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Chapitre 41 La maison vraiment moderne

— Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela ?

— De quoi ?

Je tendis au Captain le numéro du Journal en lequel Marcel Prévost traitait, avec son autorité et son charme coutumiers, la question de la maison moderne.

D’un rapide coup d’œil, d’un de ces coups d’œil que l’aigle le plus perspicace n’hésiterait pas à signer, notre vaillant camarade eut bientôt fait de dévorer la dite chronique.

Puis il haussa les épaules, et d’une attitude qui lui est familière :

— Votre ami Prévost, dit-il, me semble bien ingénu de tant s’effarer pour un monte-charge à ordures ménagères et pour le chauffage des W.-C.

— Vous avez vu mieux que cela, Cap ?

— Enfant !

— Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute ?

— Pas si loin, dans la région Nord du Canada, à Winnipeg ; j’ai vu la maison idéalement construite pour ce climat, glacial l’hiver, torride l’été.

— Calorifères ? Ventilateurs ?

— Mieux que cela ! J’habitai l’immeuble qui, durant la rude saison, se trouve toujours du côté du soleil…

— Ah ! mon vieux Cap !… On ne me la fait plus, celle-là ! je la connais !

— Qu’est-ce que vous connaissez ?

— Il y a à San-Remo un hôtel qui, entre autres alléchances, met sur son prospectus cette curieuse indication : « Grâce à une ingénieuse combinaison, toutes les chambres de l’hôtel sont exposées au Midi. » Or, l’ingénieuse combinaison, la voici : L’hôtel, fort mince, ne comporte qu’une épaisseur de chambres, lesquelles, naturellement, ont toute la même orientation, celle du Midi. Si c’est ça que vous appelez la maison idéale !

— Quand vous aurez fini de parler, je causerai.

— Allez.

— Semblable à votre hôtel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez étroite, puisqu’elle ne comporte que l’épaisseur de deux pièces ; mais ce qui fait sa singularité, c’est qu’elle est posée sur un immense chariot qui tourne sur des rails circulaires.

— Je commence à comprendre.

— Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont placées chambres de maîtres, salles à manger, salons, etc. ; sur le derrière, cuisines, chambres de domestiques, niches à belles-mères, etc. Pendant l’hiver, saison où le moindre rayon de soleil est ardemment béni, ma maison, dès le matin exposée au ponent, tourne, tourne, jusqu’au soir, où elle se trouve virée vers le plein couchant, pour recommencer le lendemain.

— Très ingénieux.

— Pendant l’été, l’été torride de ces parages, on opère le manège contraire et l’on peut ainsi fuir l’horreur des calcinants midis.

— Admirable !

— Nous voilà loin, n’est-ce pas, mon cher, de la maison moderne et Marcel Prévost, aux tuyaux émaillés qui empêchent les microbes de remonter dans l’appartement !

· · ·

— Un petit corpsereviver, Captain ?

— Volontiers ! fit Cap.

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— Moi, dit une dame, avec un accent anglais, je l’ai visité le Hohenzollern. C’est un magnifique bateau.

Suit la description détaillée de l’impérial bâtiment.

Tous, dans le wagon, nous écoutions la dame, n’épargnant aucun effort pour donner à nos physionomies l’apparence de l’intérêt le plus passionné.

Seul, dans un coin, un monsieur âgé ne semblait goûter aucun plaisir au détail de cette tudesque et flottante splendeur.

Bientôt, même, il perdit patience, haussa les épaules et grommela :

— Des bateaux ! Ah ! oui, parlons-en ! Quelque chose de propre, les bateaux ! Et à quoi ça sert-il, je vous le demande un peu ?

— Pardon, monsieur, l’interrompis-je poliment : les bateaux, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux pour aller sur l’eau.

— Pardon vous-même ! répliqua le vieux monsieur. J’ai trouvé mieux que cela, moi qui vous parle !

— Mieux que des bateaux ?… pour aller sur l’eau ?

— Oui, monsieur, pour aller sur l’eau !

— Ah ! par exemple !… Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir…

— Il ne tient qu’à vous, monsieur. Si vous voulez me faire l’honneur de venir chez moi, je vous ferai assister à de curieuses expériences.

Et il me tendit sa carte : Duc de Pauvrelieu, château de Pauvrelieu, près Salbec-en-Auge.

J’avais beaucoup entendu signaler ce vieux gentilhomme comme un fier original, mais c’est la première fois que je me trouvais en sa présence.

Je n’eus garde, comme vous pensez bien, de manquer à son alléchante invitation.

Le domaine de Pauvrelieu, comme tous les domaines qui appartiennent à des gens lotis d’une idée fixe, est un domaine fort négligé.

De l’herbe pousse emmy les allées, et les vieux arbres séculaires ne perdraient rien à être ébranchés en de plus fréquents laps.

… Nous étions arrivés au fond du parc devant une assez grande surface plane dont je ne m’expliquai pas, tout d’abord, la nature.

Un immense manège, eût-on dit, un manège à air libre et couvert d’une forte couche de sciure de bois.

— Qu’est-ce que c’est que ça, d’après vous, me demanda brusquement mon hôte…. Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas : c’est un étang.

— Un étang ?… Un étang sans eau, alors.

— Un étang plein d’eau au contraire, mais dont l’eau est recouverte d’une couche de liège grossièrement pulvérisé.

— Je commence à comprendre.

— Cette couche de liège pulvérisé a une épaisseur de trente centimètres, épaisseur suffisante pour supporter, non seulement le passage des gens, mais encore la circulation des voitures.

— C’est à peine croyable.

— L’expérience en est à votre portée.

En effet, nous nous acheminâmes sur le liège du bonhomme et je constatai que nous n’enfoncions nullement.

On avait la sensation de marcher sur un tapis élastique, sur un matelas de caoutchouc, et on n’enfonçait pas.

Le duc de Pauvrelieu enfourcha un vieux tricycle et fit plusieurs tours sur la pièce d’eau.

Même résultat.

— Eh bien ! triompha le bonhomme, êtes-vous convaincu, maintenant ?… Car, ce qu’on fait sur un étang, rien n’empêche de le réaliser en grand sur la mer.

— Oh ! permettez…

— Je prévois vos objections et je vais les démolir l’une après l’autre, ainsi que le ferait un tireur habile pour les pipes d’un établissement forain.

Et, en effet, ce diable d’inventeur me convainquit totalement.

Seulement, dame, il en faudrait du liège, pour couvrir toute la surface liquide du globe, il en faudrait !

Le duc a calculé qu’en mettant de la bonne volonté dans tous les pays civilisés de la terre, en contraignant tous les citoyens du monde entier à cultiver du liège dans leurs propriétés, sur le bord des routes, partout enfin où peut pousser le liège, il suffirait d’une vingtaine d’années pour arriver à un résultat définitif.

Mais aussi, quel résultat !

Plus de marine ! Plus de ces coûteux et fragiles bateaux à la merci d’un coup de vent ou d’une collision !

Et le railway direct entre Paris et New-York (trois jours et demi de voyage).

Je n’insiste pas sur tous les progrès, sur tous les avantages qu’apporterait à l’humanité la réussite de cette magnifique entreprise.

Malheureusement, l’Angleterre est là, l’Angleterre moins disposée que jamais à négliger sa toute-puissance maritime, l’Angleterre égoïste et mercantile, l’Angleterre, en un mot, toute prête à étrangler dans son œuf l’idée splendide et civilisatrice du duc de Pauvrelieu !

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