le récipiendaire lui-même. On aurait à noter d'autres mots gracieux. M. Vitet a donné sur les jardins une théorie spirituelle et grandiose, qui les rattache à l'architecture encore; M. Molé ne trouverait à y opposer, a-t-il dit, que le «for intérieur du promeneur pensif et solitaire, auquel notre vie, notre civilisation active et compliquée fait chercher, avant tout, le calme, le silence et la fraîcheur.» Analysant avec détail le beau travail sur Lesueur et sur les révolutions de l'art, insistant sur l'accord mémorable avec lequel ces trois jeunes gens, Poussin, Champagne et Lesueur, se dégagèrent du factice des écoles et vinrent retremper l'art dans le sentiment intérieur et dans la nature, le directeur de l'Académie a fait entendre de nobles et bien justes paroles: «Constatons-le, a-t-il dit, ces trois hommes étaient de moeurs pures, d'une âme élevée; tout en eux était d'accord. C'est une source abondante d'inspiration que l'honnêteté du coeur, que le désintéressement de la vie. L'artiste ou l'écrivain n'ont, après tout, qu'eux-mêmes à confier à leur pinceau ou à leur plume. On ne puise qu'en soi-même, quoi qu'on fasse, et l'on ne met que son âme ou sa vie sur sa toile ou dans ses écrits.»
Cette dernière vérité a une portée plus grande et une application plus rigoureuse qu'on n'est tenté de se le figurer, lorsqu'on est artiste de métier et qu'on croit avant tout à la puissance propre du talent et à une certaine verve de la nature. La nature et son impulsion primitive sont beaucoup, j'admettrai même qu'elles sont tout en commençant; mais l'usage qu'on en fait et le ménagement de la vie deviennent plus importants à mesure qu'on avance vers la maturité, et, dans ce second âge, le caractère définitif du talent, sa forme dernière se ressent profondément de l'arriéré qu'on porte avec soi et qui pèse, même quand on s'en aperçoit peu. Il est assez ordinaire, on le sait, d'être bon dans la première partie de la vie; cette première bonté tient à la nature, à la jeunesse, à ce superflu de toutes choses qu'on sent au-dedans de soi; on a de quoi prêter et rendre aux autres. Ce qui est plus rare et plus méritoire, c'est la bonté dans la seconde moitié de la vie, une bonté active, éclairée, le coeur qui se perfectionne en vieillissant: cela prouve qu'on a fait bon usage de la première part et qu'on n'a pas mésusé du premier fonds. Cette seconde bonté qui est durable, définitive, qui tient au développement de l'être moral à travers les pertes des années, est à la fois une vertu et une récompense. De même, pour le talent de l'artiste et du poëte, je dirai qu'il y a une certaine générosité inhérente qui lui est assez ordinaire dans la jeunesse; mais le développement ultérieur qu'il prendra dépend étroitement de l'usage du premier fonds. Si l'artiste a mal vécu, s'il a vécu au hasard, au seul gré de son caprice et de son plaisir, qu'arrive-t-il le plus souvent lorsqu'il a dépensé ce premier feu, cette première part toute gratuite de la nature? Pour un ou deux peut-être, doués d'une élévation naturelle qui résiste et d'un goût à l'épreuve qui a l'air plutôt de s'aiguiser, qu'arrive-t-il de la plupart en ce qui est de l'oeuvre et de la production même? Ou bien le talent insensiblement s'altère, non point dans les détails du métier (il y devient souvent plus habile), mais dans le choix des sujets, dans la nature des données et des images, dans le raffinement ou le désordre des tableaux. S'il a conscience du mal secret qu'il enferme en soi, et de sa gestion mauvaise, aura-t-il la force, aura-t-il seulement la pensée d'y échapper? il est des talents jactancieux qui se font gloire d'étaler et de produire au jour les tristes objets dont ils ont rempli leur vie. Il en est de plus dignes en apparence, qui croient pouvoir dissimuler, et qui, pour cela, ne trouvent rien de mieux que de renchérir du côté de l'exagéré et de la fausse grandeur. Il en est de plus timorés, qui répugnent à mentir aussi bien qu'à se trahir, et qui arrivent bientôt à se taire, car ils n'ont plus rien de bon à dire ou à chanter. En un mot, la clef de bien des destinées poétiques, à ce second âge de développement, se trouverait dans celle relation étroite avec la vie. Qu'on se demande, au contraire, où n'irait pas un talent vrai, fortifié par des habitudes saines, et recueilli, au sortir de la jeunesse, au sein d'une vertueuse maturité. Manzoni le savait bien, lorsqu'il rappelait ce mot à Fauriel: «L'imagination, quand elle s'applique aux idées morales, se fortifie et redouble d'énergie avec l'âge au lieu de se refroidir.» Racine, après des années de silence, en sort un jour pour écrire Athalie.
Mais je m'aperçois que je m'éloigne, et que j'abuse de la permission de moraliser. On m'excusera du moins si j'y ai trouvé un texte naturel à l'occasion d'une séance littéraire aussi judicieuse, aussi régulièrement belle, et des plus honorables pour l'Académie.
1er avril 1846.
LETTRES DE RANCÉ ABBÉ ET RÉFORMATEUR DE LA TRAPPE
Recueillies et publiées par M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont-Ferrand.
Est-ce pour faire amende honorable, pour faire pénitence d'avoir publié les charmants Mémoires inédits de Fléchier sur les Grands-Jours, que le même savant éditeur nous donne aujourd'hui les Lettres de Rancé? Le fait est que ces agréables Mémoires, dont nous avons rendu compte dans ce journal en nous y complaisant[275], qui ont été lus ici de chacun avec tant d'intérêt et qui ont singulièrement rajeuni et, pour tout dire, ravivé la renommée sommeillante d'un grave prélat, ont causé dans le pays d'Auvergne un véritable scandale. On a essayé de nier leur authenticité, comme si de tels récits s'inventaient à plaisir, et comme si une langue aussi exquise et aussi polie se retrouvait ou se fabriquait à volonté après le moment unique où elle a pu naître. Puis on s'est rejeté sur le tort qu'une semblable publication faisait à la mémoire de Fléchier, et on s'est porté pour vengeur de sa gloire officielle, comme si, après tout à l'heure deux siècles, il y avait une meilleure recommandation auprès d'une postérité blasée que de parvenir à l'intéresser encore, à l'instruire avec agrément et à faire preuve auprès d'elle des diverses sortes de qualités qui brillent dans cet écrit familier, esprit d'observation, grâce, ironie et finesse. Enfin on a fait jouer les grosses batteries, et on a crié bien haut à l'immoralité et à l'irréligion.
[Note 275: Dans le Journal des Débuts. Voir aussi au tome III, page 239, des Portraits contemporains et divers.]
Le clergé et la noblesse d'Auvergne se sont mis à guerroyer contre le livre, la noblesse surtout; car on se rappelle qu'elle ne fait pas une très-belle figure dans les Grands-Jours. De loyaux militaires, d'anciens officiers de cavalerie se sont piqués d'honneur; ils sont venus, plume en main, discuter le plus ou moins de convenance des historiettes racontées par le jeune abbé dans la société de Mme de Caumartin et s'inscrire en faux contre ses plus insinuantes malices. Ce serait à n'y pas croire, si nous n'avions sous les yeux une brochure par laquelle M. Gonod a jugé à propos de répondre à ces pauvretés qui ont fait orage dans le pays; nous ne savions pas que L'Auvergne fût si loin de Paris encore. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on nous assure que l'éditeur, pour couper court à ces criailleries de chaque matin, a pris le parti de retirer le plus d'exemplaires qu'il a pu de la circulation. L'ensemble de cette petite tracasserie est un trait de moeurs locales au XIXe siècle. Nous savions bien que le succès des Mémoires de Fléchier avait été grand; nous ne nous doutions pas qu'il eût été tellement à point et de circonstance.
Tant il y a que M. Gonod nous procure aujourd'hui une lecture tout à fait irréprochable et sévère, en nous donnant les Lettres de Rancé. L'ouvrage de M. de Chateaubriand a ramené la curiosité publique sur ce grand et saint personnage; la publication de M. Gonod achèvera de la satisfaire. Qu'on ne s'attende ici à rien de brillant, à rien de flatteur ni même d'agréable, à rien de ce que le talent, ce grand enchanteur, va évoquer à distance et deviner ou créer plutôt que de s'en passer. On a dans ces lettres le véritable Rancé tout pur, parlant en personne, simplement, gravement, avec une tristesse monotone, ou avec une joie sans sourire qui ressemble à la tristesse elle-même et qui ne se déride jamais. On sent, en lisant ces paroles unies et en s'approchant de près du personnage, combien il y avait peu, dans la religion toute réelle et pratique de ce temps-là, de cette poésie que nous y avons mise après coup pour accommoder l'idée à notre goût d'aujourd'hui et pour nous reprendre à la croyance par l'imagination. Il y avait, même du temps de Rancé, de ces gens du monde curieux et assez zélés qui allaient volontiers passer vingt-quatre heures à la Trappe et qui s'en faisaient une partie de dévotion. On serait très-aisément disposé ainsi de nos jours; on irait faire volontiers un pèlerinage dont on parlerait longtemps ensuite, et dont on raconterait au public les moindres circonstances et les impressions; mais il y a dans l'idée de durée attachée à une telle vie quelque chose qui effraie, qui glace et qui rebute; or ce quelque chose, on le ressent inévitablement à chaque page des lettres du réformateur de la Trappe. Rien de moins poétique, je vous assure, rien de moins littéraire dans le sens moderne du mot, et j'ajouterai presque comme une conséquence immédiate, rien de plus véritablement humble et de plus sincère.
Les lettres recueillies par M. Gonod sont de différentes dates et adressées à plusieurs personnes; sauf un très-petit nombre, elles se divisent naturellement en trois parts: 1° celles à l'abbé Favier, l'ancien précepteur de Rancé; 2° celles à l'abbé Nicaise, de Dijon, l'un des correspondants les plus actifs du XVIIe siècle, et qui tenait assez lieu à Rancé de gazette et de Journal des Savants; 3° celles à la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans et l'une des âmes du dehors qui s'étaient rangées sous la direction de l'austère abbé.
Quoique les lettres adressées à l'abbé Favier soient, au moins au début, d'une date très-antérieure à la conversion et à la réforme de Rancé, on y chercherait vainement quelque trace de ses dissipations mondaines et de ses brillantes erreurs. Le jeune abbé se contentait, en ces années fougueuses, d'obéir à ses passions, sans en faire parade par lettres: ce sont d'ailleurs de ces choses qu'on n'a guère coutume d'aller raconter à son ancien précepteur. Celui-ci avait laissé le jeune abbé en train de fortes études et de thèses théologiques; il se le figurait toujours sous cet aspect: «Vous avez trop bonne opinion de ma vocation à l'état ecclésiastique, lui écrivait Rancé: pourvu qu'elle ait été agréable à Dieu, c'est tout ce que je désire...» On a beau relire et presser les lettres de cette date, on y trouve de bons et respectueux sentiments pour son ancien précepteur, un vrai ton de modestie quand il parle de lui-même et de ses débuts dans l'école ou dans la chaire, de la gravité, de la convenance, mais pas le plus petit bout d'oreille de l'amant de Mme de Montbazon.
Après la mort de cette dame et pendant les premiers temps de la retraite que fit Rancé à sa terre de Veretz, il se développe un peu plus et laisse entrevoir à son digne précepteur quelque chose de l'état de son âme: «Les marques de votre souvenir m'étant infiniment chères, lui écrit-il à la date du 17 juillet 1658, j'ai lu vos deux lettres avec tous les sentiments que je devois, quoique je me sois vu si éloigné de ce que vous imaginez que je suis, qu'assurément j'y ai trouvé beaucoup de confusion. Je vous supplie de ne me la pas donner si entière une autre fois, et de croire que, hors une volonté fort foible de m'attacher aux choses de mon devoir plutôt qu'à celles qui n'en sont pas, il n'y a rien en moi qui ne soit tout à fait misérable et qui ne soit digne de votre compassion bien plus que de votre estime.» C'est en ces termes voilés, mais significatifs pour nous, plus significatifs peut-être qu'ils ne l'étaient pour le bon abbé Favier, que Rancé donne les premiers signes de son repentir. Ce repentir de sa part est d'autant plus sérieux et plus sûr qu'il ne vient pas s'étaler en vives images, et qu'il ne se plaît point à repasser avec détail sur les traces des faiblesses d'hier. En général, Rancé coupe court aux paroles; il va au fait, et le fait pour lui, c'est l'éternité à laquelle il rapporte toutes choses. Cela rend les lettres qu'on écrit plus simples, mais ne contribue pas à les rendre variées. L'éternité est un grand fond sombre qui supprime sur les premiers plans toutes les figures.
Le temps de sa retraite à Veretz se marque par quelques traits plus adoucis et par quelques expressions de contentement, si ce mot est applicable à une nature comme celle de Rancé: «Je vis chez moi assez seul. Je ne suis vu que de très-peu de gens, et toute mon application est pour mes livres et pour ce que j'imagine qui est de ma profession. J'y trouve assez de goût pour croire que je ne m'ennuierai point de la vie que je fais...» Mais, après cette sorte d'étape et ce premier temps de repos, Rancé se relève et se met en marche pour une pénitence infatigable et presque impitoyable, à l'envisager humainement: «Je vous assure, Monsieur, écrit-il à l'abbé Favier (24 janvier 1670), que depuis que l'on veut être entièrement à Dieu et dans la séparation des hommes, la vie n'est plus bonne que pour être détruite; et nous ne devons nous considérer que tanquam oves occisionis.» A côté de ces austères et presque sanglantes paroles, on ne peut qu'être d'autant plus sensible aux témoignages constants de cette affection toujours grave, toujours réservée, mais de plus en plus profonde avec les années, qu'il accorde au digne vieillard, son ancien maître; les jours où, au lieu de lui dire Monsieur, il s'échappe jusqu'au très-cher Monsieur, ce sont les jours d'effusion et d'attendrissement.
Une pensée historique ressort avec évidence de la lecture de ces lettres de Rancé et jusque du sein de la réforme qu'il tente avec une énergie si héroïque: c'est que le temps des moines est fini, que le monde n'en veut plus, ne les comprend ni ne les comporte plus. Cela est vrai de l'aveu de Rancé lui-même, et il nous l'exprime à sa manière, quand il dit (lettre du 3 octobre 1675): «Puisque vous voulez savoir des nouvelles de notre affaire, je vous dirai, quelque juste qu'elle fût, qu'elle a été jugée entièrement contre nous; et, pour vous parler franchement, ma pensée est que l'Ordre de Cîteaux est rejeté de Dieu; qu'étant arrivé au comble de l'iniquité, il n'étoit pas digne du bien que nous prétendions y faire, et que nous-mêmes, qui voulions en procurer le rétablissement, ne méritions pas que Dieu protégeât nos desseins ni qu'il les fît réussir.» Il revient en plusieurs endroits sur cette idée désespérée; son jugement sur son Ordre est décisif: les ruines mêmes, s'écrie-t-il, en sont irréparables.
Et que ne dirait-il pas des autres Ordres s'il se permettait également d'en juger? Il avait résigné à l'abbé Favier son abbaye de Saint-Symphorien-lez-Beauvais, dont ce dernier ne savait trop que faire. Le peu de religieux qui y restaient vivaient avec scandale: «D'y en mettre de réformés, lui écrivait Rancé, cela n'est plus possible; les réformes sont tellement décriées, et en partie par la mauvaise conduite des religieux, qu'on ne veut plus souffrir qu'on les introduise dans les lieux où il n'y en a point. Ce sont nos péchés qui en sont cause.» (Lettre du 14 septembre 1689).--Ainsi le grand siècle, ce siècle de Louis XIV que nous nous figurons de loin comme fervent, était à bout des moines, et cela de l'aveu du plus saint et du plus pur des réformateurs monastiques du temps. La différence profonde qui, dans le sentiment de Rancé et d'après l'institution rigoureuse de l'Église, devait distinguer les moines proprement dits d'avec le corps du clergé séculier, s'effaçait de plus en plus dans les esprits et n'était plus parfaitement comprise, même des estimables Sainte-Marthe, même des vénérables Mabillon. Aussi on s'aperçoit, dans tout le cours de cette correspondance, à quel point Rancé fit scandale de sainteté à son époque.
«Nous vivons, écrivait-il encore (à l'abbé Nicaise), nous vivons dans des siècles plus prudents et plus sages, je dis de la sagesse du monde, et non pas de celle de Jésus-Christ.» Depuis tantôt deux siècles que cette prudence et cette sagesse tout humaines n'ont fait que croître, l'anachronisme du saint réformateur n'est pas devenu moins criant. C'est une réflexion qui ne se peut étouffer en le lisant, et qui en entraîne à sa suite beaucoup d'autres.
Les lettres de Rancé à l'abbé Nicaise, sans avoir un intérêt de lecture bien vif, en ont un très-réel pour l'histoire littéraire du temps. Cet abbé Nicaise, que Rancé avait connu durant son voyage de Rome, était, comme on sait, le plus infatigable écriveur de lettres, le nouvelliste par excellence et l'entremetteur officieux entre les savants de tous les pays; c'était un Brossette avec beaucoup plus d'esprit et de variété; il ne résistait pas à l'idée de connaître un homme célèbre et d'entretenir commerce avec lui. Une fois en relation suivie avec M. de la Trappe, il ne lâcha plus prise, et force fut bien au solitaire de continuer une correspondance où la curiosité faisait violence à la charité. Au reste, si l'abbé Nicaise attira plus d'une affaire à son grave et sombre correspondant par les indiscrétions qu'il commit, il lui rendait en revanche mille bons offices, et, pour peu que Rancé eût voulu informer le monde de ses sentiments véritables sur tel ou tel point en litige, il n'aurait eu qu'à s'en rapporter à lui. Ayant-fait un voyage à la Trappe dans le printemps de 1687, l'abbé Nicaise n'eut rien de plus pressé que d'en dresser une Relation pour la donner au public. Dès que Rancé fut informé de son dessein, il lui écrivit pour le prier de passer la brosse sur tout ce qui le concernait; cette lettre du 17 juillet est d'une humiliation de ton, d'un abaissement d'images qui sent plus l'habitué du cloître que l'homme de goût: non content de s'y comparer à un animal (sicut jumentum factus sum), Rancé trouve que c'est encore un trop beau rôle pour lui dans le paysage, et il descend l'échelle en ne voulant s'arrêter absolument qu'à l'insecte et à l'araignée. Si les esprits malins croyaient remarquer quelque contradiction entre cette première lettre et celle de septembre suivant, dans laquelle on donne à l'abbé Nicaise quelques notes et renseignements à l'avantage de la Trappe, il est bon de savoir (ce que M. Gonod a remarqué) que la fin de cette lettre n'est pas de Rancé, mais de son secrétaire, M. Maine; et si on recourt en effet à la Relation imprimée de l'abbé Nicaise, on y trouvera aux dernières pages les renseignements mêmes de cette lettre mis en oeuvre et rapportés à M. Maine, ce qui prouve que ce passage un peu glorieux de la correspondance est bien de lui. Au reste, quelque temps après, Rancé pris pour juge reçut la Relation manuscrite de son ami; il la lut sans dégoût, et il lui en écrivit agréablement et assez au long, non sans y insinuer quelques conseils qui ont probablement été suivis: «J'ai lu avec plaisir, disait-il, les marques de votre estime et de votre amitié; vous m'y faites, à la vérité, jouer un personnage que je ne mérite point, et on auroit peine à m'y reconnoître. Cependant, comme il est difficile de se voir peint en beau sans en prendre quelque complaisance, j'appréhende avec raison que je n'y en aie pris plus qu'il n'appartient à un mort, et que vous n'ayez en cela donné une nouvelle vie à mon orgueil et à ma vanité, et je vous en dis ma coulpe.» Voilà qui est de l'homme d'esprit resté tel sous le froc, de celui dont Nicole disait qu'il avait un style de qualité. Le reste de la lettre appelle pourtant sur les lèvres un sourire involontaire, lorsqu'on voit Rancé entrer assez avant dans le détail de ce que l'abbé Nicaise aurait pu dire. C'est toujours un rôle délicat de donner des conseils sur un ouvrage dans lequel on se trouve loué, soit que, comme M. de La Rochefoucauld, on revoie d'avance l'article que Mme de Sablé écrivait pour le Journal des Savants sur le livre des Maximes, soit qu'ici, comme Rancé, on soit simplement consulté par l'auteur sur la Relation d'un voyage à la Trappe, et qu'on lui suggère quelque idée de ce dont il serait plus à propos de parler: «Comme, par exemple, du nouvel air que vous respirâtes en arrivant dans la terre où habitent des gens qui font précisément et uniquement dans le monde ce qu'ils sont obligés d'y faire, etc., etc.; faire un petit éloge de la solitude et des solitaires, autant que le peu de moments que vous les avez vus vous ont permis de les connoître, etc., etc.»
Hâtons-nous de corriger ce que notre remarque semblerait avoir d'un peu railleur et enjoué, en déclarant qu'à part ce passage, rien dans cette correspondance n'accuse le moindre vestige subsistant d'amour-propre mondain ni de vanité. Rancé s'y montre aussi mort que possible à tous les mouvements et à tous les bruits du dehors, et aux disputes même où il est en jeu. C'est bien là véritablement celui qui a le droit de se rendre avec sincérité ce témoignage: «Ce que je puis vous dire, Monsieur, c'est qu'il y a longtemps que les hommes parlent de moi comme il leur plaît; cependant ils ne sont pas venus à bout de changer la couleur d'un seul de mes cheveux.» L'abbé Nicaise, toujours aux aguets et le nez au vent, met bien des fois la patience du saint à l'épreuve et agace en quelque sorte sa curiosité. La plupart des nouvelles qu'il commente, ou des ouvrages qu'il préconise (voulant toujours savoir le jugement qu'on en porte), n'arrivent point jusqu'à la Trappe; Rancé se tue à le lui dire avec douceur, avec tranquillité: «Nous n'avons vu ni même ouï parler d'aucun des livres dont vous m'écrivez. La république des lettres ne s'étend point dans des lieux où elle sait qu'elle n'a que des ennemis, occupés sans cesse à désapprendre ou à oublier ce que la curiosité leur avoit fait rechercher, pour renfermer toute leur application et leur étude dans le seul livre de Jésus-Christ.» Chaque fois que l'incorrigible Nicaise recommence, Rancé réitère cette profession d'oubli: «Tous les livres dont vous me parlez ne viennent point jusqu'à nous, parce qu'on les regarde comme perdus et comme jetés dans un puits d'où il ne doit rien revenir.» Le bon abbé Nicaise ne se décourage point pourtant; à défaut des ouvrages d'autrui, il enverra les siens propres, et il espère apprendre du moins ce qu'on en pense. Passe encore quand l'abbé archéologue soumet au saint homme l'explication d'un ancien tombeau et des symboles ou inscriptions qui le recouvrent; cela donne sujet du moins à son austère ami de moraliser en ces hautes paroles: «Les hommes, lui écrit Rancé à cette occasion, sont à plaindre en bien des choses, mais particulièrement dans la vanité de leurs tombeaux. Quel rapport entre ces enrichissements, cette sculpture si achevée, et cette cendre, cette poussière à laquelle tous ces ornements, quelque précieux qu'ils puissent être, ne donnent ni rehaussement ni valeur? Ces paroles du plus excellent de tous les livres après l'Écriture sainte me reviennent, et je ne puis m'empêcher de vous les dire: Disce humiliari, pulvis atque cinis. Voilà, Monsieur, la pensée la plus naturelle et la plus utile que puisse nous donner la vue du plus superbe de tous les tombeaux.» Sur quoi l'abbé Nicaise, en vrai littérateur qu'il est, s'empare des paroles mêmes de Rancé pour en faire un nouvel enrichissement à son tombeau et à sa dissertation; il n'a garde de laisser tomber de si magnifiques pensées sans en profiter comme auteur, sinon comme homme. C'est ainsi que Balzac, si l'on s'en souvient, profitait des paroles de Saint-Cyran. Mais il y a mieux: le même Nicaise ne s'avise-t-il pas, un autre jour, de composer une Dissertation sur les Sirènes, ou Discours sur leur forme et figure, et d'envoyer son écrit tout droit à la Trappe? Oh! pour le coup, Rancé ne put s'empêcher de sourire, et on surprend ce mouvement de physionomie, chez lui si rare, à travers les simples lignes de sa réponse: «J'ai jeté les yeux sur votre ouvrage des Sirènes, mais je vous avoue que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je n'étois pas encore autant mort que je le devrois être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; voilà comme quoi on profite de tout.»
Les lettres à l'abbé Nicaise, à part ces éclairs passagers, sont d'ailleurs remplies de pensées graves, élevées, fondamentales, de fréquents rappels à ce moment qui doit décider pour jamais de nos aventures. Il y a un endroit qui m'a paru un charmant exemple de ce qu'on peut appeler l'euphémisme chrétien: il s'agit de la mort, comme toujours; mais Rancé évite d'en prononcer le nom, tout en y voulant tourner et comme apprivoiser l'esprit un peu faible de son ami, qui est vieux et, de plus, malade en ce moment. Après lui avoir donc proposé les choses d'en haut comme les seules qui méritent d'être désirées, il ajoute: «C'est un sentiment dont vous devez être rempli dans tous les temps, mais particulièrement quand nous sommes plus près de ressentir le bonheur qu'il y a de les avoir aimées.» Est-il une manière plus douce et plus insinuante de dire: à mesure que nous sommes plus près de la mort? Les anciens disaient, quand ils voulaient faire allusion à cet instant: Si quid minus feliciter contigerit. Aux seuls chrétiens comme Rancé il appartient de renchérir avec vérité sur cette délicatesse d'expression, et de dire, pour rendre en plein la même chose: Si quid felicius contigerit. C'est qu'en effet, à ne considérer que ce passage fatal, la perspective entière est retournée. Horace dit de la mort: In aeternum exilium, partir pour l'éternel exil; et le chrétien dit: S'en retourner dans la patrie éternelle. Toute la différence des points de vue est là[276].
[Note 276: Ce passage, lu dans le Journal des Débats par Mme Swetchine, a passé depuis dans ses Pensées et a été imprimé sous son nom. Erreur bien flatteuse pour nous! (Voir Madame Swetchine, sa Vie et ses OEuvres, tome II, page 207.)]
Quoi qu'à la simple lecture ces lettres de Rancé, si on n'y prend pas garde, semblent uniformes, et toutes assez semblables entre elles, on en extrairait quantité de belles et grandes pensées; j'en ai déjà donné plus d'une et je les ai détachées ainsi à dessein, car, comme elles sont dans un fond sombre, il est presque nécessaire de les offrir à part pour les faire remarquer. Quelle plus haute pensée, par exemple, que celle-ci, qui pourrait servir comme d'épigraphe et de devise à la vie du grand réformateur: «Il faut faire de ces oeuvres et de ces actions qui subsistent indépendamment des passions différentes des hommes!»--Et quelle délicatesse encore dans cet autre mot qui décèle une tendresse d'âme subsistante sous la dure écorce: «Ce seroit une chose bien douce d'être tellement dans l'oubli, que l'on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis!» Remarquez que cet oubli profond de la part du monde, joint au souvenir fidèle de la part des amis, est la conciliation parfaite qu'embrasse le voeu du solitaire. L'amitié trouve moins son compte dans ce vers ancien si souvent cité:
Oblitusque meorum, obliviscendus et illis,
vers où il ne faudrait pas voir d'ailleurs la pensée d'Horace, mais une boutade d'un moment.
Les lettres à la duchesse de Guise sont toutes d'édification, nobles, assez développées, sobres pourtant. Ce dernier caractère se retrouve partout dans la correspondance de Rancé; même lorsqu'il prend la plume, je l'ai dit, il va sans cesse au but, il coupe court aux phrases. Parlant de la mort de M. de Nocé, pénitent de qualité et l'un des ermites voisins de la Trappe, il écrit à Mme de Guise, qui le questionnait: «Il n'y a point, Madame, de circonstances brillantes dans la mort du solitaire. Son passage a été paisible et tranquille... D'agonie, il n'en eut point, et on s'aperçut seulement qu'il cessoit de vivre parce qu'il ne respiroit plus. Dieu ne voulut pas qu'il dît rien de remarquable, parce que cela abrège les Relations.» Abréger, abréger les choses qui passent, c'est là le sentiment permanent de Rancé; il n'aperçoit aucune branche inutile sans y porter à l'instant la serpe ou la cognée.
Cela même nous avertit de ne pas trop prolonger en parlant de lui; il y aurait beaucoup à dire encore sur sa polémique avec Mabillon, dont on peut suivre ici toutes les phases, sur ses relations si constantes et si unies avec Bossuet; mais c'est assez indiquer l'intérêt sérieux de cette publication. Nous aurions voulu que les notes fussent plus fréquentes et plus courantes au bas des pages. Quand on a du goût comme M. Gonod, on se méfie de son érudition et on craint de trop dire. Il en est résulté qu'il n'a pas toujours dit assez; le lecteur a besoin d'être guidé à chaque pas plus qu'on n'imagine. Il est une foule d'allusions qui fuient et qu'on aurait pu atteindre par d'habiles conjectures. À certains endroits, sous des désignations un peu vagues, il me semblait entrevoir de loin Leibniz (pag. 105, 108, 113), à d'autres Bayle (pag. 152); M. Gonod aurait peut-être eu moyen d'éclaircir et de fixer ces aperçus lointains. Nous nous permettons de les lui recommander, si le recueil en vient à une seconde édition.
Indépendamment de l'histoire littéraire, celle de la langue n'est pas sans avoir à profiter ou du moins à glaner dans les Lettres de Rancé. Le style, en sa mâle nudité, offre des singularités intéressantes, des expressions qui sentent leur propriété première, des locutions françaises, mais vieillies et toutes voisines du latin. Ainsi, quand Rancé nous dit que le Père Mabillon a fait un petit traité très-recherché et très-exact, ce mot recherché est pris en bonne part, exquisitus. On aurait plus d'une remarque à faire en ce genre. Mais que dirait Rancé de voir que nous songions au Dictionnaire de l'Académie en le lisant? C'est pis que n'eût fait l'abbé Nicaise[277].
29 septembre 1846.
[Note 277: J'avais déjà parlé de Rancé à propos de sa Vie par M. de Chateaubriand (Voir au tome Ier, page 36, des Portraits contemporains); depuis j'ai reparlé de Rancé tout à fait à fond, au tome III de Port-Royal, pages 532 et suiv.]
MÉMOIRES DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY
PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE
Nous sommes décidément le plus rétrospectif des siècles; nous ne nous lassons pas de rechercher, de remuer, de déployer pour la centième fois le passé. En même temps que l'activité industrielle et l'invention scientifique se portent en avant dans toutes les voies vers le nouveau et vers l'inconnu, l'activité intellectuelle, qui ne trouve pas son aliment suffisant dans les oeuvres ni dans les pensées présentes, et qui est souvent en danger de tourner sur elle-même, se rejette en arrière pour se donner un objet, et se reprend en tous sens aux choses d'autrefois, à celles d'il y a quatre mille ans ou à celles d'hier: peu nous importe, pourvu qu'on s'y occupe, qu'on s'y intéresse, que l'esprit et la curiosité s'y logent, ne fût-ce qu'en passant. De là ces réimpressions sans nombre qui remettent sous les yeux ce que les générations nouvelles ont hâte d'apprendre, ce que les autres sont loin d'avoir oublié. Aujourd'hui, un homme d'esprit bien connu de nos lecteurs[278], M. Barrière, publie un choix fait avec goût parmi les nombreux Mémoires du XVIIIe siècle, depuis la Régence jusqu'au Directoire; c'est une heureuse idée, et qui permettra de revoir au naturel une époque déjà passée pour plusieurs à l'état de roman.
[Note 278: Des lecteurs du Journal des Débats dans lequel écrit M. Barrière, et où cet article sur Mme de Staal-Delaunay fut d'abord inséré.]
Voilà, si je compte bien, la troisième fois depuis 1800 que la vogue et la publication se tournent aux Mémoires de ce temps-là. Le premier moment de reprise a été celui même de la renaissance de la société, sous le Consulat et aux premières années de l'Empire. C'est alors que le vicomte de Ségur publia les Mémoires de Bezenval, que M. Craufurd publia ceux de Mme du Hausset, et qu'on vit paraître cette suite de petits volumes chez le libraire Léopold Collin: Lettres de Mmes de Villars, de Tencin, de Mlle Aïssé, etc., etc. Le second moment a été sous la Restauration; ici l'intérêt historique et politique dominait. On vit de longues séries complètes de Mémoires sur le XVIIIe siècle et sur la Révolution française; M. Barrière y eut grande part comme éditeur. Aujourd'hui, dans ce retour de vogue, ce n'est plus que d'un intérêt de goût qu'il s'agit, et, selon nous, cette indifférence curieuse n'est pas la disposition la moins propice pour bien juger, pour rectifier ses anciennes impressions et s'en faire de définitives.
Mme de Staal méritait à bon droit d'ouvrir la série, car c'est avec elle que commencent véritablement le genre et le ton propres aux femmes du XVIIIe siècle. Un maître éloquent, M. Cousin, dans l'esquisse pleine de feu qu'il a tracée dès femmes du XVIIe, leur a décerné hautement la préférence sur celles de l'âge suivant; je le conçois: du moment qu'on fait intervenir la grandeur, le contraste des caractères, l'éclat des circonstances, il n'y a pas à hésiter. Qu'opposer à des femmes dont les unes ont porté jusque dans le cloître des âmes plus hautes que celles des héroïnes de Corneille, et dont les autres, après toutes les vicissitudes et les tempêtes humaines, ont eu l'heur insigne d'être célébrées et proclamées par Bossuet? Pourtant comme, en fait de personnes du sexe, la force et la grandeur ne sont pas tout, je ne saurais pour ma part pousser la préférence jusqu'à l'exclusion. Ni les femmes du XVIe siècle elles-mêmes, bien qu'elles aient eu le tort d'être effleurées par Brantôme, ni celles du XVIIIe, bien que ce soit l'air du jour de leur être d'autant plus sévère qu'elles passent pour avoir été plus indulgentes, ne me paraissent tant à dédaigner. De quoi s'agit-il en effet, sinon de grâce, d'esprit et d'agrément (je parle de cet agrément qui survit et qui se distingue à travers les âges)? Or l'élite des femmes, à ces trois époques, en était abondamment et diversement pourvue. Cette diversité me rappelle le charmant conte des Trois Manières, dont chacune, auprès des Athéniens de Voltaire, réussit à son tour; et s'il y avait une quatrième manière de plaire, il ne faudrait pas lui chercher querelle. Je pousserais même la licence jusqu'à ne pas exclure du concours tout d'emblée les femmes du XIXe siècle, si le moment de les juger était venu. Mais n'en demandons pas tant pour le quart d'heure, tenons-nous à Mme de Staal-Delaunay et à notre sujet.
Puisque, à propos de femmes, j'ai prononcé ce mot de siècle (terme bien injurieux), on me passera encore d'insister sur quelques distinctions que je crois nécessaires, et sur le classement, autre vilain terme, mais que je ne puis éviter. Les femmes du XVIe siècle, ai-je dit, ont été trop mises de côté dans les dernières études qu'on a faites sur les origines de la société polie: Roederer les a sacrifiées à son idole, qui était l'hôtel Rambouillet. On reviendra, si je ne me trompe, à ces femmes du XVIe siècle, à ces contemporaines des trois Marguerite, et qui savaient si bien mener de front les affaires, la conversation et les plaisirs: «J'ai souvent entendu des femmes du premier rang parler, disserter avec aisance, avec élégance, des matières les plus graves, de morale, de politique, de physique.» C'est là le témoignage que déjà rendait aux femmes françaises un Allemand tout émerveillé, qui a écrit son itinéraire en latin, et à une date (1616) où l'hôtel Rambouillet ne pouvait avoir encore produit ses résultats [279]. Quoi qu'il en soit, le XVIIe siècle s'ouvre bien en effet avec Mme de Rambouillet, de même qu'il se clôt avec Mme de Maintenon. Le XVIIIe commence avec Mme la duchesse du Maine et avec Mme de Staal, de même qu'on en sort par l'autre Mme de Staël et par Mme Roland: je mets ce dernier nom à dessein, car il marque tout un avénement, celui du mérite solide et de la grâce s'introduisant dans la classe moyenne, pour y avoir sa part croissante désormais. Je sais combien le vrai goût et le plus fin a été longtemps l'apanage presque exclusif du monde aristocratique; combien, à certains égards, et malgré tant de changements survenus, il en est encore un peu ainsi. Il ne devient pas moins évident que plus on va, et plus l'amabilité sérieuse, la distinction du fond et du ton se trouvent naturellement compatibles avec une condition moyenne; et le nom de Mme Roland signifie tout cela. A partir d'elle on a commencé à posséder comme un droit ce qui n'était guère auparavant qu'une audace et une usurpation. Les femmes du XVIIIe siècle proprement dit, dont le type primitif s'est transmis sans altération depuis la duchesse du Maine, et à travers ces noms si connus de Mme de Staal-Delaunay, de Mmes de Lambert, du Deffand, de la maréchale de Luxembourg, de Mme Coislin, de Mme de Créquy, jusqu'à Mme de Tessé et à la princesse de Poix, peuvent pourtant se partager elles-mêmes en deux moitiés assez distinctes, celles d'avant Jean-Jacques et celles d'après. Toutes les dernières, les femmes d'après Jean-Jacques, c'est-à-dire qui ont essuyé son influence et se sont enflammées un jour pour lui, ont eu une veine de sentiment que les précédentes n'avaient point cherchée ni connue. Celles-ci, les femmes du XVIIIe siècle antérieures à Rousseau (et Mme de Staal-Delaunay en offre l'image la plus accomplie et la plus fidèle), sont purement des élèves de La Bruyère; elles l'ont lu de bonne heure, elles l'ont promptement vérifié par l'expérience. A ce livre de La Bruyère, qui semble avoir donné son cachet à leur esprit, ajoutez encore, si vous voulez, qu'elles ont lu dans leur jeunesse la Pluralité des Mondes et la Recherche de la Vérité.
[Note 279: Cet Allemand, qui s'appelait Juste Zinzerling, a publié son voyage sous ce titre: Jodoci Sinceri Itinerarium Galliae..., 1616.]
Mme de Staal commence donc le XVIIe siècle, dans la série des écrivains-femmes, aussi nettement que Fontenelle l'a fait dans son genre. Elle était née bien plus tôt qu'on ne croit et que ne l'ont dit tous les biographes. Un érudit à qui l'on doit tant de rectifications de cette sorte, M. Ravenel, a éclairci ce point, qui ne laisse pas d'être important dans l'appréciation de la vie de Mlle Delaunay. Je l'appelle Mlle Delaunay par habitude, car (autre rectification de M. Ravenel) [280] elle ne se nommait pas ainsi: son père s'appelait Cordier; mais, ayant été obligé de s'expatrier pour quelque cause qu'on ne dit pas, il laissa en France sa femme jeune et belle qui reprit son nom de famille (Delaunay), et la fille, à son tour, prit le nom de sa mère qui lui est resté. La jeune Cordier-Delaunay naquit à Paris le 30 août 1684, et non pas en 1693, comme on l'a cru généralement. Elle se trouvait ainsi de neuf ans plus âgée qu'on ne l'a supposé; non pas qu'elle ait dissimulé son âge; elle n'indique point, il est vrai, dans ses Mémoires, la date précise de sa naissance (les dates, sous la plume des femmes, c'est toujours peu élégant); mais elle mentionne successivement dans le récit de sa jeunesse certaines circonstances historiques qui pouvaient mettre sur la voie. Il résulte de ces neuf années de plus qu'elle a sans les paraître, que le temps qu'elle passe au couvent et avant son entrée à la petite cour de Sceaux remplit toute la durée de sa première jeunesse; qu'elle a vingt-sept ans bien sonnés lorsqu'elle entre chez la duchesse du Maine, et qu'elle est déjà une personne faite qui pourra souffrir de sa condition nouvelle, mais qui n'y prendra aucun pli que celui de la contrainte. Il suit aussi de cette forte avance qu'elle avait trente-cinq ans lors de ses amours à la Bastille avec le chevalier de Ménil, et qu'elle ne se maria enfin avec le baron de Staal que dans sa cinquante et unième année. De là, durant le cours de cette existence dont la fleur fut si courte et si vite envolée, on voit combien les choses vinrent peu à point, et l'on comprend mieux dans ce ferme et charmant esprit, cet art d'ironie fine, ce ton d'enjouement sans gaieté qui naît de l'habitude du contre-temps.
[Note 280: Journal de la Librairie, 1836, feuilleton n° 35, page 3.]
Un mot souvent cité de Mme de Staal donnerait à croire que ses Mémoires n'ont pas toute la sincérité possible. Je ne me suis peinte qu'en buste, répondit-elle un jour à une amie qui s'étonnait à l'idée qu'elle eût tout dit. Le mot a fait fortune, et il a fait tort aussi à la véracité de l'auteur. C'est, selon nous, bien mal le comprendre et tirer trop de parti d'un trait avant tout spirituel. Mme de Staal était une personne vraie, et son livre est un livre vrai dans toute l'acception du mot: ce caractère y paraît empreint à chaque ligne. Après cela, que sur certains points délicats et réservés elle n'ait pas tout dit: que, par exemple, ses amours à la Bastille avec le chevalier de Menil aient été poussés encore un peu plus loin qu'elle n'en convient, il n'y a rien là que d'assez vraisemblable, et raisonnablement on ne saurait demander à une femme, sur ce chapitre, d'être plus sincère, sans la forcer à devenir inconvenante. Le lecteur, ce semble, peut faire sans beaucoup d'effort le reste du chemin, pour peu qu'il en ait envie. Lemontey a cherché grande malice dans quelques mots d'elle sur l'abbé de Chaulieu, lorsqu'elle le va voir en sortant de la Bastille, et qu'elle le trouve si différent de ce qu'il était par le passé: «Il étoit déjà fort mal, dit-elle, de la maladie dont il mourut trois semaines après. Je le vis, et je remarquai combien, dans cet état, ce qui nous est inutile nous devient indifférent.» Lemontey[281] croit apercevoir dans ces quelques mots une révélation qui échappe; c'est être bien fin. Mais de quelque utilité que cette personne d'esprit ait pu être dans un autre temps à l'abbé de Chaulieu plus que septuagénaire, ce n'est pas sur ce genre d'aveu que je fais porter le plus ou moins de sincérité d'un auteur femme dans les Mémoires qu'elle, écrit. Cette sincérité est d'un autre ordre; elle consiste dans les sentiments qu'on exprime, dans l'ensemble des jugements et des vues; ne pas se louer directement ni indirectement, ne pas se surfaire, ne pas s'embellir; s'envisager soi et autrui à un point juste et l'oser montrer. Et quel livre réussit mieux que celui de Mme de Staal à rendre exactement cette parfaite et souvent cruelle justesse d'observation, ce sentiment inexorable de la réalité? C'est elle qui a dit cette parole durable: «Le vrai est comme il peut, et n'a de mérite que d'être ce qu'il est.» Aussi ses Mémoires sont au contraire des romans qu'on rêve, et ils vont comme la vie, en s'attristant.
[Note 281: Dans sa Notice sur Chaulieu.]
Une âme noble, élevée et stoïque jusqu'en ses faiblesses, un esprit ferme et délié s'y marquent en traits nets et fins. On y admire une sûreté d'idées et de ton qui ne laisse pas d'effrayer un peu; il y a si peu de superflu qu'on est tenté de se demander s'il y a tout le nécessaire. Le mot de sécheresse vient à l'esprit; mais, à la réflexion, on est réduit à se dire, dans la plupart des cas, que c'est tout simplement parfait et définitif. Jamais sa plume ne tâtonne, jamais elle n'essaie sa pensée; elle l'arrête et l'emporte du premier tour. Il y a bien de la force dans ce peu d'effort. Pline le Jeune a coutume, dans l'éloge qu'il fait de certains écrivains, d'unir ensemble, comme se tenant étroitement entre elles, deux qualités, vis, amaritudo, cette vigueur qui naît et se trempe d'une secrète amertume; Mlle Delaunay (on peut citer du latin en parlant de celle qui faillit devenir Mme Dacier) possédait cette vigueur-là. Fréron, rendant compte des Mémoires dans son Année littéraire [282], a très-bien remarqué qu'on peut lui appliquer à elle-même ce qu'elle a dit de la duchesse du Maine: «Son esprit n'emploie ni tours, ni figures, ni rien de tout ce qui s'appelle invention. Frappé vivement des objets, il les rend comme la glace d'un miroir les réfléchit, sans ajouter, sans omettre, sans rien changer.» Selon moi pourtant, la comparaison du miroir ne grave pas assez pour ce qui est de Mlle Delaunay; le trait des objets, dès qu'elle les a réfléchis, reste comme passé à une légère eau-forte. Grimm, dans sa Correspondance (15 août 1755), louant également ces Mémoires, dit que, «la prose de M. de Voltaire à part, il n'en connaît pas de plus agréable que celle de Mme de Staal.» C'est vrai; pourtant cette prose, bien que d'une netteté si agréable et si neuve, ne ressemble point à celle de Voltaire, la seule véritablement courante et légère. La simplicité de diction de Mme de Staal est tout autrement combinée. Mais que fais-je? A quoi bon m'aller inquiéter de Grimm et de ses à-peu-près, lorsque, dans les volumes de la plus délicate et de la plus délicieuse littérature qu'ait jamais produite la Critique française, nous possédons le jugement et la définition qu'a donnée M. Villemain de cette manière et de cette nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection?
[Note 282: Tome VI, de l'année 1755, page 221.]
En ce qui touche la personne, l'illustre critique s'est montré plus sévère; il a cru voir jusqu'à travers les peintures railleuses de la femme d'esprit ce qu'il appelle le pli de sa condition: «C'est une soubrette de cour, mais une soubrette.» Mlle Delaunay a-t-elle mérité ce piquant revers? et ce caractère indélébile de femme de chambre, comme elle le qualifie amèrement, est-il donc si indélébile qu'il la suive jusque dans les productions de sa pensée? Rien de moins fondé, selon moi, qu'un semblable jugement, rien de plus injuste. Nous avons vu qu'il était déjà tard pour elle lorsqu'elle entra chez la duchesse du Maine, et que ce n'était plus une si jeune fille ni si aisée à déformer. Sa première éducation avait été solide, recherchée, brillante; ce couvent de Saint-Louis à Rouen, où elle passa ses plus belles années, était «comme un petit État où elle régnoit souverainement.» Elle aussi, elle avait eu sa cour, sa petite cour de Sceaux dans ce couvent de Saint-Louis où M. Brunel, M. de Rey, l'abbé de Vertot étaient à ses pieds, et où ces bonnes dames de Grieu n'avaient d'yeux que pour elle: «Ce qu'on faisoit pour moi me coûtoit si peu, dit-elle, qu'il me sembloit être dans l'ordre naturel. Ce ne sont que nos efforts pour obtenir quelque chose, qui nous en apprennent la valeur. Enfin j'avois acquis, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands: cela m'a servi depuis à les excuser en eux.» Ainsi élevée, ainsi traitée jusqu'à l'âge de vingt-six ans sur le pied d'une perfection et d'une merveille, lorsqu'elle tomba plus tard en servitude, ce fut comme une petite Reine déchue, et elle en garda les sentiments, «persuadée qu'il n'y a que nos propres actions qui puissent nous dégrader,» dit-elle; aucun fait de sa vie n'a démenti cette généreuse parole. L'inconvénient pour elle de sa première éducation et de cette culture exclusive, c'eût été plutôt, comme elle l'indique assez véridiquement, d'offrir une teinture scientifique un peu marquée, d'aimer à régenter, à documenter toujours quelqu'un auprès de soi, comme cela est naturel à une personne qui a lu l'Histoire de l'Académie des Sciences, et qui a étudié la géométrie. Encore faudrait-il observer, dans la plupart des passages qu'on cite à l'appui de ce défaut, que c'est elle-même qui s'y dénonce à plaisir et qui fait gaiement les honneurs de sa personne. Plus d'un lecteur, à ces endroits, n'a pas vu qu'il y a chez elle un sourire.
Le commencement des Mémoires est d'une grâce infinie et tient du roman; c'est ainsi que la vie se dessine d'abord avant le charme cessé, avant l'illusion évanouie. Le séjour au château de Silly chez une amie d'enfance, l'arrivée du jeune marquis, son indifférence naturelle, la scène de la charmille entre les deux jeunes filles qu'il entend sans être vu, sa curiosité qui s'éveille bien plus que son désir, l'émotion de celle qui s'en croit l'objet, son empire toutefois sur elle-même, la promenade en tête à tête où l'astronomie vient si à propos, et cette jeune âme qui goûte l'austère douceur de se maîtriser, cette suite légère compose tout un roman touchant et simple, un de ces souvenirs qui ne se rencontrent qu'une fois dans la vie, et où le coeur lassé se repose toujours avec une nouvelle fraîcheur. Ce ne sont que des riens, mais comme ils sont vrais, comme ils tiennent aux fibres secrètes, à celles de chacun! «Le sentiment qui a gravé ces petits faits dans ma mémoire m'en a conservé, dit l'auteur, un souvenir distinct.» Même en les dépeignant, voyez comme sa sobriété se retrouve! elle ne se permet qu'une esquisse pure et discrète, un trait délicieux et encore arrêté, fidèle expression de ce sentiment trop contraint! M. de Silly pourtant est bien l'homme qu'elle a le plus véritablement aimé. Avec quelle vivacité passionnée elle nous fait assister à son premier départ! «Mlle de Silly fondoit en larmes quand il nous dit adieu; je dérobai les miennes à ses regards plus curieux qu'attendris; mais lorsqu'il eut disparu, je crus avoir cessé de vivre. Mes yeux accoutumés à le voir ne regardoient plus rien. Je ne daignois parler, puisqu'il ne m'entendoit pas; il me semble même que je ne pensois plus.» Notons ce dernier trait; il rappelle le vers de Lamartine s'adressant à la Nature:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
Mais chez Mlle Delaunay la gradation finit par la pensée. Cette absence de la pensée est le plus violent symptôme, en effet, pour une âme de philosophe, pour quiconque a commencé par dire: Je pense, donc je suis. Ce qu'elle ajoute ne prête pas moins à l'observation: «Son image fixe remplissoit uniquement mon esprit. Je sentois cependant que chaque instant l'éloignoit de moi, et ma peine prenoit le même accroissement que la distance qui nous séparait.» Nous surprenons ici le défaut; cette peine qui croît en raison directe de la distance, c'est plus que du philosophe, c'est bien du géomètre; et nous concevons que M. de Silly ait pu dire à sa jeune amie dans une lettre qu'elle nous transcrit: «Servez-vous, je vous «prie, des expressions les plus simples, et surtout ne faites «aucun usage de celles qui sont propres aux sciences.» En homme du monde, et plein de tact, il avait mis d'abord le doigt sur le léger travers.
Ce ne sont là, du reste, que des intentions, à temps réprimées, qui affectent à peine une diction exquise et de la meilleure langue. Quand le marquis revient peu après à Silly, la fleur du sentiment avait déjà reçu en elle quelque dommage; la réflexion avait parlé. Ce fut donc un printemps bien court dans la vie de Mlle Delaunay que ces premiers mois d'enchantement; le parfum en fut pourtant assez profond pour remplir son âme durant ces jeunes années les plus exposées, et pour la préserver alors de toute autre atteinte. Elle avait bien vingt-trois ou vingt-quatre ans déjà, lorsqu'elle vit pour la première fois M. de Silly, et il en avait trente-six ou trente-sept. Son caractère ambitieux et sec parut se dessiner de plus en plus en avançant; Grimm prétend qu'il était pédant et peu aimable; il nous apprend que des mécomptes d'ambition lui troublèrent finalement la tête, au point qu'il se jeta par une fenêtre et se tua. Mme de Staal avait glissé sur cet affreux détail; mais elle l'avait trouvé aimable jusque dans les dernières années, et, malgré les erreurs de l'intervalle, elle n'avait pas cessé de rester soumise à l'ancien prestige. Elle poussa même l'amitié, dans une violente crise de passion qui le bouleversa, jusqu'à l'assister à titre de médecin-moraliste, je ne trouve pas de terme plus approprié: les lettres qu'elle lui écrit tiennent à la fois du directeur et du médecin. Elles sont d'une expérience consommée, d'une haute sagesse, et charmantes encore jusque dans le suprême désabusement. Comme tous les vrais médecins, elle sait bien mieux l'état véritable du malade que les moyens d'y remédier; elle n'y peut opposer que des palliatifs, et elle-même alors elle le dirigeait vers l'ambition: «J'avois bien espéré, lui écrivait-elle, du temps et de l'absence; mais il semble qu'ils n'ont rien produit, et que infinie le mai est empiré. La seule ressource que j'imagine seroit une occupation forte et satisfaisante par la dignité de l'objet: l'amour n'en a point de telles. Je voudrois que l'ambition vous en pût offrir. Vous n'êtes pas fait pour vivre sans passions; de légers amusements ne peuvent nourrir un coeur aussi dévorant que le vôtre. Tâchez donc de trouver un objet plus vaste que sa capacité, sans cela vous éprouverez toujours les dégoûts qu'inspire tout ce qui est médiocre.» C'est ainsi qu'elle le jugea jusqu'à la fin. Était-ce un reste d'illusion?--M. de Silly mourut le 19 novembre 1727; il était lieutenant-général des armées du Roi[283].
[Note 283: Il faut voir sur M. de Silly l'admirable note de Saint-Simon dans ses additions au Journal de Dangeau, tome X, page 110.]
Si M. de Silly nous représente le héros de la première partie des Mémoires, celui de la seconde est certainement M. de Maisonrouge, ce lieutenant de roi à la Bastille, le parfait modèle des passionnés et délicats amants. Il est bien à Mme de Staal, qui l'avait si cruellement sacrifié à ce maussade chevalier de Ménil, de l'avoir en même temps vengé d'elle par l'intérêt qu'elle répand sur lui et par le coloris affectueux dont elle l'environne. Hélas! au moment où elle apprécie le mieux le dévouement et les mérites du pauvre Maisonrouge, c'est l'autre encore qu'elle regrette; avec une âme si ferme, avec un esprit si supérieur, misérable jouet d'une indigne passion, elle fuit qui la cherche, et cherche qui la fuit, selon l'éternel imbroglio du coeur. Oh! que cela lui donnait bien le droit de dire, comme plus tard, et revenue des orages, elle l'écrivait dans une lettre à M. de Silly: «N'en déplaise à Mme de..., qui traite l'amour si méthodiquement, chacun y est pour soi, et le fait à sa guise. Je suis étonnée qu'une personne si vénérable ne regarde pas les passions comme des égarements d'esprit, qui ne sont point susceptibles de l'ordre qu'on y veut admettre. Je trouve les préceptes ridicules sur cette matière, et j'aimerois presque autant qu'on voulût mettre en règle la manière dont les frénétiques doivent extravaguer.»
J'ai dit de Mme de Staal qu'elle était comme le premier élève de La Bruyère, mais un élève devenu l'égal du maître; nul écrivain ne fournirait autant qu'elle de pensées neuves, vraies, irrécusables, à ajouter au chapitre des Femmes, de même qu'elle a passé plus de trente ans de sa vie à pratiquer et à commenter le chapitre des Grands. Elle les observait à l'aise et aussi à ses dépens dans cette petite cour de Sceaux, absolument comme on observe de gros poissons dans un petit bassin: «Les Grands, écrivait-elle à Mme du Deffand, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.»
Les scènes avec la duchesse de La Ferté et les aventures à Versailles sont d'un excellent comique et du meilleur goût, du plus franc, du plus simple; cela va de pair avec la plaisanterie des Mémoires de Grammont. Les premières séances comme femme de chambre à la toilette de la duchesse du Maine sont aussi fort plaisantes. Dans cet art enjoué de raconter, Mme de Staal est classique, et définitivement, si elle se jugeait aujourd'hui, elle n'aurait pas tant à se plaindre du sort. Elle n'a point été aimée de qui elle aurait voulu, elle n'a pas eu sa jeunesse remplie à souhait, elle a souffert: beaucoup d'autres sont ainsi, mais elle a eu avec les années la satisfaction de la pensée et les jouissances réfléchies de l'observation; elle a vu juste, et il lui a été donné de le rendre. Si elle a manqué plus d'un à-propos de destinée, elle a rencontré du moins celui de l'esprit, de la langue et du goût. Ses moindres mots sont entrés dans la circulation de la société et dans les richesses d'esprit de la France. Il y a plus: par sa noble conduite dans une conspiration chétive, elle aura désormais une ligne dans toute histoire. Combien d'hommes politiques qui se croient de grands hommes, et qui s'agitent toute leur vie, n'en obtiendront pas tant!
Cette satisfaction tardive, ce triomphe posthume furent achetés bien cher sans doute. La correspondance de Mme de Staal avec Mme du Deffand trahit les misères du fond sous la forme toujours agréable; on y suit l'habitude de l'esprit et l'ironique gaieté persistant à travers une existence sans plaisir et comblée d'ennui. Les scènes railleuses où apparaissent Mme du Châtelet et Voltaire jettent au passage une variété pleine d'éclat. Cette correspondance est la vraie conclusion des Mémoires. Quoi qu'en ait dit un critique (Fréron), Mme de Staal a bien fait de ne pas les prolonger et de ne pas s'étendre sur les années finissantes. Il est un degré d'expérience et de connaissance du fond, passé lequel il n'y a plus d'intérêt à rien, pas même au souvenir; il faut se hâter, à cet endroit-là, de tirer la barre, et fermer à jamais le rideau. Qu'aurait-on dorénavant à dire au monde, là où l'on en est à se dire à soi-même: «De quoi peut-on véritablement se soucier quand on y regarde de près? Nous ne devons nos goûts qu'à nos erreurs. Si nous voyions toujours les choses telles qu'elles sont, loin de nous passionner pour elles, à peine en pourrions-nous faire le moindre usage.» C'est ce qu'écrivait Mme de Staal dans l'intimité, et en ses meilleurs jours elle ajoutait: «Ma santé est assez bonne, ma vie douce, et, à l'ennui près, je suis assez bien. Cet ennui consiste à ne rien voir qui me plaise, et à ne rien faire qui m'amuse; mais quand le corps ne souffre pas et que l'esprit est tranquille, on doit se croire heureux [284].»
[Note 284: Lettres au marquis de Silly.]
Un jour, après sa sortie de la Bastille et avant de s'être tout à fait résignée au joug, Mlle Delaunay avait projeté de s'en retourner vivre à son petit couvent de Saint-Louis à Rouen; où elle avait passé ses seules années de bonheur. Elle y fît un petit voyage, mais s'en revint au plus vite. Les femmes du XVIIe siècle, après les orages du monde, retournent volontiers au couvent et y meurent; les femmes du XVIIIe ne le peuvent plus.
Après les lettres à Mme du Deffand, celles de Mme de Staal à M. d'Héricourt, moins traversées de saillies, donnent une idée peut-être plus triste encore et plus vraie de sa manière finale d'exister. Sa santé diminue, sa vue baisse, et pour peu qu'elle vive, elle est en train de devenir tout à fait aveugle comme son amie Mme du Deffand. Cependant les sujétions, les dégoûts auprès d'une princesse dont les caprices ne s'embellissent pas en vieillissant, rendent insupportable un lien qu'on ne parvient point à briser; il faut traîner jusqu'au bout sa chaîne. Je vois les maux, dit-elle, et je ne les sens plus. C'est là son dernier oreiller. A un retour de printemps, il lui échappe ce mot terrible: «Quant à moi, je ne m'en soucie plus (de printemps!); je suis si lasse de voir des fleurs et d'en entendre parler, que j'attends avec impatience la neige et les frimas.» Il n'y a plus rien après une telle parole.
Elle avait soixante-six ans, lorsqu'elle mourut le 15 juin 1750. A peine la duchesse du Maine fut-elle morte a son tour, qu'on se disposa à publier les Mémoires: ils parurent en 1755; on n'attendit même pas que le baron de Staal eût disparu. On n'y regardait pas de si près en ce temps-là, quand il s'agissait de s'assurer les plaisirs de l'esprit. Le livre obtint aussitôt un prodigieux succès. Fontenelle pourtant, qui vivait encore, fut très-surpris en le lisant: «J'en suis fâché pour elle, dit-il; je ne la soupçonnois pas de cette petitesse. Cela est écrit avec une élégance agréable, mais cela ne valoit guère la peine d'être écrit.» Trublet lui répondait que toutes les femmes étaient de cet avis, mais que tous les hommes n'en étaient pas. Trublet avait raison, et Fontenelle se trompait; il était trop voisin de ces choses qu'il trouvait petites, pour en bien juger. Ces Mémoires, en effet, sont une image fidèle de la vie. Nous n'avons personne été élevés au couvent, nous n'avons pas vécu à la petite cour de Sceaux; mais quiconque a ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s'en aller au souffle de l'expérience, puis la vie se faire aride en même temps que turbulente et passionnée, jusqu'à ce qu'enfin cette aridité ne soit plus que de l'ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s'y reconnaît et dit à chaque page: C'est vrai. Or, c'est le propre du vrai de vivre, quand il est revêtu surtout d'un cachet si net et si défini. Huet (l'évoque d'Avranches) nous dit qu'il avait coutume, chaque printemps, de relire Théocrite sous l'ombrage renaissant des bois, au bord d'un ruisseau et au chant du rossignol: il me semble que les Mémoires de Mme de Staal pourraient se relire à l'entrée de chaque hiver, à l'extrême fin d'automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà séchées.
21 octobre 1846.