‹ Psychologie des foulesChapitre 4 sur 22 · Livre I · § 3. — EXAGÉRATION ET SIMPLISME DES SENTIMENTS DES FOULES

Livre I · § 3. — EXAGÉRATION ET SIMPLISME DES SENTIMENTS DES FOULES

Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d’être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l’exagération des sentiments est fortifiée par ce fait, qu’un sentiment manifesté se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l’approbation évidente dont il est l’objet accroît considérablement sa force.

La simplicité et l’exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l’incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie ou de désapprobation, qui, chez l’individu isolé, ne s’accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l’individu en foule.

La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hétérogènes surtout, par l’absence de responsabilité. La certitude de l’impunité, certitude d’autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d’une puissance momentanée considérable due au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l’individu isolé. Dans les foules, l’imbécile, l’ignorant et l’envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d’une force brutale, passagère, mais immense.

L’exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l’homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l’individu isolé et responsable à refréner. C’est ce qui fait que les foules sont si facilement conduites aux pires excès.

Ce n’est pas cependant que, suggestionnées habilement, les foules ne soient capables d’héroïsme, de dévouement et de vertus très hautes. Elles en sont même plus capables que l’individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.

Exagérée dans ses sentiments, la foule n’est impressionnée que par des sentiments excessifs. L’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont des procédés d’argumentation bien connus des orateurs des réunions populaires.

La foule veut encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. On a très justement remarqué qu’au théâtre la foule exige du héros de la pièce des qualités de courage, de moralité, de vertu qui ne sont jamais pratiquées dans la vie.

On a parlé avec raison de l’optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles n’ont le plus souvent rien à faire avec le bon sens et la logique. L’art de parler aux foules est d’ordre inférieur sans doute, mais exige des aptitudes toutes spéciales. Il est souvent impossible de s’expliquer à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes le plus souvent très incertains de la réussite, parce que, pour juger, il faudrait qu’ils pussent se transformer en foule. Ici encore, si nous pouvions entrer dans les développements, nous montrerions l’influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays n’a parfois aucun succès dans un autre, ou n’a qu’un succès d’estime et de convention, parce qu’elle ne met pas en jeu les ressorts capables de soulever son nouveau public.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que l’exagération des foules ne porte que sur les sentiments, et en aucune façon sur l’intelligence. J’ai déjà fait voir que, par le fait seul que l’individu est en foule, son niveau intellectuel baisse immédiatement et considérablement. C’est ce qu’un magistrat érudit, M. Tarde, a également constaté dans ses recherches sur les crimes des foules. Ce n’est donc que dans l’ordre du sentiment que les foules peuvent monter très haut ou descendre au contraire très bas.

§ 4. — INTOLÉRANCE, AUTORITARISME ET CONSERVATISME DES FOULES

Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolérantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes.

N’ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais. Dans les réunions publiques, la plus légère contradiction de la part d’un orateur est immédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives, bientôt suivis de voies de fait et d’expulsion pour peu que l’orateur insiste. Sans la présence inquiétante des agents de l’autorité, le contradicteur serait même fréquemment massacré.

L’autoritarisme et l’intolérance sont généraux chez toutes les catégories de foules, mais ils s’y présentent à des degrés forts divers ; et ici encore reparaît la notion fondamentale de la race, dominatrice de tous les sentiments et de toutes les pensées des hommes. C’est surtout chez les foules latines que l’autoritarisme et l’intolérance sont développés à un haut degré. Ils le sont au point d’avoir détruit entièrement ce sentiment de l’indépendance individuelle si puissant chez l’Anglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles qu’à l’indépendance collective de la secte à laquelle elles appartiennent, et la caractéristique de cette indépendance est le besoin d’asservir immédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez les peuples latins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de l’inquisition, n’ont jamais pu s’élever à une autre conception de la liberté.

L’autoritarisme et l’intolérance sont pour les foules des sentiments très clairs, qu’elles conçoivent aisément et qu’elles acceptent aussi facilement qu’elles les pratiquent, dès qu’on les leur impose. Les foules respectent docilement la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, qui n’est guère pour elles qu’une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n’ont jamais été aux maîtres débonnaires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement écrasées. C’est toujours à ces derniers qu’elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers aux pieds le despote renversé, c’est parce qu’ayant perdu sa force, il rentre dans cette catégorie des faibles qu’on méprise parce qu’on ne les craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d’un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.

Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si la force de l’autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l’anarchie à la servitude, et de la servitude à l’anarchie.

Ce serait d’ailleurs bien méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance de leurs instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Leurs explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Les foules sont trop régies par l’inconscient, et trop soumises par conséquent à l’influence d’hérédités séculaires, pour n’être pas extrêmement conservatrices. Abandonnées à elles-mêmes, elles sont bientôt lasses de leurs désordres et se dirigent d’instinct vers la servitude. Ce furent les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins qui acclamèrent le plus énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.

Il est difficile de comprendre l’histoire, celle des révolutions populaires surtout, quand on ne se rend pas bien compte des instincts profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changer les noms de leurs institutions, et elles accomplissent parfois même de violentes révolutions pour obtenir ces changements ; mais le fond de ces institutions est trop l’expression des besoins héréditaires de la race pour qu’elles n’y reviennent pas toujours. Leur mobilité incessante ne porte que sur les choses tout à fait superficielles. En fait, elles ont des instincts conservateurs aussi irréductibles que ceux de tous les primitifs. Leur respect fétichiste pour les traditions est absolu, leur horreur inconsciente de toutes les nouveautés capables de changer leurs conditions réelles d’existence, est tout à fait profonde. Si les démocraties eussent possédé le pouvoir qu’elles ont aujourd’hui à l’époque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les chemins de fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou ne l’eût été qu’au prix de révolutions et de massacres répétés. Il est heureux, pour les progrès de la civilisation, que la puissance des foules n’ait commencé à naître que lorsque les grandes découvertes de la science et de l’industrie étaient déjà accomplies.

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