‹ Quand l'esprit souffleChapitre 6 sur 57 · V

V

C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit la direction de son âme--et qu’il a peint dans En Route sous le nom d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique, ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.

Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer, consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa houlette.

Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences, les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les jougs».

Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les conjurer.

Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après, il se prenait en horreur mais il était bien temps!

«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il.

--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.»

Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour aller à lui.»

Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.»

Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir.

Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta volonté parce que tu es mon Dieu.»

Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même s’il succombait de nouveau à la tentation.

Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans votre jus et attendez.»

Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière.

Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir!

C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que, durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti.

Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses inclinations religieuses s’affaiblissaient également.

Il s’en plaignit à l’abbé.

«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.»

Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement, se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir.

Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait. «Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.»

Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante, constaté que la parole de Notre-Seigneur: Demandez et il vous sera donné était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.

Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en larmes, il lui confia sa rechute et ses remords.

«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.

--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut!

--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, dans un état de fatigue qui exige une aide.»

Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais sans excuse.

«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice; elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour vous.»

Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus.

Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également soulager ses frères de souffrance[3].

[3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus admirables épisodes d’En Route (p. 115).

Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion.

A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec lesquelles il s’est trouvé en contact.

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