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Chapitre 1

Quand le rideau s’est baissé

par PIERRE MILLE

PARIS LES ÉDITIONS DES PORTIQUES 144, Avenue des Champs Élysées

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: VINGT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR, NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 20; SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 21 A 90; ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 91 A 390.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by «Éditions des Portiques» 1928.

LE CID ET SA BELLE-MÈRE

Il y avait six mois déjà que don Rodrigue était devenu l’époux de Chimène, dix-huit qu’il portait cet héroïque surnom de Cid Campéador, dont l’avaient acclamé, dans leur admiration pour leur vainqueur, les trois rois maures par lui présentés, chargés de fers, au chevaleresque Fernand, roi de Castille et de Léon. Malgré ce que l’on pourrait croire, ces infidèles n’avaient été ni décapités, ni pendus suivant l’usage du temps, bien qu’ils fissent profession d’appartenir à la détestable religion du diable Mahom. Rodrigue avait déjà rendu la liberté aux deux premiers, recevant pour la rançon de chacun cent mille doublons d’or, qui devaient lui permettre de faire à son château de Bivar quelques réparations, pressantes depuis deux ou trois cents ans. Mais le dernier, El-Mançour, dont la langue espagnole a fait Almanzor--et c’est bien plus joli,--n’avait encore pu s’acquitter. Moins à son aise que ses collègues, ou soucieux de ne point si fort pressurer ses khammès, il proposait de payer la somme en nègres, que ses fils iraient razzier du côté de Ouallata, sur le Niger. Don Rodrigue avait accepté. Mais il fallait du temps pour réunir ces esclaves. En attendant, le vaillant Almanzor vivait prisonnier au château de Bivar, avec son vainqueur et Chimène. Sa captivité était douce. Il ne partageait point les repas du jeune ménage de peur de manger par aventure des mets accommodés à la graisse de porc, mais les rejoignait un peu plus tard dans la grande salle, ornée de trophées de chasse, d’armures, et de la généalogie de l’illustre maison des Diaz, qui remonte, de la façon la plus certaine, à Decius, empereur de Rome. Même, il était autorisé à sortir de la bâille, pour se promener à cheval dans la campagne. Sachant que l’écuyer Ramon, qui l’accompagnait, avait ordre de lui passer son alfange au travers du ventre en cas qu’il voudrait fuir, il n’abusait pas de cette demi-liberté.

C’était d’ailleurs un homme excellent, grave, et qui pourtant souriait aussi souvent qu’un autre, mais par courtoisie plus que par joie véritable, aux choses sensées, ou plaisantes, qui parvenaient à ses oreilles. Il avait le nez droit et fin, les pommettes hautes, les sourcils bien arqués, les cils très longs, sous des yeux noirs demeurés émouvants, encore que sa barbe s’entremêlat de poils gris. Enfin, c’était un Arabe de race noble, non pas un Maure; et, dans quelques années, sans cesser d’être un guerrier, il serait un patriarche.

Ce jour-là, le soleil venant de se coucher, don Rodrigue et Chimène goûtaient, sur une large courtine qui formait terrasse, le vent frais descendu, depuis quelques minutes, des monts orientaux. La moitié d’une année n’avait pas mis fin à leur lune de miel, une tendresse heureuse avait seulement remplacé leurs premières extases. Almanzor les suivait d’assez loin, écoutant don Diègue avec politesse: Almanzor était un homme qui écoutait bien. Rodrigue lui en avait de la reconnaissance; le Cid Campéador montrait à l’auteur de ses jours un inaltérable et profond respect, mais une trop longue accoutumance le détournait d’entendre avec agrément sa conversation, qu’il connaissait.

Don Diègue avait la plus étrange manière de faire succéder les souvenirs de sa longue vie, les rattachant par d’inexplicables associations, dont nul que lui n’était capable de découvrir le lien. Le grand coup dont il avait pourfendu, en l’année 1003, à ce qu’il affirmait, l’émir Alfarrach depuis son heaume en fer battu jusqu’au troussequin de sa selle, le conduisait, sans qu’on en pût saisir la raison, à l’histoire d’un lévrier extraordinaire, à lui appartenant, qui en une seule journée de chasse avait cassé les reins à six loups; ce qui l’amenait, par un chemin connu de lui seul, à évoquer les prouesses des trois derniers rois de Léon.

Mais Almanzor lui prêtait une oreille patiente; et, quand s’élevait d’un ton la voix du noble et garruleux vieillard, il hochait la tête en signe d’admiratif assentiment. En réalité, il pensait à ses femmes, surtout à Feredjé, sa favorite, qui l’attendaient dans son harem de Mekhnez; à ce chiffre de cinq cents nègres, qu’il avait peut-être imprudemment fixé lui-même pour sa rançon; et aux dangers que couraient ses fils dans leur lointaine et téméraire expédition.

· · ·

Comme Chimène et Rodrigue s’apprêtaient à s’asseoir sur le banc de pierre adossé à la tour du Nord, une rumeur confuse leur fit étendre le regard vers la campagne et sur un tournant de route d’où ce bruit semblait monter. C’était des cris de muletiers, le tintement des sonnailles d’une troupe de mules, le heurt des pieds de ces bêtes sur les cailloux déchaussés d’un médiocre chemin. Bientôt, ils distinguèrent la caravane: elle se dirigeait vers le château. Don Rodrigue n’attendait personne.

--Qui diable cela peut-il être? dit-il.

Rodrigue se trouvait bien comme il était; il n’éprouvait que peu de plaisir, même au bout de six mois de mariage, à recevoir des visites.

--Je crois, suggéra timidement Chimène... je crois que ce pourrait être ma mère!

--Votre mère, Chimène? fit Rodrigue étonné.

--Elle m’avait annoncé sa venue, cher señor, avoua Chimène; mais je n’avais point osé encore vous en avertir, craignant que cela ne vous déplût... D’ailleurs elle ne m’avait point fixé la date de son arrivée, et je supposais que, avant qu’elle ne vînt, nous serions à Zamora, où nous devons aller.»

Rodrigue ne répondit rien.

--Nos devoirs de chevalerie, observa don Diègue, nous commandent de marcher au-devant de cette noble dame, et de lui présenter congrûment nos hommages.

Devant le pont-levis, qui venait de s’abaisser, ils virent descendre de litière une personne de mine hautaine. Sous la dentelle noire qui couvrait sa tête, les cheveux, quelquefois gris, semblaient une mer gelée, environnée de sombres écueils. C’était une dame entre deux âges. Elle avait des sourcils touffus, un grand nez qui de la majesté tirait vers la mauvaise humeur, le teint jaune.

Elle embrassa Chimène avec une sorte de condescendante pitié, dirigea vers don Diègue, qui, par trois fois, venait de s’incliner jusqu’à terre, la main sur son cœur, un petit salut bien sec; et quant à don Rodrigue, qui avait mis le genou en terre pour la recevoir, selon l’usage quand un gentilhomme doit accueillir une dame d’un rang plus élevé que le sien, par surcroît devenue sa mère par alliance, ce fut comme si les yeux de cette dame n’eussent distingué, à la place où il se trouvait, que les cailloux du chemin, l’herbe du talus, les murailles du château. Rodrigue se releva fort déconfit, le cœur amer.

Seul Almanzor n’avait pas bougé; même il détournait les yeux. La coutume de l’Islam lui interdisait de regarder toute femme qui n’était point de son sang, ou bien unie à lui par le mariage. Il y obéissait avec une dignité naturelle. Choquée de cette indifférence hautaine, la comtesse de Gormas ne put s’empêcher toutefois de trouver qu’il avait grand air.

Du milieu des muletiers, car il avait voyagé à l’arrière-garde, avec le reste de la suite, sortit un moine assez barbu, de teint pâle; il avait les mains fines, la voix douce avec un accent étranger quand il prononçait l’espagnol; ses manières joignaient à beaucoup d’onction une élégance bien subtile: le père Constantin Papoulas, que le malheur des temps avait chassé d’Égypte, et dont la comtesse de Gormas avait fait son chapelain. A la mode orientale, il porta les deux mains à son cœur, sa bouche et son front, puis les croisa sur sa poitrine en baissant le regard, qu’il avait fort vif; mais, quand on l’eut pieusement salué, quoique sans trop de déférence, comme il convient pour un religieux qui remplit des fonctions en quelque sorte domestiques, il étendit le bras, puis les doigts, dans un geste de bénédiction.

Alors tous, sauf encore une fois Almanzor, courbèrent la tête devant la majesté de la foi chrétienne.

Almanzor avait bien vu l’humiliation que venait de subir Rodrigue. Demeuré le dernier, quand le cortège franchit le pont-levis pour entrer au château, il permit aux plis de sa bouche d’exprimer un dédain mêlé de quelque amusement. Il ne lui déplaisait point que le Cid eût été forcé de souffrir cet affront; pourtant, il en avait pitié, estimant en lui la force de son bras, et sa chevalerie.

· · ·

Chimène avait à peine montré à sa mère la chambre d’honneur, revêtue de tapisseries tissées à Byzance, qu’elle devait occuper, que la comtesse, l’enserrant dans ses bras, lui disait, les yeux secs, à la vérité, mais de grands sanglots dans la voix:

«Ma fille! Ma pauvre fille!»

Chimène fut bien étonnée. Elle se sentait raisonnablement heureuse. Cependant, comme on éprouve toujours, sans savoir pourquoi, une certaine satisfaction d’être plainte, elle consentit sans répugnance de s’abandonner à ces embrassements dramatiques.

«J’admire, ajouta la comtesse, le courage qu’il te faut prendre pour supporter ce monstre, tout chaud du sang de ton père, mon mari, et que Sa Majesté t’imposa pour époux. Ma fille, le sort des femmes est d’être malheureuses; pourtant, ton malheur est inégal sans doute dans l’histoire. Je te félicite de ta résignation; elle est chrétienne. Mais demeure assurée que je conçois tes secrets sentiments. Console-toi, ce sont les miens!»

Ces paroles laissèrent Chimène assez surprise. Elle avait oublié qu’elle avait quelque chose à reprocher à don Rodrigue, et que son mariage s’était fait dans des circonstances exceptionnelles. Chose étrange, il ne lui fut point désagréable que sa mère l’en fît souvenir; elle pensa, pour la première fois, que le Cid lui avait une bien grande obligation qu’elle eût cédé à son pressant désir, et que, après tout, il eût dû en montrer plus de gratitude et de déférence, d’autant plus qu’il était de naissance inférieure à la sienne, malgré son grand exploit.

Au repas du soir, dès que le père Constantin eût prononcé le Benedicite, le seigneur don Diègue reprit le cours sinueux de ses longs récits. Il sembla même s’y complaire plus encore que de coutume, et ce fut par bonté d’âme, sentant qu’il y avait entre les convives une certaine froideur, qu’il voulait rompre. Bien que la comtesse de Gormas affectât de ne prêter nulle attention à ses paroles, il ne laissait point de s’adresser tout particulièrement à elle, parce qu’il espérait communément des nouveaux venus un intérêt moins fatigué, mais aussi à cause que cette dame était la personne la plus distinguée de la société. Par malheur, l’ordinaire infirmité de sa cervelle faisait, ainsi qu’on l’a vu, que les histoires s’y succédaient en vertu de liens que personne au monde, pas même lui, ne pouvaient distinguer. Il allait, il allait toujours, comme poussé par un dieu qui, ce jour-là, fut perfide.

«... Et c’est ainsi que je pouvais dire il y a quelque temps, fit-il, à Son Altesse l’Infant de Castille, dont j’ai l’honneur d’être présentement gouverneur...»

La mère de Chimène essuya ses doigts sur la nappe, car à cette époque on ignorait l’usage des serviettes, et, se levant de table, laissa tomber du haut de sa tête:

--Si Don Diègue de Bivar a la cabèche assez fêlée pour ne se point rappeler qu’il doit sa place à l’assassinat de mon mari, il ne saurait convenir à la comtesse de Gormas de l’oublier!... Mais voilà ce que c’est que de s’aventurer sous le toit d’un soudard brutal et sanguinaire!»

Elle quitta la salle, gardant jusqu’à la porte sa mine haute et bien offensée. Le bon seigneur Diègue voulut courir après la señora afin de répandre ses excuses à ses pieds, mais son fils le retint.

--Par Dieu! s’écria-t-il, il est vrai que j’ai tué mon beau-père!... mais il m’en coûte fort aujourd’hui de ne m’être point ramentevé, dans le même temps, que j’avais aussi une belle-mère!

Cependant, il n’avait pu retenir Chimène, qui, ayant suivi la comtesse, essayait de l’apaiser.

--Rodrigue n’y est pour rien, ma mère.

--Ne me parle pas, répondit la comtesse, de ce meurtrier, qui du reste est aussi plus mal élevé qu’un goujat d’étable; il n’y a qu’à le regarder pour s’en apercevoir; et tu le sais mieux que quiconque, ô ma fille infortunée!... Mais quant à cet imbécile de don Diègue, avoue qu’il avait mérité sa gifle.

--Le fait est... murmura Chimène... C’est un homme bien ennuyeux!

Elles s’accolèrent donc, intérieurement ravies de trouver un point sur lequel toutes deux pouvaient s’avouer l’une à l’autre qu’elles pensaient de même, et contre un homme. A cet instant tout juste, Almanzor passa, se rendant comme il en avait accoutumé à cette heure, auprès des convives. La comtesse de Gormas ne put s’empêcher de lui exposer, avec animation, l’injure qu’elle venait de recevoir. L’ayant écoutée de sa mine ordinaire de gravité courtoise, et toujours baissant les yeux, avec une noble politesse il prononça:

--Vos sentiments, señora, ne sauraient qu’honorer une épouse.

Au fond, ces événements le laissaient insoucieux ou méprisant. Il ne s’inquiétait que de la périlleuse expédition que ses fils avaient entreprise, et dont il n’avait point de nouvelles.

· · ·

«Mon père, disait quelques jours plus tard au moine Constantin le pauvre Rodrigue, le château de Bivar est devenu un enfer. La comtesse de Gormas est une tigresse. Je suis tombé hier, revenant de la chasse, dans une embuscade qu’elle avait apostée. J’ai reconnu ses gens.

--Vos yeux, mon fis, protesta le moine, vous auront trompé. Je ne puis croire...

--Je vous dis que je les ai reconnus!... mais cela n’est rien, ajouta-t-il fièrement, pour le Cid Campéador! Et tous les estafiers de Gormas ne pourraient rien contre un seul de mes valets d’écurie! Ce que je ne puis soutenir, ce sont les cruels déportements de la comtesse à l’égard de mon père; ils abrègeront les jours de ce vénérable vieillard; depuis sa mésaventure avec le comte, il est devenu plus susceptible qu’il n’y paraît. Ce n’est pas tout encore: il voit bien que Chimène elle-même ne le traite plus avec autant de respect. Elle suit en cela les sentiments de sa mère. Et pour moi je dois dire, bien que cet aveu me soit pénible, que je ne trouve plus dans mon épouse la femme que j’ai connue, et que j’aimais de voir. La soumission lui fait défaut, en attendant que l’amour s’en aille. En m’accueillant, désormais, elle a toujours l’air de me faire grâce; c’est ce qu’un homme tel que moi ne saurait supporter!

--Il ne fallait pas l’épouser, mon fils! objecta le père Constantin. Vous deviez savoir que c’était vous mettre dans une situation difficile!

--Eh non! je n’aurais pas dû l’épouser! cria le Cid. Je le lui dirai! Un jour, par Saint-Jacques, je le lui dirai! Et ce sera bien fait... Qu’est-ce que je suis, moi? Un soldat. Et quel est, dans la vie, le but d’un soldat? L’avancement! Si je n’avais pas épousé Chimène, j’aurais pu épouser l’Infante: elle me voulait du bien. C’était assurément un plus beau parti, c’était l’avancement certain; j’aurais pu devenir roi de Grenade. Pourquoi n’aurais-je pas pris Grenade comme j’ai pris Zamora? Et si je ne suis pas roi de Zamora, c’est que j’ai épousé Chimène, au lieu d’épouser l’Infante.

--Mon fils, répliqua le père Constantin avec une grande sagesse et dans un véritable esprit chrétien, ces regrets sont coupables. Je vous ai dit que vous n’auriez pas dû épouser Chimène: c’eût été beaucoup plus prudent. Mais je vous dis maintenant que, l’ayant épousée, vous ne devez plus songer à autre chose; vous devez lui rester fidèle et lui réserver les égards dus à sa naissance, à son rang, et, permettez-moi d’y insister, au malheur dont vous êtes la cause initiale.

--Encore une fois, répliqua Rodrigue, je ne demande pas mieux: nous nous entendions fort bien, Chimène et moi, il n’y a pas quinze jours: et elle ne songeait pas plus à ce malencontreux duel que vous au prêtre Jean. Mais tout a changé depuis l’arrivée ici de cette vieille diablesse. Ah! mon père! C’est bien dommage que j’aie déjà la mort de son mari sur la conscience! Je l’eusse fait dévorer par mes chiens.

--Je suis le chapelain très indigne de la señora, répondit le père Constantin sans élever la voix, et ne saurais rien entendre de désobligeant sur le compte de cette dame, qui est fort honnête, et de bon renom. Je vous prie de reconnaître que les sentiments de rancune qu’elle nourrit contre vous ne sont pas sans excuse.

--Elle peut nourrir tous les sentiments qu’elle voudra, déclara Rodrigue, j’y demeure indifférent! Tout ce que je demande, c’est qu’elle ne s’efforce point de les faire partager et ne jette le trouble dans mon ménage, ni ma famille! Autrement dit, qu’elle aille au diable, d’où elle vient, et n’en revienne pas!

--Ce désir, admit le père Constantin, n’est pas chrétien, mais il est naturel. Toutefois, son accomplissement me paraît difficile: la comtesse a le droit d’agir comme il lui plaît, et vous ne pouvez lui défendre de voir sa fille.

--Je le lui défendrai pourtant! décida Rodrigue, qui n’était point patient.

--Vous le dites, mais ne le ferez point. Trouvez-en le moyen?...

Comme ils en étaient là, arrêtés devant ce difficile problème comme un mulet buté sur le gué d’un ruisseau, ils virent accourir, au trot boiteux d’un genêt bien fatigué, un cavalier maure, sans armes. Déjambant sa bête et trébuchant, la main sur les yeux, tout étourdi par une si longue chevauchée, à franc étrier sous le soleil d’Espagne, en plein été, sans boire, cet homme, porteur d’un sauf-conduit de Sa Majesté le roi Ferdinand, demandait à voir sans délai son émir El-Mançour, pour lequel il était chargé d’un pressant message.

Almanzor se fit prier quelque peu: c’était pour lui l’heure de la quatrième prière; de plus, il professait, comme toute sa race, qu’il est indigne d’un homme de qualité de recevoir un inférieur sans le faire attendre. Sachant qu’on lui apportait des nouvelles de son pays, le cœur lui battait fort, mais il n’en montra rien.

Le cavalier s’étant prosterné, lui remit le message, proprement enfermé dans un petit sac de cuir marocain. Les traits de l’émir demeurèrent de marbre. Il pencha seulement son front vers la terre. Puis, s’approchant de Rodrigue, il ouvrit son burnous et montra sa poitrine. Elle était ferme, sans graisse, mais aussi sans beaucoup de muscles, ainsi qu’il sied à un noble homme qui monte à cheval et ne travaille pas la terre.

--Mon Cid, dit-il, tue-moi!...

--Que je te tue?... fit Rodrigue.

--Mes fils avaient réussi dans leur entreprise. Ils ramenaient de Ouallata plus de mille esclaves pris aux Tekrour, mais à leur retour, ils ont été surpris par des Touareg aux longues lances, de ceux qui portent aussi des épées droites, à la poignée en croix, montés sur des chameaux rapides. Mes fils sont morts; leur harka a été détruite. Ma rançon ne sera jamais payée; il ne te reste qu’à me tuer.

Telle était, en effet, la loi rigoureuse.

--Il en sera ainsi, Almanzor, répliqua le Cid avec douceur. Je ne puis faire autrement: sinon les captifs n’acquitteraient plus leur rançon.

--Il est vrai, et je ferais de même à ton égard... Je te demanderai seulement, comme une faveur et la dernière des bontés que tu m’as témoignées, de me faire mourir en me perçant le cœur ou m’ouvrant le ventre, non point par la hart ou me décapitant: car la potence est infamante pour un homme de ma naissance, et, si tu me coupais la tête, mon salut éternel en serait compromis. Il faut que l’ange Azraël au jugement dernier, me puisse saisir par la touffe de cheveux que je garde sur mon crâne. Si tu me décapitais, il n’emporterait que ma tête.

--Almanzor, acquiesça le Cid, ta requête est juste. Il en sera comme tu le désires.

· · ·

Bien que cette conversation, d’un caractère fort sérieux, comme on le peut voir, eût été discrète, la nouvelle que cet infortuné Mahométan, si grave, si courtois et beau, allait bientôt être mis à mort, se répandit dans le château avec une incroyable rapidité. A peine Rodrigue, Almanzor et le père Constantin avaient-ils fait quelques pas qu’ils virent se précipiter au-devant d’eux la comtesse, que Chimène essayait en vain de retenir. La señora semblait hors d’elle-même, ses yeux brillaient d’un feu tragique. C’était Médée, c’était Hécube, c’était Phèdre et Andromaque tout ensemble. Elle jetait de si grands cris qu’on n’y entendit rien d’abord. En prêtant l’oreille on finit cependant par distinguer qu’il ne lui paraissait pas étonnant, bien qu’abominable, que le brutal, que le cruel qui avait meurtri le comte de Gormas se rendît à présent coupable d’un nouveau crime.

--Hé! madame, fit paisiblement le bon Almanzor, à la place du seigneur Cid, si le sort eût voulu que je le fisse prisonnier, et qu’il ne pût payer sa rançon, je serais bien obligé d’agir envers lui comme il va faire envers moi, sans quoi la guerre entre chevaliers deviendrait un commerce infructueux!

Alors, elle versa des larmes abondantes. Elle allait, bien que fort propre en ses habits, jusqu’à les déchirer.

--Señora, fit à son tour don Rodrigue, assez content de la voir en cet estrif, car il ne l’aimait point et pensait qu’elle lui en avait donné raison, de tels déportements ne sont guère séants à la pudeur d’une dame. En vérité, à quoi pensez-vous? L’on pourrait croire...

Pour la première fois devant Rodrigue, la comtesse parut décontenancée. Toutefois, elle sut répondre, assez fièrement, avant de fuir:

--De la part d’un homme grossier, on ne saurait s’attendre qu’à des impertinences! Je vous le quitte, Monsieur!

Mais, quelques instants plus tard, elle avouait à Chimène:

--Il est vrai, ma fille, que ce superbe Almanzor a fait sur mon cœur une impression considérable! Si ses jours sont tranchés, je ne saurais supporter ce nouveau malheur: je le suivrai certainement dans la tombe!

Rodrigue l’avait regardée disparaître avec un étrange souci, et comme s’il eût songé à l’arrêter. L’effort d’une méditation profonde, à quoi il était peu accoutumé, prêtait des rides à son front héroïque.

--Mon père, dit-il enfin au moine, les mariages entre infidèles et chrétiennes sont-ils de tous points condamnables?

--Ce peut être, répondit le père Constantin, l’opinion des Espagnols; mais leur louable fidélité aux principes ne va pas sans quelque inconvénient pour la propagation de la foi. A Constantinople, le génie intelligent de nos empereurs, qui sont pourtant des théologiens exacts, a su y mettre un tempérament salutaire. Assez nombreuses sont les princesses chrétiennes qui furent données en mariage à des rois païens, à condition qu’elles pussent continuer à pratiquer la seule véritable religion. Il en est résulté souvent des conversions bien précieuses et inattendues... Je sais à quoi vous pensez: si votre projet, que je ne désapprouve point, obtient le succès que vous souhaitez, moi-même j’accompagnerai volontiers la comtesse en Mauritanie Tingitane après avoir béni son union. Le sacrement rendra la mère de Mme Chimène la seule épouse légitime de l’émir; on ne saurait demander davantage.

Il ajouta:

--Je ne pense point qu’Almanzor, dans la mortelle difficulté où le voilà, fasse des objections à cette affaire, ni à la consécration du mariage. Un homme qui a la corde au cou montre d’habitude des dispositions accommodantes.

Le mariage eut lieu, en effet, quelques jours plus tard, dans la chapelle de Bivar. La comtesse de Gormas paraissait si bien consolée qu’on eût dit qu’elle avait rencontré en Ibérie les eaux du Léthé. Almanzor, lui-même, n’était point d’humeur chagrine. Outre que de la sorte il avait sauvé sa vie, qui est un bien à quoi les hommes sont naturellement attachés, il se sentait orgueilleux, comme font les Maures, d’être devenu l’époux d’une femme de race franque, encore qu’elle ne fût point de la première jeunesse.

Leur caravane, quand ils quittèrent pour l’Afrique le château de Bivar, fut bien belle et glorieuse. La comtesse eut des sourires pour tout le monde, même pour don Rodrigue. Le bon seigneur Diègue suivit longtemps du regard la file des mulets aux pentes des monts rugueux. Il disait:

--Ils sont un peu jeunes, un peu jeunes!... mais si amoureux! Cela me rappelle...

Pour Rodrigue, il était également satisfait de la conclusion de cette aventure. Chimène était redevenue parfaite; la señora de Gormas allait être séparée d’elle et de lui par les colonnes d’Hercule; et, par surcroît, il avait pris soin de retenir, sur son douaire, la rançon d’Almanzor.

VÉRITABLE HISTOIRE DE LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE

A M. Gabriel Hanotaux.

La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb a donné lieu à bien des récits erronés. Il nous paraît nécessaire de rétablir ici les faits dans leur exactitude, obscurcie depuis cinq siècles par un trop grand nombre de récits controuvés devenus des légendes contre lesquelles doivent enfin s’élever tous les esprits empreints de quelque probité.

C’est ainsi qu’il est faux que Christophe Colomb dont les caravelles avaient alors dépassé la mer des Sargasses, aurait été obligé de demander à ses matelots révoltés un répit de trois jours pour leur donner un monde. Ce n’est là qu’une misérable invention d’Oviédo, piètre historien, animé d’ailleurs des plus mauvais sentiments à l’égard du grand navigateur. Nulle mention n’est faite de cet incident si dramatique, mais de tous points imaginaire, ni dans le Journal de Colomb ni dans les livres de bord de la Santa-Maria, de la Pinta et de la Niña, les trois caravelles qui, le 3 août 1492, jour à jamais célèbre, quittèrent le petit port de Palos.

Nous osons affirmer qu’il n’y a rien non plus de véritable, selon toute apparence, dans les Souvenirs de Jim O’Murphy, matelot irlandais qui fit partie des équipages de Colomb. D’après ce marin, la flottille du Génois se serait laissée dériver grandement au nord, malgré l’emploi de la boussole et de l’astrolabe, instrument dont l’usage commençait à peine, et dont on ne savait pas encore se bien servir.

Les trois caravelles arrivèrent de la sorte à la hauteur d’une grande île, dont l’aspect séduisit d’abord l’équipage.

Elle paraissait confortable et relativement civilisée; on distinguait sur ses rivages des traces de culture, des animaux domestiques, des villes, et jusqu’à des demeures d’où sortaient des indigènes qui s’essuyaient la bouche, comme s’ils venaient de boire. Sur quoi Colomb pensant que ce fût là l’Empire de la Chine, ou à tout le moins la grande île de Cipango, qui étaient le but de son expédition, aurait demandé, prenant son porte-voix: «Comment s’appelle ce pays?» Et on lui aurait répondu à grande et intelligible voix: «L’Angleterre!» Alors, l’illustre amiral aurait viré de bord, dégoûté. Nous pensons sincèrement qu’il n’y a là qu’une détestable imagination de cet Irlandais, injurieuse à la fois pour la Grande-Bretagne et pour les connaissances nautiques de Christophe Colomb.

On ne saurait, à mon avis, ajouter plus de foi au reste des allégations singulières de Jim O’Murphy, dont le style grossier prouve d’ailleurs une éducation fort incomplète. Après avoir fait de la seconde partie du voyage un rapport qui, on le doit connaître, concorde assez bien avec le journal de Colomb en ce qui concerne la plupart des événements qui frappèrent les navigateurs dans leur traversée de l’Atlantique: le mystère de cette prairie verte qui couvrait les flots, alors que nulle sonde ne trouvait le fond, les oiseaux qui venaient en grand nombre se poser sur les cordages, depuis des pélicans jusqu’à des moineaux, annonçant la proximité de la terre ferme, enfin la découverte d’une pièce de bois sculptée, qui voguait sur la mer, faisant prévoir que cette terre était habitée par des hommes--après avoir répété toutes ces choses qui sont connues, ce membre de l’équipage de la Santa-Maria, à bord de laquelle se trouvait l’amiral, poursuit en ces termes: «Le 12 octobre 1492, nos trois navires s’approchèrent, à portée d’un trait d’arbalète, de l’île que le matelot Rodrigo de Triana avait aperçue le premier la veille, ce qui lui aurait valu la récompense de trente couronnes d’or et d’un habit de velours incarnadin, si l’amiral, par avarice (on surprend ici, sans voiles, les mauvais sentiments dont le mémorialiste est animé à l’égard du glorieux Génois) n’avait fait accroire qu’avant lui il avait distingué, et annoncé, une lumière sur la rive. Cette île était basse, entièrement plantée de beaux arbres avec des palmes, d’où s’envolaient un grand nombre de perroquets verts et rouges. Sur la plage accoururent une foule d’hommes et de femmes. Ils avaient le visage cuivré, le corps complètement nu, et semblaient commandés par un cacique--ainsi qu’on sut plus tard qu’on le nommait--qui avait des plumes sur la tête, et cria à ses sujets:

--Mes amis, tout est perdu! Voilà Christophe Colomb: nous sommes découverts!

· · ·

Est-il besoin d’accuser les invraisemblances d’une telle version, si ridicule! Ainsi que l’a fait prudemment remarquer l’honorable Harry Hohn Keenstone, de l’Université de New Alexandria (Kentucky), dans sa critique raisonnée des Souvenirs de Jim O’Murphy, elle ne peut être que matériellement inexacte, puisque personne, sur les trois navires de Colomb, pas plus que Colomb lui-même, ne pouvait entendre un seul mot du langage des Caraïbes, et que ces Caraïbes ne se sont certainement pas exprimés en espagnol, ni même dans le dialecte des Japonais, dont un évêque missionnaire a signalé, il y a une cinquantaine d’années, la curieuse ressemblance avec la langue basque.

La vérité, sur la découverte de l’Amérique, est restée inconnue jusqu’à ce jour. Elle était demeurée cachée dans un manuscrit tout confidentiel dû à Christophe Colomb lui-même, et confié par ses soins, avec mission de le tenir secret, aux moines du couvent de La Rabida, à quelques lieues de Palos de Moguer, avec lesquels il se trouvait, comme on ne l’ignore pas, en relations de confiance et d’amitié, et qui avaient été les premiers à faire confiance à son génie. J’ai eu le bonheur, au cours d’un récent voyage en Espagne, d’obtenir communication de ces précieux feuillets, et c’est aujourd’hui mon privilège d’en pouvoir offrir au public, avant la traduction littérale que je prépare, un résumé succinct.

Colomb était arrivé devant l’une des cinq ou six cents îles, îlots ou bancs de sable, qui constituent l’archipel des Bahamas, et qui forment comme une barrière devant l’île de Cuba. Derrière Cuba encore, il y avait le golfe du Mexique et la péninsule du Yucatan, mais Colomb n’en savait rien. Il se croyait en Chine, ou bien près d’y arriver: sans doute dans ces îles opulentes dont Marco-Polo avait parlé, qui se lèvent dans la mer, au soleil levant, après la Chine, et qui sont le Japon.

Ce qui le confirma fort dans cette opinion, c’est que ayant débarqué en grand appareil, revêtu de son plus bel habit pour faire honneur au roi son maître et à sa qualité d’amiral, possesseur, sous la suzeraineté de Ferdinand et d’Isabelle, de toutes les terres qu’il découvrirait, il s’adressa en espagnol, tout naturellement, à celui des sauvages qui lui paraissait le chef des autres--un homme tout nu, mais qui portait un diadème d’or, rehaussé de plumes de perroquet--lui disant: «Comment s’appelle ce pays?»

Ce cacique répondit tout aussi naturellement: «Ka-tai», ce qui voulait dire: «Je ne comprends pas!» N’importe qui en aurait fait autant à sa place.

Mais là-dessus Colomb, tout pénétré d’émotion et d’enthousiasme, et s’admirant lui-même, malgré sa modestie, d’avoir si bien prévu où son aventureuse entreprise le devait conduire, tomba pieusement à genoux, bénissant le Seigneur, la Vierge et tous les saints, car il avait compris: «Ka-thaï» qui est le nom que donne Marco Polo à l’immense pays que gouvernait l’empereur de la Chine. Ce qui ne l’empêcha point, sans que son esprit y aperçût aucune contradiction ni inconvénient, par un bel écrit rédigé en latin, et qui fut posé sur un cocotier, de prendre possession de cette île au nom du roi de Castille, bien que selon sa croyance, elle eût déjà un maître: car ce maître, n’étant point chrétien, selon lui ne comptait pas.

Un peu plus tard, ayant fait lever l’ancre, l’amiral arriva devant une île beaucoup plus grande, qui était Cuba. A ce moment, ses équipages étaient parvenus à entendre quelques mots du langage des indigènes. Ce fut donc cette fois dans le dialecte caraïbe que Colomb put poser sa question: «Comment s’appelle ce pays?» Et quel ne fut pas son émerveillement lorsqu’il s’entendit répliquer: «Coubanakan». Cette réponse était correcte, et signifiait: «la terre de Cuba». Mais l’amiral, qui toutes les nuits relisait Marco Polo, ne put manquer de noter la ressemblance de ce vocable avec le nom de Koublai-Khan, le grand empereur mongol. Cela fit qu’il prit possession de Cuba comme il avait fait de San-Salvador, avec un redoublement d’espérances. Bientôt celles-ci s’accrurent encore. Il découvrit Haïti. A cette époque, les indigènes l’appelaient Cibao. Cibao lui apparut comme une contradiction locale pour Cipango, et c’est ainsi que son précieux et décevant Marco Polo appelait le Japon. On lui parla aussi d’une ville dénommée Quiscaya. Ce fut pour lui Quisay, «la Cité céleste» qui devait se rencontrer quelque part en Chine. Et chaque soir, après avoir écouté à genoux, au milieu du cercle que formaient ses équipages, la prière récitée par le bon chapelain Alonzo Garribay, il se retirait dans sa cabine amirale, pour y transcrire, avec les événements du jour, de magnifiques rêveries. Il fit vœu, dès cet instant, de doubler la rente de mille ducats d’or qu’Isabelle envoyait chaque année aux moines gardiens du Saint-Sépulcre, en attendant l’heure que, muni des immenses richesses que lui réservait l’Asie, il pût chasser de Palestine les Musulmans infidèles.

Quelques semaines se passèrent ainsi, dans la fierté, dans l’ivresse d’une joie glorieuse qui ne s’affaiblissait pas. Mais un jour le doute entra dans son âme.

Cela vint, d’une façon bien inattendue, de ce qu’il trouva un matin, dans sa cabine, le matelot Cornero, employé à son service particulier, penché sur la table et contemplant la carte de l’Asie telle que l’avait tracée, quelques années avant pour le prince Henri de Portugal, le savant Jacques de Mallorca, homme versé dans toutes les choses de la navigation, habile à graver sur des planches la figure de la terre telle qu’on la connaissait alors, et à fabriquer des instruments. On avait représenté sur cette carte, suivant l’usage de l’époque, en même temps que l’aspect des continents, la forme des animaux qui s’y trouvent, et même des monstres habitant les océans qui les entourent. Cornero, un tout jeune homme, presque un enfant, dit avec ingénuité:

--Nous ne voyons point ces animaux ici, seigneur amiral! Il n’y a point d’éléphants, point de tigres, nul dragon; et jusqu’aux poissons qui ne sont pas les mêmes!

--Enfant, lui répondit Colomb très doucement, malgré l’inquiétude qui lui serra le cœur, tu ne sais pas ce que tu dis! Ne parle de cela à personne...

· · ·

Longtemps, quand il fut seul, il relut Marco Polo comparant ses peintures à ce qu’il avait sous les yeux. Il frémit alors d’avoir pu s’aveugler à tel point sur la réalité. Les îles où il avait abordé étaient bien belles. La tiédeur perpétuelle de l’air s’y pénétrait d’un parfum de baume et d’épices. Cela pouvait faire songer aux Indes, où les Portugais avaient des établissements. Mais, en effet, comme l’avait naïvement fait observer Cornero, on n’y voyait ni tigres, ni éléphants, ni animaux domestiques, ni cités dignes de ce nom, ni palais. Rien que de pauvres huttes de paille, et des hommes primitifs qui ne connaissaient pas même l’usage du fer ou du cuivre. Non, non! Ce n’était pas l’Asie, il fallait bien le reconnaître: ce n’était pas l’Asie, ce n’était pas l’Empire du Grand Khan, ni même la fabuleuse et riche Cipango.

Une longue semaine il médita encore là-dessus, dans l’angoisse et le désarroi de son âme. Enfin, sur sa caravelle, il réunit le conseil de l’expédition. Il y avait là Vincent Pinzon, qui commandait la Pinta, homme cupide et ambitieux, mais bon marin, d’esprit avisé; Esteban de Deza, parent éloigné de celui qui fut plus tard évêque de Séville; le chapelain Garribay et plusieurs autres officiers.

· · ·

Tous furent étonnés de la mine sombre de l’amiral, qui avait si bien su imposer le calme à son visage aux instants les plus critiques de la traversée, alors qu’on se trouvait entre le ciel et l’eau sans savoir où l’on allait, si en vérité on arriverait jamais quelque part, et si même les vivres ne manqueraient point pour revenir en Espagne. Colomb, avec la franchise d’un homme de cœur, ne les fit pas attendre.

«Seigneurs, dit-il, je vous ai dit que nous allions, par cette longue route que nous avons faite, à la recherche de l’Inde et de la Chine. Quand nous avons découvert ces îles, je vous ai dit que nous y touchions... Seigneurs, je me suis trompé. J’ai cru la terre plus petite qu’elle ne l’est. Elle est immense, et ces terres où nous sommes ne sont ni la Chine, ni même Cipango. Elles sont inconnues. Personne jamais n’en avait parlé. Nous avons fait huit cents lieues marines par des chemins nouveaux; à cette heure, nous ne savons pas où nous sommes. Telle est la vérité.

--Je ne vois pas, Seigneur amiral, interrompit un peu vivement Vincent Pinzon, où vous en voulez venir. Si elles ne sont pas la Chine ou le Japon, ces îles sont autre chose. Il y en a de grandes et de petites, et d’autres encore sans doute: car nous n’avons pas fini d’explorer ces parages. On y trouve bons havres, bonnes aiguades, du bois pour gréer les navires, des vivres pour les approvisionner, sans compter diverses marchandises qui peuvent être de valeur, encore que les sauvages qui les peuplent vivent bien médiocrement: mais on en fait tout ce qu’on veut. On vit en ces lieux assez agréablement. Je voudrais bien connaître quelle importance peut avoir qu’on ait commis quelque erreur sur leur nom et leur place!»

Ayant achevé ce discours, il se rassit, et le bon chapelain don Alonzo Garribay prit la parole à son tour:

--D’après ce que vient de dire le seigneur amiral, de quoi le seigneur Pinzon prétend n’avoir cure, ces îles seraient inconnues...

--Elles le sont! confirma Colomb tristement.

--Cela, poursuivit le chapelain, ne saurait être. Car toute la science du monde est dans les livres, qu’ils soient sacrés, et ce sont ceux de notre sainte religion, ou bien profanes, rédigés par les maîtres anciens. Ces livres ont tout dit, une fois pour toutes. J’en conclus que les îles découvertes par le génie de notre amiral font partie de la Chine ou du Japon, dont les livres parlent nommément, ou bien qu’elles ne sont pas: nous serions alors victimes d’une illusion de nos sens, ce que je ne saurais que bien malaisément admettre.

--Nous ne sommes point, répondit Colomb, le jouet de nos sens. Comme vous, mon père, j’en suis persuadé. Ces terres existent véritablement: et cependant elles ne devraient pas exister!

--Je ne conçois point pourquoi, fit Esteban de Deza, capitaine de la Niña, personnage assez obtus, quoique grave et de bonnes mœurs.

--C’est, dit Colomb, pour la raison que vient d’en donner le père Garribay. Il n’est pas fait mention de ces terres dans les ouvrages que nous tenons de nos ancêtres, et qui font autorité. Cela est de nature à pousser certaines gens à douter du reste de ce qu’ils contiennent, ou à dire qu’il y a encore bien d’autres choses au monde. Il en pourrait résulter des bouleversements détestables. En somme, nous avons découvert ce que nous ne devions pas découvrir; cela n’est rien moins qu’un péché, ou en est bien proche.

--Il est vrai, confirma pensivement dom Garribay, il est vrai...

--Mais enfin, qu’en concluez-vous? interrogea Vincent Pinzon avec quelque vivacité.

--Qu’il vaudrait mieux renoncer à notre gloire; tenir secrètes nos découvertes; faire en sorte que personne, en Europe, jamais n’en sache rien. Telle est ma conviction. Vous concevez quelle est ma douleur en vous en faisant part. Mais si moi, votre chef, et sans qui vous ne seriez pas où nous sommes, je suis parvenu à m’y résigner, ce qui est perdre l’honneur incomparable, immortel qui m’était dû, n’ai-je pas le droit de vous demander d’en faire autant?

Vincent Pinzon éclata de rire:

--Quand nous serions assez fous pour vous le promettre, dit-il, obtiendrez-vous la même discrétion de vos deux cents matelots? Pensez-vous qu’ils reviendront en Espagne, disant: «Nous n’avons rien vu?» et sans apporter avec eux, qui un perroquet, qui une Indienne? Le mal est fait, si mal il y a.

Le père Garribay leva la main.

--Parlez, mon père! dit Colomb.

--J’admets, dit-il, qu’il est déplorable qu’il ne soit pas question de ces îles dans les traditions de l’antiquité profane ou sacrée, et que cela peut avoir de dangereuses conséquences. Mais les peut-on maintenant abandonner en se taisant éternellement sur le fait irrécusable qu’elles existent? Cela constitue un grave problème de conscience, et pour ma part, je n’y saurais consentir. Les devoirs de mon ministère me l’interdisent; il est ici des hommes, qu’on ne saurait laisser dans l’ignorance de la vraie foi, sans baptême, et condamnés au feu de l’enfer. Nous serions alors damnés nous-mêmes. D’ailleurs, n’en avons-nous pas prêté serment dans la propre formule par laquelle nous prîmes possession de ces îles: Domine Deus, æterne et omnipotens... Laudatur tua majestas quæ dignata est per humilem servum tutum efficere ut tuum sacrum nomen agnoscatur et prædicetur in hac altera mundi parte.

--Ce qui veut dire? interrogea Esteban de Deza, qui ne savait pas le latin.

--Cela veut dire, expliqua le père Garribay, que nous avons juré de faire connaître et de répandre notre sainte religion dans cette nouvelle partie du monde comme dans l’autre... D’ailleurs, le seigneur Pinzon a raison: si nous revenons en Europe, il est impossible de tenir cette découverte secrète. Nous n’y parviendrons pas.

--J’y ai songé, déclara Colomb. Aussi vais-je vous dire la décision qui me paraît s’imposer: c’est de ne jamais revenir.

· · ·

Ils crurent avoir mal entendu.

--... De ne jamais revenir! insista Colomb. On croira, en Espagne, que nous dormons au fond des océans; nul ne s’en étonnera: l’entreprise était plus périlleuse qu’aucune qui fut jamais tentée; son échec et sa funeste fin furent prédits. Nos noms--mon nom!--tomberont dans l’oubli. Et nous, nous resterons ici. Nous y mourrons. Un peu de sang européen se mêlera, pour s’y confondre, avec celui des indigènes; mais le père Garribay aura eu le temps de les convertir et de les baptiser. Certes, j’y aurai perdu la gloire que j’attendais. Mais Dieu aura la sienne. Que son saint nom soit béni!

Le père Garribay trembla un peu. Il eût souhaité revoir l’Espagne et reposer dans le cimetière de son couvent. Pourtant, il dit doucement:

--Je suis prêt!

--Et moi, cria rudement Vincent Pinzon, je ne le suis pas! Je veux retourner à Palos de Moguer! Nous avons trouvé quelque chose, je veux faire ma fortune avec ce que nous avons trouvé! Il y a ici du coton et du poivre. Il y a ici des hommes: je veux revenir avec un grand vaisseau, embarquer ces hommes et les vendre en Espagne! Car les hommes, aussi, sont une marchandise! Nul ne m’empêchera de partir. Je chargerai la Pinta, et je partirai.

· · ·

Colomb, d’une voix paisible, fit observer qu’en effet, de toutes les caravelles, la Pinta était la plus rapide, mais qu’elle était à l’ancre, sous le feu de son propre navire amiral, et qu’il n’hésiterait pas à l’envoyer par le fond au moindre signe de désobéissance à ses ordres. Le Conseil, là-dessus, se divisa. D’un côté, il n’y avait guère que Colomb et le père Garribay; de l’autre, la plupart des officiers, avec Pinzon. Esteban restait indécis. Il semblait qu’on fût bien près de la première de ces luttes au cours desquelles plus tard, les Espagnols se déchirèrent entre eux.

... A ce moment, le novice Cornero demanda la permission d’entrer. Il annonçait qu’un officier, que Colomb avait envoyé dans les montagnes de Cuba, avec une escorte de matelots, revenait avec des nouvelles importantes. Cet officier fut admis. Il vida sur la table du conseil un sac rempli de cailloux jaunâtres, de forme irrégulière. Deux ou trois d’entre eux avaient la grosseur d’un œuf de pigeon. Les autres étaient plus petits, mais nombreux. Et tous reconnurent de l’or!

--Où l’avez-vous trouvé? demanda Colomb.

--Sur la rive affouillée d’un ruisseau, au centre des montagnes de Cibao.

--Il y en a beaucoup?

--Beaucoup.

--Une mine?

--Un très gros placer.

Esteban de Deza prit alors la parole, avec beaucoup plus de fermeté qu’auparavant:

--S’il en est ainsi, fit-il, je crois que nous pouvons rentrer, et dire ce que nous avons vu, en montrant cela. Personne au monde ne nous demandera plus si ces îles sont la Chine ou autre chose!

Colomb lui-même ne fit plus d’objection. Cependant, il soupirait. Il ne se doutait pas encore des malheurs que la présence de cet or dans leurs montagnes allait précipiter sur les malheureux Indiens, et que tous en mourraient. Il était heureux de recevoir, en Europe, les honneurs que méritaient sa persévérance et son génie. Mais il souffrait dans sa fierté d’homme qui avait si longtemps médité sur la forme et les dimensions de la terre, d’avoir cru celle-ci moins grande qu’elle n’était. Il était bien savant, et son âme était belle. Mais il n’était pas philosophe et ne savait point qu’à l’origine des plus grandes découvertes, il y a presque toujours une erreur salutaire.

· · ·

Ainsi fut découverte l’Amérique. On voit qu’il a tenu à fort peu de chose qu’on n’en sût rien.

CONTE DES ROIS

A M. Mussolini.

Ayant adoré dans sa crèche le Messie qui venait de naître et déposé devant Sa Majesté fragile des dons d’entre leurs richesses, de l’or, de l’encens, de la myrrhe, les rois mages, avertis par un songe, se gardèrent de retourner vers Hérode; mais contournant Jérusalem, parvenus aux frontières de Juda par un autre chemin, ils se séparèrent pour regagner chacun leur royaume; Gaspard, dont le visage est noir, prit au sud pour se diriger, à travers l’Égypte, vers l’Éthiopie-d’Or, où le soleil passe au milieu du ciel, partageant la coupole du firmament en deux parties égales, et Melchior remonta au septentrion afin d’atteindre les rives de l’Euxin, où l’attendait son peuple. Baalthazar regarda en soupirant ses compagnons disparaître. Alors qu’il ne les voyait plus, il cherchait encore à distinguer, au delà des vignes samaritaines, que la saison avait dépouillées de leurs pampres et dont les ceps noueux rampaient dans les pierrailles, les plumets noirs des chameliers de Gaspard, les étendards que les cavaliers de Melchior brandissaient en faisant cabrer leurs montures. Enfin, il tourna les pas de sa caravane vers l’Orient: car il était sâr du pays de Nisibis, au pied des montagnes dont le Tigre, de l’autre côté, ronge lentement les pentes herbues.

Ce furent de longues étapes, silencieuses. Au delà de Tadmor, après qu’on eut évité, par un grand détour, les régions inhospitalières de l’Arabie déserte, Nazir, chef de la maison royale et conservateur des coffres, ayant fait dresser le soir la tente de son maître, osa lui dire:

--Roi des nations, berger des bergers, adorateur des grands dieux, serviteur de la justice, toi, le juste, le vaillant, le fort, le savant! je te vois, à mesure qu’avancent les roues de ton char, plus sombre et plus découragé. En peut-il être à cette heure une raison? Toute ta vie, tu l’avais consacrée à pénétrer le sens mystérieux des signes que les astres font aux hommes. Et tu disais: «Cette science est-elle vraie? Si les planètes n’étaient point toutes, comme on le pense de nos jours, sur le même plan du ciel, à la même distance de la terre, mais au contraire les unes plus proches et les autres plus éloignées--ainsi qu’il est possible et même probable--leur influence ne s’exercerait pas de la même manière sur les destinées humaines. Celles qui sont proches auraient une action plus puissante, celles qui sont plus haut dans l’invisible éther, perdraient leurs forces. Et ainsi, j’aurais épuisé mes études sur un mensonge?» Or, voici qu’un de tes calculs au moins s’est trouvé juste. Les astres t’ont dit: «Un enfant, dont la vie, et la mort, et la destinée après la mort seront merveilleuses, vient de naître en tel endroit de la terre. Marche, et tu le trouveras». Tu es parti, tu as marché, tu l’as trouvé! Donc ton savoir n’était pas un rêve: les astres sont les véritables dieux, étant les maîtres de la vie; tu as eu possession de la vérité. Ne dois-tu pas te réjouir dans ton cœur?

--Et si c’était pourtant un hasard, Nazir? répondit le roi. Ai-je le droit de croire qu’une seule expérience heureuse efface le doute de tant d’horoscopes qui ne se sont point réalisés?... Pourtant il faut continuer d’observer les astres. Quelque chose me dit que, malgré tout, ils réservent l’explication du mystère universel: S’ils me mentent aujourd’hui, à d’autres ils diront davantage et je ne me soucie point d’ailleurs qu’il y ait jamais de certitude. Même il ne serait point bon qu’il y en eût, car la curiosité des hommes doit rester éternelle, et si cette curiosité était un jour rassasiée ils mourraient d’ennui... Non, il faut que je te l’avoue, Nazir: ma peine a une cause plus basse. Sur le sol étranger j’étais un voyageur pareil à tous les voyageurs; assuré dans les pays sûrs, ne courant pas plus de dangers que vous tous, qui m’accompagnez, dans ceux que parcourent des tribus pillardes. Mais voici que nous avons touché la terre de Nisibis. Et tu sais...

--On a exécuté, avant ton départ, le dix-septième de ceux qui essayèrent de te ravir la lumière, ô sâr de Nisibis. Il faut espérer qu’il n’est plus d’assassins.

--N’y en eût-il plus, ma vie se passera comme s’il y en avait encore! Ce n’est point la crainte de la mort, qui m’importune, ce sont les soins qu’il faut que je prenne pour conserver ma vie. Mon palais a mille et une chambres et je ne couche jamais dans la même. Mon corps est couvert de sueur et je n’ose, ni jour ni nuit, ôter une lourde cotte faite de cuir et de bronze. Si je sors, il faut que les hommes qui se prosternent à mes pieds soient des espions que je paye; sinon, ils seront des meurtriers. On m’appelle pourtant le roi juste, serviteur des grands dieux; et quand j’interroge mon cœur, il me semble en effet que, le sachant, je n’ai fait de mal à personne pour en tirer un bien personnel. J’applique seulement les lois qui existaient avant ma naissance et qui sans doute existeront après moi, car je n’en conçois pas d’autres, et ceux qui m’entourent m’ont toujours affirmé qu’elles sont excellentes.

--Mais, tu es sâr, répliqua Nazir étonné. Ton destin est celui de tous les sârs: il faut qu’un sâr soit gardé, ou assassiné. Ou bien gardé et assassiné. L’un n’empêche pas l’autre.

--Il ne suffit pas que le sort soit inévitable pour qu’il paraisse doux à celui qui le subit, répondit Baalthazar.

Comme il achevait ces paroles, le rideau de cuir de la tente se déchira: il vit la pointe acérée d’un couteau, Nazir saisir son bras, lui faisant signe de garder le silence. Et un homme entra. Dans l’obscurité, il cherchait la couche du roi, qu’il pensait endormi. Nazir le terrassa et deux hastaires kardoukes, accourus au bruit, lui attachèrent les chevilles et les mains avec des lanières de cuir.

--Ma mère aussi était une Kardouke, fit l’homme amèrement.

Puis il se tut, et on le remit d’aplomb, d’une bourrade, sur ses pieds vacillants:

--Tu vois, dit Baalthazar à Nazir: cela recommence!

Mais Nazir trouvait tout naturel que cela recommençât, et même utile, car si les sârs ne couraient point toujours le risque d’être assassinés, l’État n’eût plus été l’État qu’il connaissait, et lui, Nazir, se fût trouvé moins certain d’y avoir sa place. Il conclut donc:

--O sâr, tout est dans l’ordre: il en sera de ce criminel comme des dix-sept autres. Voilà tout.

--Tais-toi! fit Baalthazar, rudement... qu’on le détache!

Débarrassé de ses liens, l’homme s’agenouilla de lui-même et tendit le cou. Puisqu’il était pris! Il savait les usages. Seulement, à mesure que les instants coulèrent, d’attendre indéfiniment le choc de la masse d’airain qui le ferait tomber comme un bœuf, et de ne point le recevoir, une horreur nouvelle hérissa tous les poils de son corps.

--Relève-toi! dit Baalthazar.

L’homme se releva, mais sans se dresser haut sur ses pieds. Il demeura accroupi, posture de suppliant. L’humilité lui venait, dans l’attente éperdue d’un salut possible.

--Comment t’appelles-tu?

--Naouch.

--Naouch, dit Baalthazar, crois-tu que ce soit assez qu’on te fasse mourir ici? Ce ne serait pas juste: j’ai attendu plus longtemps, moi, j’attends encore; va-t-en!

Naouch le regarda et, tout à coup, sentit des gouttelettes de sueur perler sur sa peau misérable. C’était une autre peur qui lui venait, une peur d’homme et non plus de bête qui attend le coup: la peur de ce qu’on ne sait pas.

--Puisque je te dis de t’en aller! répéta Baalthazar, en le poussant de sa sandale.

Naouch leva sur lui deux pauvres yeux dilatés et déjà pleins d’une épouvantable espérance.

--Quoi, dit-il, quoi... Est-ce que... est-ce que tu me fais grâce?

--Et toi, venais-tu pour m’annoncer ma grâce?

--Alors?...

--Alors, va-t-en... Je te ferai ce que tu voulais me faire: je te ferai assassiner! Garde-toi comme je me garde. Et tu verras, oh! tu verras!

Naouch fit un bond hors de la tente et disparut dans la nuit.

--Faut-il le suivre? demanda Nazir.

--Pour quoi faire? fit Baalthazar. Tu n’as donc pas compris?

· · ·

Naouch courut jusqu’à l’aurore. Il regardait perpétuellement derrière lui. Et bien qu’il bût longuement à tous les ruisseaux, il avait toujours soif; il tournait la langue dans sa bouche, avec un bruit bizarre pour retrouver un peu de salive. Quand il fit jour, il s’aperçut qu’il était seul, et pensa:

--Il n’y a personne, personne, et je vis!

Mais il crut entendre une voix qui demandait:

--Combien de temps vivras-tu? On te cherche, tu sais bien. Tous les hommes sont tes ennemis. Ou plutôt, c’est pire, tu ne sais pas quels hommes sont tes ennemis!

Il rencontra un berger qui, le voyant si défait, lui tendit un morceau de pain. Au moment de se jeter dessus, Naouch prit la fuite. Sans savoir comment, s’étant caché tout le long de la route, il entra dans Nisibis.

--D’où viens-tu? interrogea quelqu’un qu’il connaissait. As-tu vu le roi; il paraît qu’on a voulu l’assassiner?

Naouch l’abattit d’un coup de poing, sortit de la ville et s’enfonça dans la montagne. Il y vécut dans une grotte, si longtemps que ses vêtements pourris quittèrent son corps. Un jour, il crut distinguer des hommes qui montaient vers lui. Il ne les attendit pas, et chercha un autre abri. La nuit, il s’étendait sur des cailloux pointus pour que son sommeil fût plus léger. Mais les battements de son cœur étaient devenus si forts et douloureux qu’il croyait en rêvant, recevoir des coups de poignard. Alors, il s’éveillait en sursaut.

Un jour, il revint à Nisibis et se jeta aux pieds du roi.

--Tue-moi, dit-il. En voilà assez: tue-moi!

--Tu sais maintenant ce que c’est que la vie d’un sâr! répondit le mage.

Et ils se mirent à pleurer tous les deux.

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