VI
Les instincts sont les yeux mystérieux de l'âme.
· · ·
L'âme a des illusions comme l'oiseau a des ailes; c'est ce qui la soutient.
· · ·
Dans la question de l'immortalité de l'âme on voit le pourquoi, on ne voit pas le comment.
· · ·
Le penseur demande au nouveau-né: D'où viens-tu?--et au moribond: Où vas-tu?
Tout ce qu'il sait, c'est que le nouveau-né pleure et que le moribond tremble.
· · ·
Le monde matériel repose sur l'équilibre, le monde moral sur l'équité.
· · ·
L'équilibre est la loi suprême et mystérieuse du grand Tout.
Le monde matériel en est la démonstration visible.
De toute nécessité, le monde moral en est la confirmation invisible.
Sans quoi, ces deux mondes mêmes, ces deux mondes dont la réunion embrasse tout, ne seraient pas en équilibre.
· · ·
Le squelette de l'animal n'est pas beaucoup plus signifiant que la première pierre venue; le squelette de l'homme est effrayant.
C'est que la réflexion horrible, ce n'est pas: ceci a vécu, mais: ceci a pensé.
· · ·
Ce que l'animal sait, il ignore qu'il le sait. L'homme sait qu'il ignore.
· · ·
Quand le sentiment de l'infini entre à haute dose dans un homme, il en fait un dieu ou un monstre, Jésus-Christ ou Torquemada.
· · ·
La conscience, c'est Dieu présent dans l'homme.
· · ·
La prière est un auguste aveu d'ignorance.
· · ·
Ma prière:
Dieu! accordez-moi en lumière et en amour tout le possible de votre infini!
· · ·
Quelle est la plus haute faculté de l'âme?
Est-ce que ce n'est pas le génie?
Non, c'est la bonté.
· · ·
La raison du meilleur est toujours la plus forte.
· · ·
Quand il n'y a rien sous la mamelle gauche, il ne peut y avoir rien de complet dans la tête. Le génie, c'est un grand coeur.
· · ·
Fils, frère, père, amant, ami. Il y a place pour toutes les affections dans le coeur comme pour toutes les étoiles dans le ciel.
· · ·
Il y a une chose qu'il faut n'aimer ni à faire ni à donner, c'est de la peine.
· · ·
Ne rire jamais de ceux qui souffrent; souffrir quelquefois de ceux qui rient.
· · ·
On dit: C'est un vieillard; il s'est éteint. Et l'on trouve tout simple qu'il soit parti. Demandez à ses enfants si c'est tout simple. Ce grand âge, qui semble aux indifférents une sorte de circonstance atténuante à la mort, fait à ceux qui aiment l'effet contraire. La longueur de la possession leur paraît créer presque un droit; et la vie n'a plus pour nous sa figure vraie quand elle perd ces êtres qui en ont toujours été à nos yeux la lumière.
· · ·
Toutes les fois qu'au fond de sa conscience, on se sent le droit de pardonner, c'est qu'on en a le devoir.
· · ·
Je sais quelque chose de plus beau peut-être que l'innocence, c'est l'indulgence.
· · ·
Est-ce que je n'ai pas tout le premier besoin d'indulgence, moi qui parle? Tenez, toutes les fautes que l'amour peut faire commettre, excepté les fautes déshonorantes, je les ai commises.
· · ·
On aime de la grandeur de son coeur.
· · ·
L'amour est un immense égoïsme qui a tous les désintéressements.
· · ·
O mon ange, pourvu que tu aies tout, le reste me suffit.
· · ·
Ils disent qu'aimer, c'est l'aveuglement du coeur; moi je dis que ne pas aimer, c'en est la cécité.
· · ·
Chose étrange, après dix-huit siècles de progrès, la liberté de l'esprit est proclamée; la liberté du coeur ne l'est pas.
Pourtant aimer n'est pas un moins grand droit de l'homme que penser.
L'adultère n'est autre chose qu'une hérésie. Si la liberté de conscience a droit d'exister, c'est en amour.
· · ·
A l'heure qu'il est, au point où en sont les lois et les moeurs de l'occident, le mariage porte à faux. Il a généralement pour base l'intérêt, et non l'amour.
C'est le plus souvent un contrat, ce n'est pas un mystère; c'est une prostitution, ce n'est pas une célébration; c'est un esclavage, ce n'est pas un épanouissement.
De là cette révolte de l'amour qu'on qualifie adultère.
Aujourd'hui, quel qu'ait été le travail des idées sociales depuis toutes nos révolutions, tout cet ensemble de faits qui s'enchaînent et se commandent, mariage, adultère, prostitution, est encore vu à faux jour.
On voit le mariage où il n'est pas, on voit l'adultère où il n'est pas, on voit la prostitution où elle n'est pas.
Dans nombre de cas, ce qu'on appelle mariage est l'adultère et ce qu'on appelle adultère est le mariage.
Faites le mariage vrai, faites-le sortir de la nature et du coeur, et ces deux faits, adultère et prostitution, qui sont, l'un la protestation du coeur, l'autre la protestation de la nature, s'évanouissent.
Dans l'état actuel, l'union irrésistible de deux coeurs est persécutée par la loi; or qu'est-ce que cette union, sinon le mariage? tandis que la loi protège la livraison d'une femme à un homme moyennant vente légale et intérêts combinés; or qu'est-ce que la consommation de cette vente, sinon l'adultère et la prostitution?
· · ·
Le poëme de la femme traverse l'histoire de l'homme. Il a çà et là des espèces de chants sublimes. Les deux plus beaux de ces chants, c'est Marie, mère de Dieu, et Jeanne d'Arc, mère du Peuple. Deux vierges qui enfantent, l'une le Christ, l'autre la France.
· · ·
Tous les poëtes ont une femme qui a fait, à leur insu, la moitié de leurs ouvrages. Molière heureux n'eût pas écrit le Misanthrope. Molière a fait Célimène, la Béjart a fait Alceste.
· · ·
La femme nue, c'est le ciel bleu. Nuages et vêtements font obstacle à la contemplation. La beauté et l'infini veulent être regardés sans voiles.
Au fond, c'est la même extase: l'idée de l'infini se dégage du beau comme l'idée du beau se dégage de l'infini. La beauté, ce n'est pas autre chose que l'infini contenu dans un contour.
· · ·
Aucune grâce extérieure n'est complète si la beauté intérieure ne la vivifie. La beauté de l'âme se répand comme une lumière mystérieuse sur la beauté du corps.
· · ·
On aime une femme comme on découvre un monde, en y pensant toujours.
· · ·
La nature a fait un caillou et une femelle. Le lapidaire fait le diamant et l'amant fait la femme.
· · ·
Dans notre société comme elle est faite, la femme doit tenir l'homme attaché à elle par un fil; mais il faut que le fil soit long, qu'il se dévide presque indéfiniment entre les doigts intelligents de la femme, et que l'homme ne le sente jamais. Il le casserait. Il arrive parfois que l'homme, allant et venant un peu au hasard, mêle à son insu le fil aux événements compliqués de la vie et l'y embrouille. La femme alors vient sans bruit derrière lui, et, sans qu'il s'en aperçoive, détache délicatement le fil de la broussaille. Mystérieuse et difficile opération que les femmes seules savent faire et qui s'appelle sauver le bonheur.
· · ·
Dans une femme complète il doit y avoir une reine et une servante.
· · ·
Le coeur de la femme s'attache par ce qu'il donne; le coeur de l'homme se détache par ce qu'il reçoit.
· · ·
La femme est ainsi faite qu'on devine déjà la jeune mère dans la petite fille et qu'on sent encore la petite fille dans la jeune mère. Le premier enfant continue la dernière poupée.
· · ·
Sans la vanité, sans la coquetterie, sans la curiosité, sans la chute en un mot, la femme n'est pas la femme. Il y a dans sa grâce beaucoup de sa faiblesse.
· · ·
Quand une femme vous parle, regardez ce que disent ses yeux.
· · ·
On pourrait mettre sur beaucoup de femmes mariées l'inscription connue: «Il y a des pièges dans cette propriété.»
· · ·
Il y a une foule de sottises que l'homme fait par paresse et une foule de folies que la femme fait par désoeuvrement.
· · ·
Trop souvent l'histoire des faiblesses des femmes est aussi l'histoire des lâchetés des hommes.
· · ·
Pas d'injures à ces malheureuses que vous coudoyez le soir dans la rue. Souvenez-vous que la plupart ont été livrées à la prostitution par la faim et se sont laissées tomber dans le ruisseau pour ne pas se jeter à la rivière.
· · ·
Il faut savoir souvent obéir à la femme pour avoir le droit de lui commander quelquefois.
· · ·
Pour qu'une femme soit complètement prise, il faudrait presque l'impossible, il faudrait ces trois choses: être un homme, un grand homme et un gentilhomme; satisfaire sa dignité, contenter son orgueil, flatter sa vanité!
· · ·
Il y a dans George Sand une chose rare et charmante, la bonhomie de la femme.
· · ·
La femme a une puissance singulière qui se compose de la réalité de la force et de l'apparence de la faiblesse.
· · ·
O femmes! êtres composés de toutes nos douleurs, de toutes nos joies, de ce qu'il y a de plus tressaillant en nous! Èves véritablement faites de nos flancs! c'est pour nous rendre fous, heureux, désespérés, c'est pour faire sortir la flamme de nos paroles, les vers de notre coeur, la démence de nos actions, que Dieu a versé sur vos beaux profils l'ombre des cils et le feu des prunelles!
De la Vie et de la Mort
Qu'est la mort pour l'homme?
Est-ce seulement la fin de quelque chose? Est-ce la fin de tout?
Deux questions que le penseur se pose sans cesse; car de leur solution dépendent les autres questions morales.
Si la mort est la fin de tout, il en faudra tirer cette conclusion: Il y a de la lumière dans le monde matériel, il n'y en a pas dans le monde moral. Le soleil, en se levant chaque matin, nous dit: Je suis un symbole; je suis la figure d'un autre soleil qui, de même que j'éclaire aujourd'hui vos visages, éclairera un jour vos âmes.--Eh bien, le soleil ment! il faut accepter comme vraie cette chose horrible devant laquelle l'antiquité a reculé: solem falsum.
· · ·
L'homme est une créature profondément distincte de la brute, en ceci que la brute est toujours et fatalement innocente, tandis que l'homme peut faire le mal et le bien. La brute est passive, l'homme est libre.
Qu'est-ce qui le fait libre? C'est l'âme.
Donc l'âme est.
Tous ces mots: amour, loyauté, pudeur, dévouement, foi, devoir, conscience, probité, honneur, vertu, ne sont plus des mots, ce sont les faits propres à l'âme; ce sont les facultés qui résultent de sa liberté. Aux facultés rayonnantes répondent les facultés ténébreuses: haine, vice, lâcheté, turpitude, égoïsme, méchanceté, mensonge, cruauté, crime. Entre le mal et le bien, l'homme peut choisir; il est libre.
Or, qui dit libre, dit responsable.
Responsable en cette vie? Évidemment non; car rien de plus démontré que la prospérité possible et fréquente des méchants et l'infortune imméritée des bons pendant leur passage sur la terre. Combien d'hommes justes n'ont eu que misère et angoisse jusqu'à leur dernier jour! combien d'hommes criminels ont vécu jusqu'à la plus extrême vieillesse dans la jouissance paisible et sereine de tous les biens de ce monde, y compris la considération et le respect de tous.
L'homme alors est-il responsable après la vie? Évidemment oui, puisqu'il ne l'est pas dans la vie.
Donc quelque chose de lui survit pour subir cette responsabilité: l'âme.
La liberté de l'âme implique son immortalité.
Donc la mort n'est pas la fin de tout. Elle n'est que la fin d'une chose et le commencement d'une autre. A la mort, l'homme finit, l'âme commence.
· · ·
J'en atteste quiconque a regardé le visage mort d'un être aimé avec cette anxiété étrange qu'est l'espérance mêlée au désespoir; je vous atteste, vous tous qui avez traversé cette heure funèbre, la dernière de la joie, la première du deuil, n'est-ce pas qu'on sent bien qu'il y a encore là quelqu'un? que tout n'est pas fini? que quelque chose est possible encore?
On sent autour de cette tête le frémissement des ailes qui viennent de se déployer. Une palpitation confuse et inouïe flotte dans l'air autour de ce coeur qui ne bat plus. Cette bouche ouverte semble appeler ce qui vient de s'en aller, et on dirait qu'elle laisse tomber des paroles obscures dans le monde invisible.
Cette stupeur, ce n'est pas le contact du néant, c'est la secousse que donne le choc de cette vie contre l'autre.
· · ·
Je suis une âme. Je sens bien que ce que je rendrai à la tombe, ce n'est pas moi. Ce qui est moi ira ailleurs.
Terre, tu n'es pas mon abîme!
· · ·
Plus j'y songe, plus cette vérité m'apparaît: l'homme n'est autre chose qu'un captif.
Le prisonnier escalade péniblement les murs de son cachot, grimpe de saillie en saillie, met le pied partout où une pierre manque, et monte jusqu'au soupirail. Là, il regarde, il distingue au loin la campagne, la forêt, les blés, les collines, les maisons, les villes, les êtres vivants, les routes où il a déjà marché et où il marchera sans doute encore; il aspire l'air libre, il voit la lumière.
De même l'homme.
L'astronomie, la chimie, la géologie, la mesure des temps, la mesure des soleils, toutes ces découvertes, toutes ces échappées sur l'extérieur, toutes ces surprises faites à l'éternité, cette constatation de l'infini qui existe, qui est là, dehors, éblouissant l'intelligence de son rayonnement prodigieux, toutes ces choses dont il semble que nous n'ayons pas le sens, art, science, poésie, rêverie, calcul, algèbre, c'est le regard à travers les barreaux de la prison.
Le prisonnier ne doute pas de retrouver, le jour où les portes s'ouvriront, les champs, les bois, les plaines, la terre où est sa vraie vie, la liberté. Il voit tout cela, il sait bien que cela est là.
Comment l'homme peut-il douter de retrouver l'éternité à sa sortie!
· · ·
Certains penseurs repoussent ces questions:--Aurons-nous un corps dans l'autre vie? mangera-t-on? dormira-t-on?--Ces questions n'ont rien qui me répugne. Pourquoi n'aurait-on pas un corps, corps subtil et éthéré, dont notre corps humain ne serait qu'une ébauche grossière?--Mangera-t-on? pourquoi ne vivrait-on pas, par exemple, de la vie des fleurs, qui n'ont pas d'heures pour manger, mais qui acquièrent et perdent sans cesse, double travail qui constitue la vie?--Dormira-t-on? notre existence, composée d'heures de connaissance coupées par des heures de sommeil, n'est qu'une ombre informe de cette existence supérieure où la rêverie reposerait de la pensée, où l'extase reposerait de la contemplation.
Qui empêche de se figurer cette vie céleste?
· · ·
L'âme a soif de l'absolu, mais c'est là une soif de l'âme qui ne doit pas être une soif de l'homme. L'homme dans le temps et dans l'espace, c'est-à-dire vivant de cette vie momentanée qui n'est que le fantôme de la vie, l'homme appartient au relatif. Qui dit limite, dit rapport et proportion. Contentons-nous donc du relatif, puisque nous sommes limités. Ne cherchons pas l'absolu ici-bas. Nous le trouverons ailleurs. L'absolu n'est pas de ce monde. Il est trop lourd pour cette terre; il la ferait sortir de son orbite si jamais il venait à peser sur elle.
· · ·
Il y a deux lois, la loi des globes et la loi de l'espace. La loi des globes, c'est la mort; la limite exige la destruction. La loi de l'espace, c'est l'éternité, l'infini permet l'expansion.
Entre les deux mondes, entre les deux lois, il y a un pont, la transformation.
Échapper à la gravitation, c'est échapper à la limite; échapper à la limite, c'est échapper à la mort.
L'ambition du vivant des globes doit donc être de devenir un vivant de l'espace.
· · ·
L'homme est une frontière. Être double, il marque la limite des deux mondes. En deçà de lui est la création matérielle; au delà de lui le mystère.
Naître, c'est entrer dans le monde visible; mourir, c'est entrer dans le monde invisible.
Oh! de ces deux mondes, lequel est l'ombre? lequel est la lumière?
Chose étrange à dire, le monde lumineux, c'est le monde invisible; le monde lumineux, c'est celui que nous ne voyons pas. Nos yeux de chair ne voient que la nuit.
Oui, la matière, c'est la nuit.
Fixons du moins les yeux de l'âme sur cet immense mystère qui nous attend.
L'homme est sur le bord d'un abîme. Vous tremblez pour le somnambule qui se promène sans le savoir sur la crête d'un toit; et vous ne tremblez pas pour l'homme qui marche, en pensant à autre chose, le long de la mort!
Malheur à qui vit l'oeil ouvert sur le monde matériel et le dos tourné au monde inconnu!
· · ·
La mort est un changement de vêtements.
Ame! vous étiez vêtue d'ombre, vous allez être vêtue de lumière!
Catholiques, vous voudriez emporter votre corps dans l'autre vie! C'est comme si vous souhaitiez aller dans une fête avec un vieil habit taché.
· · ·
Une montagne des Andes résume en zones distinctes, sur sa pente de quelques lieues, tous les climats de la terre, depuis le tropique jusqu'au pôle; de même une nation comme la France résume dans son histoire, comme sur un versant immense, échelon par échelon, couche par couche, nuance par nuance, tous les âges de la vie de l'humanité, depuis Teutatès qui est le sauvagisme jusqu'à Voltaire qui est la civilisation.
Qu'y a-t-il au-dessus du pôle? qu'y a-t-il au-dessus du sommet? le ciel.
Qu'y a-t-il au-dessus de la civilisation? L'harmonie.
Le bleu. La mort.
C'est dans le tombeau que l'homme fait le dernier progrès.
· · ·
A mesure que l'homme avance dans la vie, il arrive à une sorte de possession des idées et des objets qui n'est autre chose qu'une profonde habitude de vivre. Il devient à lui-même sa propre tradition; il s'attache étroitement par la mémoire à ce qu'il a vu, à ce qu'il a fait, à ce qu'il a senti, à ce qu'il a souffert, aux temps où il était enfant, aux temps où il était jeune, aux temps où il était homme, à ses jeux, à ses amours, à ses travaux; il se tourne avec charme vers tout ce qui compose son unité, vers les illusions, vers les affections, vers les passions, vers les joies, vers les douleurs surtout. Chaque jour qu'il a traversé est un chaînon, et pour lui, homme, vivre, c'est être toute la chaîne. Il sent qu'il y a en lui de l'indivisible. Être, c'est être la somme de tout ce qu'il a été, voilà ce qu'il comprend par-dessus tout. Prenez-le, et faites-lui une offre quelconque de vie nouvelle et de jeunesse, à la condition de ne plus connaître ce qu'il a connu et de ne plus aimer ce qu'il a aimé, il préférera mourir. Il est plus facile de renoncer à l'avenir qu'au passé.
Être, pour la créature intelligente, c'est comparer perpétuellement ce qu'on a été avec ce qu'on est.
De là, la puissance indomptable du moi.
L'homme ne comprend et n'accepte l'immortalité qu'à la condition de se souvenir.
· · ·
Si la vie n'est pas indéfinie, distincte et adhérente, emmaillée dans une sorte de chaîne sans fin qui traverse sans se rompre le phénomène mort, relie l'être à l'être et crée l'unité dans le multiple; si cette persistance du moi à travers les milieux inconnus de l'existence n'est pas, il n'y a point de solidarité, et le premier des principes démocratiques s'évanouit.
La brièveté du moi supprime tout lien, extérieur, supérieur, antérieur et ultérieur.
Matérialisme, c'est, logiquement et fatalement, égoïsme.
· · ·
Sur chaque globe il y a un être qui le déborde et qui est son point de jonction, son trait d'union, son pont avec les autres sphères. L'homme est cet être sur la terre.
A la mort, l'homme devient sidéral.
· · ·
La mort, c'est la revanche de l'âme.
La vie, c'est la puissance qu'a le corps de maintenir l'âme sur la terre par l'alourdissement; la mort, c'est la puissance qu'a l'âme d'enlever le corps hors de la terre par l'élimination. Dans la vie terrestre, l'âme perd ce qui rayonne; dans la vie extra-terrestre, le corps perd ce qui pèse.
· · ·
S'il n'y avait pas une autre vie, Dieu ne serait pas un honnête homme.
· · ·
La mort, désolation du coeur, est le triomphe de l'âme.
Notre vie rêve l'utopie, notre mort obtient l'idéal.
La mort n'est pas injuste. Elle est une continuation.
Habituons-nous à regarder sans épouvante ce mystérieux prolongement de l'homme dans l'éternité. Tâchons de l'apercevoir le plus loin que nous pouvons dans le sépulcre.
Penchons-nous au bord de la vie et contemplons cette obscurité sacrée. Nous en serons meilleurs. La mort est sainte, et elle est saine. Tout ce qu'on peut en voir est de bon conseil.
Mon regard plonge le plus possible dans cette ombre, où je vois, à une profondeur qui serait effrayante si elle n'était sublime, blanchir l'immense point du jour éternel.
· · ·
Où sont les abîmes? où sont les escarpements? Pourquoi nous contentons-nous des aspects plats de cette terre et de cette vie? Il doit y avoir quelque part des trous effrayants, déchirures de l'infini, avec d'énormes étoiles au fond, et des lueurs inouïes.
· · ·
La contemplation nous révèle l'infini; la méditation nous révèle l'éternité.
La notion de l'infini nous arrive du monde extérieur; la notion de l'éternité se dégage pour nous du monde intérieur.
Or, infini et éternel ce sont là les deux aspects de Dieu.
Pour voir Dieu sous le premier aspect, nous regardons dans la création. Pour le voir sous le deuxième aspect, nous regardons dans notre âme.
· · ·
Dieu est éternel. L'âme est immortelle.
Ne confondez pas l'éternité avec l'immortalité. Expliquez-vous ce que c'est que l'immortalité.
La création est une ascension perpétuelle, de la brute vers l'homme, de l'homme vers Dieu. Dépouiller de plus en plus la matière, revêtir de plus en plus l'esprit, telle est la loi. A chaque fois qu'on meurt, on gagne plus de vie.
Les âmes passent d'une sphère à l'autre, deviennent de plus en plus lumière, se rapprochent sans cesse de Dieu.
Quoi! les âmes se rapprochent de Dieu sans cesse, toujours, par une série non interrompue de transformations, d'un mouvement perpétuel et continu? Mais alors il viendra un jour, une heure, où à force de se rapprocher de Dieu, elles l'atteindront et se fondront en lui; alors elles perdront leur moi, en d'autres termes, elles mourront.
Écoutez:
Le jour où l'asymptote rencontrera l'hyperbole, l'âme rencontrera Dieu.
Le point de jonction est dans l'infini.
Se rapprocher toujours, n'atteindre jamais, c'est la loi de l'asymptote, c'est la loi de l'âme.
C'est cette ascension sans fin, c'est cette perpétuelle poursuite de Dieu, qui pour l'âme est son immortalité.
· · ·
Il n'est pas un être humain marchant sous la lumière du soleil que ne trouve et n'atteigne son rayon.
Dans l'immensité de la création infinie, il n'est pas un être humain auquel n'aboutisse un rayon de Dieu.
Par ce rayon toute âme partielle est en communication directe avec l'âme centrale.
De là l'efficacité de cette invocation, la prière.
· · ·
Un homme dort. Il fait un rêve. Il rêve qu'il est bête fauve, lion, loup, et il lui arrive toutes les aventures des bois. A son réveil, il se retrouve. Le rêve s'est évanoui. Il est après ce qu'il était avant. Il est homme et non lion.
Le lendemain il fait un autre rêve. Il est oiseau ou serpent. Il s'éveille et se retrouve homme.
Ainsi de la vie. Ainsi de toutes les vies terrestres que nous pourrons être condamnés à traverser. Les vies planétaires sont des sommeils. Les vies peuvent n'avoir aucun lien entre elles, pas plus que les rêves de nos nuits.
Le moi qui persiste après le réveil, c'est le moi antérieur et extérieur au rêve. Le moi qui persiste après la mort, c'est le moi antérieur et extérieur à la vie.
Le dormeur qui s'éveille se retrouve homme. Le vivant qui meurt se retrouve esprit.
· · ·
Une idée m'a traversé l'esprit. Serait-ce une lueur?
Deux hommes parlent de la vie future. L'un l'affirme, l'autre la nie. L'un dit:--La mort n'est pas; mon moi persistera: je sens en moi l'immortalité; je m'appelle âme. L'autre dit:--Il n'y a rien après la mort; mon moi sera mangé des vers; je mourrai tout entier; je ne sens pas en moi de lendemain; je m'appelle cendre.--Au nom de quoi parlent ces deux hommes? Au nom du sens intime. L'affirmation de l'un et la négation de l'autre n'ont d'autre source que l'intuition. Le sens intime, l'innéité même, la grande voix sacrée, qui chuchote mystérieusement à l'oreille de toute âme. Dans le cas présent, cette voix se contredit; à l'oreille de l'un elle dit: immortalité; à l'oreille de l'autre, elle dit: néant; elle révèle à la première conscience le contraire de ce qu'elle déclare à la seconde. Serait-il possible que ces hommes disent vrai tous les deux?
Dante vient d'écrire deux vers. Pendant qu'il songe accoudé, le premier vers dit au second: Sais-tu, frère? nous sommes immortels! je sens en moi la durée éternelle; nous venons d'éclore pour la gloire; j'ai la conscience que je traverserai les siècles.--Le deuxième répond: Quel rêve! je sens que je ne traverserai pas un jour; j'ai en moi la mort; je ne suis pas.
En ce moment, Dante sort de sa rêverie, prend sa plume, relit ses deux vers, et efface le second.
Tous les deux avaient raison.
Y aurait-il des ébauches d'âme qui se sentent ébauches, des embryons de moi destinés à la refonte, des êtres essayés, qui disparaîtront dans le néant et qui en ont conscience?
Y aurait-il des hommes que Dieu rature?
· · ·
Quoi! vous affirmez carrément que ce que vous ne voyez pas n'est pas! Ainsi, l'oeil humain, voilà la certitude; ainsi, hors de la chambre optique qui clignote sous le crâne de l'homme, rien n'est prouvé! La logique est la très humble servante de la prunelle! Défense à l'intuition de concevoir ou d'admettre quoi que ce soit qui n'est pas déclaré par les sens! A ce compte, un sourd-muet aveugle et paralytique qui ébaucherait dans ses ténèbres ce bégaiement: Rien n'existe! aurait raison!
De votre infirmité vous faites le vide; vous prenez votre limite pour la limite de la création; vous appliquez votre brièveté à l'univers!
Mais cette création invisible, qui vous dit qu'un jour vous ne la verrez pas?
Si vous aviez un autre organisme, est-ce que vous n'auriez pas d'autres perceptions? Si vous aviez seulement un sens de plus, croyez-vous qu'un nouvel aspect de la vie universelle ne vous serait pas révélé? Les organismes inconnus des existences ultérieures vous attendent et pourront vous faire toucher l'impalpable et voir l'incompréhensible.
Il y a une chose qui vous arrive tous les jours; vous ne direz pas que vous n'êtes point familier avec ce fait-là. Vous avez dormi, c'est le matin, vous ouvrez les yeux, vos contrevents fermés laissent pénétrer une clarté crépusculaire dans votre alcôve, vous ne voyez rien autour de vous que vos quatre murs et l'atmosphère vide. Tout à coup un rayon du soleil levant passe aux fentes du volet, et vous apercevez un monde. Vous distinguez, dans cette blancheur subitement survenue, des myriades d'objets en suspension, allant et venant, tournoyant, montant, descendant, entrant dans la lueur, plongeant dans l'obscurité, et dont vous ne soupçonniez pas l'existence; vous voyez l'immensité des grains de poussière; cet air que vous croyiez vide était peuplé. Voilà de l'invisible devenu visible.
Un jour, vous vous réveillerez dans un autre lit, vous vivrez de cette grande vie qu'on appelle la mort, vous regarderez, et vous verrez l'ombre; et tout à coup le soleil levant de l'infini apparaîtra splendide au-dessus de l'horizon, et un rayon de lumière, de la vraie lumière, traversera de part en part à perte de vue les profondeurs; alors vous serez stupéfait, vous verrez dans cette bande de clarté, tout à la fois, brusquement, pêle-mêle, ensemble, volant, tourbillonnant, fuyant, planant, des millions d'êtres inconnus, les uns célestes, les autres infernaux, ces invisibles que vous niez aujourd'hui, et vous sentirez des ailes s'ouvrir à vos épaules, et vous serez un de ces êtres vous-même.
Rêveries sur Dieu
Dieu s'enferme; mais le penseur écoute aux portes.
· · ·
Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit, quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but désintéressé, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans son coeur les battements du coeur même de l'humanité, quiconque se sent frère du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du souffrant, de l'ignorant, du déshérité, de l'esclave, du serf, du nègre, du forçat, du damné, quiconque souhaite la lumière à l'aveugle et la pensée à l'opprimé, quiconque est misérable des misères d'autrui, quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et saigne de leur plaie, quiconque préfère son propre sacrifice au sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a l'éblouissement du beau, quiconque écoute une harmonie, quiconque contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clarté, une femme, quiconque admire un génie, quiconque s'émeut d'une étoile, quiconque dit en soi-même: ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'écrase pas une mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour, quiconque reconnaît qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite, quiconque agit en conscience, quiconque a un idéal et s'y dévoue, celui-là, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.
Quiconque dit: conscience, vertu, bonté, amour, raison, lumière, justice, vérité, aperçoit, qu'il le sache ou non, un des mystérieux profils de cette face sublime: Dieu.
Ceci ne se concevrait point: voir le rayon et nier le soleil. L'athée est identique à l'aveugle.
--Mais, dit l'athée, je vois le soleil et je ne vois pas Dieu.
C'est que vous ouvrez l'oeil de chair et que vous n'ouvrez pas l'oeil d'esprit.
Une âme peut être opérée de l'athéisme comme une prunelle de la cataracte. Il y a de puissants athées intelligents et justes; c'est avec la notion de l'idéal qu'on peut les guérir, et, quoi qu'ils disent, au fond ils ne demandent pas mieux. L'athéisme est sans joie. Nul n'est dans la nuit volontairement.
· · ·
La nature m'a déclaré que Dieu existe.
· · ·
Quoi! l'homme, cet atome, ce grain de poussière, cette chose périssable, chétive, infirme et vile, l'homme aurait ce qui manquerait à cet immense et profond univers où l'infini rayonne dans tous les sens! la créature pleine de misères serait mieux partagée que la création pleine de soleils! nous aurions une âme et le monde n'en aurait pas!
L'homme serait un oeil ouvert au milieu de l'univers aveugle! le seul oeil ouvert!
Et pour voir quoi? le néant!
· · ·
On ne peut pas dire:--Dieu est honnête, Dieu est vertueux, Dieu est chaste, Dieu est sincère.
Mais on peut dire:--Dieu est juste, Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu est vrai.
Pourquoi?
Parce que: honnêteté, vertu, chasteté, sincérité, c'est le relatif.
Et que: justice, bonté, grandeur, vérité, c'est l'absolu.
Pourquoi ne peut-on pas dire de Dieu qu'il est vertueux?
Parce qu'il est parfait.
Un être qui ne peut avoir aucune qualité relative et qui a toutes les qualités intrinsèques existe nécessairement.
Dieu se démontre par son absolu.
· · ·
La création est mue par deux espèces de moteurs, tous deux invisibles: les âmes et les forces.
Les forces sont mathématiques, les âmes sont libres. Les forces, étant algébriques, ne peuvent avoir d'écart; l'aberration des âmes est possible. Il y a été pourvu; la liberté a un régulateur, la conscience.
La conscience n'est autre chose qu'une sorte d'intuition de la géométrie mystérieuse de l'ordre moral.
Quant à l'être qu'on nomme Dieu, et qu'on peut aussi appeler Centre, il participe des deux natures dont il est le point d'intersection.
Il est l'Ame-Force.
· · ·
L'idée de Dieu, c'est de la lumière solaire. Le judaïsme, le sabéisme, le bouddhisme, le polythéisme, le manichéisme, le mahométisme, le christianisme, sont de la lumière lunaire. Moïse, Bouddha, Zoroastre, Orphée, Confucius, Manès, Mahomet, Jésus, sont des espèces de planètes tournant autour de l'astre et réfléchissant sa lueur.
Les religions, lunes de Dieu, éclairent l'homme dans la nuit; de là ces fantômes, ces illusions, ces mensonges d'optique, ces terreurs, ces apparences, ces visions, qui remplissent l'horizon des peuples chez lesquels il ne fait que clair de religion.
Le spectre qui sort de cette douteuse clarté s'appelle superstition.
Tout rayon qui vient directement du soleil porte à son extrémité la figure du soleil, et, quelle que soit la forme de l'ouverture par laquelle il arrive jusqu'à nous, que cette ouverture soit carrée, polygone ou triangulaire, il n'accepte pas cette forme et imprime invariablement sur la surface où il s'arrête une image circulaire. Ainsi toute lumière qui vient directement de Dieu imprime à notre esprit, quelque forme qu'ait notre cerveau, l'idée exacte de Dieu, et lui en laisse l'empreinte vraie.
En même temps, de même que les rayons de lune perdent la figure du soleil et ne nous apportent, au lieu de son image, que l'aspect quelconque de l'ouverture par laquelle ils passent, l'idée de Dieu, réfléchie par les religions et venant d'elles, perd, pour ainsi parler, la forme de Dieu et prend toutes les configurations plus ou moins misérables du cerveau humain.
· · ·
En politique, au-dessus des partis, je mets la patrie; en religion, au-dessus des dogmes, je mets Dieu. Si j'étais sûr que cette grave parole sera gravement écoutée et gravement comprise, je dirais que je suis de toutes les religions comme je suis de tous les partis. Ici comme signifie de même manière. Je crois au Dieu de tous les hommes, je crois à l'amour de tous les coeurs, je crois à la vérité de toutes les âmes.
Penseurs, songez-y, voilà la foi, la grande foi, la vraie foi, la foi qui seule aujourd'hui peut civiliser les générations révolutionnaires.
Ce rayon-là ne s'aperçoit que des hauteurs. Vous êtes faits pour atteindre aux hauteurs et pour contempler le rayon. Vous avez des ailes, puisque vous rêvez; vous avez des yeux, puisque vous pensez.
· · ·
Je crois à Dieu direct.
La foule a les yeux faibles, c'est son affaire. Les dogmes et les pratiques sont des lunettes qui font voir l'étoile aux vues courtes. Moi, je vois Dieu à l'oeil nu. Distinctement. Je laisse le dogme, la pratique et le symbole aux intelligences myopes. La lunette est précieuse, l'oeil est plus précieux encore. La foi à travers le dogme est bonne; la foi immédiate est meilleure.
Je respecte la messe du dimanche à ma paroisse, j'y assiste rarement; c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rêveur et attentif, à cette autre messe éternelle que Dieu célèbre nuit et jour pour l'homme dans la nature, sa grande église.
· · ·
Une religion est une traduction.
Ces hommes qu'on appelle les révélateurs fixent leur regard sur quelque chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.
Il y a là-haut une lumière, ils la voient.
Ils dirigent un miroir de ce côté. Ce miroir est plus ou moins trouble, plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoyé.
Ce miroir est la conscience même des révélateurs.
Les événements, les despotismes, les rois, les capitaines, les maîtres, font quelquefois beaucoup de poussière dessus.
Ce révélateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain; mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou l'opacité, elle en a la pureté ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la même couleur et la même densité. De là, selon la surface propre à chaque milieu et à chaque miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague, comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre, comme pour Torquemada.
De là, chez tant de peuples, toutes ces réverbérations farouches de Dieu, les idolâtries. De là, tout ce faux projeté par le vrai.
Quelquefois le cerveau du révélateur est prisme autant que miroir, et il irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce cerveau est ténèbres, et il réfléchit l'Être sur fond noir; alors vous avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une région, un point donné, où Dieu se reflète Démon. Le contre-sens du traducteur va jusque-là.
Le strabisme d'une âme peut créer des religions terribles. Plus d'un temple louche vers Satan.
Qui accuser? L'objet révélé? Non. Il s'offre. Le révélateur? Non. Il tâche.
Accusons l'impuissance terrestre, l'insuffisance humaine, le milieu régnant, le moment donné. Tel siècle, telle erreur. Telle société, tel mensonge. La chimère est proportionnelle à l'ignorance. De mauvaise foi, point. Nous parlons des fondateurs de religions, et non des exploiteurs. Mahomet qui a réussi, Swedenborg qui a avorté, étaient des visionnaires très convaincus. Il n'y a point d'imposteurs. Il y a des tâtonnements modelant la vérité, des essayeurs souvent sans pierre de touche, des guetteurs plus ou moins lointains, des bouches obscures parlant aux multitudes troubles, des songe-creux endoctrinant les ignorants, des crépuscules blanchissant les brouillards, des myopes conduisant les aveugles.
En somme, toutes les religions sont mauvaises et toutes sont bonnes.
Cassez-les toutes; dans la mise en poussière de cet immense miroir brisé, dans ces innombrables morceaux balayés en tas, vous verrez resplendir l'étoile unique. De tous ces portraits de la Vérité, difformes jusqu'au mensonge, une fois que vous les aurez jetés à terre, l'image auguste se dégagera. De toutes les religions détruites sort l'indestructible. C'est que, nous l'avons dit, toutes les religions sont des versions. Sous toutes leurs épaisseurs, il y a le texte.
Toutes les bibles pilées égouttent l'infini.
L'idole mise au creuset donne Dieu. Jupiter est une traduction, Brahma est une traduction, Vitziliputli est une traduction, Fô est une traduction, Odin est une traduction, Allah est une traduction, Élohim est une traduction.
Un jour la Révolution, fille du dix-huitième siècle et mère du dix-neuvième, indignée, rejette tous ces noms, abat tous ces autels, extermine tous ces symboles, anéantit Dieu sous toutes ces formes, puis se recueille, cherche ce qu'il y a au fond de l'ombre, relève la tête, et dit: l'Être suprême.
Les religions sont des à-peu-près de l'absolu. Une religion est un masque. Mais que prouve le masque? le visage. Le masque peut être hideux autant que le visage est sublime; il n'en est pas moins fait dessus. Les révélateurs travaillent sur l'éternité vive. Ils tâchent de l'extraire à votre usage; ils vous en donnent toute la quantité qu'ils peuvent. Prenez-vous en à vous-même s'ils ne vous la donnent pas plus pure et plus abondante. Une religion est une traduction de Dieu mesurée à la quantité d'âme qui est en vous.
· · ·
Vous n'avez pas la force d'être religieux? Allons, soyez dévot!
· · ·
Les religions font une chose utile: rapetisser Dieu jusqu'à l'homme. La philosophie réplique par une chose nécessaire: grandir l'homme jusqu'à Dieu.
La vraie philosophie détourne des religions et pousse à la religion.
Est-ce que la nature ne vous fournit pas assez de mystère que vous en faites de votre côté avec le dogme?
En fait d'incompréhensible, contentez-vous du nécessaire.
· · ·
Toute lumière directe porte, je l'ai dit, à son extrémité la forme du foyer dont elle émane; au bout du rayon solaire il y a l'image du soleil; au bout du rayon divin il y a l'image de Dieu.
Le rayon solaire, en traversant le prisme, se décompose en trois couleurs: le bleu, le jaune, le rouge. Le rayon divin, en traversant la chambre obscure du cerveau, se décompose en trois notions: le juste, le vrai, le beau.
C'est ce spectre lumineux de la triple notion divine, toujours rayonnant sous le crâne humain, qu'on appelle la conscience.
On appelle le rayon solaire la lumière blanche; on peut donner le même nom à la conscience.
Donc la conscience, c'est le spectre solaire intérieur. Le soleil éclaire le corps, Dieu éclaire l'esprit.
Au fond de tout cerveau humain il y a comme une lune de Dieu.
Être le bout du rayon dont l'idéal est l'autre bout; chanter à voix basse à la vie présente le chant mystérieux de la vie future; faire effort pour introduire l'esprit dans la chair, la vertu dans la parole, Dieu dans l'homme, tel est le sublime office de cette splendeur ailée, la conscience.
Le travail de l'homme, la fonction divine de sa liberté, le but de sa vie, c'est de construire sur la terre à l'état d'oeuvres réelles, les trois notions idéales, c'est de faire chair le vrai, le beau et le juste, c'est en un mot de laisser après sa mort debout derrière lui sa conscience faite action. Le progrès humain vit de cette triple manifestation sans cesse renouvelée. Celui qui emploie sa conscience, dépense son âme et épuise sa vie pour bâtir le vrai s'appelle Voltaire; celui qui bâtit le beau s'appelle Shakespeare; celui qui bâtit le juste s'appelle Jésus.
Il n'est pas un génie qui n'ait travaillé, il n'est pas un grand homme qui n'ait apporté sa conscience, son âme, sa pierre, à l'un de ces trois piliers du fronton infini qu'on nomme Vérité, Beauté, Justice. Quelques-uns ont travaillé à deux. Celui qui travaillerait aux trois, celui-là approcherait de Dieu.
Mettre sa conscience hors de soi, la transformer lentement et jour à jour en réalités extérieures, actions ou travaux; naître avec les idées, mourir avec les oeuvres; en un mot bâtir l'idéal, le construire dans l'art et être le poëte, le construire dans la science et être le philosophe, le construire dans la vie et être le juste, tel est le but de la destinée humaine.
Un athée
Au commencement de 1852, j'étais à Bruxelles. Un jour, quelqu'un poussa ma porte et entra. C'était un homme jeune, au sourire franc, à l'oeil sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la main. A la question que je lui adressai, il me répondit:--Je suis prêtre.
--Ou plutôt, reprit-il, je l'ai été. Je ne le suis plus. J'ai quitté le faux pour le vrai. Aujourd'hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un proscrit.
Je priai ce proscrit de s'asseoir.
--Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.
Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l'avait élevé de telle sorte, qu'un matin, à vingt-cinq ans, il s'était trouvé prêtre. Cela l'avait réveillé. Le songe d'une longue éducation mystique s'était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l'effet de sa dernière heure. En descendant de l'autel, il s'était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l'oeil fixé sur la terreur de la vie impossible.
Il avait vingt-cinq ans; il sentait toute la création dans ses veines; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n'était plus qu'un bouillonnement de fautes. Bref, il n'avait pas la vocation; et il s'effrayait de le reconnaître si tard.
Cette résistance du prêtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le coeur à ce qu'on lui avait imposé comme devoir; il fut sévère, fidèle et honnête envers l'autel; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C'est-à-dire vainqueur. L'homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'église.
A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'être homme d'église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d'une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'océan. Il s'y trouvait bien.
Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l'avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C'était un révolutionnaire tout frémissant de conviction.
De l'exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l'écoutais.
A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion.
Ce qu'on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d'autres termes; mais, à cela près, rigoureusement exacte; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle.
--Tenez, monsieur, s'écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon. Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l'homme, et recommencer le peuple dans les enfants. C'est dans l'éducation qu'il faut montrer la logique de la Révolution.
--Je suis de cet avis, lui dis-je.
Il s'anima.
--Pour moi, monsieur, l'éducation entière est dans ceci: extirper de l'esprit humain toute espèce de surnaturel.
--Qu'entendez-vous par là? lui demandai-je.
--J'entends par là que l'homme est perdu par ces fantasmagories religieuses. Les superstitions sont l'étouffement de l'avenir. Tant que les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts. Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre; pas de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N'acceptons que le visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes dix doigts. Guerre au merveilleux! Que le peuple ne croie à rien qu'à lui-même. Mettons dans le berceau ce qu'on y voit, le germe; mettons dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d'êtres en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il n'y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le ciel, c'est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves! Qui ne veut pas du fruit coupe l'arbre. Otons tout prétexte aux religions.
--Quelles sont donc vos opinions religieuses? lui dis-je.
Il me répondit:
--J'ai été élevé au séminaire.
--Eh bien?
--Je suis athée.
--Si c'est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne saurais l'admettre. Pour avoir gardé des chèvres on n'est pas Giotto; un collège de jésuites n'a pas pour produit nécessaire Voltaire. Du reste, je vous écoute. Continuez.
--Mais, reprit-il, j'ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.
--Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui deviennent superstitions et des chimères où l'on voudrait murer la raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d'accord. Précisez.
--Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les spiritualistes appellent l'idéal. L'idéal est du surnaturalisme. Otons le surnaturalisme du monde, c'est-à-dire chassons Dieu; ôtons le surnaturalisme de l'homme, c'est-à-dire chassons l'âme. Pas d'éternel et pas d'immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l'éducation. Tout est là. J'ai fini.
--Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu'est-ce que le monde?
--Pure matière.
--Et l'homme?
--Pure matière.
--Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière?
--Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C'est là la grande base de l'égalité.
--Mais, répliquai-je, les organismes?...
--Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l'échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l'échafaudage de toutes les religions. Il s'agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l'échelon Dieu, l'échelon âme, l'échelon conscience, l'échelon intelligence. Et même l'échelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux, c'est-à-dire si l'on prétend conclure des diversités de l'organisme une supériorité quelconque d'une forme de la matière sur l'autre! A bas l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome; l'atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.
Je le regardai fixement.
--Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l'homme?
Il eut un moment d'hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même:
--Vous êtes dur; mais le syllogisme est vrai.
--Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l'homme; suivons-y vos prémisses: point d'âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d'idéal; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l'un des innombrables côtés de la question.
--Je vous écoute, reprit-il à son tour.
Et je lui demandai:
--Quel est, à votre sens, le but de l'homme sur la terre?
--Le bonheur.
--Pour moi, lui dis-je, c'est le devoir. Mais ce n'est pas de ma pensée qu'il s'agit, c'est de la vôtre. J'écarte toutes les raisons sentimentales.--Dans la balance de l'égalité de la matière, de combien le bonheur d'un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d'un autre homme?
--De zéro.
--Avant d'aller plus loin, me concédez-vous ceci qu'en logique, à toute action il faut une raison déterminante?
--Cela est incontestable.
--Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d'un homme pourra être immolé au bonheur d'un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l'un à l'autre?
--Zéro.
--Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n'a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme?
Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme:
--Aucune.
--Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain?
Ici Anatole Leray eut un tressaillement.
--Ah! s'écria-t-il, s'il s'agit du genre humain, c'est différent.
--Pourquoi? lui dis-je. Le total d'une addition de zéros, c'est zéro.
Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette adhésion:
--Au fait, la vérité est la vérité. Vous êtes toujours dur; mais votre syllogisme est juste.
Je poursuivis:
--Je ne juge pas votre principe; je déduis seulement ce qu'il contient. Et c'est par vous que je fais faire, pas à pas, cette déduction. Vous êtes bon logicien, cela me suffit. Donc l'homme est matière; il sort du néant, il rentre dans le néant; il a un jour et pas de lendemain. Ce jour-là seulement est à lui; toute sa raison, tout son bon sens, toute sa philosophie, ce doit être d'en user et de le faire durer le plus possible. L'unique morale, c'est l'hygiène. Le but de la vie, c'est le bonheur. Le but de la vie, c'est de jouir. Le but de la vie, c'est de vivre. Il y a à ceci des corollaires sans nombre; je ne veux pas les tirer en ce moment. Je me borne à vous demander si c'est bien là votre pensée.
--C'est bien là ma pensée.
--Et à ce compte, et à votre sens, un homme jeune et bien portant qui donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses égaux, ses semblables, ses identiques, atomes et matière comme lui, qu'est-ce que cet homme?
--Une dupe.
Nous nous quittâmes froidement.
Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s'embarqua pour l'Australie. La traversée dura cinq mois. Le jour où le paquebot arriva en vue de la terre, une tempête s'éleva. Le navire fit côte. Les passagers et les hommes de l'équipage purent atterrir presque tous dans les embarcations ou à la nage; Anatole Leray était de ceux qui avaient réussi à se sauver. Cependant, dans ce tumulte lugubre d'un naufrage où le pêle-mêle des épouvantes répond au chaos des vagues et où chacun ne pense qu'à soi, une barque à moitié brisée était restée dans la tourmente, paraissant et disparaissant sous les flots, et trois femmes s'y cramponnaient désespérément. La mer était encore furieuse; aucun nageur, même parmi les plus hardis matelots, n'osait se risquer. Tous en avaient assez de regarder le redoutable ruissellement de l'océan couler de leurs habits et s'égoutter à terre autour d'eux. Anatole Leray se jeta dans cette écume. Il lutta, et eut le bonheur de ramener une femme au rivage. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il était épuisé de fatigue, déchiré, sanglant. On lui criait: Assez! assez!--Comment! dit-il, il y en a encore une.--Et il se précipita une troisième fois dans la mer.
Il ne reparut pas.
Choses de l'Infini
1864.