IV
CHÈRE AMIE,
Monsieur Mirbeau fait comme tant d'autres devraient faire: il change. Dans un article de _l'Aurore_ du 15 novembre, intitulé «Palinodies», il écrit: «Aujourd'hui, j'aime des personnes, des choses, des idées qu'autrefois je détestais, et je déteste des idées, des choses et des personnes que j'ai aimées jadis...» Que M. Mirbeau nous permette donc de faire comme lui; de l'aimer aujourd'hui d'autant plus que nous l'aimions moins naguère et qu'il en est plus revenu.--Parlant du suicide de Gérard de Nerval, Baudelaire ou Gautier, je ne sais plus lequel, revendique deux libertés que l'on refuse volontiers aux hommes: celle de se tuer, celle de se contredire. Aux yeux de certains, c'est presque la même chose. C'est presque [Pg 103] le contraire, aux yeux de certains autres, et seuls, pensent-ils, ceux qui sont morts, ou presque, ne se contredisent jamais. C'est l'avis de M. Mirbeau qui tient à vivre, et c'est le mien.
Se contredire! Si seulement M. Barrès l'osait ... quelle belle carrière!--Au lieu de cela il tâche de faire se contredire M. France et ne réussit à rien, sinon montrer que M. France a été sincère deux fois. La politique est désastreuse pour cela; le parti que l'on sert emprisonne; on ne s'en dégage pas sans apparence de désertion; la franchise y perd, il est vrai, mais c'est pour que le parti y gagne... J'ai la terreur des partis pris. Songez donc: c'est de vingt à trente ans qu'une carrière se décide; est-ce de quinze à vingt que l'on aura pu réfléchir! Qu'y faire? car c'est une fatalité. L'action seule vous éduque; on ne l'apprend qu'en agissant; un premier acte vous engage; il éduque, mais compromet; dût-on l'avoir trouvé mauvais, c'est le même qu'on va refaire. Les co-partisans vous déplaisent? on ne se sent que mal avec eux? n'importe, il faut continuer: d'autres comptent déjà sur vous; changer ce serait les trahir. A trente-cinq ans vous n'avez fait que des écoles; mais vous apportez un passé qui dictera votre avenir.
[Pg 104] La vie d'un «homme libre» est décidément difficile et terriblement motivée.
--Au moins, vous dites-vous, chère Angèle, en art, tout cela n'existe pas!--Oh! sous une autre forme, si pourtant. De toutes les fidélités, celle à soi-même est la plus sotte--dès qu'elle n'est plus spontanée.--Fidélité à quoi, grand Apollon?--à ses principes; on se fait de cela sa personnalité.
Par une affirmation prématurée, que de sincérités compromises? Mais on veut se manifester précocement.--Passe encore, lorsqu'on écrit roman ou drame, ou que l'on se raconte, simplement; parler de soi n'est pas un mal; on s'y aide à changer; que raconter de soi, sinon des changements? «Le _Moi_ est haïssable», dit Pascal; le _Moi_ d'hier, par celui d'aujourd'hui.
--Non, le danger, c'est d'exprimer précocement des opinions, des idées. M. Mæterlinck le sait bien. M. Mæterlinck a changé, mais reste esclave d'un premier livre. Je ne parle pas, vous le pensez, de ses drames--mais bien du «Trésor des Humbles».--Là tentait de se fixer sa pensée; c'était un livre de morale.
Chère Angèle, vous savez si je les aime, moi, les livres de morale; si je ne me retenais, chère Angèle, j'en écrirais [Pg 105] un tous les mois; mais un tous les trois ans, ah! non!--ou seulement passé cinquantaine; on ne sait pas, avant, ce qui peut arriver... Maurice Mæterlinck est encore jeune; il peut créer, _mais_ il raisonne: il écrit _Sagesse et Destinée_ au lieu d'écrire d'autres _Maleine_, des _Intérieur_, des _Mélisande_. Combien peu de temps pense-t-il vivre encore? N'attend-il donc plus rien de la vie? Un livre comme ce dernier[1] me fait l'effet d'un testament. J'aime, comme Pascal, attendre d'être mort pour livrer mes pensées. Qu'elles vivent, après! Ça les regarde; mais c'est parce que soi l'on est mort.--M. Mæterlinck, lui, n'est pas mort; et je vous dis qu'il a changé. Depuis le _Trésor des Humbles_, qu'a-t-il donc rencontré sur sa route?--La vie et Nietzsche;--quoi de plus pour bouleverser?--Mais le _Trésor des Humbles_ étant écrit, il a voulu rester fidèle à ce qu'il y disait si bien, relier au nouveau moi l'ancien. Etrange mariage de l'individualisme et de l'humilité; un peu de mysticisme rend tout possible.
M. Mæterlinck est un fort, et sa pensée continuera; déjà bien des phrases de ce livre n'eussent pu être [Pg 106] écrites dans le _Trésor des Humbles_. Espérons que nous connaîtrons plus tard de lui bien des phrases qui n'eussent pu être écrites dans celui-ci. Plus un tel livre engage la pensée, plus une âme aussi sincère que la sienne se sent le devoir de redonner un nouveau livre, sitôt que celui-ci n'en est plus le portrait fidèle. «Nées douces, les pensées, elles vieillissent féroces»,--dit votre ami Vielé-Griffin dans la très belle lettre qu'il nous adresse[2]; «belles d'hier, les voici ridées, flétries, hideuses à faire pleurer qui les mit au monde...»--«O mes pensées d'hier! O mes belles pensées! s'écriait Nietzsche, qu'ai-je donc fait de vous? qu'est-ce que vous voilà devenues?»
Que M. Vielé-Griffin se rassure: même avec des précautions, je n'ose encore guider personne.--Qui veut se promener, qu'il me suive! Mais vers quoi guiderais-je les autres? moi qui ne sais pas où je vais.--Allons-y--mais doucement, ma chère Angèle. _Léo est in via_, dit Salomon. Et _errare humanum est_ ... mais il y a quelque charme à cela.
_Paris, 15 novembre 1898._
[1] _La Sagesse et la Destinée_.
[2] _Ermitage_ de novembre 1898.
[Pg 107]