‹ Quand l'esprit souffleChapitre 8 sur 57 · VII

VII

La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai prévu, une réponse favorable.

Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.

Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la Grâce, finit par se résoudre à les franchir?

Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte toujours et que nous ne pouvons lui résister?

Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter.

Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on fouette», mais il y allait tout de même.

L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme moi!...»

Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et, par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire.

Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations, et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que, comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence, assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure. Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent.

Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M. Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus, pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies.

A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du Salve Regina, proféré avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié, je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi!...»

Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer, avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.»

Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.

La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint Ambroise: Procul recedant... mit ces larves en fuite. Mais son malaise persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se préparaient contre lui.

Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou étendus, les bras en croix, sur les dalles.

«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.»

Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua, s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin de son corps...»

Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes, quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser.

Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il était pris d’une indicible terreur.

Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église, agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus le solliciter tant il se sentait vil».

Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir prendre le train.

Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se dit prêt à entendre sa confession.

Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se rappelait plus rien.

Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le confiteor, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé dans cette abbaye».

Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.»

Il bénit le pénitent et se retira.

Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent de l’obséder.

Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne pouvoir les imiter.

«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture, parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...»

Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se purifiât pour être admis à recevoir son Dieu.

De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien triste mais résolu à tout dire.

Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, que vous allez parler.»

La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant, n’atténuant rien.

Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à Dieu.

Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du sacrement de pénitence et de la sainte communion.»

Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente l’armerait pour se défendre.

Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces préceptes.

Le moine lui donna pour pénitence une dizaine d’un chapelet à réciter, chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et lui donna l’absolution.

Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans Notre-Seigneur et allez en paix.»

Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles.

L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de terribles épreuves à subir.

Page 1