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Chapitre 1

Il habitait une toute petite maison très ancienne, à mi-hauteur de falaise, sur la route qui va de Brest au phare du Portzic. Le long de ce chemin, dans d’autres demeures pareilles, beaucoup de « retraités de la marine » finissaient de vivre.

La sienne, adossée à des contreforts de granit où poussaient des ajoncs, regardait d’assez haut la rade grise et profonde, la pointe de la Cormorandière, — et le Goulet, entrée de la pleine mer, par où les navires arrivent.

Un jardinet, au mur tout bas, la séparait des passants ; à travers des arbustes très vieux, à bout de sève, on la voyait, renfoncée, tapie contre les roches avec un air sombre. Constamment elle était battue par les vents d’ouest, les mauvais temps noirs, les grains des équinoxes ou les longues pluies des hivers.

Quand le ciel était un peu beau, l’homme qui demeurait là tout seul s’asseyait devant sa porte. Sa barbe, d’un gris blanc, formait un collier clair autour de sa figure brune, qui semblait taillée à grands coups de hache dans une souche de bois mort.

Il portait des boucles à ses oreilles et se tenait très droit. On voyait qu’il était usé jusqu’à la moelle, mais d’une usure particulière, d’une vieillesse qui n’était pas celle de tout le monde ; il était impossible, en le regardant, de lui donner un âge.

Pour les rares promeneurs, pour les ouvriers qui s’en revenaient de Brest, le soir, après leur travail, jamais il ne relevait la tête. Seulement, quand passait un col bleu, une figure de matelot, il semblait intéressé ; il s’avançait pour voir, et il suivait des yeux cette silhouette dégagée et dandinante qui s’en allait se découpant sur les lointains gris de la mer.

Des deux côtés, vers Brest et vers le Portzic, le chemin fuyait en montant et semblait finir tout court sur les vides brumeux de la rade et du ciel ; les passants surgissaient par un bout et puis disparaissaient par l’autre, en ayant l’air de s’abîmer. On avait autour de soi des blocs de granit, des bruyères et des épines ; et là, même aux portes de la grande ville, on commençait à sentir le je ne sais quoi d’âpre et de mélancolique du pays breton.

L’été, par les vrais beaux jours, il apportait dans son petit jardin un perroquet du Gabon, gris à queue rouge, dont le bâton était en bois des îles, et qui avait pour mangeoires des moitiés de coco. Il témoignait beaucoup de sollicitude à ce vieil oiseau, qui restait taciturne sur son perchoir, dans une pose caduque.

Si, par hasard, il faisait un peu chaud, tous deux semblaient revivre. Le perroquet parlait ; sans remuer toujours, il répétait d’une voix de ventriloque des injures de bord. L’homme, comme si on eût été en pays tropical, mettait de l’eau à rafraîchir dans une gargoulette d’Aden, s’habillait d’un paletot en nankin de coupe chinoise, et s’éventait avec une feuille de palmier.

Quand les fenêtres étaient ouvertes, on apercevait, à travers les branches d’une véronique arborescente, un coin de ce ménage de solitaire qui était propre et aussi bien rangé que par les mains d’une femme très soigneuse ; il y avait sur la cheminée deux potiches, deux magots, des coquillages et différents objets exotiques.

En juin et en juillet, un pâle soleil oblique entrait furtivement, sur le soir, et semblait s’attarder en retrouvant là ces choses.

Ensuite, après la mélancolie de ces étés courts, les brumes sombres revenaient, pendant de longs mois, tout envelopper et tout obscurcir.

Les gens qui, depuis longtemps, demeuraient aux environs, se rappelaient avoir vu, dix ans auparavant, arriver ce vieux. C’était déjà un homme fini, bien que ses yeux fussent alors un peu moins éteints, son collier un peu plus noir. Il s’était installé seul, arrangeant tout avec un soin égoïste, comme pour une existence encore très longue.

Mais il était tombé, tombé d’année en année, de saison en saison. Son regard triste était presque effrayant à force d’avoir perdu toute expression vivante. Il lui restait cette taille droite qui lui donnait une démarche de fantôme, et il se mouvait lentement, avec raideur, tout d’une pièce comme une grande momie.

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