Chapitre 14
Journée agitée. Grand vent d’est, ciel sombre. Devant Thuan-an depuis deux jours. Ce matin, au lever du soleil, ce mouillage n’étant plus tenable, il a fallu déraper par grosse mer, — manœuvre dangereuse, puis nous réfugier à Tourane, notre abri coutumier.
Et moi je faisais mon quart, assez dur pourtant, avec plus d’affection qu’à l’ordinaire, me demandant tristement si ce ne serait pas pour la dernière fois…
C’est qu’un paquebot, passé hier, m’a apporté un ordre bien inattendu de rappel à Paris. La Corrèze est le transport qui me ramènera en France : en revenant d’Ha-Long, elle s’arrêtera à Tourane le temps de me prendre, — et on nous annonce son passage pour demain !… Toujours précipitées, les choses de marine.
A deux heures, nous sommes rentrés dans notre baie de Tourane, où la mer est tranquille. Alors, au plus vite, il faut faire ses malles. Tout est sens dessus dessous dans ma chambre. Des caisses, mandées en hâte au Chinois vert,arrivent dans un sampan, et Sylvestre se démène, ayant très chaud ; ils sont trois autres qui travaillent sous ses ordres à des emballages compliqués, s’étant mis tout nus pour être plus à l’aise.
La nuit vient et me trouve prêt. Prêt à suivre ma destinée et à dire adieu à tous mes compagnons d’exil. Je les regrette bien tous… Et je m’endors assez tard, bouleversé par ce changement brusque dans ma vie.
Samedi, 15 décembre 1883.
Éveillé de grand matin par un gabier qui chante sous mon sabord un vieil air de Bretagne, très monotone, d’une tristesse d’autrefois. Temps calme, pur, exquis, de plus en plus rare en cette saison, en ce pays des nuages et des averses. Les montagnes irisées, la mer très bleue ; c’est bien le resplendissement doux, la vraie limpidité profonde des tropiques, et cela repose, après ces coups de vent et ces pluies.
Plus rien à faire ; j’ai remis mon service, mes malles sont fermées, Sylvestre a fini d’emmailloter mes bouddhas et mes magots, qui sont en tenue de voyage, prêts à me suivre.
Je crois que, dans ma vie surmenée, je n’avais encore jamais connu de départ si calme. Tout le jour, je veille l’horizon, l’échappée sur le large, guettant cette Corrèzequi va venir me chercher, — et rien ne paraît, rien que la peuplade des jonques aux ailes blanches.
Shang-Hoo, le « Chinois vert », arrive sur le soir pour prendre congé, dans un superbe costume de soie brochée qu’il a reçu de Canton pour la saison fraîche.
Quand le soleil baisse, il fait presque froid et on a parfaitement la sensation de décembre. Pas de Corrèze ; encore une nuit à, passer dans cette baie, entre ces sombres montagnes qui m’ont tenu prisonnier durant cinq mois et que sans doute je ne viendrai jamais revoir. A la tombée de cette dernière nuit, je les regarde un peu tristement… C’est drôle, comme on finit par s’attacher à tout… Sur le jaune pâle du couchant, elles sont absolument noires, même les plus lointaines ; on n’a plus les notions des distances, on dirait une seule et même dentelure d’ardoise debout en silhouette sur le fond glacial d’un ciel d’hiver.
Cette Corrèze, d’après nos calculs, devait au moins arriver aujourd’hui ; elle est bien en retard. Ce sera certainement pour demain matin.
Après le branle-bas du soir, je reçois dans ma chambre des visites d’amis du « carré », — pour des recommandations, des commissions en France, des adieux. — Le dernier qui m’arrive, sur les neuf heures, c’est Sylvestre, soi-disant pour voir s’il n’y a rien à ranger. Il m’apporte très timidement une petite image qui lui venait de sa première communion et qui était un peu son amulette : « Si vous vouliez l’emporter, cap’taine, pour souvenir ? » — Il pense aussi qu’elle me protégera ; c’est que, ce rappel en France… lui et mes braves gabiers, qui n’ont pas trop compris, se sont imaginé je ne sais quoi de ce qui va m’arriver, de ce qu’on va me faire…
J’ai serré précieusement son pauvre petit cadeau. Cela représente un enfant à genoux au milieu d’une tempête bien noire, avec la légende : « Les grandes eaux m’avaient environné, mais vous m’avez secouru, ô mon Dieu ! »
Après, je l’ai fait asseoir un moment, comme en visite lui aussi, et nous avons parlé de la Bretagne. Puisque j’ai quelquefois affaire du côté de son pays de Goëlo, il est convenu que j’irai le voir dans la chaumière de sa grand’maman à Ploubazlanec. C’est justement tout près de Plouherzel, le village d’Yves, à une demi-heure de marche de l’autre côté du pont de Lézardrieux ; je l’avertirai par une lettre, et lui viendra au-devant de moi jusqu’à l’entrée de ce pont.
Alors je le vois très rêveur : elle est si lointaine, regardée d’ici, cette Bretagne !… Être de retour dans son village, sous le ciel gris, et venir au-devant de moi, m’attendre au pont de Lézardrieux, est-ce que vraiment cela arrivera jamais ? C’est étrange à penser tout cela, quand on est en Annam, et qu’il y a comme un voile sur le pays si aimé…
Et puis il s’inquiète tout à coup de cette réception qu’il faudra me faire et dit, en baissant la tête, — tout à fait à la manière de mon frère Yves : — « Chez nous, vous savez…. c’est un toit de paille. » — Pauvre grand enfant ! à cet aveu du toit de paille, je lui serre la main et je l’envoie se coucher. S’il savait comme je les aime, les toits de chaume, les vieux toits bretons !…
Elle arrive dans la nuit, cette Corrèze qui doit m’emporter. Je suis réveillé par le bruit des grands remous qu’elle fait en passant près de la Circé et par le chant des sondeurs. Allons, c’est bien le départ, cette fois, la fin de cette étape de ma vie ; et toutes les fins sont tristes — même celle de l’exil, à ce qu’il paraît.
Dimanche, 16 décembre 1883.
Un temps encore splendide. Dès le matin, c’est l’agitation des derniers préparatifs du départ ; à neuf heures, la Corrèze doit appareiller. Ils sont là, tous mes fidèles, Sylvestre et mes gabiers, se gênant les uns les autres pour finir de corder mes bagages ; faisant queue à ma porte pour me dire adieu. Cela fait du bien de se sentir regretté par de si braves enfants.
Les camarades du « carré » m’embrassent ; il y en a de mal éveillés, habillés à la diable pour me reconduire, — et, quand il faut franchir cette coupée, descendre dans le canot qui m’attend, j’éprouve un cruel serrement de cœur.
La Corrèze est en appareillage, déjà presque en marche, quand une jonque, celle du mandarin, se dépêche d’arriver en faisant des signes pour qu’on l’attende : c’est le Chinois vert qui m’envoie des boîtes d’un certain thé très fin pour la route.
Nous passons près de la Circé, où l’équipage est en rang sur le pont, à l’inspection du dimanche matin. Des casquettes d’officiers, des bonnets de matelots s’agitent pour me dire adieu, et je me sens triste à pleurer quand tout cela s’éloigne, — quand la baie de Tourane se referme lentement derrière ses montagnes familières, — quand la mâture de la Circé, longtemps suivie des yeux, finit par disparaître.
q