Chapitre 3
Il se souvenait d’avoir été beau, leste et fort…
Oh ! sa force, qui la lui rendrait maintenant ?
Oh ! ses bras de matelot, ses bras durs qui, en se contractant, se gonflaient avec des rigidités de marbre, qui étaient capables de tout briser sous leur puissance ; qui, dans les mâtures balancées, secouées, tenaient ferme comme des crampons de fer !…
A présent, ils peinaient et tremblaient rien que pour soulever une chaise. De chaque côté du grand coffre creux de son corps, ils pendaient amollis, et, à la place des muscles disparus, les veines seules s’y croisaient, comme de longs vers bleus sur des membres de cadavre.
Quand les bricks de l’école des mousses louvoyaient sur la rade, toutes leurs voiles tendues au vent d’ouest, il se mettait derrière ses vitres pour les voir passer. Ces petits enfants de la mer, aux rudes vareuses de toile, étaient répandus comme des points blancs en haut dans les cordages, courant au son des sifflets d’argent, courant dans le vide le long des fils minces, courant des pieds et des mains comme de jeunes singes.
Lui qui les regardait n’entendait plus rien à ce trop-plein de leur vie neuve, à cette ivresse du mouvement qui les faisait tant courir. Non ; mais son enfance à lui aussi, s’était développée, sur cette rade, à faire ce métier sain et dur ; alors il les contemplait longuement et éprouvait, à les voir, des impressions mélancoliques, — qui n’avaient presque plus de forme, tant elles étaient affaiblies et lointaines…
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