‹ Quand l'esprit souffleChapitre 20 sur 57 · V

V

La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour de sa libération.

Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et si profond:

Pendant une nuit obscure, Enflammée d’un amour anxieux, --O l’heureuse aventure!-- Je suis sortie sans être aperçue Tandis que ma demeure était tranquillisée...

En cette nuit heureuse, En secret, sans que nul ne me vît, Ne voyant moi-même plus rien du monde, Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide Que Celui qui brillait dans mon cœur.

Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.

Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante à le retenir:

J’avais peiné comme Sisyphe Et comme Hercule travaillé Contre la chair qui se rebiffe...

Et toujours un lâche abrité Dans mes conseils qu’il environne Livrait les clefs de la cité.

Que ma chance fût male ou bonne, Toujours un parti de mon cœur Ouvrait la porte à la Gorgone!

Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond:

Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses Et parmi ce passé dont ta voix décrivait L’ennui, pour des conseils encore plus moroses, Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.

Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, De mes malheurs, selon le moment et le lieu, Des autres et de moi, de la route suivie, Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.

Si je me sens puni, c’est que je le dois être: Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître Le pardon et la paix promis à tout chrétien...

Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce d’humilité:

... Un doux vide, un grand renoncement, Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément, Une candeur d’une fraîcheur délicieuse...

Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et d’un charme redoutable... Le prisonnier répond:

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme Et les voici vibrer aux cuivres du couchant; Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: Une tentation des pires! Fuis l’infâme...

Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige:

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? Un assaut furieux, le suprême sans doute!... Oh! va prier contre l’orage, va prier.

Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre:

... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste...

Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale, Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,

Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix, Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!

Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des pensées de découragement:

Pourquoi triste, ô mon âme, Triste jusqu’à la mort Quand l’effort te réclame?...

N’as-tu pas l’espérance De la fidélité Et, pour plus d’assurance Dans la sécurité, N’as-tu pas la souffrance?

C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie:

J’ai dit un adieu léger A tout ce qui peut changer, Au plaisir, au bonheur même, Et même à tout ce que j’aime Hors de vous, mon doux Seigneur!...

Douce, chère Humilité, Arrose ma charité, Trempe-la de tes eaux vives, O mon cœur, que tu ne vives Qu’aux fins d’une bonne mort.

Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur: il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement:

O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour Et la blessure est encore vibrante!...

Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table!...

Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien retenir!...

Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient!...

S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.

Mais ils ne veulent pas savoir.

--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.

Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.

Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort?

Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.

Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole...

Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche ardente.