‹ Psychologie des foulesChapitre 21 sur 22 · Livre II · § 2. — LES OPINIONS MOBILES DES FOULES

Livre II · § 2. — LES OPINIONS MOBILES DES FOULES

Au-dessus des croyances fixes, dont nous venons de montrer la puissance se trouve une couche d’opinions, d’idées, de pensées qui naissent et meurent constamment. Quelques-unes ont la durée d’un jour, et les plus importantes ne dépassent guère la vie d’une génération. Nous avons marqué déjà que les changements qui surviennent dans ces opinions sont parfois beaucoup plus superficiels que réels, et que toujours ils portent l’empreinte des qualités de la race. Considérant par exemple les institutions politiques du pays où nous vivons, nous avons fait voir que les partis en apparence les plus contraires : monarchistes, radicaux, impérialistes, socialistes, etc., ont un idéal absolument identique, et que cet idéal tient uniquement à la structure mentale de notre race, puisque, sous des noms analogues, on retrouve dans d’autres races un idéal tout à fait contraire. Ce n’est pas le nom donné aux opinions, ni des adaptations trompeuses qui changent le fond des choses. Les bourgeois de la Révolution, tout imprégnés de littérature latine, et qui, les yeux fixés sur la république romaine, adoptèrent ses lois, ses faisceaux et ses toges, et tachèrent d’imiter ses institutions et ses exemples, n’étaient pas devenus des Romains parce qu’ils étaient sous l’empire d’une puissante suggestion historique. Le rôle du philosophe est de rechercher ce qui subsiste des croyances anciennes sous les changements apparents, et de distinguer ce qui, dans le flot mouvant des opinions, est déterminé par les croyances générales et l’âme de la race.

Sans ce critérium philosophique on pourrait croire que les foules changent de croyances politiques ou religieuses fréquemment et à volonté. L’histoire tout entière, politique, religieuse, artistique, littéraire, semble le prouver en effet.

Prenons, par exemple, une bien courte période de notre histoire, de 1790 à 1820 seulement, c’est-à-dire trente ans, la durée d’une génération. Nous y voyons les foules, d’abord monarchiques, devenir révolutionnaires, puis très impérialistes, puis redevenir très monarchiques. En religion, elles vont pendant le même temps du catholicisme à l’athéisme, puis au déisme, puis retournent aux formes les plus exagérées du catholicisme. Et ce ne sont pas seulement les foules, mais également ceux qui les dirigent. Nous contemplons avec étonnement ces grands conventionnels, ennemis jurés des rois et ne voulant ni dieux ni maîtres, qui deviennent les humbles serviteurs de Napoléon, puis portent pieusement des cierges dans les processions sous Louis XVIII.

Et dans les soixante-dix années qui suivent, quels changements encore dans les opinions des foules. La « Perfide Albion » du début de ce siècle devenant l’alliée de la France sous l’héritier de Napoléon ; la Russie, deux fois envahie par nous, et qui avait tant applaudi à nos derniers revers, considérée subitement comme une amie.

En littérature, en art, en philosophie, les successions d’opinions sont plus rapides encore. Romantisme, naturalisme, mysticisme, etc., naissent et meurent tour à tour. L’artiste et l’écrivain acclamés hier sont profondément dédaignés demain.

Mais, quand nous analysons tous ces changements, en apparence si profonds, que voyons-nous ? Tous ceux contraires aux croyances générales et aux sentiments de la race n’ont qu’une durée éphémère, et le fleuve détourné reprend bientôt son cours. Les opinions qui ne se rattachent à aucune croyance générale, à aucun sentiment de la race, et qui, par conséquent, ne sauraient avoir de fixité, sont à la merci de tous les hasards ou, si l’on préfère, des moindres changements de milieu. Formées par suggestion et contagion, elles sont toujours momentanées ; elles naissent et disparaissent parfois aussi rapidement que les dunes de sable formées par le vent au bord de la mer.

De nos jours, la somme des opinions mobiles des foules est plus grande qu’elle ne le fut jamais ; et cela, pour trois raisons différentes :

La première est que les anciennes croyances perdant de plus en plus leur empire, n’agissent plus comme jadis sur les opinions passagères pour leur donner une certaine orientation. L’effacement des croyances générales laisse place à une foule d’opinions particulières sans passé ni avenir.

La seconde raison est que la puissance des foules devenant de plus en plus grande et ayant de moins en moins de contrepoids, la mobilité extrême d’idées que nous avons constatée chez elles, peut se manifester librement.

La troisième raison enfin est la diffusion récente de la presse qui met sans cesse sous les yeux des foules les opinions les plus contraires. Les suggestions que chacune d’elles pourrait engendrer sont bientôt détruites par des suggestions opposées. Il en résulte que chaque opinion n’arrive pas à s’étendre et est vouée à une existence très éphémère. Elle est morte avant d’avoir pu se répandre assez pour devenir générale.

De ces causes diverses est résulté un phénomène très nouveau dans l’histoire du monde, et tout à fait caractéristique de l’âge actuel, je veux parler de l’impuissance des gouvernements à diriger l’opinion.

Jadis, et ce jadis n’est pas fort loin, l’action des gouvernements, l’influence de quelques écrivains et d’un tout petit nombre de journaux constituaient les vrais régulateurs de l’opinion. Aujourd’hui, les écrivains ont perdu toute influence, et les journaux ne font plus que refléter l’opinion. Quant aux hommes d’État, loin de la diriger, ils ne cherchent qu’à la suivre. Ils ont une crainte de l’opinion qui va parfois jusqu’à la terreur et ôte toute fixité à leur ligne de conduite.

L’opinion des foules tend donc à devenir de plus en plus le révélateur suprême de la politique. Elle arrive aujourd’hui à imposer des alliances, comme nous l’avons vu récemment pour l’alliance russe, exclusivement sortie d’un mouvement populaire. C’est un symptôme bien curieux de voir de nos jours papes, rois et empereurs, se soumettre au mécanisme de l’interview, pour exposer leur pensée, sur un sujet donné, au jugement des foules. On a pu dire jadis que la politique n’était pas chose de sentiment. Pourrait-on le dire encore aujourd’hui où elle a de plus en plus pour guide les impulsions de foules mobiles qui ne connaissent pas la raison, et que le sentiment seul peut guider ?

Quant à la presse, autrefois directrice de l’opinion, elle a dû, comme les gouvernements, s’effacer devant le pouvoir des foules. Elle possède certes une puissance considérable, mais seulement parce qu’elle est exclusivement le reflet des opinions des foules et de leurs incessantes variations. Devenue simple agence d’information, elle a renoncé à chercher à imposer aucune idée, aucune doctrine. Elle suit tous les changements de la pensée publique, et les nécessités de la concurrence l’obligent à bien les suivre sous peine de perdre ses lecteurs. Les vieux organes solennels et influents d’autrefois, comme le Constitutionnel, les Débats, le Siècle, dont la précédente génération écoutait pieusement les oracles, ont disparu ou sont devenus feuilles d’informations encadrées de chroniques amusantes, de cancans mondains et de réclames financières. Où serait aujourd’hui le journal assez riche pour permettre à ses rédacteurs des opinions personnelles, et de quel poids seraient ces opinions auprès de lecteurs qui ne demandent qu’à être renseignés ou amusés, et qui, derrière chaque recommandation, redoutent toujours le spéculateur. La critique n’a même plus le pouvoir de lancer un livre ou une pièce de théâtre. Elle peut leur nuire, mais non les servir. Les journaux ont tellement conscience de l’inutilité de tout ce qui est critique ou opinion personnelle, qu’ils ont progressivement supprimé les critiques littéraires, se bornant à donner le titre du livre avec deux ou trois lignes de réclame, et, dans vingt ans, il en sera probablement de même pour la critique théâtrale.

Épier l’opinion est devenu aujourd’hui la préoccupation essentielle de la presse et des gouvernements. Quel est l’effet produit par un événement, un projet législatif, un discours, voilà ce qu’il leur faut savoir sans cesse ; et la chose n’est pas facile, car rien n’est plus mobile et plus changeant que la pensée des foules, et rien n’est plus fréquent que de les voir accueillir avec des anathèmes ce qu’elles avaient acclamé la veille.

Cette absence totale de direction de l’opinion, et en même temps la dissolution des croyances générales, ont eu pour résultat final un émiettement complet de toutes les convictions, et l’indifférence croissante des foules pour ce qui ne touche pas nettement leurs intérêts immédiats. Les questions de doctrines, telles que le socialisme, ne recrutent de défenseurs réellement convaincus que dans les couches tout à fait illettrées : ouvriers des mines et des usines, par exemple. Le petit bourgeois, l’ouvrier ayant quelque teinte d’instruction soit devenus d’un scepticisme ou tout au moins d’une mobilité complète.

L’évolution qui s’est ainsi opérée depuis trente ans est frappante. À l’époque précédente, peu éloignée pourtant, les opinions possédaient encore une orientation générale ; elles dérivaient de l’adoption de quelque croyance fondamentale. Par le fait seul qu’on était monarchiste, on avait fatalement, aussi bien en histoire que dans les sciences, certaines idées très arrêtées et, par le fait seul qu’on était républicain, on avait des idées tout à fait contraires. Un monarchiste savait pertinemment que l’homme ne descend pas du singe, et un républicain savait non moins pertinemment qu’il en descend. Le monarchiste devait parler de la Révolution avec horreur, et le républicain avec vénération. Il y avait des noms, tels que ceux de Robespierre et de Marat, qu’il fallait prononcer avec des mines de dévot, et d’autres noms, tels que ceux de César, d’Auguste et de Napoléon qu’on ne devait pas articuler sans les couvrir d’invectives. Jusque dans notre Sorbonne, cette naïve façon de concevoir l’histoire était générale.

Aujourd’hui, devant la discussion et l’analyse, toutes les opinions perdent leur prestige ; leurs angles s’usent vite, et il en survit bien peu qui nous puissent passionner. L’homme moderne est de plus en plus envahi par l’indifférence.

Ne déplorons pas trop cet effritement général des opinions. Que ce soit un symptôme de décadence dans la vie d’un peuple, on ne saurait le contester. Il est certain que les voyants, les apôtres, les meneurs, les convaincus en un mot, ont une bien autre force que les négateurs, les critiques et les indifférents ; mais n’oublions pas non plus qu’avec la puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s’imposer, elle serait bientôt revêtue d’un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle, et que l’âge de la libre discussion serait clos pour longtemps. Les foules représentent des maîtres pacifiques parfois, comme l’étaient à leurs heures Héliogabale et Tibère ; mais elles ont aussi de furieux caprices. Quand une civilisation est prête à tomber entre leurs mains, elle est à la merci de trop de hasards pour durer bien longtemps. Si quelque chose pouvait retarder un peu l’heure de l’effondrement, ce serait précisément l’extrême mobilité des opinions et l’indifférence croissante des foules pour toute croyance générale.

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