CHAPITRE I.
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'Homère a dû suivre les sentimens vulgaires, et par conséquent les moeurs vulgaires de ses contemporains encore barbares; de tels sentimens, de telles moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. Passons-lui donc d'avoir présenté la force comme la mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait la grande chaîne de la fable, qu'il est le roi des dieux et des hommes; laissons Diomède, secondé par Minerve, blesser Vénus et Mars; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre, ce qui peut faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement l'usage d'empoisonner les flèches[71], comme le fait le héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de ne point ensevelir les ennemis tués dans les combats, mais de les laisser pour être la pâture des chiens et des vautours.
[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde. (Vico).]
Cependant, la fin de la poésie étant d'adoucir la férocité du vulgaire, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, il n'était point d'un homme sage d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des sentimens et des coutumes si barbares, et de le confirmer dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les voir si bien peints. Il n'était point d'un homme sage d'amuser le peuple grossier, de la grossièreté des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (musca canina); Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de chien, et se traitent comme le feraient à peine des valets de comédie.
Comment appeler autrement que sottise la prétendue sagesse du général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir son honneur en déployant une justice digne de la sagesse qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, qui portait avec lui le destin de Troie, s'éloigne avec ses guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le fondateur de la civilisation des Grecs, comme l'auteur de la politesse de leurs moeurs. C'est du récit que nous venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète incomparable dans la conception des caractères poétiques! Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge civilisé, mais ils sont pleins de convenance, si on les rapporte à la nature héroïque des hommes passionnés et irritables qu'il a voulu peindre.
Si Homère est un sage, un philosophe, que dire de la passion de ses héros pour le vin? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de s'enivrer, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes ces comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de la nature la plus farouche. Admettons cependant qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux entendre du vulgaire, alors si farouche et si sauvage; cependant le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, n'indique pas certainement un esprit adouci et humanisé par la philosophie. Celui en qui les leçons des philosophes auraient développé les sentimens de l'humanité et de la pitié n'aurait pas eu non plus ce style si fier et d'un effet si terrible avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les plus sanglans combats, avec lequel il diversifie de cent manières bizarres les tableaux de meurtre qui font la sublimité de l'Iliade. La constance d'âme que donne et assure l'étude de la sagesse philosophique pouvait-elle lui permettre de supposer tant de légèreté, tant de mobilité dans les dieux et les héros; de montrer les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres altérées de vengeance.
[Note 72: Au moyen âge, dont l'Homère toscan (Dante) n'a chanté que des faits réels, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les moeurs héroïques de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans Homère. (Vico). Voy. dans la note du discours le jugement sur Dante.]
Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment un esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière raisonnable, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
Ces moeurs sauvages et grossières, fières et farouches, ces caractères déraisonnables et déraisonnablement obstinés, quoique souvent d'une mobilité et d'une légèreté puériles, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, Corollaires de la nature héroïque), qu'à des hommes faibles d'esprit comme des enfans, doués d'une imagination vive comme celle des femmes, emportés dans leurs passions comme les jeunes gens les plus violens. Il faut donc refuser à Homère toute sagesse philosophique.
Voilà l'origine des doutes qui nous forcent de rechercher quel fut le VÉRITABLE HOMÈRE.