‹ Quand l'esprit souffleChapitre 4 sur 57 · III

III

Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit Là-bas. Dans cette préface d’A Rebours qu’il faut toujours citer, parce qu’elle constitue un document de premier ordre sur son évolution de l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon».

Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme, comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux plus fatigantes des redites».

Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante, occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.

Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.

Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de Là-Bas exposent cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait, il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...»

Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan, s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.

La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.

L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait Là-Bas, est indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ.

--Eh bien, crois!

--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent et me révoltent.

--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs.

--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix!

--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie, c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en paix!...[2]»

[2] Là-Bas, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation.

En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent; parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux vitres enfumées.

C’est la seconde phase.

Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment, de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix.

Et c’est la troisième phase: celle de la conversion.

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