‹ Quand l'esprit souffleChapitre 57 sur 57 · XVI

XVI

Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.

Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.

Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le Salve Regina, je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.

Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si recueilli!

Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.

Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le Magnificat à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.

Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura longtemps.

Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il prie pour les convertis...

Note I

Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie.

Note II

Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son livre): «Il n’est point rare de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements futurs.» Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 juin 1881: La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir? Quel remède opposer au mal général? Le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus.

«Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il écrit: J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce? C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des âmes.

«Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les appels de Pie X invitant par le décret Sacra Tridentina Synodus, «tous les fidèles de toute classe et de toute condition» à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et inaugurant par là «l’ère nouvelle» entrevue par le saint homme de Grasse».

Note III

Un dernier détail: Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière expression de sérénité souriante.

On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.

CONCLUSION

Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: Voilà Jésus-Christ! Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe, la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus l’oublier.

P. Lacordaire.

Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine, l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44].

[44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis, adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.»

Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses opuscules: Le Retour ou mes raisons et l’Amour et la Mort, deux brochures, Messein, éditeur.

On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre qu’ils eurent la sensation de passer des ténèbres à la lumière.

J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable.

Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires. Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants.

Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres firent avant moi, il faut un théologien.

Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le mener à bien.

Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi de douleur universelle qui régit ce bas-monde.

De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine, m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...»

Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer.

Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie, le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et veut nous venir en aide.

Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix!»

Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont elles ont besoin.

Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves. Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de la Croix.

Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni nous compléter pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes.

Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre la Lumière du cœur: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit pour les contenir toutes les deux.»

O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit. Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus allègre.

C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en s’écriant:--Il n’en volera que mieux!...

O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être pire.»

Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie: «Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle, n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de croyants, c’en est fait de la civilisation française...»

Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les plus récents et les plus justement notoires.

M. Charles Richet, physiologiste remarquable, écrit: «Résignons-nous, par avance, à ne rien connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si fières de leur triste savoir, il faut inscrire cette décourageante devise: nous ignorons!...» (Revue des Deux-Mondes, 15 août 1913.)

Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de Paris, renchérit: «Nous vivons des heures de malaise moral où la désespérance et la lassitude étendent sur les êtres leurs ailes de plomb.» (Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1913.)

Et voilà où les patriciens de la pensée, de la science et de l’art ont abouti, depuis que l’homme est en révolte contre Dieu!

Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes qui, le cœur vide, l’âme gelée, tâtonnez encore à travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. Dans le silence de vos nuits d’insomnie, alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour perdu ou d’un espoir écroulé, prêtez l’oreille: vous entendrez une voix murmurer au fond de votre conscience:--Moi seul te reste, moi que tu as méconnu; donne-moi tes fautes, donne-moi tes regrets et tes remords, et je te donnerai en retour mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi...

Ne l’étouffez pas, cette voix: c’est le bon Maître qui vous parle. Laissez-le faire: il déposera dans votre âme une toute petite semence qui s’appelle «le royaume des cieux». Cette graine germera sous l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle deviendra l’arbre magnifique qui porte les trois fruits surnaturels: foi, espérance, charité. Et alors vous saurez ce que c’est que le bonheur.

Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons qu’il se fait temps de tout instaurer dans le Christ, selon l’admirable parole de Pie X. Au lieu de nous dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les autres, sous prétexte de divergences politiques, unissons-nous pour l’amour de la Croix.

Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme: «Mes filles, ayez une foi virile!» Nous aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que de la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la au grand soleil, fièrement, joyeusement, intrépidement.

Car la Révolution, qui mit la société française en poussière, n’a pas abdiqué. Le Très Bas qui l’inspire prépare de nouvelles attaques contre Notre-Seigneur.

Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, s’étendra, peut-être bientôt sur le monde. Les ennemis du Sauveur se rassemblent pour tenter un assaut contre l’Église.

Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives? Fuirons-nous en reniant notre Maître, le prétoire de Pilate? Fournirons-nous les verges pour flageller l’Agneau de Dieu?

Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la bataille...

L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin de Saints, l’Église a besoin de martyrs.

Nous les lui donnerons.

Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre 1913, fête de la Présentation de la Sainte Vierge.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE 9

J.-K. Huysmans 17 Paul Verlaine 113 Paul Lœwengard 163 Paul Claudel 235 Un mercredi des cendres il arriva que... 249 Une embuscade de l’Évangile 317 Un marin vogue vers la sainteté 339

CONCLUSION 405

ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par BUSSIÈRE A SAINT-AMAND (CHER) pour le compte de A. MESSEIN éditeur 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 PARIS (Ve)

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