‹ Proses morosesChapitre 9 sur 11 · L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES

L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES

A P.-N. Roinard.

Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant donjon dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières.

Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives, toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc, éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants, au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes, d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressées, les fêtes grossières d'un siècle mercantile.

Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns dont la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à l'ensemble de la vision.

Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des mêmes yeux bruns et doux la lourde effervescence des reîtres bourguignons: peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier... Il entendit la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets; des voix sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées...

UNE MAISON DANS LES DUNES

A Paul Blier.

Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté, avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul, dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien, lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables.

Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures.

Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion...

Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant assombri.

NOUVELLES DES ÎLES INFORTUNÉES

A Jules Renard.

C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une infortune ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je pris un sentier serré entre deux haies d'épines sans fleurs, de lamentables épines qui semblaient pleurer sur la cruauté de leur destination, et, après avoir marché pendant des heures en la prison des lamentables épines, je fus arrêté par une barrière érigée telle qu'une absurde estacade entre moi et l'infini.

Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis:

Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes, tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades, rien que des laitues, et parmi ce tendre pâturage un troupeau de femmes nues. Je ne m'y trompai pas un instant; les descriptions des voyageurs étaient précises; je n'avais jamais vu de femmes: j'en voyais.

Ce spectacle m'intéressa.

La femme m'apparut alors comme un animal assez gracieux, que je classai immédiatement entre la sarigue et le kanguroo; mais elle différait de ces types par quelques détails fort caractéristiques. Ainsi, comme le cheval, les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre; leur poil est rare, dru à certaines places, plus clair ou plus foncé que la crinière; elles n'ont pas de queue; pour se gratter, elles relèvent la patte de devant, contrairement à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière; leurs mamelles sont pectorales, tandis que chez la plupart des mammifères elles sont inguinales.

Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue, ici une feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins appétissante.

Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se courbaient avec plaisir vers la terre, contentes de justifier leurs appétits matériels, car pendant plus d'une heure que je les examinai, pas une, une fois, ne releva la tête: la salade, la bonne laitue faisait toute leur passion.

Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point; j'aurais voulu les voir de près, les toucher: je sifflai, j'appelai, j'imaginai les modulations les plus douces; comme au jardin des plantes, je passai ma main à travers la barrière, faisant des signes d'appel, feignant de détenir en mes doigts de bonnes choses: le troupeau ne fut pas ému.

J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le troupeau ne fut pas ému.

Pourtant, je voulais une de ces bêtes!

La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination, encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière était franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes me fit approcher inaperçu d'une petite alezane écartée du gros de la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules; je me retrouvai, après une fiévreuse escalade, de l'autre côté de la barrière, sans que la conscience bien nette de ce rapt étrange s'affirmât en mon esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la bonne bête volée,--qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une inertie singulièrement douce.

Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes blanches qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?

Hélas! je ne saurais le dire.

Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue,--oui, à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs fluides,--je devins ivre, et peut-être fou.

Que se passa-t-il?

Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.

Mais depuis ce moment-là, la bête, dressée sur deux pattes, la bête devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte.

Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte laitue.

Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Îles infortunées.

UN ÉPISODE DU JUGEMENT DERNIER

A Charles Wiest.

Alors furent jugés ceux qui avaient reçu le don de l'intelligence et ceux qui avaient simulé l'intelligence.

Pendant que les invocateurs de Satan tombaient comme des balles de plomb dans l'excrémentiel marécage de leur propre crédulité, ils s'avancèrent donc sous la garde des anges indifférents, les favoris de la Parole.

Et parmi eux marchait un humble.

Ils furent tous jugés selon leurs œuvres, et leurs œuvres étaient si mauvaises que chaque démon reçut son bouc.

«Et toi, humble, demanda Notre-Seigneur Jésus-Christ,--que m'apportes-tu?»

«Hélas! Rien, Seigneur. Je n'ai pas œuvré, je n'ai pas écrit;--clos dans un rêve d'amour, j'ai prié. O Seigneur, que je ne sois pas jugé selon mon néant, mais selon votre miséricorde! Vous m'aviez donné l'intelligence, le Verbe murmurait en moi, et je n'ai pas fait fructifier mon intelligence et j'ai fermé l'oreille aux murmures sacrés du Verbe éternel. Le champ de votre gloire est resté stérile sous mon inerte charrue; j'avais pour mission d'évoquer sur la terre nue la splendeur des moissons et la grâce des herbes: la splendeur et la grâce sont demeurées enfouies dans le sol confié à mon génie;--et pendant que les bœufs, couchés sous le joug inutile, dormaient, piqués des mouches, à la chaleur du jour, et pendant que le soleil illuminait la glèbe et lui donnait l'essence de la fertilité,--ah! Seigneur, qu'allez-vous dire?--retiré à l'ombre, à genoux et les yeux fermés, les mains jointes, je priais!»

«Viens, répondit Notre-Seigneur, viens, unique agneau qui me ressembles, enfant de mon amour, fils de celle qui me fit homme, ami de mon père, agneau comme moi et innocent, viens que je sois ton frère, et Dieu te baise au front.

«Tu compris, toi, en la pureté de ton âme, ce que je demandais à ton génie, et la vanité de l'œuvre et la méchanceté du travail, Tu sus, laissant aux tristes l'âpreté des sueurs sous le soleil, gagner l'ombre divine que je suis et te réjouir sous mes feuilles, agneau avide de la fraîcheur répandue par l'arbre de vie.

«Tu avais reçu l'intelligence, homme, tu multiplias le don premier; je te donnai un cerveau, tu t'en fis trois: un sur les épaules et un à chaque genou.

«Tu priais, ami,--c'était l'Œuvre que je t'avais dévolue.

«Ah! poète vrai et sûr qui ne fus pas, comme d'autres, l'entremetteuse de l'idéal, qui ne fis pas le trottoir dans l'irréel, qui ne fus pas la putain du symbole,--tu le gardas donc pur de toute commixtion, ton génie, et les sots ne burent pas à ta cruche!

«Fontaine scellée, l'eau qui dormait en toi s'est gelée selon le cristal des Douze Pierres et tu contrescelleras, à côté de la Pierre Angulaire, la porte désormais close de l'éternelle Jérusalem.

«--et cela, parce que tu as compris que le génie ne doit travailler que pour Dieu, pour Dieu seul,

«--et te voilà innocent de la fornication de l'esprit,

«--te voilà chargé de plus de chefs-d'œuvre et de plus de mondes que mon amour n'en avait conçu.

«Entre et sois la joie des Inconsolables: la Prière a tué l'Orgueil.»

TABLE

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