IX
CHÈRE ANGÈLE,
Excusez mon silence de deux mois; je voudrais le prolonger encore, en prolongeant l'été qui le causa. Et je m'attarde où il s'attarde, dans un petit repli des Cévennes; après le temps affreux de Normandie, la chaleur y paraît plus belle, et je ne croirais pas à l'hiver sans la chute des feuilles lassées, sans l'abandon des champs et sans mon désir de la ville.
J'ai pu revoir, avant de m'exiler ici, les grands champs plats de la Seine-Inférieure, qui, fauchés, nous rappelèrent le désert, à cause aussi des oasis qu'y forment au loin les hêtraies.
Est-ce à ces vastes horizons, à des conditions économiques différentes, que l'on doit le repos de voir à quelque cent kilomètres à peine du Calvados d'où je [Pg 143] revenais attristé, des paysans, de même race je suppose, mais non plus perdus de richesse et de paresse et d'alcool, mais laborieux, graves, décents et prolifiques, Sous le ciel léger du Midi, la différence est bien plus grande encore; je comprends volontiers ceux de Toulouse ou d'Aix, qui, n'ayant point quitté leur soleil radieux, parlent du peuple comme j'en parlerais, je pense, si je vivais toujours au milieu d'eux.--Oui certes, je crois le _théâtre du peuple_ possible; mais cela dépend des contrées. Le malheur est que là où il pourrait faire le plus de bien, c'est là que son établissement est le plus difficile.--Riante terre du Midi, donne-nous de nouveaux exemples! De loin on peut traiter cela de chimères: on se rapproche et l'on y croit.
Dans la campagne des environs de Nîmes, je retrouve un simple jardinier qui baptise sa chienne _Corinne_ par enthousiasme pour le livre de Madame de Staël.--En Normandie, on ne se réjouit de rien d'humain sans être dupe. Votre ami Raymond Bonheur vint m'y voir:
--Quelle excellente idée vous eûtes, me dit-il, de nommer votre poulain _Chopin_. Comme cela convient à sa grâce!
[Pg 144] --Oh! lui dis-je, ne m'attristez pas. Je ne fus pour rien au baptême, et ne peux rien à rien, ici. S'il s'appelle _Chopin_, c'est que sa mère s'appelait _Chopine_; voilà tout.
--A Magny, dit Bonheur, je m'émus d'un petit garçon, parce qu'il s'appelait Virgile. Qui t'a nommé ainsi, lui demandai-je?--C'est ma marraine.--Et pourquoi?--Parce qu'elle s'appelle Virginie.--Ne vous plaignez donc pas; vous voyez que c'est partout la même chose.
--Eh bien, non! cher Bonheur: dans le Midi, ce n'est pas la même chose; c'est pourquoi j'aime le Midi.--Vous pensez bien qu'il m'est assez indifférent que cette chienne ou cette jument près de moi s'appelle ou Corinne ou Chopine; mais un pays où l'homme ne songe pas uniquement à s'enrichir et s'alcooliser me paraîtra toujours un beau pays, et que j'envie.--Que des fêtes comme celles de Béziers y aient été possibles, voilà qui dit un pays admirable. Verrons-nous donc revivre enfin, ailleurs qu'en des musées, l'art pour qui nous vivons, mais de qui nous portions le deuil? De peur de trop me désoler après, je doute encore, et retiens encore ma joie. Le seul récit des belles fêtes de la Grèce nous a laissé de si mortels regrets!...
· · ·
[Pg 145] Je reçois le _Pays de France_, l'_Effort_, et je m'attriste; il y a là un malentendu. M. Nadi s'indigne de ce que j'écrive: «Sympathiser avec la foule, c'est déchoir.»--Où j'écrivais _foule_ il a cru lire _peuple_, je pense; pourtant, entre foule de peuple et foule de bourgeois, ma sympathie irait plutôt vers la première; vous le savez, vous du moins, chère amie, et cela me console.--_C'est en elle_ (la foule), dit M. Nadi[1], _que nous chercherons le démenti le plus éclatant à de telles paroles; ... notre œuvre, nous avons la certitude qu'elle la comprend, l'aime et l'attend._--Je suis tout au contraire heureux de faire partie de cette foule qui attend l'œuvre de M. Nadi.
Mais ce n'est pas ce malentendu que je veux dire. L'autre est plus grave, car il n'est pas à mon sujet. Et [Pg 146] ce n'est pas non plus de M. Nadi seul qu'il s'agit; si je parle de lui plus que d'un autre, c'est qu'aussi bien son article est meilleur, et que lui-même semble riche de promesses; il le dit un peu fort,--mais comment ne pas croire pleins de promesses des jeunes gens qui écrivent si exactement comme nous eussions pu écrire à vingt ans?
Tant que M. Nadi parlera, passe encore; il parle bien; mais quand ce sera quelqu'un d'autre... Ecoutez d'abord M. Nadi:
_Elle_ (la Race) _connaîtra le frisson de notre foi. Elle appellera avec nous les délices d'un jour nouveau. Nous l'entraînerons dans cette adoration consciente de l'Univers, depuis l'atome jusqu'à l'Humanité._--Cela va bien, oui; mais cela va bientôt se gâter.--Je continue?...
_Oh! devant Elle_ (la Race), _nous éprouverons avec puissance l'ivresse de posséder la Vérité._--Cela va se gâter, vous dis-je.--_Nous célébrerons l'Essence, la Forme éternelle et universelle_, etc., etc... Tout cela c'est de M. Nadi.
_Ah! l'on s'étonnera peut-être de la puissance de notre lyrisme!..._--Non, M. Nadi, non; au contraire, j'ai peur qu'il n'ait pas de puissance, votre lyrisme. Il faut [Pg 147] tant de lyrisme pour faire une œuvre d'art,--et tant d'autres choses avec! J'ai peur que, loin de faire œuvre d'art, votre lyrisme n'enfante ceci, par exemple, que je m'en vais vous lire, dans l'_Effort_ de Toulouse:
_La Raison n'est qu'une forme, mais par elle l'homme devient Dieu, ou plutôt s'achemine vers Dieu, car il le sera un jour, il faut le croire, alors que son cerveau omniscient embrassera le monde entier et que, d'un geste, il guidera les phénomènes de Vie et de Mort. Et sur ce point je vous renvoie à Ernest Renan et à Joachim Gasquet_(_?_). _Prisonnières de notre substance nerveuse, les sensations acceptent l'ordre que leur imprime Dieu. Avec un arsenal de méthodes, l'homme s'empare de l'Univers. Il faut relire Descartes_ (Le délicieux Descartes, disait Bouhélier). _Il faut relire Taine et Claude Bernard_ (Plus loin l'auteur l'appellera Bernard tout court). _Je lisais récemment la Synthèse chimique de Berthelot et le livre de Duclaux sur Pasteur... Quel merveilleux monument que celui des sciences chimiques! Analyse, décomposition des éléments et des principes immédiats, isométrie, analyse par décomposition graduelle, synthèse._--Et l'auteur ajoute: _Les autres méthodes de Dieu sont plus connues._ Vous me permettrez donc d'en sauter. Je reprends plus [Pg 148] loin: _Depuis longtemps Aristote a dit que la beauté est l'ordre. Dès lors l'art est frère de la science et ne se sépare plus d'elle..._--Plus loin cette note effarante: _Il y a beaucoup à dire là-dessus; j'y reviendrai dans mon prochain article._--Et plus loin: _En tout et pour tout il s'agit de méthode. Ainsi de la politique. Le citoyen, la République, autant de mots très beaux qui viennent confirmer notre thèse. Imprimez donc un rythme à la Société. Ne négligez aucune puissance._--Et plus loin encore: _Permettez-moi de rêver un peu._--Mais je vous en prie, faites donc.
S'imaginer qu'au bout de tout cela va poindre une œuvre d'art, voilà le malentendu, chère amie. Certes j'applaudis de toutes mes forces à l'entreprise d'un théâtre populaire (quand ce ne serait que pour nous tirer de la médiocrité des autres),--mais gare aux pièces que l'on va nous écrire _pour_ lui! Les théories humanitaires nous préparent, je le crains, une littérature déplorable.--Pourquoi?--Parce que «méfiez-vous, dit Diderot, de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant.» C'est _son œuvre_ que l'artiste doit ordonner, et non le monde qui l'entoure; car l'ordre extérieur rend celui de l'œuvre dramatique impossible.
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[Pg 149] Mais que sert de parler? Ils n'écouteront pas.--Et c'est moi qui les écouterai m'appeler, moi et d'autres, _esprits craintifs, âmes pondérées, n'ayant eu jusque-là aucun contact avec nous_,--et cela au nom de la Vie, de la Joie dont ils se disent déjà dispensateurs. Les poèmes de Griffin, les Nourritures Terrestres, les poèmes de Henri Ghéon, etc., ont pourtant précédé, non suivi leurs dires; s'ils le savaient un peu plus, peut-être écouteraient-ils un peu plus nos paroles et comprendraient-ils mieux que, si nous leur crions: fausse-route! c'est au nom même des dieux qu'ils nomment et dont aussi la religion délaissée nous réunit à quelques-uns dans l'_Ermitage_. Et c'est au nom de l'œuvre d'art qu'ils veulent faire--et qu'il faudra réinventer complètement, car notre littérature a désappris le goût du beau et en a perdu le souci.
Pour la musique et la peinture, nous sommes certes moins à plaindre--et pourtant combien le ciel s'assombrit de la seule mort d'un Puvis!--Le ciel de notre littérature est resté sombre assez longtemps. Du côté de l'occident, plus rien n'y luit beaucoup; mais l'orient [Pg 150] s'emplit de lueurs. Un extraordinaire silence semble creuser l'espace entre le siècle mort et celui qui commence, comme il se fit entre le XVIIe siècle et le suivant. Malgré son œuvre déjà grande, Verhaeren pas plus que Moréas ni que Griffin n'est de la génération passée, sans quoi je n'eusse pas dit que notre ciel était si sombre. Régnier, plus différent de nous peut-être, maintient le goût d'une langue si pure, que c'est à lui que je voudrais aller comme à un maître, s'il était plus âgé, ou si j'étais plus jeune.--Chère Angèle, dites aux jeunes gens du _Pays de France_ et de l'_Effort_ que nous, tout autant qu'eux, c'est l'œuvre d'art que nous voulons: que c'est vers elle que nous marchons, et qu'ils se trompent en croyant notre but opposé ou nos routes divergentes. Répétez-leur ce vers du Dante:
_Noi sem peregrin, como voi sete._
Adieu.
[1] Comme je le montre plus loin, ce n'est pas procès de personnes, mais de tendances que je veux faire. M. Nadi nous a écrit, sitôt après cet article, la plus aimable des lettres; si notre modestie se refuse à la citer en ce lieu, je veux au moins que nul ne mette en doute l'_impersonnalité_ de mes accusations.
[Pg 151]