III
Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.
Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille d’une grande beauté, de condition modeste--ses parents étaient des jardiniers-fleuristes--et d’une rare distinction naturelle.
L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux poète. Il écrit: «Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve, infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux filles d’Ève...»
Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais, comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens.
Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le: «Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une tristesse morne: la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la mort comme l’unique moyen de tout oublier...»
Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit: «Déçu dans mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis, vive l’amour impur!... Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant malaise, qui me suivait partout.»
Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli par la débauche la plus effrénée. Il dit--et ceci est très profond et très beau:--«L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais, l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes? Un amour si pur, si profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet...»
Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet: tels poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi: Lara, le Corsaire hantaient son imagination surchauffée.
Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un engagement dans la marine de guerre.