VII
Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne:
Allez, rien n’est meilleur à l’âme Que de faire une âme moins triste... Faites le geste qui pardonne!...
Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de renouer avec un «repris de justice».
Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme à l’Évangile de l’entreprendre.
Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant Dieu...
L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, comme dans les poèmes des Fêtes galantes et de la Bonne Chanson, mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.
Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement son feuillage où niche une fauvette:
Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit, Doucement tinte. Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit, Chante sa plainte...
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même:
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?
Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui...
Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et Sagesse se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots au soleil:
C’est la fête du blé, c’est la fête du pain Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses...
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin; Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.
Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces...