‹ Quand l'esprit souffleChapitre 46 sur 57 · V

V

Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.

En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.

Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se jurant une inviolable fidélité à son devoir.»

Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit d’une façon irrésistible.

«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me disait:--Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces mensonges? Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.»

Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse, pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.

Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors, spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes, demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.

Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de la Croix.

Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...»

Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé le Proscrit où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.

Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se présente ensuite à la Revue des Deux-Mondes. On devine l’accueil! Il fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (sic).

Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus, comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues qu’elle lui offrit de corriger.

Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la gloire ne tardera pas à le couronner.

Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables saignées.

Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de Murger.

Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.

Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode picaresque:

«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant, mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre. Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...»

En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une éternelle amitié.

Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête de Paris.

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