VIII
Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de la Mystique.
Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à la sainteté: «Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et secouer le joug de mes passions? Je m’abandonne entre vos mains: tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à votre volonté.»
L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller «le vieil homme» et se revêtir de Jésus. «Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits.»
Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le prenait sous son égide: «Ce bonheur n’a duré qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus...»
Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers le Créateur: notre frère le soleil «qui rayonne d’une grande splendeur», notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles «qui sont claires et belles», notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre sœur l’eau «qui est humble et chaste», notre frère le feu «qui est agréable à voir, indomptable et fort», nos frères les arbres qui bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit «les fleurs diaprées et les herbes»[41].
[41] Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase de l’incomparable Cantique du Soleil.
Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques, par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse--celle-ci plus spécialement, dans l’admirable Chemin de la Perfection--et aussi le Père Faber dans son Tout pour Jésus. C’étaient là les fortes nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait besoin.
Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie.