‹ Proses morosesChapitre 4 sur 11 · III

III

A Paul Adam.

Il faisait nuit, la nuit de l'histoire, hier, et presque roi, sans couronne, mais en habit noir, noir comme la nuit de l'histoire, hier, ou bien en rêve, il songeait, il évoquait,--il disait:

«Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, le sang des têtes coupées, coupées par ta signature, couperet sûr, couperet prudent, couperet décent, ô mon honnête aïeul, le sang des têtes coupées a taché ma chemise de roi, car je suis presque roi; elle en est rouge encore, de droite à gauche, toute rouge: ô trophées! ô chères têtes! chères têtes coupées! ô exemples!

»Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, sans toi elle serait rouge à peine d'un liseré ridicule, ma chemise de presque roi. J'ai fait trouer une douzaine de seins de femmes,--misère! ça rendait plus de lait que de sang: exercice de tir utile, assurément, patriotique et moral, mais quelles pitoyables cibles,--ça ne rend que du lait, hé! hé! hé! La vierge au mai, rien! une bougresse anémique! Deux gouttes, pas plus, de ses veines rompues me sautèrent aux lèvres: du sang de poulette!

«O trophées, ô têtes chères, chères têtes coupées, ô exemples, ne suis-je donc qu'un symbole?»

La voix répondit:

» Tu n'es rien. Moi, nous, symboles à cette heure exténués et plus défoncés que la gloire secrète d'un callipyge, nous qui mourons sous le rut séculaire d'une foule obscène,--nous vécûmes: nous étions forts, nous étions féroces. Pareils à la chute d'une montagne, nous écrasâmes la vie sous le poids de nos reins vierges,--et que nous fûmes donc d'heureux égorgeurs avec l'acier de nos ongles imbrisables!

«Alors, les symboles rugissaient, mordaient à même la chair: nous bûmes tout le vieux sang de la France dans un soulier de marquise,--et nous devinmes si grands et si vastes que nulle maculature n'a marqué sur notre peau, et si solides que l'amour infâme d'une multitude de brutes nous tue sans nous déshonorer.

«Et nous sommes des symboles: nous pouvons revivre, car la renaissance est notre droit.

«Mais toi, signifies-tu même l'indiscutable médiocrité de ton siècle, pour avoir criblé quelques ventres de femelles et quelques culs-tout-nus d'enfants pauvres? Oh! oh! oh!

«Laisse rire les ombres, laisse dire les ombres:

«Mon bon, mon cher, mon adorable nécroman, tu n'es pas un symbole, tu es à peine une métaphore, tu n'es qu'une périphrase.»

LA TOUR SAINT-JACQUES

A Alfred Vallette.

La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...

Ils s'adonnaient rapidement ce jour-là, à une brève et instructive promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère Méliorat.

«--Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens... Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées... Pourquoi? Parce que c'est ancien!...»

Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la vieille tour solitaire et honteuse:

«--Naturellement, ça ne sert à rien!

«--Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des enfants? L'heure des jouets n'est plus, monsieur... Nous avons appris à tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, monsieur, elle sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein? Vous voyez?... Oh! ce vieux tube, cette antique coquille, ça ne doit pas être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la maçonnerie...

«--Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,--vous en êtes encore à respecter ça, ça...

«--Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais non, je vous jure que non!...»

Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le dos,--enfin!--à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...

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