I - II
(Près d'Aigues-Mortes, 1839.)
Mon âme est pareille à ces plages où l'on dit que saint Louis s'est embarqué: la mer et la foi se sont depuis longtemps, hélas! retirées, et c'est tout si parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à l'ombre d'un rare tamarin.
(Marseille, 1839.)
A quoi suis-je sensible désormais? à des éclairs: l'autre jour j'en eus un bien doux. Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi. Le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde: la Réserve et les petits lieux de plaisance aussi bien que les fanaux du rivage s'illuminaient. Cette musique ainsi encadrée et bercée par les flots nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.»---«Oh! non! rien n'y manque!» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix si fine de jeune fille: je crus (Dieu me pardonne!) qu'une pensée d'elle venait droit au poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu: «Non! rien.»---Et, semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.