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Chapitre 3

D’abord on avait eu l’idée de porter le corps de l’amiral à Ma-Kung, dans une des grandes pagodes, afin qu’il y eût plus d’espace pour les troupes ; — on a réfléchi qu’il était mieux de ne pas le laisser reposer, même pour quelques heures, sur une terre chinoise, ni surtout dans un temple bouddhique ; — et on l’a laissé sur son vaisseau, qui est une terre française.

A Ma-Kung, un peu avant sept heures du matin, tout ce qui reste de notre petite troupe d’occupation est rangé au pied des forts, face à la mer, les armes prêtes pour les salves de mousqueterie. Comme hier, par un temps gris et lourd, des canots et des baleinières amènent à bord du Bayard les officiers de l’escadre, qui sont cette fois en épaulettes et en armes. Arrivent aussi des officiers d’artillerie, d’infanterie ; des détachements de matelots de tous les bâtiments sur rade, et des soldats de tous les corps campés à Ma-Kung.

Une foule compacte sur le pont du Bayard, mais toujours du silence. Le cercueil de l’amiral est là par terre, attendant sous un drap noir, à l’entrée de cette chapelle, où un prêtre va tout à l’heure l’introduire.

On se serre les uns contre les autres, dans ces coursivesétroites, sous cette oppressante carapace en fer. Par ce temps sombre et accablant, tout ce qu’on touche, boiserie ou ferrure, est chaud, humide, avec des gouttelettes, comme si la sueur perlait même sur les choses, et dans cette buée d’étuve, déjà irrespirable, on sent l’odeur sinistre des substances qui servent pour les morts.

La chapelle est de la simplicité la plus extrême : deux pavillons d’amiral (tricolores à trois étoiles blanches) formant sous la dunette une sorte de tente ; deux rangées de marins armés, deux rangées de flambeaux, et c’est tout. On a même voilé avec de l’étamine cette devise de Bayard, inscrite à l’arriére du vaisseau au milieu de dorures, et qui aurait aussi bien pu être la sienne : « Sans reproche et sans peur. »

Un des monstres en ébène (dépouilles de pagode) qui décorent le couronnement de cette dunette se trouve par hasard juste au-dessus du cercueil, en haut du sanctuaire improvisé, assis comme un gros chien noir. Il a l’air de rire en se moquant, avec cette intensité d’expression méchante qui est le mystère inimitable de l’art chinois. On aurait peut-être dû songer à le voiler, lui plutôt, bien qu’il représente d’une manière symbolique assez saisissante la Chine à ces funérailles.

La cérémonie religieuse est courte et se fait à voix basse. De minute en minute on entend, plus ou moins dans le lointain, des salves de mousqueterie venues de l’escadre ou des forts de Ma-Kung ; elles partent de différents côtés, avec un bruit sec de chose qui se déchire.

Dans les intervalles de silence, il y a un tout petit oiseau qui chante obstinément, accroché à une drisse de pavillon. Les timoniers s’excusent de sa présence ; il est là depuis hier, et on a beau le chasser, secouer cette drisse, il revient toujours.

Tout près des assistants, les canons du Bayard commencent à grands coups sourds le salut final, et ensuite l’amiral Lespès, qui a pris hier le commandement de l’escadre, vient dire, en quelques mots, adieu à notre chef mort.

Il le fait avec un tel tremblement de douleur et un si visible besoin de pleurer, qu’en l’entendant les larmes viennent. Ceux qui se raidissaient à grand effort pour garder. une figure impassible, s’amollissent et pleurent…

Et maintenant, après cet adieu, il n’y a plus que le défilé militaire, et c’est absolument terminé ; on se retire, on se disperse dans les canots ; les vergues sont dressées et les pavillons. rehissés partout. Les choses rentrent dans l’ordre, reprennent leur physionomie habituelle ; le soleil aussi se met à reparaître. C’est la fin du deuil, presque le commencement de l’oubli…

Je n’avais encore jamais vu des matelots pleurer sous les armes, — et ils pleuraient silencieusement, tous ceux du piquet d’honneur.

Elle était bien modeste, cette petite chapelle ; bien modeste aussi, ce petit drap noir ; et, quand le corps de cet amiral reviendra en France, on déploiera, c’est certain, une pompe infiniment plus brillante qu’ici, dans cette baie d’exil.

Mais qu’est-ce qu’on pourra lui faire, qu’est-ce qu’on pourra inventer pour lui qui soit plus beau et plus rare que ces larmes ?…

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