‹ Quand l'esprit souffleChapitre 11 sur 57 · X

X

Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui devait lui être fort utile.

D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas, puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait demandé lui fut octroyé.

Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu.

Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était dégagé par la prière la plus humble.

Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour, elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle.

Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir.

Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en elle.

Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui présentait.

«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.»

Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner faire au Mauvais l’honneur de le combattre.

Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots: «--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.»

Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église.

Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour faire son action de grâces.

Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature, une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la custode embrasée de l’astre...

«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.»

Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent même pas...

Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves. Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.

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