‹ Quelques créatures de ce tempsChapitre 2 sur 10 · L'AMOUR ET LA MORT

L'AMOUR ET LA MORT

«L'Amour et la Mort convinrent de voyager ensemble. La Discorde les surprit au milieu de leur sommeil et mêla leurs flèches. C'est ainsi que l'Amour, quand il se propose de frapper les jeunes d'une tendre passion, tue souvent, et que la Mort, quand elle lance sur les vieux la flèche fatale, allume un doux attachement.»

Ne dirait-on pas le goût d'une odelette d'Anacréon?--Nicholson dit plaisamment, à propos de ses oeuvres rimées, «qu'il est le plus pesant barde d'Angleterre, un barde de 266 livres».

Mais, après sa fable, vite il remonte à son siége, il retourne à sa baronnie; il recommence, applaudi, sa farce étonnante. Il sait que toute sa gloire est dans sa toge risible, et il se résume ainsi lui-même dans l'autobiographie de sa main qu'il nous a envoyée: «Je vous livre ceci, non comme une sérieuse archive, mais comme un satirique souvenir, mon objet étant toujours d'exciter un rire dans mon auditoire par ma moqueuse grandeur.»

UNE PREMIÈRE AMOUREUSE[5]

La Haye, avril 1845

Me voici établie ici, ma chère mignonne. J'ai un très-joli appartement qui donne sur la place du Marché. Ma chambre à coucher est tendue en rose; j'ai des jardinières en bambou avec des tulipes qui coûtent très-cher, à ce qu'il paraît; la petite cage chinoise que nous avons achetée ensemble au Havre, et dedans des oiseaux bleus et rouges, sur ma fenêtre:--et vous savez mon nid par coeur. Les indigènes sont très-curieux de moi. J'arrose mes tulipes. Je ne vis pas beaucoup. C'est le mieux. Si vous étiez ici, chère belle, je crois vraiment que je ne regretterais rien de Paris.

[Note 5: Nous ne sommes guère qu'éditeurs des lettres qui suivent.]

Dites à Élisa que je ne puis rien pour elle en ce moment; j'ai été assez malade; mon entretien ici est coûteux. En deux mots, je suis à sec. Qu'elle prenne patience. J'ai de fort belles robes, que je ne puis vendre puisqu'elles me sont nécessaires pour le théâtre; un bracelet qui ne me quitte jamais, et auquel je ne toucherais pas pour nourrir ma mère. Vous savez, chère amie, que ce n'est pas le coeur qui me manque; mais je suis au fond de ma bourse en ce moment, je vous assure. Que deviennent Edgar et Léon? Que devient Paris? Je n'ai rien à vous dire. Je vous écris absolument pour que vous me répondiez. Au revoir, ma chère Louise; je vous embrasse comme autrefois.

MATHILDE.

Dijon, décembre 1846.

Enfin, ma chère Louise, une bonne et grande lettre de vous! J'en ai été toute surprise, et j'en suis toute réjouie. Votre lettre me rejoint à Dijon, où je compte passer l'hiver, attachée au théâtre, vous pensez bien. Il y a si longtemps que nous n'avons causé ensemble, et tant de fortunes diverses me sont arrivées depuis, que je pourrais facilement vous envoyer un in-octavo sur les impressions par moi éprouvées depuis huit mois. Qu'il vous suffise de savoir, pour le moment, que j'ai été heureuse à la Haye au delà de ce que je pourrais vous dire! que ce pays maussade, brumeux, sans soleil ni éclat, garde pourtant mes plus précieux souvenirs, mes plus chères ivresses; que je l'ai quitté désespérée, éperdue de chagrin, y laissant désormais tout l'amour et le vrai bonheur que je puis avoir en ce monde! Je vous expliquerai tout plus tard; j'ai voulu vous répondre immédiatement pour vous dire que je vous remercie d'avoir songé à moi, et que je suis aise de votre lettre et de vous avoir retrouvée.

Je suis contente que vous ayez rompu avec Théodore: un vilain nom d'abord! et puis il doit aimer comme son ami Edouard, qui prend ses maîtresses à proximité du café où il déjeune. Gustave fait-il toujours des vers? Le brave garçon! il est ennuyeux comme un album. Embrassez-le de ma part.--Camille est ruiné? Je le crois bien. Il faut avoir trop d'oncles pour hériter tous les ans. Je me rappelle quand nous avons été déjeuner au pavillon d'Henri IV, au sortir d'un bal de l'Opéra, et qu'il voulait allumer son cigare à un réverbère, vous souvenez-vous?

Que ne vous mettez-vous au théâtre? vous feriez merveille. C'est une vie animée, pleine de péripéties, de détails émouvants et grotesques, et de dîners de carton qui donnent à manger. Le théâtre ici manque de femmes; on n'exige ni talent ni habitude: de la grâce et de la beauté, voilà tout! Si vous le vouliez je vous y ferais entrer avec moi. Quelque chose, quelqu'un vous retient-il à Paris?--J'ai mille choses à vous dire; mais on m'attend chez un correspondant. Je vous quitte. Je vous embrasse.

MATHILDE.

Dijon, janvier 1847.

Mon réengagement est signé d'hier. Je ne veux pas tarder, chère belle, à vous écrire cette bonne nouvelle, sachant toute la part que vous y prendrez. J'ai eu affaire à un directeur presque amoureux: c'est vous dire que j'ai tiré à moi la couverture. Comme je ne suis pas d'aujourd'hui au théâtre, et que je sais sur le bout du doigt tout le sous-entendu de ces messieurs, j'ai tout précisé. Je ne dois jouer que trois fois par semaine; et j'ai, de plus, un congé de quinze jours à prendre quand il me plaira. Vous concevez, ma mignonne, que j'attendrai un succès, et que le lendemain je me ferai racheter mes quinze jours ce que je voudrai.

Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre? Votre idée de Conservatoire est puérile: vous y entrerez très-difficilement; puis, ce que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de violettes. Le théâtre, à la bonne heure! Si vous avez quelque chance de faire fortune, c'est là, uniquement là. Vous savez que si vous avez du talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre part, c'est la dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien tournée et l'oeil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or vous avez cela, et, en plus, une jolie voix, et vous êtes musicienne. Venez ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon bas, ou peu s'en faut. Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous viendra peu à peu, ma chère, comme toutes les habitudes. Vous concevez bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier jour; les débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Paris; vous tenez à votre Prosper. Passons.

Je vous envoie une lettre pour M. ***, rue...; vous lui direz qu'il vous fasse entrer au Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis il faut voir rue..., nº 9, je crois: en prenant par la rue Montmartre, c'est la sept ou huitième maison à droite; il y avait des portraits au daguerréotype à la porte. Vous demanderez M. ***. C'est un charmant garçon qui a été mon amant pendant deux ans. Il fait des pièces de théâtre. On l'a joué. Il m'a passionnément aimée; ceci sans fatuité. Je l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles de Mathilde ***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.

MATHILDE.

Dijon, mars 1847.

De soir en soir, je remets depuis quinze jours, ma chère Louise, pour vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive. J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître exigeant, capricieux; comme il vous envahit la vie! C'est un amant qui a bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie: je viens à vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de bien choisir ses défauts et ses victimes.

Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement, je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne volonté et de mes généreuses pensées à votre égard. Croyez à mon impuissance. Je viens de jouer ces jours-ci un rôle Jenny-Vertpré dans Madame Pinchon. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement devant le public. Eh bien! aucune jouissance d'amour-propre ne m'a fait battre le coeur. Ce coeur, cet amour-propre sont si complétement usés que rien maintenant ne les active, ne les réveille. Quand je ne dédaigne pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous, aucun résultat, de quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les fatigues, les emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et qui tentent quelque partie sensuelle ou très-délicate de mon individu, je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille mon souvenir, et j'y trouve des joies et des sensations comme il ne me sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient pas mes rêves..... excepté une époque et un amour que je veux oublier!--Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.

Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des pervenches ouvertes le matin; vous faites un poëme intitulé: «Misère et Amour», et vous ne vous effrayez pas du dernier chapitre, qui est «Misère» seulement. Voyez, moi, j'ai été aimée, idolâtrée, pardonnée et gâtée comme Manon le fut à peine par Desgrieux. J'ai dormi sur des coeurs jeunes, forts et valeureux qui ne battaient que pour moi, sur des poitrines qui bondissaient d'ivresse et d'amour au toucher de ma main, dans des bras qui étaient toujours amoureux pour m'enlacer, toujours levés et tendus pour me soutenir, toujours prêts à me défendre; si ma bouche ne s'est pas usée sous les baisers délirants qu'elle a reçus, c'est que Dieu l'avait créée sans doute pour cela. Pendant cinq ans, cette vie fêtée, choyée, enveloppée de mailles brillantes, de dentelles, de velours, inondée de parfums et de soleil, cette vie a duré sans relâche; puis, un beau jour, je me suis trouvée seule, toute seule! Mes oiseaux, qui gazouillaient si bien et si passionnément dans les rideaux transparents de mon alcôve, se sont envolés l'un après l'autre, me laissant beaucoup de souvenirs--et autant de dettes..... Tous ces hommes qui m'avaient sincèrement aimée, qui avaient animé près de moi leur triomphante jeunesse, qui avaient bu à mes lèvres les ivresses généreuses de la force, de la liberté, du plaisir réunis, cédaient à la froide et implacable logique de la vie, à l'inexorable cours des événements rationnels. Celui-ci s'est marié. Celui-là s'est rangé. On a fait un préfet de l'un. L'autre, un adorable et séduisant garçon s'il en fut, élève des bestiaux maintenant, je ne sais où. Enfin chacun poursuivait son ambition, sa chimère, son intérêt; laissant derrière eux, et presque sans regret, les ingrats! le nid chaud, parfumé et joyeux de leurs vraies, de leurs heureuses, de leurs indépendantes amours!..... Et moi, que m'est-il resté de tout cela? Un coeur usé, vieilli par ces abandons et ces désenchantements successifs; l'impuissance d'aimer; une vie incertaine, jetée au hasard de la faim et de la maladie! Rien dans mon existence, plus rien dans mon coeur: voilà le résultat des plus belles et plus heureuses amours qu'il ait été possible d'avoir en ce monde. Si cet exemple vous sert, tant mieux! Mais j'en doute. Si vous suiviez un bon conseil, vous quitteriez votre Paris, votre Prosper, et prendriez un engagement pour la province. Vous vous y formeriez à la scène. Vos études seraient bonnes, parce qu'elles pourraient être suivies. Au bout de deux ou trois ans, vous auriez peut-être du talent, et à coup sûr une routine aisée, suffisante. Vous retourneriez à Paris dans de bonnes conditions, et votre existence matérielle serait au moins assurée.

MATHILDE.

Dijon, septembre 1847.

Chère bien-aimée, avez-vous cru que je vous abandonnais? Non, n'est-ce pas? Notre liaison n'est pas une de ces liaisons ordinaires qu'un silence fait défiantes. Vous me connaissez assez pour ne pas entrer en doute sur mon compte pour une paresse de plume. C'est sur l'intelligence de votre coeur que je compte pour ne pas me condamner sur les apparences, et pour croire que, malgré mon silence inqualifiable, je vous aime toujours, et que vous êtes toujours tout près de toutes mes pensées. Trop de charmants souvenirs lient mon souvenir au vôtre pour que je puisse oublier.

Si donc aucun message de moi n'a volé vers vous, accusez-en, chère petite, ces mille accablements de l'esprit découragé, ces riens qui se définissent difficilement, qui vous taquinent la pensée et la vie, ces ennuis de toute sorte qui, malgré leur vulgarité et leur insuffisance, ramènent à eux des facultés portées vers un point plus élevé et plus sympathique, en les isolant forcément de leur centre choisi. D'abord j'ai été accablée de répétitions et de lectures. Puis j'ai eu, non un amour, mais une liaison très-mouvementée,--comme disent MM. les romantiques: un père prudent, qui s'est jeté entre son fils éperdu et fou de passion, dont l'âme et la vie étaient fatalement livrées à cette sirène dangereuse que je suis, disent MM. les Dijonnais, et qui l'a arraché aux séductions bien émoussées, hélas! de votre désenchantée Mathilde. Cet incident m'a pris du temps et quelques préoccupations. Ce jeune homme, le seul qui vaille la peine qu'on s'occupe un peu de lui dans tout le département, a été malade de chagrin; mais il a engagé à sa famille sa parole d'honneur que tout était à jamais fini entre nous; et malgré tout, il tient sa parole! C'est beau!... mais j'enrage! Le malheureux est chaque soir au théâtre. Si je suis en scène, il me mange des yeux; quand je suis dans ma loge, il rôde autour comme autour d'une chandelle un papillon. Les jeunes gens de Dijon, une sotte et cancanière engeance! sont vivement émus, et suivent avec une fièvre de curiosité les phases de ce petit roman provincial; il y a des paris d'engagés. Au milieu de cette effervescence, je suis d'un calme splendide, en apparence; car au fond je suis animée d'une colère assez colorée envers le père; et j'ai pour le fils un âpre regret, fruit de l'amour-propre et de l'entêtement. Avouez qu'il est difficile de se disséquer avec une meilleure grâce.

Et vous, cher ange, que devenez-vous? Comment menez-vous ces bienheureux drôles qui ont le droit de vous aimer et l'adresse de vous le prouver? Quelle génération éclopée et infime! Ces petits jeunes gens-là ont l'air de sortir de nourrice. Quel rien, et quelle fatuité! Ils sont poussifs comme des danseuses, et bêtes comme des écuyers. Ils n'ont que deux talents: celui de s'essuyer les lèvres, comme s'ils venaient de boire du madère, celui de marcher comme s'ils venaient de monter à cheval. Ah! les amusants petits bonshommes, avec leurs vices à bon marché, leurs ostentations, leur manque d'esprit, leur manque d'argent, apitoyant tout le monde,--et nous-mêmes,--des efforts qu'ils se donnent à paraître riches; commanditant à plusieurs les caprices d'une femme; subsistant de petites caresses et de grosses lâchetés! Amoureux de papier mâché, gris d'un doigt de vin, sur les dents d'une nuit blanche, fatigués, usés, blasés, finis! Ils se mettent à trois pour parier un louis sur un cheval qui appartient à un de leurs amis; ils fument leur cigare à la portière quand ils sont en coupé de louage, et on les rencontre au bal masqué avec leur papa!

Au revoir, ma belle mignonne. Je baise vos beaux yeux qui, je l'espère, ne m'envoient pas de grands vilains regards de courroux. Ah! si j'étais là-bas, je ne m'inquiéterais guère; mais de si loin, on a si peu de moyens de conviction!

Au revoir et mille baisers.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Vous ririez bien de me voir vous écrire, ma chère Louise, sur un coin de toilette, tout encombrée de pommades et de peignes à bandeaux. Je vous écris de ma loge pendant un acte où je ne parais pas; mon encrier est tout près de mon rouge végétal; j'ai pour tabouret un carton à chapeau. Mon habilleuse dort ou à peu près. J'ai encore une demi-heure avant d'entendre la sonnette au foyer. Causons.

Dimanche prochain, le public de Marseille va être appelé à décider du renvoi ou de l'admission des artistes. La soirée sera, dit-on, des plus orageuses.--Comme dans beaucoup de villes de province soucieuses de ressembler à Paris, se montrer fantasque et irraisonnable est une preuve de haut goût et d'exigences motivées. Puis les jeunes gens et les officiers, toujours peu alliés, jugent la femme bien plus que l'actrice, et profitent souvent du tumulte et des discussions théâtrales pour vider des querelles de rivalité ou d'amour. Quant à moi, j'ai ici une réputation d'esprit qui me nuit auprès des négociants, seuls individus qui par leur position financière soient acceptables. Je suis pour eux un charme dangereux, une attraction malfaisante, un feu follet séduisant, mais qu'il faut bien se garder de suivre, car il vous entraînerait sur des routes pleines d'abîmes. Le soir, sur le quai, tous ces honnêtes richards du négoce, qui guettent leurs arrivages de coton et d'indigo, se pressent autour de moi, me regardent et m'écoutent; les plus osés me suivent jusqu'à ma porte, mais ils s'arrêtent à l'antre de la louve!--J'ai à la tête de mon parti un officier de marine dont vous seriez amoureuse, j'en suis sûre: un bon et brave garçon, gai et crâne, ami de mes amis, qui m'aime comme un niais, c'est-à-dire sérieusement et qui va se faire quelque affaire fâcheuse dimanche, j'en ai peur. Déjà hier, j'avais deux rôles pour ma soirée, et on avait dit dans la ville que quelques jeunes gens devaient commencer les hostilités contre les artistes. Mon officier s'en va, en grande tenue, l'épée au côté, se planter au milieu du parquet, deux de ses amis un peu plus loin pour le soutenir. Là, avant le lever du rideau, il fait grand tapage, et jure par tous les saints du paradis que le premier qui sifflera la perle du théâtre, madame Mathilde, sera souffleté par lui. Aussi ai-je été bien accueillie à mon entrée en scène. Il est vrai que mes costumes m'ont été envoyés par Babin, et qu'hier précisément j'avais de très-belles toilettes. Enfin nous verrons la décision de dimanche. Mon coeur est toujours le même, rempli du souvenir d'Alphonse, inaccessible à tout amour nouveau! Je n'ai pas encore d'amant et n'en prendrai que par intérêt: c'est ignoble! mais c'est ainsi!

Et vous, chère enfant, quelle nouvelle de bourse ou de coeur? Avez-vous trouvé un filon? Croyez-moi, presque tous les hommes n'ont bien réellement qu'une valeur d'utilité. Êtes-vous toujours aussi remplie d'Octave? Celui-là est au moins un loyal et excellent coeur; et il offre à l'amour des circonstances atténuantes.

Envoyez-moi quelques notes de l'archet éblouissant de Musard. Cela me rappellera des jours de joyeuses folies, et d'ardentes fêtes, et de radieuses jouissances, jours que je ne regrette pas d'avoir vécu, que je ne regrette pas de ne plus vivre.--Mon entrée arrive.

Adieu, aimez-moi.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Je ne veux pas manquer à votre découragement, ma pauvre chère amie. Si vous étiez heureuse, gaie, je serais moins empressée. Mais vous êtes triste, accablée de soucis, je me dois donc à vous.

Hélas! je comprends votre situation, je la sais d'expérience, dans chacune de ses phases, dans la plus mystérieuse de ses douleurs! Moi aussi j'ai passé par là! moi aussi j'ai supporté les gênes journalières, les privations silencieuses, les anxiétés résignées, les inquiétudes du lendemain, pour garder un amour en lequel ma folie avait foi, et qui empruntait surtout à mon imagination et à mes propres délires ses attraits les plus séduisants, ses formes les plus charmantes! L'amour m'a quittée et la misère m'est restée. Ceci m'a été une déception profitable; car j'ai compris l'égoïsme des hommes ou leur insuffisance. On ne me reprendra plus aujourd'hui à avoir des transports d'ivresse dans une mansarde, à préférer une étoile à un diamant! à porter des robes d'indienne vertueuses, à négliger d'avoir des bas de soie!--Bien entendu que je ne parle pas d'Alphonse: son amour a été ma seule réalité vraiment enivrante, vraiment sincère et divine, sans désenchantement, sans rien qui soit venu faire réfléchir mon esprit ni glacer ma tendresse! Toute femme, quelque dépravée qu'elle soit devenue, porte en elle, dans un sanctuaire réservé, un nom, un souvenir, une rêverie, une croyance! Choses saintes et bénies qu'elle garde en elle, comme des perles au fond des vagues! qu'elle préserve des souillures et des atteintes honteuses de sa vie vagabonde et maudite! vers lesquelles elle se retourne aux heures du recueillement et de la pensée régénérée, et qui sont la religion de son esprit sans foi ni respect!--Alphonse est tout cela pour moi. Il est à part de ma vie, de mes froids raisonnements, de mes implacables dédains pour tout ce qui tient aux amours et aux amants.--Ceci posé, revenons à vous.

Je vous porte, chère enfant, un intérêt sympathique; je voudrais vous le prouver d'une victorieuse façon. Mais l'impuissance est là.

Devant la passion, l'esprit le plus clairvoyant n'a aucun succès. Je ne veux pas ergoter avec vous comme un pédagogue et chercher à vous extirper la folie amoureuse qui envahit aujourd'hui tout votre être; je n'y réussirais pas, je le sais d'avance; à quoi bon alors? Seul, le temps guérit d'aimer. Mais il nous est donné de souffrir, de souffrir longtemps avant de guérir. Les illusions tombent une à une, et si lentement qu'on est bien vieille quand le coeur en est vide. C'est un débarras qui ne se fait pas tout d'un coup. Mais le mieux, croyez-moi, se fait tous les jours. Tous les jours, sans que vous vous en doutiez, vous venez à moi.

Et l'on a beau faire, il y a toujours des choses qui reviennent!--Je ne sais l'autre jour, dans quel méchant vaudeville où je jouais, il y avait un couplet sur cet air triste qu'il aimait tant et qu'il chantait à ses heures de gaieté. Je me mis à me ressouvenir... Nous étions tous les deux dans une brasserie, aux portes de la Haye,--un petit jardin planté d'acacias; mes genoux touchaient ses genoux: rien ne nous venait aux lèvres à nous dire... Il m'a cueilli en route un gros bouquet de toutes sortes de vilaines fleurs; et j'étais à bout de bras de les porter.--La nuit venue, nous voulûmes revenir à travers champs. Il y avait de petits fossés avec de l'eau. Il me donnait la main pour sauter; à chaque fossé, c'était une histoire! Je mouillais mes bottines; et lui, riait.

Mais au nom de notre amitié, ne parlez jamais à Amédée de la confidence que je vous ai faite. S'il vous en parle, bien! mais ne prenez pas l'initiative. Alphonse est marié à présent; je ne veux pas que son ami me croie capable de le compromettre, en mettant son nom en villanelle, et l'histoire de nos amours en rondes que je chanterais à tue-tête sur les chemins.--Je compte sur vous.

MATHILDE.

Marseille, décembre 1847.

Aussitôt cette lettre reçue, ma belle amie, vous irez chez Bethmont, au coin de la rue Louis-le-Grand, et vous lui demanderez pourquoi il ne m'a pas envoyé mes bas rouges. Il me les faut absolument d'ici à mercredi.

Je vous écris toute triste. Mon officier de marine a été tué avant-hier par un jeune homme de la ville. Cela a eu du retentissement, de sorte qu'on me regarde un peu ici comme un phénomène.

Je vous recommande mes bas. J'en ai absolument besoin pour la semaine prochaine. Je ne comprends rien à ce retard. Le messager était payé.

Toute à vous.

MATHILDE.

Marseille, janvier 1848.

Que voulez-vous, ma bien chère Louise! la vie est une chose railleuse et hostile qu'il faut énormément de dépravation pour braver, ou une force de dédain philosophique plus énorme encore pour dominer. Les intelligences fortes et arrogantes y succombent souvent; comment nous, pauvres femmes, avec nos esprits délicats et frissonnants, nos coeurs peureux et faibles, pourrions-nous trouver la lutte victorieuse, la vaillance persévérante, la résignation pleine de grandeur et de courage?

Vraiment, vos ennuis sont une injustice de la Providence, un manque de goût du hasard; et si j'étais à leur place, vous n'auriez qu'à envier un peu de noir à votre ciel pour en changer l'azur éternel. Par malheur je ne suis ni la Providence ni le hasard; et je ne puis que vous prêcher une théorie peu élevée. Ce n'est pas la théorie de la conscience haute et fière, qui ne trouvant pas d'issue ici-bas transporte plus haut ses valeurs méconnues et ses blessures sans récompenses; c'est tout prosaïquement de l'épicurisme d'oeuvres, et de l'étourdissement moral.

Pour moi, je ne m'étourdis plus. A force de s'être soûlée à toutes les coupes des rêves et des erreurs de la vie, mon imagination a une si forte tête qu'elle ne peut plus se griser; et quant à mes sens... vous savez le respectueux silence que je garde aux morts...

Que vous dire! Tenir tête à l'orage, c'est de la folie présomptueuse; se laisser aller au courant, c'est de la lâcheté. Que faire alors?--Allez, ma pauvre enfant, comme les condamnés qui, en faveur de leur arrêt impitoyable, trouvent partout autour d'eux l'accomplissement matériel de leurs funèbres et derniers désirs, nous qui sommes condamnées, de par les préjugés du monde, à un différent supplice, demandons aussi à la vie notre poulet et notre vin de Bordeaux.

Votre chambre est prête. Je vous attends.

Votre amie.

MATHILDE

CALINOT[6]

Pauvre innocente vie que cette vie de Calinot, qui semble écrite tout entière pour une parade des Funambules; écoulée doucement sans peur, sans reproche, sans haine, sans remords, sans regrets; innocente comme une parade où Pierrot,--Pierrot le mime, Pierrot le muet,--où Pierrot parlerait!

[Note 6: Calinot, à l'heure présente, est une figure très-populaire. Théodore Barrière en a fait une pièce, et chaque jour le petit journal augmente d'une naïveté nouvelle le chapitre des naïvetés de ce petit-fils de Lapalisse. Mais en 1852, lorsque nous avons pour la première fois biographié Calinot, ce n'était encore qu'une légende flottante dans la blague des ateliers.]

C'est une parade, si bien une parade, que, lorsque Camille, le metteur en scène, le souffleur de toutes ces naïvetés, n'est plus là pour lui donner la réplique, l'histoire et la légende prêtent toujours à Calinot pour partners de ses janotades deux autres drolatiques. Vous savez ce seigneur de la légende allemande entre deux chevaliers qui chevauchent à côté de lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche? Eh bien! comme le seigneur allemand Calinot chevauchait entre deux chevaliers: V... et L...--V..., c'était la phrase française en habit de marquis;--L..., c'était une mémoire qui toujours restait court, qui sans cesse buttait contre le mot propre, qui jamais ne le trouvait. C'est V... qui disait: «Il me semble que le crépuscule s'annonce, je vais mettre mon peplum; et encore, après avoir chaviré: «Je jure Dieu de ne plus mettre le pied dans cette caravelle!» C'est L... qui annonçait au piquet: «J'ai une tierce... en ce que tu sais bien, une quinte en ce que tu m'as dit, et un quatorze... en ce que tu viens de me dire.» Et ainsi il croissait, le bon Calinot, en grâces et en joyeux devis, entre ce lexique des Précieuses ridicules et cet incurable oublieur, entre ce purisme et cette paralysie!

Parades!--races perdues! ô vieux pitres! tout ce cortége de Momus populaire, les rires larges et les grosses bêtises, les paternelles niaiseries! Pantalons et Cassandres, vieux faiseurs de gaieté qu'on ressuscitait tout à l'heure,--ô Lapalisse! aïeul des naïvetés,--je vous le dis: Bobèche revivait en cet homme.

Et l'atelier, qui s'ennuyait de Jocrisse, s'est mis à compiler l'enchiridion de Calinot, avec un culte de philologue, et l'a augmenté, et l'a enrichi, et l'a pourléché, et s'est mis à déclamer ainsi ornée, cette rapsodie du théâtre de la Foire, pour faire suite à celle que chantait Dancourt en sortant du cabaret de la Cornemuse, en sorte que les écouteurs ont fini par être aussi incrédules à l'endroit de l'existence de Calinot qu'à l'endroit de l'archevêque Turpin.

Et pourtant il a si bien vécu, ce mortel désopilant,--qu'un jour il est mort--du choléra.

L'existence de Calinot a toutes sortes de tableaux: Calinot restaurateur,--Calinot logeur,--Calinot commis,--Calinot garde national. S'il fut tout cela, nul ne l'a jamais bien su. Le savait-il lui même? Il était de si bonne composition et faisait si peu de résistance à laisser mettre la main à ses souvenirs à y laisser ajouter!--Un beau jour, Camille lui persuada qu'il avait été marin; et, depuis ce jour-là, Calinot se rappelait tout au moins une fois par mois ses impressions de la Tremblante.

Un grand corps monté sur des jambes d'échassier; là-dessus, une tête blonde, chauve, inculte; de la barbe; les yeux bonasses; la tête ballant en avant; dans la pose, quelque chose comme le profil d'une canne à bec de corbin; une voix pleine d'embarras, obstruée de bredouillements, notée tout au long de notes innotables;--c'est ainsi fait qu'il a traversé la vie avec des vêtements trop larges sur son corps maigre, faisant rire tout le monde, et s'amusant de voir rire tout le monde.

Les tréteaux du Pont-Neuf ont eu leurs sténographes; pourquoi laisserait-on perdre ce monument de la bêtise française?

A côté de cette épopée de cynisme, toute sanglante, de cet «Allons-y gaiement!» de l'Abbaye de Monte-à-regret,--Jean Hiroux,--Calinot a sa place: c'est un lever de rideau avant la grande pièce.

Enfant, Calinot, en revenant de l'école, se bat avec un camarade, et attrape une grande écorchure au front. Au dîner, son père lui dit: Qu'est-ce que tu as là?--Papa, j'ai rien.--Mais si, tu as quelque chose.--Je me suis mordu au front!--Imbécile! est-ce qu'on se mord au front?--Tiens! je suis monté sur une chaise.

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Moi, j'aime bien mieux la lune que le soleil. Le soleil, à quoi ça sert? Il vient quand il fait jour, ce feignant-là! Au lieu que la lune, ça sert à quelque chose: ça éclaire.

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CAMILLE.--Veux-tu me mesurer ce tableau?

CALINOT.--Avec quoi?

CAMILLE.--Prends le mètre, il est sur la table.

CALINOT, mesurant:--Un mètre... heu... heu...

CAMILLE.--Eh bien! combien a-t-il?

CALINOT.--J'sais pas: le mètre n'est pas assez long.

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CAMILLE.--Prends garde à ta pie, voilà le chat.

CALINOT.--Laisse donc! une pie, ça vit cent ans!

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«Monsieur,

«Envoyez-moi les deux Boissieu que je vous ai demandés.....» Ici le marchand de tableaux meurt. Calinot finit la lettre: «Je vous écris le reste par la main de Calinot, mon premier commis, vu que je viens de mourir d'une attaque d'apoplexie.»

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CAMILLE.--Que tu es bête!

CALINOT.--C'est pas malin si je suis bête, on m'a changé en nourrice!

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Calinot voit un moineau dans le jardin de Camille; il l'ajuste. Il n'était pas bien pour le tirer; il remonte l'escalier à pas de loup; il ouvre bien doucement la porte de Camille, bien doucement la fenêtre de Camille qui dormait.--Pan!

CAMILLE, se réveillant en sursaut.--Hé?..... hein? quoi?

CALINOT.--Tiens! j'avais tiré tout doucement.

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«Moi, d'abord, je n'aime pas les lâchetés. Quand j'écris une lettre anonyme, je la signe toujours.»

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A M. le maître d'hôtel du Cheval blanc, à Rouen (Seine-Inférieure).

«Monsieur,

»Je vous prie de me renvoyer mon couteau-poignard que j'ai oublié sous mon traversin dans la chambre nº 23.

»Votre dévoué,

»CALINOT.»

En cachetant la lettre, Calinot retrouve son couteau-poignard.

«Post-scriptum.--Ne vous donnez pas la peine de chercher mon couteau-poignard; je l'ai retrouvé.»

CAMILLE.--Tu es bête!... puisque tu l'as retrouvé...

CALINOT.--C'est trop fort! Tu veux donc que cet homme s'échine à chercher mon couteau-poignard?

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«Sont-ils bêtes ces gens qui donnent une lettre à un commissionnaire! ils se figurent qu'il la porte; il ne la porte jamais. Moi, quand je veux être sûr, je vais toujours avec le commissionnaire.»

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On proposait un parti à Calinot:

--Que diable veux-tu que je l'épouse, elle a le double de mon âge.

CAMILLE.--Qu'est-ce que ça te fait?

CALINOT.--Songe donc! quand j'aurai cinquante ans, elle sera centenaire.

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CAMILLE.--Tâche donc de me rapporter des allumettes qui aillent.

Calinot remonte avec des allumettes.

CAMILLE.--Cré mâtin! elles ne vont pas tes allumettes!

CALINOT.--C'est bien drôle, ça; je les ai toutes essayées!

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CALINOT, logeur.--Oh! monsieur, à tous les prix: dix, quinze, vingt-cinq. Voyez: la chambre est bien; c'est propre; il y a des rideaux, une table de nuit...

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est une truelle.

--Et ça?

--Du plâtre et du verre pilé.

--Tiens! pourquoi donc?

--C'est très-commode. Figurez-vous, monsieur, que la maison est infestée de rats. Quand vous en voyez un, vous sautez sur la truelle et vous bouchez le trou. Dans les chambres à quinze francs, ils vous mangeraient le nez: on vous donne un masque en verre.

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Dans son jardin de Romainville, Calinot avait un tas de gravois.

CAMILLE.--Fais un trou, tu mettras ça dedans.

Calinot n'avait plus de gravois, mais il avait un tas de terre. «C'est que je ne l'ai pas fait assez grand!»

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Calinot disait: «Napoléon!... un ambitieux! S'il était resté capitaine d'artillerie et mari de Joséphine, il administrerait encore la France!»

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Calinot, capitaine instructeur: «Eh! là-bas, qu'est-ce qui lève les deux jambes?»

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Calinot, aux journées de juin: «Si je fais arriver mes hommes tous de front, les malheureux, ils vont tous être mitraillés!... Si je faisais tête de colonne à droite, tête de colonne à gauche?--» Il commande: «Tour droite! tour gauche!» Tout le monde fait tour complet. Une fusillade terrible part de la barricade. La compagnie de Calinot est criblée. Le général arrive bride abattue: «Imbécile! vous faites tuer tous vos hommes!--Ah! taisez-vous donc! ça fait bien moins de mal que dans la poitrine!»

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Calinot était à deviner un rébus du Charivari dans un café.--Le gazier sonne pour prévenir qu'il va éteindre. Au bout de cinq minutes, Calinot, toujours à son rébus, dit: Eh ben! a-t-il éteint, cet imbécile?

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CALINOT.--Je viens de rendre service à un vieux camarade de la Tremblante. Ce pauvre diable! il n'avait pas mangé depuis deux jours. Je l'ai fait entrer dans une allée, je lui ai donné mes bottes.

CAMILLE.--Et toi, comment t'es-tu en allé?

CALINOT.--Ah! tu demandes toujours des explications.

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CAMILLE.--Mon escalier est noir comme le diable. Prends ce bout de bougie.

CALINOT, au bas de l'escalier.--Les artistes sont si pauvres! Il en reste encore un grand bout.--Calinot remonte la bougie.

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CALINOT au Salon.--Ducornet... né sans bras... Qu'éque ça fait, s'il a des mains?

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CAMILLE.--Eh bien! tu ne viens pas à l'enterrement de mademoiselle Mars? tous les artistes y seront.

CALINOT.--Je ne vais à l'enterrement des gens que quand ils viennent au mien.

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Camille donne à Calinot une canne avec une très-belle pomme de Saxe. La canne est trop grande pour Calinot.--Calinot la rogne de la pomme.

CAMILLE.--Pourquoi ne l'as-tu pas rognée du bas?

CALINOT.--C'était en haut qu'elle me gênait.

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CALINOT malade, se plaignant de la sonnerie des cloches, qui lui brise la tête:--Pourquoi qu'on n'a pas mis de la paille dans la rue?

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CALINOT, mourant du choléra.--Je meurs comme le Christ, à quarante-trois ans.

CAMILLE.--Tu te trompes, mon ami, il est mort à trente-trois ans.

CALINOT.--Eh ben! il est mort dix ans trop tôt.

ÉDOUARD OURLIAC

En ce temps-là, c'était le beau temps, le beau temps et l'âge d'or du roman. Par ces années de grâce littéraire, il y avait beaucoup de gens qui faisaient des livres, et il y avait, de gens qui en lisaient, plus encore que de gens qui en faisaient. Le lecteur de 1830 était un lecteur dévoué, incomparable, héroïque, inassouvi: il lisait tout. Que le livre eût un titre un peu affriandeur, le livre était enlevé. En ce temps, les maîtresses de cabinet de lecture, à ficeler les paquets de leurs abonnés, avaient les doigts comme des maîtresses de maison qui couvrent leurs confitures.

Aux vitrines, les lithographies pleines de meurtres, de femmes renversées par terre, de mares de sang, de lumières de coups de pistolets, de malédictions paternelles, s'étouffaient l'une l'autre. Ces lithographies étaient d'un faire féroce. Elles étaient plus hautes en couleur, et plus énergiquement crayonnées, et plus tirant l'oeil les unes que les autres: on aurait dit des saltimbanques qui se disputent la foule à renfort de tapage.--Édouard Ourliac fit son entrée dans le monde littéraire à coups de lithographies; la première annonçait l'Archevêque et la Protestante (1832); celle qui suivit, Jeanne la Noire (1833). L'éditeur était Lachapelle, cet audacieux d'alors qui imprimait à peu près tout ce qu'on lui apportait, à la condition qu'on lui donnerait gratis un second roman, si le premier faisait son bout de chemin. Madame Cardinal, de la rue des Canettes, la bibliothécaire du roman moderne, vous dira qu'Ourliac lui recommandait de passer sous silence ces deux péchés de jeunesse, à qui lui demanderait son oeuvre.

La voie d'Ourliac, Balzac l'a définie d'un mot, Ourliac retournait l'ironie de Candide contre la philosophie de Voltaire; et de l'ironie il essaya toujours de faire une arme d'Église. Il se moqua au nom du Christ. Là est l'originalité du talent d'Ourliac. Ne lui demandez ni une forme neuve, ni un cadre bien original. Il a un peu lu, et malheureusement il a beaucoup retenu. Mais où il est bien lui, comme mode d'idées, c'est dans ces nouvelles où il exhorte à la religion en raillant le siècle, et paradoxant ad majorem Dei gloriam. Cette façon singulière de faire servir à la maison du Seigneur les étais de la maison du diable, marquait un esprit osé, décidé à faire flèche de tout bois. Elle parut sans doute de bon aloi à de plus casuistes que nous; et Ourliac fit école de Rabelais de sacristie.

Peut-être bien, en ces baliverneries sérieuses et de consciences, y a-t-il un grain de trop gros paradoxe, et le réquisitoire du chrétien pourrait-il être moins partial. Peut-être bien y a-t-il exagération à mettre comme dans l'Épicurien, toujours l'indigestion à côté du souper, l'hôpital après l'amour, la santé à côté du jeûne et des macérations. Mais cela est sauvé par l'intention.--Puis, ces rieuses morsures d'un esprit antirévolutionnaire, il en use à toute outrance contre le journal, dans le conte humoristique des Phillophages. Les colères qui s'allument, les pavés qui se remuent, les gamins qui deviennent des héros, les révolutions qui mijotent, toutes les catastrophes privées et sociales, il porte tout cela au compte de ce carré de papier qu'on passe sous les portes le matin. La presse est pour lui «une correspondance bien réglée entre quelques gens qui ne pensent guère, et beaucoup qui ne pensent pas».--Là, dans le Bien des pauvres, c'est une ménippée, le rire aux lèvres, contre les hôpitaux, ou pour mieux parler contre la charité constitutionnelle Ourliac dit tous les biens de l'administration des hôpitaux et hospices civils de la ville de Paris. Il s'étend sur les difficultés de résoudre le problème d'obtenir entrée dans un hôpital sans être tout à fait mort. Il montre le médecin plus ami de la science que du malade. Il fait les infirmiers ivres, la miséricorde et la sollicitude nulles en cette maison des pauvres; et comme le conte approche de la fin, un curé entre en scène, qui argumente contre les réconforts laïques, appelant les hôpitaux «une voirie», et recommence le procès aux spoliateurs du clergé. Mais le pauvre Ourliac devait mourir dans une manière d'hôpital, et on ne peut guère lui en vouloir de s'être vengé par avance.

Ourliac était un petit homme imberbe comme un acteur, et pâle. Son teint était bilieux, son oeil pétillant. Des lèvres minces et faites à point pour le persiflage complétaient un remarquable masque d'ironie. «Il n'avait rien,--dit-il quelque part de lui, sans se nommer,--il n'avait rien qui prévînt en sa faveur; point de cet air de franchise et d'étourderie qui sied à un jeune homme; une tenue circonspecte, peu de taille, un teint maladif, un visage désagréable, qui frappait pourtant; des traits mobiles, expressifs quand il s'animait, et un sourire qui n'était pas sans grâce.» Quand il avait bu, de pâle Ourliac passait blême; et alors, dans les dandinements et l'excitation de l'ivresse, son esprit mal d'aplomb entre la fièvre de tête et le mal de coeur, son esprit «mal réglé, peu choisi, tourné au sarcasme, mais fort plaisant», éclatait en pantagruéliques gaudisseries. Facétiant comme un Triboulet de lettres, il jetait au hasard ses joyeusetés intarissables. Il semblait qu'il tirât au sort dans une casquette les mots et les idées; et des phrases insolites, les plus étranges défis à la grammaire, des lazzis en dehors de toute syntaxe, toute une langue tordue comme un kriss malais, toute une littérature à lui, macaronique et inimitable, s'envolait de sa bouche crispée par les tournoiements de l'ébriété. Au milieu des rires qui accueillaient ses saillies, il restait grave et blême, presque humilié d'une galerie, comme un Debureau sur une chaise curule. Et, chose étonnante, de ce Pierrot dont il avait si bien la face, il avait aussi les mignons vices; il eût très-bien passé par les sept compartiments d'un dessin allemand des sept péchés capitaux. Il était voluptueux, goinfre, ladre, et, prudent; si prudent qu'il persuadait souvent le soir à un de ses amis qui s'en retournait de la rue d'Alger rue des Petits-Champs, que son plus court était de passer par les Batignolles. Ainsi, Ourliac se faisait reconduire jusque chez lui; mais il faut dire qu'il payait la reconduite de C... et charmait le chemin par des romans, récits, histoires, propos, bons contes, pantalonnades à dérider même un critique de livres ou un habitué de théâtres.

Quand, rompant sa chaîne de famille, et parti tout un jour de la maison paternelle, Ourliac courait les cabarets autour de Paris avec une bande d'amis, des artistes et des écrivains de son âge,--qui maintenant, sont d'aucuns des gens décorés et d'autres des maris,--Ourliac lâchait toute bride à sa verve. Il improvisait des chansons burlesques que les joyeux faisaient redire à tous les échos de la route du retour:

Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien, En culotte de peau, Qui voulait tout savoir!

Sa licence, en ces parties de campagne, passait celle de tous autres; elle s'égayait jusqu'aux extrêmes crudités du cynisme; puis, quand sa farce de l'après-dîner avait tout à fait sombré dans l'ivresse, et qu'on le jetait dans une voiture, Ourliac, à qui le vin «reprochait», comme lui disait son ami Henri Monnier, était pris de terreurs et de remords. Des réminiscences religieuses l'assaillaient. Les souvenirs de son enfance passée chez les jésuites lui revenaient dans la conscience; et comme un évadé du purgatoire menacé d'une extradition, le glorieux paillard de tout à l'heure, étourdi, se persuadant que l'omnibus allait sur lui-même comme un toton, Ourliac disait à demi-voix, d'un ton effrayé: «Voilà sept fois que ce cocher fait tourner la voiture; et cependant je ne l'ai pas mérité!»

A ces petites fêtes sous les treille de la banlieue, quand il s'agissait de payer l'écot, Ourliac n'avait jamais que quarante sous dans sa poche. C'était le «nec plus ultra» de son appoint. On parfaisait le compte et tout était dit pour les amis d'Ourliac, mais non pour Ourliac. Il prenait de ces petites générosités subies, dont il ne devait rancune qu'à son avarice, une amertume et une âcreté de ressentiment qui devait plus tard éclater dans Collinet. Écoutez avec quelle vivacité et quel fiel amassé il met certains souvenirs dans son héros: «Il se sentait à certains égards au-dessous de ces jeunes gens bien vêtus qui lui faisaient politesse. Il se crut, du moins, obligé de les divertir. Il les défrayait du reste par des bouffonneries qu'il savait bien lui-même affectées de mauvais goût... Il plaisantait parce qu'il était pauvre, et que ces jeunes gens étaient riches; parce qu'il n'avait pas soupé, et qu'ils soupaient; parce qu'il était triste, affamé, parasite, indiscret; il plaisantait pour qu'on lui pardonnât, pour qu'on ne lui fît pas affront; lui qui avait du talent et de l'esprit, il plaisantait pour un déjeuner.»

Mais si vous voulez entrer en intime connaissance avec le fond de l'homme, lisez Suzanne. C'est le «moi» d'Ourliac se confessant lui-même, que ce livre. Tout le mauvais qu'il portait en lui, il se l'avoue, se souciant peu que ses amis le reconnaissent au visage, et faisant l'autopsie de ses misères morales avec un détail patient et une brutale franchise. La peinture de ces défaillances, de ce travail de l'envie, de ces exagérations poétiques, de cette sécheresse de coeur, de ce lyrisme aposté, de ces élans calculés, de ce despotisme d'égoïsme, de cette inquiétude de cerveau, de cette paresse de résolution et d'oeuvre, de ces expansions épistolaires qui prenaient Ourliac à ses réveils d'orgie, de cette vanité sans entrailles, de cette intuition un peu obtuse du sentiment de l'honneur en l'attente du frein religieux, toutes ces maladies de l'esprit analysées à la loupe, et impartialement rapportées, donnent à Suzanne l'intérêt d'une dissection sur le vif. Quand M. d'Hautberchamp viendra lui demander raison, Lareynie ne rougira pas d'avouer qu'il a peur. Il ne tournera pas sa lâcheté en paradoxe nouveau: il jouera une merveilleuse scène de Tartuffe couard. Quand Lareynie a fait que mademoiselle des Ilets l'aime, il faut voir jusqu'au bout l'agonie de cette malheureuse, tuée à coups d'épingle, et les jalousies sans amour de Lareynie et les froides insultes. Il y a dans ce caractère un venin d'envie, un ragoût d'hypocrisie et de cruauté. Puis mademoiselle des Ilets martyrisée longuement, sciemment, impitoyablement, une fois morte de par lui, lorsqu'une révolution soudaine s'est faite en ce Lareynie, lorsqu'il s'est jeté à la religion, quand toute cette mauvaise instinctivité, toute cette méchante vie, ce méchant coeur, et ce cabotinage, il les a eu cachés sous une soutane, même chrétien, Lareynie ne s'humilie pas. Le vieil homme reparaît avec le vieux levain; et s'en prenant à l'état de la société et au temps, aux approches d'un an Mil social, d'avoir été le bourreau d'une femme, il jette au siècle son restant d'hypocondrie: «Je devais rester et mourir dans la condition où j'étais né. Mais dans quel malheureux temps vivons-nous? Quelle tempête a soulevé la lie de la société? Quelle politique insensée a rompu toute barrière et déchaîné toute passion? Quel anathème pèse sur cette jeunesse sans frein, sans principes, sans tradition, déshéritée, desséchée dans sa fleur comme une moisson maudite?»

Suzanne est l'oeuvre capitale d'Ourliac. C'est une des plus consciencieuses, des plus fidèles, des plus habiles, des plus remarquables analyses de caractère qui nous aient été données depuis 1830.

Malheureusement, il faut revenir à cela: chez Ourliac, les ressouvenirs de style, d'intrigue et d'inventions épisodiques percent le fond presque partout. Collinet,--Collinet duquel la Revue parisienne prophétisait: «c'est une puissante et belle comédie dont on tirera peut-être quelque misérable vaudeville»,--Collinet contient, déshabillée en prose, toute une scène du Roi s'amuse. Psyllé est du Perrault battu avec du Swift. Les Noces d'Eustache Plumet se ressentent du compagnonnage de Monnier. La Légende apocryphe emprunte au grand humoriste du XVIe siècle sa phrase énumératoire et chargée de mots. Dans SUZANNE, on l'a dit, mademoiselle des Ilets est un calque de mademoiselle Delachaux de Ceci c'est pas un conte, de Diderot. Peters est parent de Krespel; cette scène fraîche du violon aux Champs-Élysées dans Geneviève, on la retrouve encore dans Suzanne. Dans la Confession de Nazarille, vous vous choquerez à des réminiscences flagrantes d'Eugène Sue, à des profils visiblement dessinés sur les deux profils de Ruy Blas et de don Salluste. Au reste, sur cette dernière oeuvre, Ourliac n'avait pas grande illusion: «Je l'ai écrite en courant,--écrivait-il,--sans copie; je n'en ai point corrigé les épreuves, et j'en suis sur les épines. Ces morceaux si courts ne font jamais grand bien, quel que soit leur mérite; mais ils suffisent souvent à donner une idée parfaite de la pauvreté de l'auteur. C'est compromettant, comme on dit. Je crains que celui-là ne soit de ce dernier genre.»

En dehors de sa verve de partisan catholique, Ourliac a la recherche du coeur humain poussée jusqu'à l'infinitésimal psychologique, l'observation épigrammatique, le tour vif et relevé de saillies. S'il avait eu moins de mémoire, un procédé de style plus fertile et plus varié, nul doute qu'il n'eût fait sa place grande. Je ne citerai comme exemple de son talent débarrassé des préoccupations polémiques que cette Physiologie de l'écolier, un petit chef-d'oeuvre, où laissant venir à lui, comme Jésus, les petits enfants, il a narré finement, joliment, curieusement, les moeurs et les allures de ces petites âmes qui apprennent l'espièglerie mieux que toute autre chose. Là, son analyse est charmante. Elle est comme une récréation dans une cour de pension.

Mais ce qui fit le plus pour la réputation d'Ourliac, ce fut un petit volume in-18, publié rue Cassette. L'exemplaire que j'en ai là porte par hasard, comme revêtement de sa garde, «la Cloche, l'Encensoir et la Rose,» chapitre 53 de quelque livre poétiquement mystique édité chez Waille.

Les Contes du Bocage, où vous avez lu cette belle supercherie filiale de mademoiselle de la Charnaye faisant accroire au vieux marquis aveugle les succès continus des chouans, alors que les bleus, enfin vainqueurs, traquent de buissons en buissons les obscurs Philopémens de la Vendée; les Contes du Bocage, tout ardents de l'esprit royaliste, valurent à Ourliac les chaudes sympathies de la presse religieuse.

Ourliac s'était marié. La Bruyère dit quelque part: «L'on ne voit point faire de voeux ni de pèlerinages pour obtenir d'un saint d'avoir l'esprit plus doux, l'âme plus reconnaissante, d'être plus équitable et moins malfaisant, d'être guéri de la vanité, de l'inquiétude et de la mauvaise raillerie.»--Le mariage ne fut pas heureux. Toutefois, on en était encore aux années de miel, et Ourliac, sur les bords de la Loire, veillait paternellement, l'esprit détendu et reposé, au succès de son petit volume. Il écrivait alors: «15 août 1843... Nous avons tous les soirs ici des nuits d'Opéra, une belle et pleine lune de l'autre côté de la rivière qui s'épanouit à travers nos feuillages comme une bombe lumineuse. De tous les coins de notre terrasse, le paysage fait tableau... Je suis entouré de belles choses à quatre ou cinq lieues de distance; j'ai visité avant-hier le château d'Azay sur l'Indre. J'ai toutes les peines du monde à croire que Chenonceaux soit plus beau: une vraie vignette anglaise, de la renaissance toute pure! et un parc! et des eaux! La vallée d'Azay est celle du Lys dans la vallée. Les habitants sont furieux contre l'auteur qui a trouvé leurs femmes laides... Je pêche à la ligne sans aller bien loin et avec succès. Je n'ai qu'à me baisser pour en prendre. Je pêche les ablettes par soixantaine. Je trouve à ce prix que tout ce qu'on a dit là-dessus sont des calomnies. C'est une belle chose que Paris; mais je n'en persiste pas moins à croire que nous ferions bien, sur le retour, de nous en venir par ici planter nos choux avec quatre ou cinq amis sensés. La nourriture saine, le bon vin, le repos, les jardins, le loisir, ont bien leur mérite. J'ajouterai qu'il y a ici de certains vins qui valent le champagne.» Cet apaisement de l'idée, ce calme, cet accommodement de l'esprit aux jouissances terrestres, ce souffle d'Horace, cette pente à une honnête «humerie» ne tinrent guère contre les avances et les engagements du parti catholique; et à quelque temps de là, Ourliac remerciait un rédacteur du National d'un compte rendu favorable, en essayant de le convertir, quatre pages de lettre durant.

Dès lors Ourliac appartenait à l'Univers, où il apporta les qualités de son esprit. Mais de ce corps malingre, épuisé, travaillé de longue main par les agitations et les anxiétés morales, une maladie de poitrine eut bon marché; et Ourliac, encore bien jeune, mourut à la maison de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet.

BÉNÉDICT

Il habitait un divan vert quand je l'ai connu. Il avait pour draps un rideau en percaline lorsque les draps étaient à la blanchisseuse, et pour couverture un manteau d'Ojibewas en peau, tatoué en rouge de mille figures qui avaient peut-être l'intention de représenter une chasse aux bisons.

Le grand-père de Bénédict avait été un peintre de genre connu, et un vignettiste couru au temps où les journaux de mode recommandaient aux élégantes les casques à la romaine en satin jaune, les robes à l'anglaise, et les sabots chinois garnis de falbalas roses.

Son père était un mathématicien distingué.

A dix-sept ans, Bénédict, qui se destinait à Saint-Cyr, entra à l'école préparatoire de M. Loriol.--Il y passa un an, et y apprit le cornet à piston.

Bénédict revint chez son père, et se mit à travailler pour passer son baccalauréat.

Le père de Bénédict était attaqué de la poitrine. Il partit pour la Touraine. Dix jours après son départ, il reçut une lettre de son fils, qui lui demandait 300 fr. pour acheter un canot. Le bonhomme, qui n'avait plus grande force pour refuser, envoya l'argent.

Le canot de Bénédict lui amena des amis, et entre autres un jeune homme nommé Armand, entrepreneur des peintures au Jardin des plantes où son père était gardien en chef. Armand avait obtenu de dresser un petit théâtre dans une des serres; et les amis d'Armand répétaient là, avec leurs maîtresses, quelques petits vaudevilles qu'ils avaient l'ambition de jouer à Chantereine. Deux ou trois femmes dépareillées s'étaient jointes à la troupe bénévole. Gaillardement on détonnait le couplet. Les Finettes et les Nérines avaient cette volubilité de langue nécessaire pour traduire les Regnards du Palais-Royal. Presque tous les soirs, les répétitions avaient lieu au Jardin des plantes. Les acteurs étaient bien près de se prendre au sérieux, et les actrices jouaient pour sourire. Le public prié était indulgent comme un public qui ne paye pas; et M. de Saint-Albine eût reconnu que ce n'était pas demander l'impossible à ces comédiens de la prime jeunesse, que d'exiger «quand ils jouaient ensemble des scènes tendres, qu'ils fussent, pour ce moment, épris l'un de l'autre.» Et si bien ils l'étaient, qu'une belle blonde qui répondait au nom de Jenny, et qui avait pour 4000 fr. de meubles rue de Richelieu, prit Bénédict en affection.

Aux beaux jours, ils firent rouler tout aux environs de Paris leur chariot de Thespis. Ils jouèrent partout,--les beaux fils et les belles filles,--sur des planches posées sur des tonneaux, avec des lustres faits d'une herse où l'on plantait des bougies, quelquefois au profit d'eux-mêmes, souvent au profit des pauvres.--Bénédict passa l'été à apprendre dans la journée ses rôles pour le soir, par tous les sentiers de Chatou et de Saint-Cloud, sa Jenny au bras: il lui donnait le ton de ses couplets, elle lui donnait la réplique de son amour.

Mais voilà qu'il n'y a plus d'argent chez mademoiselle Jenny. Les meubles s'en vont. L'oreiller tout passequillé de rubans bleus, et le lit, et le tapis, et les chauffeuses, tout cela s'envole.--Bénédict n'hésita pas. Il prit sa maîtresse avec lui, dans l'appartement le son père. Les 125 fr. par mois qu'il touchait pour ses dépenses de poche ne lui suffisant plus, il réfléchit qu'il y avait trois pendules dans l'appartement, et que trois pendules cela faisait deux redites. Il mit deux pendules au mont-de-piété. Il réfléchit encore qu'un Voltaire en 95 volumes était une édition gênante, et en quatre voyages, aidé de sa maîtresse, il le déménagea chez madame Mansut.

Un matin, le portier de la maison entra tout effaré dans la chambre de Bénédict, et lui dit: «Monsieur, votre père qui est en bas!»--Bénédict descendit.--«Je sais tout,--lui dit son père.--Je vous donne huit jours pour que cette créature quitte la maison. Je reviendrai dans huit jours.»

Le jour même, Bénédict alla louer une petite chambre faubourg du Temple. Un ami le mena chez un juif du quai de la Tournelle, qui, moyennant des billets payables à sa majorité, lui fournit un mobilier en noyer de 700 fr. Bénédict s'installa là-dedans avec Jenny.

L'argent du père s'arrêta; et la misère frappa, brutale, au logis. La femme qui jadis ne fatiguait ses doigts qu'à porter des bouquets, se mit à piquer des selles de luxe et à colorier des images, se levant au matin pour ne cesser de travailler que l'aiguille ou le pinceau lui tombant des mains de fatigue, à onze heures ou minuit. Bénédict trouva à occuper sa journée au télégraphe qu'essayait alors de monter l'abbé Gonon. Il gagnait cent sous par jour, et le soir il pliait des enveloppes qui lui étaient payées 3 fr. le mille. Pourtant, en cette dure vie, et en cette chambre ouvrière, l'amour mettait des chansons. Un ou deux de leurs anciens camarades venaient encore le soir, et alors on se contait, à un petit feu avare de cotrets, quelques souvenirs des anciennes comédies qu'on répétait sur l'herbe. Souvent une actrice du Vaudeville, morte depuis, madame B..., qui connaissait Jenny, venait voir le jeune couple, traversant comme une fée leurs ennuis journaliers, les égayant à ses grâces d'oiseau, à ses chants de fauvette; et sachant que leur tirelire fuyait, hélas! elle les emmenait dîner avec elle, ne voulant pas de leur écot, et leur disant qu'ils payeraient la prochaine fois.

«Bénédict,--dit un jour Jenny, nous avons assez mangé de misère comme ça. Il serait temps de nous retourner. On m'offre 1800 fr. pour aller à Limoges.

--Qui ça?

--Le directeur donc, M. Carrier de Richaux. Tu peux encore t'arranger avec ton père. C'est un service que je te rends en m'en allant là-bas. Je t'écrirai, d'ailleurs.»

A vingt-quatre heures de là, Bénédict frappait à la porte de la maison de santé du docteur Hoffmann, avenue Fortuné. C'était là qu'était venu habiter son père. La maladie l'avait gagné, et il sentait qu'elle ne devait plus s'en aller qu'avec lui.

«Mon père,--dit Bénédict, quand il fut en face du vieillard, je vais me faire comédien.»

Le vieillard pâlit soudainement, et porta son mouchoir à sa bouche. Il ne répondit pas.

«J'ai un engagement de premier comique pour Limoges, à 1500 fr. par an; mais je n'ai rien pour m'acheter des perruques et des costumes, et j'ai compté sur vous.»

Le vieillard dit à Bénédict: «Revenez demain.»

Le lendemain, le père était au lit. Il prit un billet de cinq cents francs dans un portefeuille sur sa table de nuit, le tendit à Bénédict, avec ce seul mot: «Partez.»

Bénédict descendit l'escalier, se jeta dans un cabriolet, et fondit en larmes.

Le jour où le théâtre de Limoges fit son ouverture, il arriva à Bénédict une chose assez romanesque. Le spectacle commençait par une sorte de prologue pot-pourri, où tous les personnages de la troupe paraissaient successivement, Bénédict fut placé dans l'avant-scène de droite. C'était là qu'il devait jouer son fragment de rôle. L'avant-scène de droite avait été louée pour madame la générale de R... et ses deux filles. Mais le directeur avait obtenu d'elle qu'elle voulût bien permettre qu'un étranger de passage dans la ville prît place dans sa loge. Voici donc Bénédict installé dans la loge de la générale, en habit noir et ganté frais. Il avait encore une tournure de fils de famille, et ses gestes, et les mille riens de la pose et du regard disaient un homme bien né. La conversation s'engagea entre madame de R... et Bénédict, madame de R... lui demandant «s'il croyait à une bonne troupe», et lui, répondant «qu'il n'avait pas grande confiance dans ces cabotins de province; et madame de R.***.--«Vous êtes de passage?--Quelques jours seulement...--Jolie actrice que cette blonde...--Peuh!--Et où habitez-vous? A l'hôtel de la Promenade, madame.--C'est le meilleur.--C'est le seul, m'a-t-on dit.» La conversation allait le même train que le prologue quand, à ces mots de l'actrice en scène: «Et pas de premier comique!» Bénédict, soudain levé et comme entrant dans la voix d'Arnal: «Le premier comique demandé voilà!»--Puis il acheva son bout de rôle, le public riant, madame de R... toute rouge, et ses filles se retournant pour voir.--«Oh! madame.--dit Bénédict en s'inclinant bien bas, quand il eut fini,--que d'excuses!--Cela n'en vaut vraiment pas la peine, monsieur», répondit madame de R..., d'un ton piqué.

Deux mois se passèrent.--Un soir où Bénedict jouait Babiole et Joblot, à sa sortie, à la deuxième scène, il reçut une lettre qui portait ceci: «Monsieur, votre père vient de mourir. Veuillez venir à Paris le plus tôt possible, et passer à mon étude pour y régler les affaires de la succession.»--Bénédict suffoquait. La réplique venait. Le directeur le poussa. Il finit la pièce. Il avait des larmes plein la voix. On crut à un nouveau moyen comique. On applaudit.

A Paris, les tristes démarches et les tristes cérémonies faites, Bénédict apprit qu'il lui revenait 125 000 fr., plus 10 000 fr. de bons du Trésor.--Il acheta à Jenny des cadeaux.

En diligence, mille pensées lugubres l'assaillirent d'abord. Il lui sembla revoir son père, comme il l'avait vu la dernière fois son mouchoir sur la bouche, et la face maigre. Son dernier mot: «Partez», lui revibrait douloureusement dans la conscience, avec son accent précis... Puis, par un de ces jeux ironiques et irrespectueux où se plaît la pensée, son imagination sauta du cercueil de son père à sa maîtresse; et il songea au bonheur qu'elle allait avoir à se parer de tout ce qu'il lui rapportait; et tout songeant, il s'endormit.

--Monsieur,--dit le conducteur,--nous sommes à Limoges.--Bénédict abaissa la glace de la portière, et levant machinalement les yeux, il aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée de l'hôtel de la Promenade, sur une table, un bol de punch qui flambait et trois hommes attablés autour. Il descendit. Une main lui frappa sur l'épaule, c'était Alexis, l'un de ses camarades.--«Nous vous attendions, venez.»--Bénédict trouva près du bol de punch, Carini, le père noble, et de Richaux, le directeur.--«Et Jenny? dit Bénédict.--Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre, dit Carini.--Malade?... morte?... et la voix de Bénédict se strangula.--Rassurez-vous, reprit Carini, elle n'est ni morte, ni malade; seulement, en votre absence, elle ne s'est pas conduite... Elle vous a trompé.--Veut-elle se remettre avec moi?--Carini hocha la tête.--Et qui? dit Bénédict.--C'est moi, monsieur,--dit de Richaux en s'avançant. Bénédict prit une bouteille de champagne par le goulot, et leva le bras; Carini le retint.--Monsieur, dit froidement de Richaux, elle vous a aimé, elle ne vous aime plus. Quand nous nous battrions, je ne vois pas ce que cela changerait à votre position et à la mienne.--Que je la voie deux heures seulement,--fit Bénédict,--et...--On va vous mener chez elle»--dit de Richaux.

Jenny était sur son lit, les cheveux épars, dans une pose tragique. Elle s'était faite pâle avec de la poudre de riz.--«Ma mère! ma mère! s'écria-t-elle en voyant Bénédict amené par Carini qui se retira, dites que je suis une misérable!--Monsieur, ne me touchez pas!» et Bénédict se laissa prendre à cette scène de drame qu'il avait vu jouer cent fois à sa maîtresse sur les planches.

Au matin, Jenny reprit la promesse qu'elle avait faite à Bénédict de retourner avec lui à Paris. Jenny ne voulut plus partir. Bénédict la menaça de se tuer. Jenny promit encore pour retirer sa promesse peu après. Quatre ou cinq jours durant ce furent des reproches et des apaisements, des génuflexions et des révoltes, des jalousies et des miséricordes, des larmes et des trêves qui ne valent pas un récit, parce que cette déchirante bataille d'un amour vivant avec un amour mort est toujours la même. Enfin, lassée de ses obsessions, et pour avoir la paix, Jenny jura d'aller le retrouver dans huit jours.

Bénédict partit, le remords au coeur. Pour cette femme, il n'avait pas fermé les yeux de son père.

De retour à Paris, il reçut deux lettres de Jenny, à huit jours de distance. Dans la première elle lui demandait 200 francs pour faire le voyage. La seconde était ainsi conçue: «Cher enfant, je suis indigne de vous. Que diriez-vous de moi si je retournais avec vous maintenant que je suis déshonorée? Ah! vous penseriez peut-être que je veux profiter de la fortune qui vous est tombée. Adieu! Je vous renvoie les 200 francs que vous m'avez envoyés. Celle qui vous aime toujours.» Seulement--dit gravement Bénédict quand il raconte cette histoire,--les 200 francs n'y étaient pas.

Alors commença une noce énorme et royale. Entre les dix doigts de Bénédict l'argent coula comme l'eau. Ce fut un gala de trois ans, une table ouverte, une Cocagne, un festin toujours recommencé. Tous venants étaient accueillis; tous accueillis mangeaient. Les connaissances des amis arrivaient-elles au dessert, on relayait le dîner qui repartait de plus belle, et de la cave le vin remontait. C'était une auberge, une auberge et un mont-de-piété, cet appartement de la rue Notre-Dame-de-Lorette. Quand vous aviez mangé trois fois chez Bénédict, cela vous faisait un droit tout naturel à lui emprunter vingt francs. Bénédict avait cela d'agréable que ses habits allaient à toutes les tailles, que ses bottes allaient à presque tous les pieds, et que ses gants allaient à presque toutes les mains;--en sorte que ses habits, que ses bottes et que ses gants diminuèrent. Et puis, il paraît encore que son argent allait à toutes les poches, et comme il en laissait parfois sur sa cheminée, son argent fit comme ses habits. La troupe de Limoges s'étant débandée, Carini et Ernest, le second comique, dédoublèrent son lit et lui empruntèrent ses pantoufles. L'hôtel Bénédict prit vogue, et comme l'on soupait au homard, tous les drolatiques à jeun y abondèrent. «Onc ne vis maison de plaisantes gens si largement remplie.» Toutes les nuits l'on dansait, les refrains grivois battaient de l'aile contre les vitres jusqu'à l'aube!--Aux jours de soleil, la Seine, l'île Séguin, les matelottes chez Gentil ou à la Maison rouge, et encore les chansons sur l'eau.

Les billets de mille francs s'effeuillaient à tous les vents d'orgie: Bénédict les regardait s'en aller. Le bohémien Trimalcion s'était fait une vie à voir la face contente de tous les invités; et comme en une forêt de Bondy, il s'était tranquillement endormi en l'amitié de tous ces parasitismes.

--Bah! dit une fois Bénédict en se levant, si j'allais en Italie?--Je te suivrai, Bénédict, dit Carini.--Moi, je garde ton appartement, dit un nommé Vielleux, un ami de collége.--Et moi aussi, dit Ernest.

Ils partirent, Bénédict, Carini et la maîtresse de Bénédict. Le voyage n'eut rien de curieux, si ce n'est qu'à chaque ville Bénédict mettait deux louis dans le gilet de Carini pour qu'un homme de sa société fît figure; et qu'à chaque table d'hôte, la maîtresse de Bénédict descendait décolletée, en toilette de bal, avec des fleurs dans les cheveux.

A Milan, Bénédict avait dépensé trois mille francs. Il faut dire que Carini avait changé de gilet presque aussi souvent que la maîtresse de Bénédict avait changé de robe.

Bénédict partait pour Florence, quand un petit mot d'Ernest le rappela à Paris. Son mobilier saisi allait être vendu.

En partant, Bénédict avait laissé 200 francs à Vielleux pour payer un billet. Vielleux avait mangé les 200 francs, n'avait pas payé, et avait disparu.--Bénédict sauta du fiacre qui le ramenait des diligences, arracha les affiches jaunes qui annonçaient sa vente pour le lendemain, et courut payer chez le commissaire priseur.--Ernest lui dit que Vielleux avait très-mal agi, en abusant de l'argent qu'il lui avait confié; que, pour lui, il s'était occupé d'économie politique, et qu'ayant eu besoin de livres, il devait lui avouer qu'il avait mis au clou quelque chose de sa garde-robe. Si tu veux,--dit-il en terminant,--je te lirai cette nuit le livre que j'ai fait. C'est un travail sur les Enfants trouvés.--Bénédict l'en dispensa: il y avait trois nuits qu'il n'avait dormi.

Bénédict alla chez son notaire demander de l'argent. Le notaire mit sous les yeux de Bénédict quatre ou cinq pages de chiffres bien alignés. Bénédict passa à la dernière page, et y vit un total qui s'étalait sur six colonnes. Ce total fit réfléchir Bénédict. Il donna congé, vendit une partie de ses meubles, et s'assit résolûment devant son piano, dans un plus modeste appartement, rue des Martyrs.--Aux heures rêveuses, Bénédict avait laissé s'envoler quelques mélodies qui couraient la ville incognito, et avaient leur petite part de gaz et de célébrité aux cafés chantants et aux petits théâtres des boulevards. Bénédict, installé rue des Martyrs, ses amis se retirèrent peu à peu de lui, comme les rats d'une maison qui craque, lui laissant tous ses loisirs. Bénédict fit de sérieuses études d'harmonie; et dix romances dans un carton, il se rendit chez Leduc. L'éditeur trouva la musique charmante; mais, toute charmante qu'il déclarât la trouver, il répondit à Bénédict que cette musique «ne rentrait pas dans son cadre».

Bénédict apprit dans la journée qu'il venait de perdre ses quinze derniers mille francs dans une faillite.--Il est vrai qu'il vendit le même jour cinq francs une de ses romances à un de ses amis. L'ami l'exécuta le soir chez un oncle de Bénédict, et il eut le plus grand succès.

Il ne jugea pas utile de dire qu'il l'avait achetée à Bénédict. Il déclara même que ce pauvre Bénédict n'avait pas le sentiment musical, qu'il ne ferait rien de bon de sa vie. Du salon de l'oncle de Bénédict la romance passa dans un salon, puis dans un autre; en sorte que l'ami de Bénédict fut obligé d'acheter une seconde, une troisième, une quatrième romance, pour se continuer en son talent; et l'ami de Bénédict fut pendant l'hiver de l'année 1847 l'un des hommes les plus heureux de Paris.

Bénédict n'avait pas payé son terme. L'ami le recueillit chez lui généreusement; mais quand l'album de Bénédict eut défilé, et que Bénédict un peu découragé trouva moins, l'ami dit à Bénédict qu'il était obligé de manger dans sa famille; de façon que Bénédict se vit menacé de perdre l'habitude de dîner.

Bénédict était comme le Centurion de la pièce espagnole: il aurait pu sauter trois fois sans qu'un maravédis tombât de sa poche. Il se ressouvint qu'il avait prêté. Il se mit à faire tous les jours la battue des obligés, arrachant ce qu'on lui devait, tantôt quarante sous, tantôt cent sous, et subsistant ainsi. Mais l'alarme donnée de proche en proche sur ce créancier qui demandait l'aumône, on évita Bénédict.

A Noël, Bénédict réveillonna rue de Laval, dans un atelier où l'avait conduit Ernest, et gagna 3 francs au lansquenet. Le lendemain, avec ses 3 francs, Bénédict fit monter un sac de pommes de terre chez son ami. Il s'agissait d'attendre le jour de l'an, où la tante de Bénédict lui donnait 40 francs d'étrennes. Il attendait ainsi, se couchant quand il eut trop faim, la nouvelle année.

Au commencement de janvier, Bénédict alla rendre visite à l'atelier de la rue de Laval. Il y resta dix-huit mois.

C'était, en cet atelier, le phalanstère le plus étrange qu'on puisse voir. Ils étaient là, cinq qui campaient, tous jeunes, et d'une confiance effrontée en la Providence. Édouard et Paul étaient peintres; Maxence attendait pour savoir ce qu'il serait, et Alfred faisait les commissions.--Bénédict habitait, comme je vous ai dit, un divan vert au-dessous d'une panoplie. Paul logeait sur quatre planches et un matelas. Maxence et Édouard couchaient dans quelque chose que l'on appelait un lit, et Alfred faisait en sorte de dormir sur les quatre oreillers du divan de Bénédict rangés sur un grand coffre à bois. Tous les matins, il faisait faim à l'atelier. Avant déjeuner, Maxence préparait les terrains d'un panneau; Édouard, pendant ce temps, sabrait le ciel; et quand ils avaient fini, Paul en imaginait le motif à toute brosse. Le panneau fini, Alfred le descendait chez le propriétaire, brocanteur singulier, qui avait un magasin de chaussure à vis rue Montmartre, et un magasin de tableaux rue Notre-Dame-de-Lorette. Le propriétaire donnait d'ordinaire cent sous du panneau; et l'on avait de quoi dîner et déjeuner chez Tisserant, au haut de la barrière Pigale.--Bénédict avait déterré quelques leçons de solfége et apportait, par-ci par-là, ses quarante sous à la caisse. Au beau milieu de cette vie de hasard, il composait ses deux belles marches.--Un moment Paul faillit faire dîner régulièrement toute la société. Picot, le marchand de la rue du Coq-Saint-Honoré, lui payait vingt sous pièce des cartes de visite avec des emblèmes à l'aquarelle. Tout le monde s'y mit, même Bénédict. Mais cela ne fut qu'une lueur, et le propriétaire ayant été brûlé au deux cent quatorzième panneau, on tomba à dîner Au Désespoir, à sept sous par tête.

Puis, cela finit comme tous les phalanstères qui ne payent pas leur terme, par une envolée de chacun et par une saisie d'huissier.

Bénédict est devenu... J'allais, Dieu me pardonne! vous le nommer.

LA REVENDEUSE DE MACON

En remontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône à Macon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois.

La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées pendant deux étages, entre des colonnes cannelées, striées, imbriquées, losangées, chacune d'un dessin différent de sa voisine. Sur les colonnettes s'appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers les guirlandes de fleurs en ronde-bosse,--naïve représentation mythologique, que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu'en échappade. Quelques petites lucarnes aux toits pointus, sans volets, laissent entrer au grenier le vent l'hiver, le soleil l'été. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacées de l'acajou, est marqueté d'écriteaux numérotant toutes les industries qui se sont casernées dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose-rouge, les malles de carton aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à Paris entrer en service, les linges blancs, les camisoles foncées, pendues comme une enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes, les potirons éventrés, les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout cela fait un tapage de tons et de devantures guenilleuses au pied de la maison de bois. Entre la tripière et le cartonnier est une fenêtre hermétiquement fermée dont une persienne est rabattue et l'autre seulement entr'ouverte; vous apercevez, sur le rebord de la fenêtre, quelques poteries de Chine ébréchées; vous apercevez, collée à la vitre, une feuille de papier sur laquelle est écrit: «Madame Javet, marchande en vieux», dans le fond de la pièce obscurée des scintillements de vieil or, et comme dans un kaléidoscope plein d'ombres, les mille couleurs de quelque chose pendu aux murs.

Que si l'amour du rococo vous fait pousser une porte à côté de la fenêtre, vous entrez de plain-pied dans le domaine sombre et fantastique de Goya.

Dans la demi-nuit au milieu de laquelle jouait une étroite filtrée de lumière, juchée plutôt qu'assise sur un grand coffre semblable à ceux des Moresques, apparaissait dans le rayon lumineux une vieille petite femme vêtue, des pieds à la tête, de noir, et propre comme pourrait l'être une sorcière hollandaise. Deux mèches grises couraient sous le madras autour de tempes desséchées; ses yeux sans couleur s'éveillaient parfois comme les yeux d'un fiévreux; ses sourcils étaient mitan blancs, mitan noirs. Elle n'avait pas de lèvres. Elle était ainsi, tricotant un bas de laine noire, et talonnant son coffre, la diabolique petite créature!

--Que veut monsieur?--Elle avait déjà fiché son épingle à tricoter dans ses cheveux, et était déjà à bas de son coffre.

Elle me fit voir, en trottinant de-ci, de-là, comme une souris, des fragments de retable en bois doré, bon nombre de saints dépossédés de leur nez, un gilet pailleté d'argent qu'elle attribuait à Louis XV, un torse à la Vierge du XIIe siècle au bouton du sein saillant de la robe, des pendules de Boule délabrées, de petits calvaires en chenille magnifiquement encadrés; puis, en me tendant un petit plat de faïence: Un Bernard Palissy!--me dit-elle. Je souris.--Tous les Bernard Palissy, madame Javet, ont un craquelé.....--Ah! vous savez cela!--Elle jeta le plat sur un paquet de hardes, décrocha un tableau, ouvrit une armoire, et me présenta un coquetier, charmant enroulement de plantes grimpantes, signées de la grâce, du goût, du faire de l'admirable «inventeur des rustiques figulines du roy».--Combien en voulez-vous?--Et ça?--fit-elle sans répondre, en fouillant dans ce petit coin où j'entrevoyais une dizaine de merveilles respectées des siècles, la fine fleur de la curiosité, dix bijoux de l'art!--Et ça?--C'était une assiette de cristal de roche aux chiffres d'Henri II.--Et ça encore?--Un étui en émail de Saxe, à semis de tulipes, enchâssé dans quatre baguettes de vermeil, tombé de la poche d'une reine le jour d'une révolution.

Elle épiait de l'oeil les objets dans mes mains; elle les suivait, elle avançait à tous moments vers eux ses doigts crochus.

Je demandai le prix de quelques-uns. Elle me fit des prix fabuleux; elle semblait heureuse de me les voir admirer, inquiète de me les voir tenir. Je marchandai longuement, elle me remontrant, me retirant les mirolifiques, les replaçant, puis voulant refermer son armoire et nous jetant le regard du libraire espagnol assassin de l'amateur qui venait de lui acheter son plus précieux livre. Je lui offris enfin de son étui le prix qu'elle voulait. Elle toussa, prit l'étui, l'ouvrit, le retourna.--Je me suis trompée, j'avais oublié. Il est vendu de ce matin. Vous aimez la dentelle?--fit la singulière femme en faisant disparaître l'étui; et, sans me donner le temps de répondre, elle ouvrit le coffre sur lequel elle était assise, et fouillant à pleines mains, elle retirait des merveilles arachnéennes.--«Mes dentelles!--disait-elle.--Hein! monsieur, elles sont belles?--J'ai un fils;--voyez ce picot-là!--mon petit «l'Éveillot», un gamin de dix ans.--Allons! venez un peu au jour, mesdemoiselles! anciennes, monsieur, tout cela!--L'Éveillot! Il va bien, cet enfant-là! Je lui ai acheté un pantalon blanc! il sert la messe dans tous les couvents d'ici et des environs, et quand il revient, il me dit ce qu'a la nappe d'autel, combien d'aunes, et s'il y a des trous, si on peut la repiquer. Il aime les dentelles, l'Éveillot.--Tenez, j'ai attendu dix ans une mort pour avoir cette gueuse de valencienne-là!--Il est comme sa mère.»--La guipure, les dentelles de Venise, de Gênes, les beaux points d'Alençon du XVIIIe siècle, les malines brodées, les réseaux microscopiques de Bruxelles passaient sous mes yeux; la marchande s'exaltait et se grisait à parler tracé, bride, couchure, bouclure, rempli, mode, points gaze, mignon, brode.--«Vous ne savez pas ce que c'est, vous autres! Je me relève la nuit pour les voir!»--Et elle déployait les dentelles, les déroulait des cartons bleus, les montrait au jour, les jetait l'une sur l'autre, les entassait, les mêlait, leur riait, leur souriait! Elle sortait toutes ces richesses comme du fond d'une caisse magique ne s'épuisant jamais, et les plus belles et les plus magnifiques venant les dernières.

Enfin elle retirait une jupe semblable à cette triomphante jupe de Marie de Médicis que possédait le marquis de l'Escalopier. De cette jupe, madame de Lamartine avait offert quinze cents francs; et des grande dames du département, des mille et des douze cents. Il y a longtemps, au reste, que les Mâconnaises aiment la dentelle. La chronique du pays raconte qu'à l'entrée de Charles IX, le père Émot, gardien des Cordeliers, fut envoyé près du roi, réclamer certaine nappe manquant à son couvent. Il trouva en entrant chez le roi madame de Tavannes parée des ornements de la sacristie, dont son mari, gouverneur de la ville, lui avait fait don. «Le pauvre moine se mit d'abord à genoux devant madame, et dit hautement que l'on ne fût pas surpris de l'honneur qu'il rendait à cette vertugale, puisqu'elle était faite d'une nappe qui avait servi si souvent à l'office divin.» La dame, en colère, lui appliqua un soufflet; le roi rit; les réclamations en restèrent là.

Et la marchande causait avec moi de l'hôtel Bullion et des collections particulières, comme pourrait en causer Gansberg ou Manheim. Des «Lucca della Robbia» de M. R... aux bijoux de la renaissance de M. de B..., elle savait par coeur tout le Paris amateur.

--Et M. Sauvageot, madame Javet?

--Une jolie collection. C'est dommage qu'il lui manque... Elle s'arrêta et regarda en face.--Oh! rien, rien, reprit-elle.

Comme je sortais et que je regardais encore la maison de bois:--Elle n'est pas dans l'alignement,--entendis-je derrière moi. Je me retournai. Un membre du conseil général de Saône-et-Loire de ma connaissance me tendait la main.--Ah! tenez, puisque vous aimez les antiquités, il faut que je vous mène chez une vieille dame qui demeure en face, madame L...

Madame L... me promena à travers trois pièces remplies d'orfévrerie, de ferronnerie, de marqueterie, de verrerie, d'ivoires, de Saxe, de Sèvres, de Faenza; je ne regardai qu'un petit chef-d'oeuvre de la serrurerie du XVIe siècle,--une souricière--unique.

La mère Javet me guettait sur sa porte.

--Vous avez vu?

--Quoi?

--La souricière, la souricière,--reprit-elle deux ou trois fois en hochant la tête.

Quelques jours après, j'allai faire mes adieux à madame L... et à sa collection. Le marché se tenait dans la rue. Les boeufs du Charolais traînaient pesamment leurs charrettes. Les Mâconnaises, avec leurs petits puffs noirs sur le côté de la tête, et leurs chapelets d'oignons rouges pendus au bras, criaient et riaient. On me frappa sur l'épaule.--Madame L... est très-malade,--me dit le monsieur qui nous avait introduits chez elle, elle a fait une chute avant-hier en voulant épousseter ses diables d'étagères!

J'étais à la porte de madame Javet. J'entrai. Elle était à sa fenêtre et ne se retourna pas. Il y avait près d'elle un charmant petit bonhomme aux cheveux blonds frisés, qui se haussait sur les pieds et tambourinait des doigts sur les vitres, recommençant sa chanson à mesure qu'elle finissait:

Grand papa va mourir, J'aurai sa belle tasse bleue Qui est sur sa cheminée.

La marchande, le cou tendu, était collée à la vitre, et son regard fixe allait de la fenêtre de la malade au bout de la rue. Je me penchai derrière elle. C'était un prêtre qui débouchait et qui s'avançait vers la maison de madame L..., apportant l'extrême-onction. Madame Javet eut un sourire qui montra une rangée de petites dents jaunes et déchaussées. Elle marmotta, comme si elle grignotait ses mots: Ma souricière!

L'enfant chantonnait toujours:

Grand papa va mourir, J'aurai sa belle tasse bleue Qui est sur sa cheminée.

HIPPOLYTE

La fée Guignolant, berceuse de la duchesse de Mazarin, avait été sa marraine. La fée Guignolant lui avait fait le tronc et la vue trop courts, les jambes, le cou, le nez trop longs,--surtout le nez,--les oreilles et les pieds trop grands, les yeux rouges, et encore l'esprit fol. Enfant, la fée Guignolant lui avait donné une peau tendre, des verges dures, des versions difficiles, des camarades batteurs, et des tartines qui se laissaient toujours choir à terre du côté des confitures. Une fois grand, la fée Guignolant chercha, chercha,--et le fit poëte. Puis par là-dessus, elle le fit bureaucrate.

Dans une de ces grandes casernes civiles où d'avoir été vingt ans assis, cela donne des droits, et, trente ans, la croix,--au ministère de l'agriculture, si je ne me trompe, Hippolyte fut parqué avec un vieillard appelé chef de bureau, homme sans préjugés, qui tout au milieu de ses verts cartons faisait et refaisait sa cuisine, faisait et refaisait sa barbe. Le poêle où mijotait la cuisine du chef recuisait le vieil air du vieux bureau, et des senteurs rances, des empuantissements de brûlé ou de sauce épandue sur un fumeron, montèrent tous les jours au nez d'Hippolyte, qui ne put jamais, de ces odeurs, se faire une habitude. Puis c'était la barbe; et dans quelque verre, le sien ou bien l'autre, le vieillard mettait un morceau de savon et sur un vieux papier, tout près d'Hippolyte, déposait les poils grisâtres et blanchâtres, tout hachés menus dans la mousse blanche. Ce qu'Hippolyte, crispé et nerveux, souffrit, pour deux pauvres mille francs, de cette vie en famille, nul ne pourrait le dire; ce qui n'empêcha pas beaucoup de gazettes du temps de le traiter, lui et trois cent mille autres, de budgétivore.

Hippolyte avait fait deux parts de son argent: les pipes et les vieux livres; et trois parts de sa vie: les pipes, les vieux livres et les femmes.

Les pipes!--c'était le long d'un des murs de sa chambre le plus beau musée de belges et de marseillaises culottées: toutes les variations de ton de la terre et de l'écume de mer, la gamme la plus merveilleuse de la nuance café au lait à l'ébène, et du pâle à l'intense, et de l'estompé au cerné! Culots nets et dessinés comme la petite calotte du gland des bois;--le tuyau, cacheté de cire rouge;--deux clous tenant chaque pipe à la gorge et pendue.--Hippolyte laissait aller ses yeux sur elles, avant d'en choisir une, comme un général qui avant une affaire hésite sur le régiment qu'il enverra à la gloire; ou plutôt c'était le pacha dont le mouchoir est attendu, et qui s'amuse à le faire attendre.--Lente affaire, et studieuse besogne, qu'une première pipe! Les regards amoureux, et le pouce polisseur qui se promènent sur la suée! La pipe qui commence à se teinter!--Hippolyte était très-beau de pose et d'attente patiente, quand il fumait cette première pipe. D'habitude, en cette grave occurrence, une fois assis, il tournait et nouait sa grande jambe droite autour de sa grande jambe gauche, comme un sarment autour d'un échalas.--Et quel déboire, quand par malheur la pipe était rebelle!--comme celle à propos de laquelle un mauvais plaisant lui dit: «Ce n'est pas étonnant: tu fumes dans un courant d'air.»--Hippolyte courut fermer la fenêtre.

Les livres!--Bibliophile, bibliomane, Hippolyte était; et bon vent il faisait alors aux bibliophiles. Sur les quais c'étaient souvent trouvailles: manuscrits de Bossuet dans un rayon à 15 sous; et les épiciers enveloppaient leurs chandelles dans ces chartes de 1400.--Oh! de ce côté, la mauvaise fée Guignolant avait été battue par la fée des fureteurs, l'Occasion, bonne fée qui avait souri à Hippolyte tout le long de la Seine. Dans sa bibliothèque d'acajou, Hippolyte tenait presque tout son vieux XVIe siècle, disant: bonjour! aux vieux poëtes à tout réveil, et: bonsoir! à tout coucher.--Et le dimanche, grandes joies, jour de revue! Le torse ceint d'un gilet de tricot, Hippolyte est tout à ses amis, à les décrasser, éponger, gratter, rempâter. Aux feuilles jaunies, un bain de chlore; une tache de rousseur qui commence à moucheter: vite l'acide oxalique. Si une vilaine larme de graisse en un beau feuillet: la poudre minérale infaillible. Il les pare, il les lave, il les fait beaux, le coeur souriant aux grandes marges, aux pages immaculées, oubliant l'heure, le monde, et son ministère,--et parfois aussi son pantalon.

Pour l'Amour,--Hippolyte l'aima presque autant que ses pipes et que ses livres. Ce qu'il dépensa pour les femmes, de vers, est considérable. Mais de toutes ses Laures, la plus célébrée, celle envers laquelle Hippolyte se montra le plus généreux de rimes, ce fut la première par ordre de date: Émilie V..., une actrice, soeur de cette autre actrice qui a épousé un préfet. Émilie V... était alors la Contat de l'Odéon. Hippolyte la vit dans la Famille Cauchois de M. Alexis de Longpré, «désespérante de beauté et de talent». Et tout aussitôt portier de la ville et portier du théâtre de n'être occupés qu'à monter chez «l'adorable actrice» petits papiers, petits rondeaux: «C'est un rondeau redoublé qu'entre vos mains, madame, on m'a dit de remettre.» Tantôt cela débutait:

V..., vous êtes belle entre toutes les femmes!

Tantôt c'était une idylle de Théocrite:

J'ai gravé sur le hêtre à Vénus consacré, Gracieuse V...! votre nom adoré! Mon intuition pour chiffre y met ce signe: Une âme de colombe avec un corps de cygne!

Puis un lamento:

Toujours vous, ô V...!

Et le lendemain un cantique à la Régnier:

Et ce corps amoureux plein d'exquises saveurs!

Cela était devenu si habituel chez mademoiselle V..., que sa femme de chambre ne regardait même plus dans les lettres dont l'adresse annonçait l'écriture d'Hippolyte. La déesse chantée, mademoiselle V..., qui avait entendu dire que les vers sont de certains mots qu'on met un certain temps à ranger, et qui d'ailleurs ne lisait guère la signature, se fit cette illusion que tout le public de l'Odéon était devenu amoureux d'elle,--et poëte; ce qui fit qu'Hippolyte, après trois encriers vidés, ne recevant pas de réponse, cessa un beau jour d'envoyer à l'indifférente le journal rimé de son coeur.

A peine guéri de mademoiselle V..., Hippolyte eut une rechute, et se remit à soupirer pour une baronne, douée des cheveux d'une comtesse d'Amaégui, et du teint d'un drame moderne.--Ici, je crois le moment bon pour vous prévenir que le pauvre poëte avait pris au sérieux la poésie des autres. Par toutes les oeuvres des chanteurs d'alors ce n'étaient qu'Espagne et qu'Italie, que galantes folies des siècles romanesques, qu'amours d'escalade, et que rendez-vous au clair de la lune; le poëte s'était mis à ne pas vivre la vie, mais à la lire. Il croyait aux romans comme à une expérience. Et voilà que dans cette cervelle de bonne foi ainsi retournée par les livres et le théâtre du temps, l'amour prit un chemin étrange et insolite: le chemin des toits. Encore tout chaud d'Antony, Hippolyte veut prendre sa maîtresse d'assaut.--Si elle me reçoit, c'est qu'elle m'aime, je l'épouse; si elle ne m'aime pas...»--Hippolyte ne poussait jamais plus loin le dilemme. Sa résolution prise, Hippolyte songea à l'exécution; et il arriva--ceci est historique--qu'en l'une des prosaïques années du dernier règne, ce romantique consciencieux demanda à un de ses amis une lanterne sourde et une échelle de corde. De cette demande sérieuse, les romanciers devaient faire plus tard des charges charmantes,--et l'ami n'eut pas pitié. Il n'éclata pas de rire. Il joua avec cette folie burlesque.--«Comment! tu n'as pas une lanterne sourde et une échelle de corde... à ton âge?... Cela n'est pas possible!... Mais tout le monde a une lanterne sourde et une échelle de corde!»

Hippolyte dînait à cette époque à une table d'hôte du boulevard des Poissonniers. Il y rencontra Cinthie Fiocardo. Lui et elle, ils dînèrent, ils se virent, ils se plurent, la baronne fut oubliée, et Cinthie devint Philis sous la plume de l'amant:

O bien-aimée! Étoile de ma vie, adorable clarté! Du soir où je te vis mon coeur fut habité, Et sa porte sur toi, ma Philis, s'est fermée!

Cinthie Fiocardo avait été chanteuse au théâtre de Pau. Il lui restait de sa voix--une guitare.

Allons! prends ta guitare,

lui disait Hippolyte dans la langue des dieux,

Et redis-moi ce chant Que la nuit j'aime tant En fumant mon cigare!

Cinthie prenait sa guitare, et elle apprenait à Hippolyte la romance:

Fleur des champs, Brune moissonneuse!

Hippolyte n'était pas encore de la force de Figaro sur la guitare quand il s'aperçut, comme par une révélation subite, que Cynthie Fiocardo avait cinquante ans,--et de plus qu'elle était maigre. Hippolyte chassa Cinthie, et fit le rondeau:

Je sais fort bien qu'en ce fatal mystère, La faute en est à monsieur votre père, Et j'ai honte à vous dire bas: Vous êtes maigre!

Pour vengeance, Cinthie mit en lettres incendiaires tous les romans de madame Sand, menaçant en post-scriptum l'ingrat de poignard et de vitriol; ce qui coûta maintes fois quatre sous au poëte,--et des insomnies.

Ce fut à partir de ce, qu'Hippolyte fit contre la maigreur un serment d'Annibal. Il arbora l'enthousiasme de la graisse. Un poëte--qui est maintenant un académicien--venait de chanter «la femme de lit». La glorification régnait des robustes appas; l'on recommençait les épigrammes du vieux Maynard:

Catherine ne me plaît point; Elle est sèche comme cannelle, On ne saurait trouver sur elle Pour quatre deniers d'embonpoint.

Toutes les plumes jeunes chantaient la Vénus dodue. Un souffle de paganisme flamand semblait descendu chaud et lourd sur la Poésie. Les plus timides essayaient un compromis entre le Toucher et l'Idéal. Un de ceux-là qui voulaient greffer Jordaëns sur Memmeling,--un jeune homme d'alors,--M. Marc Fournier, écrivait: «Chez les disciples du dogme nouveau, la femme est chrétienne, même un peu mystique jusqu'à la ceinture, mais païenne de là jusqu'au talon... Je te salue, Vénus pleine de grâce!»--Mais ceux-là étaient traités de vieillards. Les enfants terribles chantaient de plus belle:

Des seins fermes et lourds, au moins c'est positif!

Et Hippolyte faisait chorus. Il s'était sacré le Juvénal de l'étisie. Écoutez plutôt:

Au nombre des fléaux que sur notre hémisphère Dieu fit pleuvoir dans un jour de colère, Il en est encore un qu'on leur doit ajouter: En Égypte, aussi bien qu'à Saint-Germain en Laye Comme à Paris, partout où la chair peut tenter, --A mon avis, si je sais bien compter, La femme maigre est la huitième plaie.

Ainsi chantant, il advint qu'Hippolyte aperçut aux vitres d'un magasin de la rue de Richelieu son idéal--un idéal de beaucoup de kilos, vous imaginez bien. La forte jeune personne était magnifiquement en chair. L'ayant vue, Hippolyte se prit à rabâcher à tous ses amis les charmes de l'intérieur qu'il rêvait: «De joufflus enfants barbouillés enfournant de longues tartines..., au nez deux belles chandelles..., la mère une camisole ouverte, les plis mal rangés, écrasant un de ses seins robustes sur la face du dernier né..., les langes souillés qui sèchent au feu, un air tiède là-dedans, une atmosphère de poêle..., l'avant-dernier marmot qu'on nettoie dans le fond..., tout ce que Rabelais et Ostade mettent de prose et d'humanité autour des joies maritales!»--L'avenir entrevu de cette grasse façon, Hippolyte, qui demeurait au faubourg Saint-Germain, se mit à passer rue de Richelieu, pour aller au ministère de l'agriculture.

Quelques mots sur l'écrivain.

Dans cette grande poussée de 1830, entre toutes ces jeunesses et ces fougues qui se cherchaient une originalité, Hippolyte avait la sienne propre. Parfois bien, sa muse n'était qu'une spirituelle à la suite, une suivante du Mardoche. Elle chantait:

Je suis las de toujours voir la lune qui cogne Son nez à la lucarne; on dirait un blanc d'oeuf Collé sur du drap bleu: tableau d'épicier veuf, Ami de la campagne et du bois de Boulogne!

Parfois bien c'était les désespérances à la mode, et dans lesquelles les plus gras et les plus gais garçons d'alors se drapaient à l'Hamlet:

......... Et plus rien ne me luit Qu'un repos lourd, inerte, où mon corps par avance Est comme un soliveau pur de toute souffrance. Matériel et sec, comme lui gros et rond, Et couché sur le dos, n'ayant plus rien de l'homme Qu'une masse quelconque, une chose qu'on nomme Soit dans l'arbre ou le corps du même nom: le tronc.

Il ne s'était pas garé mieux qu'un autre des ballades à la Lune, qu'il appelait dame Luna, et à qui il dédiait force madrigaux intitulés: La lune qui va au bal.

Ce qui le faisait original, ce n'était pas cette admiration du Maître poussée jusqu'au culte:

Hugo! maître divin, resplendissant génie, Qu'à l'égal de Dieu même en mon coeur je chéris!

cette idolâtrie courait alors les rues.

Ce n'était pas une petite brochure portant pour titre: Espérance, et dirigée contre le suicide, qu'il appelait «le fléau de l'humanité».

Ce n'était pas non plus nombre de vers emportés de couleur; et cet assez baroque portrait de l'hiver:

... Des rameaux crochus les turbulents squelettes Qui dansent par les airs en se cassant les doigts, Simulent un combat de portiers en goguettes S'éreintant à coups de balais!

Chaque jour de ce temps apportait de ces images frénétiques et nouvelles.

Ce qui faisait l'originalité d'Hippolyte, c'était l'amour et le respect des grands poëtes du XVIe siècle et ce certains du XVIIe. Ses goûts de bibliophile étaient passés dans ses goûts d'homme de lettres. Il trouvait à tout écrivain français un ancêtre, en ce vrai grand siècle. Il donnait à cette passion de retrouver ces gloires anciennes sous les gloires plus modernes tout le charme d'un paradoxe vraisemblable. Le sel et l'agrément de cette langue toute riche l'avaient pris et le tenaient. Toutes ces célébrités, tombées en jachère, lui faisaient sa compagnie d'esprit; et «il vivait, et il couchait, s'il se peut dire, avec elles dans toute la religion d'un cher et pur silence.» Dans les sublimes beautés des Tragiques, beautés que Corneille n'égala pas, il retrouvait un accent du Roi s'amuse. Il révérait les oubliés des anciens siècles comme les pères du nôtre. Là, il avait un arsenal pour la polémique parlée; et il en savait par coeur toutes les armes. En son exclusivisme, aux Boileau il vous répondait par les Régnier; aux Piron par les Scarron et les Saint-Amand; aux Jean-Baptiste Rousseau par les Théophile; aux Delille par les Vauquelin de la Fresnaye; aux Parny, aux Bertin par les Marot, les Saint-Gelais, les Desportes; aux Malherbe par les Ronsard; aux Ducis, aux Chénier par les Alexandre Hardy, les Mairet, les Robert Garnier; aux Voltaire, aux Crébillon par les Cyrano de Bergerac, les du Ryer, les Tristan; aux Racine même il répondait par les Nérée et les Pradon, et aux Corneille par les Rotrou.--Ne s'avisa-t-il pas de rimer toutes ces opinions biscornues en vers libres, de les faire imprimer en façon de canard!

De par saint George et sainte Thècle, Ce fut un grand passé que le seizième siècle,

et le canard, imprimé chez Beaudoin, rue des Boucheries-Saint-Germain, n'eut-il pas l'idée de vouloir le jeter lui-même et en personne du haut du paradis de l'Odéon!--Au Jean Journet littéraire on eut grand'peine à faire entendre raison. Il ne se rendit que sur cette observation amicale «que cela pourrait mettre le feu au lustre».

Lorsque Hippolyte envoya son volume de vers, les Amours, à ses confrères, les confrères lui répondirent, ceux-ci: «Vous avez du génie», et ceux-là: «Ce n'est pas moi qui suis poëte, c'est vous.» Hippolyte eut la naïveté de ne pas prendre cela pour de l'eau bénite de littérature.

Hippolyte était très-simple.--Longtemps Henry Monnier se donna auprès de lui comme un homme sans relations, désirant se produire; et c'était une comédie charmante, qu'Hippolyte lui proposant de le présenter à deux ou trois pauvres petites célébrités à lui connues.

Deux de ses amis firent d'Hippolyte, l'un le portrait, l'autre la charge en plâtre. Hippolyte dans sa charge n'avait pas un nez. Il avait une trompe. La mère d'Hippolyte mit le portrait d'Hippolyte je ne sais où; et la charge d'Hippolyte sur la cheminée de sa chambre, disant que «c'était mieux son portrait que l'autre».--C'est cette charge qu'un jour, où toute une joyeuse société s'était abattue chez Hippolyte, le diabolique Ourliac fit respirer devant Hippolyte, à une femme évanouie, qui aspirait de confiance.

Hippolyte ne s'habillait comme personne. Il s'habillait comme lui-même pour ainsi parler.--A un bal de noces, on la vit en habit noir, avec un gilet à carreaux rouges, et des gants couleur de chair.--Sur l'observation qu'on lui fit de l'étrangeté d'un pareil gilet en pareille circonstance, Hippolyte boutonna son habit; et ainsi, son gilet passant entre le noir de l'habit et le noir du pantalon, il semblait porter une ceinture de flanelle rose.

Hippolyte avait si fort chanté--de Paris--les purs baumes de l'air, des oiseaux le chant clair, l'herbe qui s'emplit de fleurs et les jeunes moissons qui recouvrent du vallon la gorge en__core frileuse; il avait, dis-je, si bien chanté, qu'il lui prit envie d'aller vérifier la nature. Il partit pour Fontainebleau. A Fontainebleau, il alla dans un grand chemin de la forêt. Rien que des arbres de chaque côté. Peur lui vint. Il retourna à la ville, entra dans un cabinet de lecture, et s'attabla à un roman si intéressant qu'il passa trois jours à le lire, et regagna Paris au bout des trois jours, fort édifié, et de plus belle épris des «parfums du ciel» et des «chansons de l'arbre».

Tellement quellement, ainsi que je viens de vous narrer, doué et pourvu, le poëte se maria,--avec la permission de M. le maire cette fois. La loi et l'église firent de la demoiselle de boutique de la rue Richelieu sa moitié légitime. A sa noce, Hippolyte eut un témoin ventriloque; le lendemain, il trouva sa femme à balayer toute sa correspondance amoureuse, et cette collection de mèches de cheveux qui lui étaient si chères! Il prit un logement pour s'établir en ménage. La chambre tirait le jour par des fenêtres au ras du plancher qui vous éclairaient par-dessous comme une rampe de théâtre. Un enfant lui vint. Il déménagea en un autre logement. Celui-ci était tellement en pente que le berceau de l'enfant placé le soir près du lit, se trouvait le matin contre la porte. Il déménagea encore. Il se trouva logé place Saint-Jacques--juste en face la guillotine. Une fois là, Hippolyte se mit à être malade, et à se laisser mourir--crainte d'un coup de bistouri.

Hippolyte mort,--ne croyez pas que la fée Guignolant lâche encore sa proie.--Les amis réunis à l'église attendent une heure, deux heures... Rien ne vient. On va fumer une cigarette au Luxembourg. De joyeux croque-morts passent. On les aborde. On leur demande, croyant plaisanter, s'ils cherchent quelqu'un. On était tombé juste. Les joyeux croque-morts cherchaient Hippolyte. L'adresse avait été mal donnée. Ils étaient allés rue Saint-Jacques au lieu d'aller faubourg Saint-Jacques.--Enfin les joyeux croque-morts mettent la main sur M. Hippolyte... Bon! la bière est trop petite.--On retourne, on cherche, on trouve; ah! celle-ci va au corps.--On charge, on fouette, on arrive à l'église, on décharge, on pose sur les tréteaux.--Tous les amis étaient partis.--On chante, on bourdonne, on asperge, on recharge, on remporte, on refouette;--et derrière le corbillard marche tout seul l'enfant d'Hippolyte, mordant une belle pomme verte.

LE PASSEUR DE MAGUELONNE

Le Lez est une jolie rivière avec ses iris jaunes. Suivez-le une heure en sortant de Montpellier, et vous entrerez en un pays étrange. Passé les saules du hameau de Lattes, il n'y a plus d'arbres, il n'y a plus d'ombre. Ici finit la terre de France. Il se déroule devant vous une lande sans borne toute coupée de flaques d'eau. Ce ne sont plus, jusqu'à la Méditerranée, que des étangs envahis d'herbes et de steppes marécageuses où le ciel, en se reflétant, laisse tomber de loin en loin un morceau de lapis. Les joncs, les tamaris, les ronces, jettent leur manteau vert sur les eaux qui fermentent. Les touffes de soude et de varech tachent de longues langues de sable. En ce désert lézardé par la mer envahissante, semé d'îlots de terre brûlée, et propice au mirage comme le Sahara, quelques cavales blanches filent à l'horizon comme des flèches d'argent. Pour un passant qui passe, des troupes de taureaux s'effarent. Dans les canaux encaissés qui traversent le marais, de lourds bateaux à dragues dorment, leurs roues à godets immobiles. Plus les chants, plus les cris, plus les joyeux appels de la Provence! Il fait silence. Le sol vermineux pullule de scorpions. L'air charrie des nuées de moustiques et de moucherons. Par le paysage d'or pâle volent des milliers d'oiseaux aquatiques; et même parfois les flamants navigateurs, rangés en file, frôlent les plus hauts roseaux, déployant au soleil leurs ailes flamboyantes, joyeux de cette Égypte retrouvée.

Auprès d'une hutte conique en joncs, wigham de Huron trempant dans la boue, s'évase une mare où gît, sombrée, la carcasse d'un vieux bateau. Au bord de la mare, pieds nus, jupe rouge et jupe bleue, deux petites filles, l'une accroupie, l'autre à genoux, font de grands jeux dans l'eau. Leurs petits cheveux blonds leur courent gentiment sur la tête; leurs petites jupes carrées et tombant droit des brassières à la moitié de leurs petites jambes brunies, reluisent au clair soleil qui s'amuse à jeter sur les plis de la vieille cotonnade des pointes de bel outre-mer et de beau vermillon. Le soleil remonte tout le long et mord aux petites filles un bout de cou hâlé, et ces petits cheveux follets, qui marquent sur la nuque des enfants de la campagne comme une petite ligne blanche. La lumière les inonde toutes deux, met à ce groupe la couleur tapageuse d'une aquarelle de Lessore. Les deux enfants se penchent vers la mare, allongeant les bras, sans grand souci de se mouiller les poignets. Elles lancent à l'eau un petit poisson mort, et le petit poisson se retourne et se met sur le flanc à la surface. Elles le rattrapent, elles le rejettent pour voir s'il nagera mieux; et ce sont grandes joies et félicités d'enfants, à ces petites, de souffler l'eau morte pour faire un peu aller le cadavre d'argent, et de le pousser du doigt, la plus petite se mouillant encore plus que la plus grande.

Derrière les enfants, à l'ombre de la hutte, sur une chaise recouverte d'une vieille tapisserie, est assise une jeune femme en costume de mariée, une couronne de fleurs blanches sur la tête, un bouquet au côté. La jeune mariée regarde insouciamment la ruine de Maguelonne qui se dresse dans la mer en face d'elle.

Maguelonne! le long passé! Maguelonne! la croisade prêchée par Urbain II! Maguelonne! Alexandre III sur la haquenée blanche, encombrant de son cortège pontifical le pont d'une lieue! Maguelonne! la chanoinerie de doulce beuverye! Maguelonne! le convivium generale, et le bon vin clairet, et les crespets à l'hypocras! le convivium generale avec la sauce au poivre de la Saint-Michel à Pâques et la sauce au verjus de Pâques jusques à la Saint-Michel! Maguelonne! le manuscrit d'Apicius in re coquinaria, retrouvé sous les cuisines du monastère! Maguelonne! la ville! Maguelonne! la forteresse! Maguelonne! l'évêché! Maguelonne! la cathédrale! Maguelonne! la déserte! Maguelonne! une ferme! Maguelonne! les goëlands sur la plage! Maguelonne! les sabots des chevaux sur les tombes épiscopales!

Le soleil tourne la hutte; la tête de la jeune femme est encore blottie dans l'ombre; mais le soleil va la gagner. Un homme à barbe noire, à membres robustes, sort prendre un vieux morceau de voile, il le jette au-dessus de la tête de la mariée, sur des pieux qui servent à sécher les filets.

Pauvre femme, pauvre homme et pauvres enfants!

Dans un faubourg d'Arles,--c'était un soir de noce. La gaieté disait: noce de petites gens; le heurt des verres disait: noce de braves gens; les chansons disaient: noces de jeunes gens.--Ils étaient en beaux habits; elle était en belle robe. On porta des santés de la soupe au dessert; il avait vingt ans, elle en avait seize. Le marié regardait la mariée; la mariée regardait le marié: ils se souriaient en l'avenir.--Une chanson, le marié! Une chanson à la mariée!

Et lui se leva; elle rougit. Il chanta:

La belle coumé lou printemps Nous rebiscoule et nous counsolou, N'a qu'a paraisse, et tout d'un temps Dé plési lou cor nous trémolou!

--Dé plési lou cor nous trémoulou! reprirent-ils en choeur, et de fait la belle Rosalie valait bien tout le patois du monde. Le riant sourire et les blanches dents, les noirs cheveux et les noirs yeux, les longs cils et le joli nez droit, le front bombé et la peau dorée, la grande taille et les petits pieds; la jolie mariée et le beau marbre grec! Au dernier lundi de Pâques, sur la promenade, les filles d'Arles, en leurs plus riches atours, en leur plus bel orgueil, ont couronné Rosalie reine de la beauté. Un Marseillais, qui avait un grand café sur la Cannebière, lui a proposé mariage pour la mettre dans son comptoir; un riche confiseur de Lyon a suivi le cafetier marseillais. De Nîmes, de Toulouse, sont venus des cafetiers, des confiseurs, des pâtissiers, des saucissotiers; elle les a refusés tous comme ceux d'Arles. Des jeunes gens lui ont fait des bouquets et ont glissé des lettres dedans. Rosalie a donné les bouquets à ses amies, et a jeté les lettres au feu. Un grand jeune homme, renommé trompeur, menant bonne guerre aux jolies filles, a tourné autour d'elle longtemps; elle lui a fait les cornes; et l'autre est revenu à ses amis la lèvre pincée et l'oreille basse comme un homme qui pense à quelque chose de mal.

Son amoureux n'a guère grand'chose: un petit clos et une maisonnette. Mais quoi! c'est son amoureux.

Les lumières de la table dansaient sur les haies du petit clos, et la maisonnette, de la cave au grenier, chantait l'amour.--La mariée était montée à sa chambre; elle était déjà couchée: en bas elle entendait les derniers refrains et les paroles d'adieu. Voilà que la fenêtre s'ouvrit, et elle regarda... La peur la prit; elle poussa un cri. Son mari, qui venait d'entrer, la trouva évanouie, et vit comme un homme qui sautait par-dessus la haie de l'enclos. La mariée eut le transport toute la nuit.--Le lendemain on trouva dans le jardin une tête de mort et un drap de lit.--Le mari comprit; il devina qui s'était vengé.

La malade fut trois jours entre la vie et la mort; quand elle se reprit à vivre,--Rosalie était idiote. Le mari songea à l'abandonnée créature, s'il venait à mourir, lui; il ne dit mot à l'assassin; mais, comme il le rencontrait tous les jours, de peur d'un malheur, il se décida à quitter la ville. Et puis il y a des gens méchants qui prennent plaisir à rire des pauvres affolés, les montrant au doigt et éclatant en moqueries peu chrétiennes. Sa maison vendue, un fusil sur l'épaule, quelques écus de cent sous dans sa bourse de cuir, le mari vint droit à ce désert, bâtit sa hutte lui-même, acheta un bateau avec lequel il passe les étrangers qui vont visiter Maguelonne. Il chasse la macreuse; il pêche le poisson que la tempête jette en ces bourbeuses lagunes; il ramasse sur le sable les insectes, portant ses curieuses trouvailles aux entomologistes d'alentour, et faisant souvent affaires avec M. Crespon.

Cet argent qu'il gagne ainsi, ce sont les fleurs blanches, c'est la robe blanche, c'est le voile blanc, c'est le costume de mariée que, dans sa douce folie, Rosalie n'a pas voulu quitter et veut porter tous les jours. Toute l'ambition du passeur est que ce costume soit toujours renouvelé, toujours blanc, toujours frais comme au matin de leur union; et la femme passe ainsi ses journées entières dans sa robe blanche, à regarder la mer bleue.

Tout misérable qu'il est, le passeur a tout tenté pour la guérir; la médecine a été impuissante. Elle lui a fait espérer un moment que la naissance d'un enfant pourrait amener une crise; Rosalie a eu deux enfants, et la crise n'est pas venue.

Une fois il l'a prise dans sa barque, et comme il a trouvé une lueur de plaisir dans ses yeux, souvent il l'emmène en mer; et les pêcheurs, à voir passer cette femme vêtue de blanc, assise, immobile, une main traînante dans l'eau, saluent comme un présage cette madone de la Méditerranée, et se disent: Bonne mer et bonne pêche!

PETERS

HENRI.

Dis donc, Albert, si nous allions passer l'été aux environs de la France?

ALBERT.

Trouve-moi un trou où il y ait du caporal et où il n'y ait pas de sites à aller voir,--je suis ton homme.

HENRI.

Je chercherai.--Si nous allions à Londres?

ALBERT.

Merci. Un pays où il y a presque autant d'Anglais qu'à Naples! Ils ont tout mis en deuil, ces diables d'Anglais! même le vin: leur vin, c'est du porter.

THOMAS.

Allez en Suisse.

ALBERT.

Une république d'aubergistes!

THOMAS.

Allez à Constantinople.

ALBERT.

Allez au diable.

ADOLPHE.

Ah çà, toi, Albert, est-ce que tu ne reviens pas de quelque part?

ALBERT.

Je crois que oui, d'Allemagne... Des paysans qui fument des pipes de porcelaine; beaucoup de diplomates: une bouteille de bière sur un volume de Schiller; et un soleil que le bon Dieu mouche bien trois fois par an..... C'est la patrie des conseillers auliques, des redingotes à brandebourgs et des lits non bordés... Voilà mes impressions de voyage.

CHARLES.

Tu étais l'année dernière à Saint-Pétersbourg?

ALBERT.

Et il y a deux ans au Caire.--Croirais-tu que Bonino Crétin, c'est écrit sur la petite pyramide?

THOMAS.

Pourquoi diable voyagez-vous?

ALBERT.

Je ne me le suis jamais demandé.--Parbleu! pour être revenu!

CHARLES.

Sais-tu, Albert, que tu ferais un gros livre de tes voyages?

ALBERT.

Oui,--si je n'avais pas lu d'Alembert: Les voyageurs sont les livres des convalescents: ils bercent doucement le lecteur.

THOMAS.

Qui vient à la campagne dimanche?

CHARLES.

L'adresse de l'idylle?

THOMAS.

On y va par une barrière... Un rustique cabaret, coiffé de verdure comme un Bacchus antique!--Une hospitalité, un accueil, une habitude! Quand vous êtes deux,--bottes contre bottines,--on ne vous donne qu'un verre.

ALBERT.

C'est très-joli cela, dans les romans... Quelque bouchon, son cabaret! Un rendez-vous d'amours qui mangent à la gamelle!

ADOLPHE.

Eh là! passez-moi un cigare.

THOMAS.

Es-tu retourné chez madame de S...?

ALBERT.

Non. C'est composé comme une table d'hôte. Il y a des gens qui lisent... on m'a dit que c'était des vers. Elle lit aussi. Je crois qu'elle va publier quelque chose.

CHARLES.

Son acte de naissance?

THOMAS.

Ses trente-cinq ans sont discrets comme une femme de chambre du Marais.

HENRI.

Qui a vu la féerie?

ALBERT.

Un pauvre vaudeville!--J'ai toujours rêvé de faire une féerie, moi. C'est le diable, une féerie, savez-vous? Il faut être un poëte d'impossibilités, chimérique à toute bride, bête comme un rêve, et fou comme un cauchemar... Il faudrait deux, trois costumiers qui s'appelleraient Callot, Goya...

THOMAS.

Pardon, Albert.--Et ta Lydie, Charles?

CHARLES.

Une femme pour qui j'ai poussé l'amour jusqu'à lui apprendre à faire des bâtons, parole d'honneur!--Messieurs, Lydie s'est jetée à l'eau, d'amour pour moi...

ALBERT.

Dans la Garonne?

CHARLES.

... Et elle m'a écrit, me demandant deux cents francs pour se sécher.

HENRI.

Tu lui as répondu?

CHARLES.

Je lui ai répondu que j'étais déménagé.

THOMAS.

As-tu vu le platonique Ernest ces jours-ci?

HENRI.

Oui. Il marche toujours sur du Pétrarque.

THOMAS.

Et René?

ALBERT.

Il est toujours content de lui comme une épithète neuve.

HENRI.

Est-ce que Samuel est mort? On ne le voit plus.

CHARLES.

On le disait marié l'autre jour.

THOMAS.

Des deux mains?

CHARLES.

Des deux mains...--Une veuve qui a un grain de beauté, l'âge d'une veuve, et voiture.

ADOLPHE.

Diavolo!

HENRI.

Où l'avait-il rencontrée, cette veuve?

ALBERT.

Chez Foy.

CHARLES.

A propos, j'y pense. Albert, veux-tu te marier?... 150 000 fr. de dot.

ALBERT.

Aimes-tu les jardins dessinés par le Nôtre?

CHARLES.

Hein?... justement le parc du papa est une de ses créations.

ALBERT.

Il y a, n'est-ce pas, de grandes allées à angle droit?... Les arbres sont taillés à pic, de vrais murs... C'est de la géométrie pittoresque... Les gens qui vaguent dans les allées les mouvements de terrain, les réduits verts, les lignes de buis, la pièce d'eau, toute votre promenade, vous la savez par coeur du haut du perron... Hélas! mon cher, j'aime encore, encore un peu le jardin anglais, les échappades d'horizon, les surprises et les rencontres, un voile vert au détour d'une allée, les massifs qu'on ne devinait pas, le parc qui a l'air de s'être dessiné tout seul, l'imprévu d'une végétation libre... ce qui fait que je te remercie, et que je me garde garçon.

HENRI.

Dis donc, j'ai voyagé avant-hier en chemin de fer avec un monsieur qui faisait des noeuds à son mouchoir pour se rappeler les points de vue!

CHARLES.

Ah! vous savez que Rodrigue est revenu de Californie?

THOMAS.

Qu'est-ce qu'il a rapporté?

CHARLES.

Deux pièces de cent sous en or.

HENRI.

Et son amour, est-ce fini?

CHARLES.

C'est fermé. Mais je crains bien que ça ne se rouvre.

THOMAS.

Venez-vous ce soir au boulevard?

ADOLPHE.

Qu'est-ce qu'il y a à voir?

CHARLES.

Un drame très-beau!... Cent cinq représentations, mon cher!

HENRI.

Jocko en a eu deux cents.

THOMAS.

J'ai rencontré Berthold hier.

CHARLES.

Eh bien?

THOMAS.

Il va toujours dans le monde.

ALBERT.

Songer qu'il y a à Paris dix mille jeunes gens qui se font la barbe le matin, qui achètent des gants, qui s'habillent, qui sortent de chez eux à dix heures, quelque froid qu'il fasse, qui saluent, qui dansent six heures durant, qui causent avec leurs danseuses, et qui font ce métier huit mois de l'année sur douze... tout cela pour attraper et manger debout, le chapeau dans une main, gênés, foulés, le coude poussé, un morceau de galantine truffée d'une dizaine de sous;--et penser que si ces dix mille jeunes gens cessaient d'avoir envie de ce morceau de galantine truffée, les boutiques fermeraient, le commerce chômerait, cela ferait la crise commerciale la plus épouvantable qu'on ait vue!

CHARLES.

Qui a vu le Vampire?

ADOLPHE.

Moi.

CHARLES.

Qui en rend compte?

ALBERT.

Moi.--Adolphe, raconte-moi la pièce.

ADOLPHE.

Mon cher,--le Vampire, cadavre suceur, poursuit cruellement de son amour exsangue la jeune héritière de Tiffaugel,--créature grasse et jolie. Il a le visage suffisamment vert,--vert comme le serpent diabolique qui nous a volé le Paradis où paissaient les panthères, où le vin de Champagne,--miracle inouï,--se servait de lui-même...

CHARLES.

Très-bien, Adolphe.--Est-ce un succès, Henri?

HENRI.

Un succès de chair de poule!--Le Vampire est un minotaure du Walpurgis...

THOMAS.

Messieurs, est-ce que vous ne croyez pas aux vampires?

CHARLES.

Ah! ah!

THOMAS.

Là, sérieusement?

ALBERT.

Je croirai si vous voulez aux abonnés du journal de la carrosserie, à l'esprit de monsieur un tel, au succès d'une pièce littéraire, à ma nomination à l'Académie, aux dettes qu'Arthur se donne, aux maîtresses que Félix se prête, à l'orthographe de mademoiselle X..., à ma conscience de journaliste, à l'amitié de mes amis, et encore à l'école du bon sens... mais pour les vampires, je suis le Credo de Voltaire: je crois aux agioteurs, aux traitants et aux gens d'affaires!

THOMAS.

C'est tout bonnement, messieurs, que vous n'avez jamais été en Dalmatie; c'est que vous n'avez pas vu des paysans qui n'ont pas lu dom Calmet, certes! se couper les jarrets avec une faux, et recommander au pope de traverser, quand on les enterrera, leur coeur avec un pieu.

ADOLPHE.

Moi, je crois aux vampires; je crois bien à Peters.

CHARLES.

Nous y voilà! gare les contes!

HENRI.

Peters, le peintre?

ADOLPHE.

Oui.

ALBERT.

Est-ce qu'il dîne à minuit, sur le pouce, au cimetière Montmartre?

ADOLPHE.

Je n'en sais rien.--Tenez, à la pièce d'hier, il paraît au couloir de l'orchestre, il me voit, il me salue..... Une chose qui n'est jamais arrivée!--qu'on emporte, de tragédie à autre, un apoplectique, sombré dans sa stalle, cela est dans l'ordre, et n'a pas même de quoi interrompre une tirade... mais qu'à l'instant où il me regarde, un parapluie,--notez qu'il faisait une soirée superbe, un ciel qui promettait d'être sec au moins huit jours,--qu'un parapluie tombe du cintre d'une façon homicide et perpendiculaire, et manque de m'empaler à rebours, de me tuer net... cela est d'un inouï et d'un extravagant à convertir tous les Voltaires de la jettatura!

ALBERT.

Adolphe, mon cher, vous voulez nous faire croire qu'une nourrice napolitaine vous a bercé.

ADOLPHE.

Et remarquez que la comédie cheminait doucement vers les convenances du dénoûment. Les acteurs disaient proprement la chose. Galamment, le public écoutait; bénévolement, les critiques jugeottaient. Grandement s'allongeaient les figures des ennemis de l'auteur. Les hémistiches marchaient d'un petit pas sûr et tranquille, comme des mulets de montagne, dans un silence de bonne composition... Mon Peters jette le regard sur la scène; zac! un coup de baguette d'une mauvaise fée! La pièce se décolore. La peinture devient grisaille. On salue ce vers-ci et celui-là, et cette idée, et cette scène, comme de vieilles connaissances. Un monsieur se mouche. La grande actrice se prend les pieds dans sa robe. Le souffleur souffle trop haut. Les critiques du balcon se mettent à lorgner dans la salle. Madame de R..... entre. Les femmes se renversent au fond de leurs loges. Le silence de tout à l'heure se met à bavarder. La toile baisse sur une déroute.--Peters sort au quatrième acte. L'attention est reprise au pas de course. Les critiques écoutent. La grande actrice met des frissons dans la salle. Succès sur toute la ligne. Peters rentre au cinquième acte. Chute complète. (Entre Robert.)

HENRI.

Tiens! Robert.

CHARLES.

D'où sortez-vous?

ROBERT.

De déjeuner rue des Poteries. Verdier nous avait invités.

CHARLES.

Bah!

ROBERT.

Oui... un déjeuner à l'ail! des perdreaux truffés d'ail... Je n'ai plus de langue... Une soif!... Nous l'avons arrosée!--On ne te voit plus, Adolphe.--Venez-vous ce soir au bal de B... Très-amusant, mon cher! J'ai perdu vingt louis l'autre soir.--De quoi parliez-vous?

HENRI.

De Peters.

ROBERT.

De Peters? diantre!

CHARLES.

Mon cher, ils sont tous ici superstitieux comme des ballades. Ils disent...

ADOLPHE.

N'est-ce pas que c'est un jettator?

ROBERT.

Si c'en est un?... Mais aussi vrai que je vous attends tous à dîner mercredi, je suis sûr de fumer toute la journée de mauvais cigares, de rencontrer des créanciers au Luxembourg, et des connaissances au mont-de-piété, de renouer avec une maîtresse qui n'a pas rajeuni, de manger de la poitrine de mouton à mon dîner, d'aller aux Variétés le soir, de souper à côté d'Anglais, et d'être gris à ma seconde bouteille de Champagne!... Ah çà, qu'est-ce qui en a parlé, de ce Peters? Est-ce qu'il vient ici? Qu'est-ce qu'il veut?--C'est très-malsain, parole d'honneur! de parler de cet homme-là!

ADOLPHE.

C'est ce fou de Charles, qui veut lui faire faire son portrait.

ROBERT.

Mon cher, cet homme fait votre portrait, bon. Rappelez-vous ce que je vais vous dire. Je suppose que vous ayez un oncle à héritage, votre oncle, dans les six mois, épouse sa cuisinière; je suppose que vous ayez un attachement, cet attachement deviendra une chaîne; je suppose que vous ayez un chien de Terre-Neuve, on vous le volera; un frère de lait, il sera condamné aux galères; un cheval, il boitera; une stalle aux Italiens, on jouera la Sonnambula toute la saison; des amis, ils vous emprunteront de l'argent; des fermiers, il grêlera; du vin de Volney, il se piquera; du trois pour cent, il tombera à rien; des bottes vernies, elles se couperont; une maladie, elle vous commencera; un médecin, il vous finira!--Peters! messieurs, mais la tabatière de cet homme-là...

HENRI.

Ah çà, comment est-il votre homme? l'oeil Antony...

CHARLES.

L'air de Delaistre quand il joue les traîtres...

ALBERT.

Le grand manteau de Méry, une voix de caverne, le cheveu noir et le sourcil circonflexe?

ROBERT.

Peters? Mais, messieurs, quand on ne le connaît pas, jamais...

ADOLPHE.

Les voilà bien! ils n'ont jamais étudié l'espèce; mon Peters n'a rien de truculent. Il ne sent pas le mélodrame, foi de gentilhomme! Mon jettator! Il a la tournure d'un honnête homme de bourgeois, les allures placides et quasi timides, la physionomie douceâtre, la parole mielleuse, le geste onctueux: pas de grand manteau! Albert, une redingote qui tourne à la coupe paternelle de la douillette. Des cheveux jaunes, mon ami, oui, jaunes, des cheveux jaunes. Et puis l'oeil rond et saillant, l'oeil bleu, l'oeil à fleur de tête, et comme lentement roulant sur un pivot. Il est avec tout cela, le monstre, très-doux, obséquieux, avenant, allant au-devant de vous, toujours vous reconnaissant, vous abordant, vous saluant. Il a une petite voix, et au bout de toutes ses phrases, il fait un petit: hi! hi!--qui est comme un tic d'ironie. Il vous rencontre; il dit en vous donnant une petite tape sur le ventre: Vous n'avez jamais été malade, vous? Vous rentrez, et vous êtes six mois au lit. Demandez à F... Quand vous me donneriez vingt actions du Crédit foncier, vous ne me feriez pas aborder Peters sans avoir l'index et le petit doigt en arrêt... Je ne vais plus au spectacle sans une petite main de corail... Ali, le bijoutier de la rue du Mont-Blanc, depuis qu'on connaît son mauvais oeil, en vend des boisseaux, comme celle-là, tous les jours.

ROBERT.

Et si vous saviez ce qu'il peint!... Un Rembrandt de cauchemar! Je n'ai vu qu'un tableau de lui, je ne sais plus où? ça représente une fenêtre de la Clinique où des foetus étaient rangés. Un chat en avait empoigné un, et se sauvait, le brinqueballant comme un morceau de mou... Holbein est un Watteau auprès de ce coquin-là!--Il paraît qu'il a une collection de têtes de suppliciés admirable... C'est macabre! Il y a surtout, m'a dit Alfred, une tête de Fieschi... Elle marche sur vous.--Mais, le diable m'emporte! vous connaissez de Montgeron, vous, Charles? Parlez-lui du nommé Peters.

CHARLES.

Qu'est-ce qu'il lui a fait encore à celui-là?

ROBERT.

L'an dernier, au steeple-chase, Montgeron montait Trilby. La rivière franchie, Montgeron passe Emilius qui était premier. Au mur en pierres sèches, Peters dit: «M. de Montgeron saute bien.» Trilby tombe et se couronne; Montgeron se casse la jambe;--une bête de 500 louis!

CHARLES.

Allons, bien, c'est le bouc émissaire, votre Peters! On tombe de cheval, c'est la faute à Peters; une pièce chute, c'est Peters; il pleut, c'est Peters; il fait froid à Longchamp, c'est Peters; vous vous découvrez des cheveux blancs, c'est Peters; vous trouvez l'omnibus complet, c'est Peters; on s'ivrogne, c'est Peters; on se met au lit, Peters; on y reste, Peters; votre notaire vous écrit une lettre de quatre pages, c'est Peters; votre journal se met à publier une série d'articles sur la production agricole, c'est Peters; vous êtes rencontré en bonne fortune dans une baignoire à l'Odéon, c'est Peters; vous recevez un billet de garde, c'est Peters; vous entendez une traduction au piano des contes d'Hoffmann, c'est Peters...

ALBERT.

Les soufflets qui se donnent, les sauces qui tournent, les portefeuilles qui déménagent en Belgique, les abricots qui manquent, Voltaire qui se réimprime, les pommes de terre qui sont malades, les baleines et les porcelaines de Saxe qui deviennent rares, les hommes de lettres et les originaux de Raphaël qui deviennent trop nombreux, les giboulées de mars, les pipes qui se bouchent, les femmes qui pleurent, les sonnettes qui cassent, le sel qu'on renverse, les livres qui ne se vendent pas, les notes d'apothicaire, Peters! Peters! toujours le mauvais oeil de Peters!--Pour un peu, quand M. Peters regarde les pavés, vous feriez croire qu'il pousse des barricades!

ROBERT.

Ne rions pas de cela, s'il vous plaît.--Et permettez-moi, monsieur, un conseil d'amitié; si jamais vous parlez, dans le journal, de Peters, n'ayez pas tant d'esprit.

CHARLES.

Est-ce qu'il me fera souper avec une femme grêlée?

ROBERT.

Il viendra tous les matins se poster en face de votre porte, et vous regardera sortir, et vous verrez avant quinze jours la tuile qui vous tombera! Attendez-vous à tout, à être brûlé vif comme mademoiselle B..., la jolie, la charmante mademoiselle B...! Peters sortait de donner une leçon de dessin à mademoiselle B... Mademoiselle B... s'approche de la cheminée pour secouer son tablier sali par le crayon. Le feu saute après le tablier; mais on a le temps de se jeter sur la jeune fille et de la rouler dans un tapis. Peters, au cri que mademoiselle B... avait jeté, remonte; il pousse la porte: la flamme, comme arrosée d'huile, reprend et court; mademoiselle B... était brûlée avant qu'on ait pu l'éteindre.

ADOLPHE.

Enfin, messieurs, ce maudit n'a servi de témoin que dans un duel: les deux adversaires ont fait coup fourré.

LE GARÇON DE BUREAU, entrant.

Il y a là quelqu'un qui demande à vous parler.

CHARLES.

Demandez-lui son nom.

LE GARÇON.

M. Peters.

ROBERT.

M. Peters!

ALBERT.

Voilà une entrée bien amenée!

ADOLPHE.

Si ce philistin entre ici, messieurs, demain la rédaction sera mise à deux sous la ligne, je me brûlerai la cervelle par amour, ou les écus de la caisse se changeront en feuilles sèches!

CHARLES.

Dites-lui... hum... dites-lui que je n'y suis pas.

LE PERE THIBAUT

Avril est fini.

Les feuilles poussent.

Les froids s'en vont.

Sur les ruisselets flottent encore les couvercles des boîtes à fromages, avec leurs petits bouts de chandelle éteints, lancées par les enfants, le soir du vendredi saint.

Les jours s'allongent; et les paysans se lèvent à l'aube et taillent melons et concombres, et découvrent les artichauts et les oeilletonnent. Dès le grand matin, âme ne chôme; on fait dans le jardin du maire de nouveaux plants de fraisiers et les coeurs s'enlacent.

Dans le sentier vraiment les rouges-gorges s'éveillent; et même on entend une voix douce et chevrotante, et ironique un peu, qui chante plus haut que les rouges-gorges.

Sur le chemin où passait la chanson, Minette était montée sur l'échalier pour ouvrir la barrière à ses bêtes; et Pierre quasi l'entr'aidait, appuyant contre elle par manoeuvre, et la pressant sans paraître, de fine force d'accolade. A la chanson, saut de chatte, sabots passés aux pieds, bêtes entrées, Minette rouge, et révérence: Bien le bonjour, monsieur Thibaut.

Les veillées se noient, Les toits gouttent, Pâques revient, C'est un grand bien Pour les chats et les chiens, Et toutes les gens En même temps.

Il marche au bon pas, le père Thibaut. Il n'est pas plus vieux que l'année dernière. Il a sa grande balle sur son dos, son bâton, et ses mêmes bretelles. Il faut que le père Thibaut ait de l'huile de bras pour porter depuis le temps ce qu'il porte là. Dieu merci! il n'a pas plu, et ses souliers lacés sont propres et nets comme s'il venait d'une petite promenade sur la route aux Gendarmes.

Et de clos en clos, par-dessus les haies et buissonnets, à la chanson qu'il dit, les fillettes actives, et tous les paysans, lèvent le nez du travail: C'est le père Thibaut.

Il arrive chez Collot, son compère. Collot fait une croix blanche à sa cheminée par façon de joie de le revoir et de bon accueil. Le père Thibaut met sur la table ses soixante livres pesants;--c'est dur au dos du vieil homme, savez-vous? De franc gosier, il lape le verre de vin frais tiré. Il ouvre sa grande boîte à deux battants; et elle brille comme le triptyque de l'église que le curé a fait redorer. Il prend sa prise.

Chez Collot, le village entre, et s'empresse, guigne et reguigne la grande boîte. Même ceux qui cueillaient des salades pour le soir, ont dit aux salades: «Attendez,» et sont venus.

Le père Thibaut sourit de l'oeil à tous les vieux visages. Il tâche à se rappeler les plus jeunes et derniers venus. Et puis, prise humée, vin lampé:--«Eh! eh! vous m'attendiez, nem'? Un peu plus tôt, un peu plus tard, que voulez-vous? c'est affaire du temps qu'il fait, plutôt que péché de mes deux jambes, qui ne m'abandonnent pas encore trop, quand je ne suis pas à l'heure du cadran de votre place.--Ne faut pas que les demoiselles regardent si fort là-dedans, avec de petits yeux de c'te façon-là, ça userait les affiquets!--C'est-y beau ce que j'ai aujourd'hui! et ça reluit, et ça pare, et ça requinque, et les blanches et les brunettes! Voyons, Manon, cette année-ci, plus d'excuses, que je t'accommode, ma fille, c'est-y pour toi qu'il fleurit ce beau bouquet d'imitation, là, dans le fond, que l'on dirait une gentille aubépine poussée par miracle? Tiens! toi, la Grande, qui manges ta pomme, veux-tu que je te dise la première lettre du nom de ton galant? Jette ta pelure par-dessus ton épaule: je lirai tout courant. Mesdames les demoiselles, je suis arrangeur à cette heure, et de compte rond; c'est-il ça, ou ça qui vous fait affaire? le père Thibaut est là pour la réponse. Pour un demi-écu, fichus rouges à ramageures, et comme en ont des filles de ville; Lucienne, à toi, Lucienne! et d'un beau rouge qui se lave, rouge comme soleil couchant sur bois.--A toi, Roussette, le tour de cou à fleurs jaunes!--A toi, bonne caquetière, qui trouves toujours le mot quand on joue aux devinottes, nem'? quarante épingles pour un sou, et de bonnes épingles qui surnageront si vous allez les jeter dans la fontaine de Sainte-Sabine à la forêt de Fossard, pour voir si vous aurez des épouseux;--deux liards l'aune, la tresse! des peignes, père Milon, que votre bru peigne vos chérubins de petits filiots!»

Le père Thibaut reprend haleine, et refait son verre plein, et le refait vide en moins de temps que ne part une volée de perdreaux. De lui verser chacun se peine et prend hâte. Ses sourcils sont blancs, sa bouche grande, sa veste bleue. Son gilet croisé a des boutons de cuivre. Les bretelles de sa balle sont de cuir. Ses bas sont des bas bleus à côtes. Sa voix, sans être aussi belle et redondante que celle des charlatans en habit rouge, avec des épaulettes d'or, qui battent la caisse pour étourdir le pauvre monde, et les souffrants de dents, et paraître grands savants,--sa voix est encore bonne, et prend les gens à sa caresse. Une gaie fleur de verte santé rit dans son bon vieux visage. Il a toutes ses dents, le père Thibaut.

--«V'là les collerettes, cousine Mariotte, et des fines plissures! Ça a l'air du fichu blanc autour du cou des marguerites.--Alliances poinçonnées et luisantes à se regarder dedans, Ninette! Si vous avez un soupireux, il a bien des piécettes en sa poche; il n'y a pas besoin de lui dire de vous en donner une, nem'?--Des piéges à taupes qui vous feront grand ouvrage et tuerie, père Fleury!--Ah! ah! n'allez pas par là, c'est pas pour vous Jean-Pierre; c'est des choses de paresse: de l'encre et des plumes, à c'te fin qu'il y ait aussi de quoi pour M. le curé et le maître d'école... De la belle toile, nem'? et qui n'est pas d'usure! faites passer à ça deux nuits à la rosée: c'est une soie sur le corps.--Je sais bien que la moisson n'est pas sur le feu; tout de même, je vous apporte des pierres à aiguiser des faux.--Voulez-vous des rigoles de buis pour vos futailles? C'est-y des pommades avec une fleur dorée dessus? des tabatières de bouleau qui fraîchissent?--Il vous faut des mouchoirs bleus à petits carreaux.--Chut! chut! je serais à l'amende comme fraudeur: c'est du tabac... de là-bas... suisse, pour les vieilles pipes d'ici. Si je courais avec tout ça au dos, ça ferait carillon, hein? tous ces chapelets et médailles de la Vierge pour le cou de vos petits poupinets et poupinettes!--Et des petites croix de cire bénites, à mettre sur les ruches, crainte que les abeilles ne s'ensauvent.--Tenez, je retrouve des couteaux, beaux manches jaunes à fleurettes, comme des bêtes à bon Dieu.--Une belle jupe pour la danse et les assemblées! A toi, Marie-Jeanne, un casaquin couleur de bois qui ne se salit pas. Tu te rouleras des ans au coin de ton feu, que pas une tache ne marquera.--Du savon à détacher la laine, et qui savonne en un clin d'oeil,--et de beaux miroirs à serrer en poche; miroirs d'étain qui se referment, avec un joli drap sur la glace, qui vous diront vos vérités, Jeannette; mais n'allez point par chaque minute à c'te confesse-là, coquette!--Et du fil, et des boutons, toutes les cognandises pour les ménagères qui ont homme à pourvoir et maintenir;--et des ceintures, et des rubans,--ceux-là bleus, comme quand il fait beau, nem'? Eh! eh! ruban bleu, mes enfants, c'est jarretière de mariée.»

Automne amène hiver.

Voilà qu'on laboure et qu'on taille les arbres.

Aux tendues, dans les bois, il n'y a plus de passage d'oiseaux. A peine si, de loin en loin, près des places à charbon, une bécasse se prend dans un lacet abandonné.

Les feuilles se rouillent.

Les fumées des sabotteries se voient à travers les futaies moins vêtues; on a mangé le pain de Noël, le Rama, garni de quartiers de noix et de poires sèches. Dans les nuits longues les chiens hurlent à la mort.

Pourtant, sur les feuilles du chemin de la commune, un pas crépite et s'approche; et dans le taillis sans musique à présent, une chanson vole, vole de branche noire en branche noire.

Dieu a gardé vos bêtes Et les yeux de vos têtes, Et des larrons, vion, vion!.... La petite Saint-Sauvé, vite donc! vite donc!

C'est le père Thibaut.

--«Oui-dà, mes enfants, c'est le vieux père Thibaut.»--Il déroidit un peu ses doigts bleus, s'asseyant sur une chaise dans le grand âtre de la cheminée, à côté d'un jambon pendu. Il lui faut maintenant toquer à chaque porte, et aller s'asseoir à chaque cheminée; car les portes sont bien closes à présent; même le trou où passe le chat familier, on l'a bouché; et les vieilles femmes filent près du feu.

--«Ne m'ayez pas rancune, les amis, si je vous apporte neige, mauvais froids, vilains ciels, toutes les colères, du bon Dieu; je vous apporte aussi du chaud et du doux: c'est-y vous, la Colombey, qui voudriez que votre homme eût froid? A ne pas lui acheter de ces bas aussi chauds qu'haleine de four, et qui chaussent les genoux comme des bottes de marais, vous n'auriez pas un gentil coeur. Une bénédiction, ces bas, pour le labour d'avant le jour, quand la terre est roide gelée!--Ça, nem'? des petits chaussons pour mettre aux fanfans qui ne tiennent pas au feu, et vont s'éjouir à la neige.--C'est-y pas toi, Jean les-bé-jambes, qu'a toujours un regret de douleur dans les épaules? Prends-moi de c'te boule-là; c'est de la santé en barre, mes agneaux!--Ne montre pas tes dents, la grosse Jeannette: il n'est pas beau de rire comme ça contre la marchandise du père Thibaut, parce qu'on a été en condition à la ville;--une vraie boule de Nancy, à mettre dans de l'eau, à s'en frotter le rhumatisme, et qui vous remet une foulure mieux que tous les rebouteux!»

Il entre chez le père Valence.--«Bonjour, mère Valence! v'là votre eau qui bout sur le feu. Vous savez ce qu'on dit à Cornimont: que c'est âme du purgatoire qui prend un bain? Faudrait avoir pitié.»

Le père Valence rentre. Pour ne pas les perdre, il était allé donner aux bestiaux qu'il a achetés hier une tartine beurrée tournée trois fois autour de la crémaillère.

--«Bonjour, père Valence, je ne vous ai pas mis dans les oublis, père Valence. Les yeux, comment que ça va? Le blé a grainé cette année; le diable n'a pas chevillé les moulins; l'argent n'est pas cher; c'est pas une pièce de vingt sous de plus ou de moins... Des lunettes à tous yeux, bien montées de fer-blanc, qu'on marcherait dessus sans qu'elles cassent,--un bel étui, là;--et qui vous feront lire dans votre vieux livre de messe, comme dans du tout neuf.--Et votre enfant, le malingre, ça lui irait-il pas, un tricot comme ça? ça le sauvera de l'hiver, c'te enfant; tâtez, virez, c'est du soleil dans le dos, qu'un tricot calibré de c'te épaisseur. Des bonnets de coton doubles de Troyes qui vous enfournent jusqu'aux oreilles, et que la bise siffle en démon, que les carreaux le matin soient tout blancs, vous ne prendrez pas de ces vilains rhumes qui ne se détachent pas.»

Le père Thibaut va plus loin à la ferme. Les marmots qui étaient à l'écurie, à fouailler les poules avec le grand fouet, l'entendant arriver, rentrent pêle-mêle, les cheveux pleins de paille, dans la grande chambre.--«Les petiots! les petiots! c'est toujours des alouettes, monsieur Landry; les petiots, ne sautez pas après mes images, que vous me les déchireriez. L'Histoire du Juif-Errant, Sainte Geneviève de Brabant, les Hussards français à pied; voyez, il ne m'en reste plus qu'une de cette belle-là.»

Les marmots prennent d'assaut les épaules du père Thibaut pour regarder l'image. L'image a une légende en français et en espagnol. Elle porte à l'un de ses coins: Dubreuil, rue Zacharie, 8. Il y a un catafalque jaune, coupé de guirlandes vertes avec des Renommées roses, adossées aux angles, des brûle-parfums jetant au premier plan des fumées bleues et violettes, des horizons de drapeaux tricolores, des groupes de lustres, dont le rayonnement est fait par le blanc épargné du papier, des femmes en robes rouges, des messieurs en habit bleu cobalt; et un groupe principal composé d'une femme en chapeau vert-pois, un boa au cou, un châle bleu de ciel, avec des franges oranges, et une robe rouge, d'une femme ainsi vêtue qui donne la main à un jeune enfant en redingote polonaise avec un collant et des bottes à la hussarde.

--«Et puis que je vous souhaite bonne année, récolte bonne! Savez-vous que v'là bientôt à Saint-Sylvestre, et v'là encore une gueuse d'année de finie? Bien des maux, une année! Faut que vous sachiez le temps, est-ce pas? et donnez-vous un almanach! Bleu, vert, jaune, la couleur n'y fait rien. Le Grand Messager boiteux des cinq parties du monde, le Messager à la Girafe ou le Postillon lorrain, monsieur Landry; vous trouverez là tout ce qui vous est d'utilité et d'avantage, à savoir: le comput ecclésiastique, l'horoscope de vos caractères, les remèdes contre la rage et les remèdes contre le piétain, le crapaud, le fourchet et les autres. Faites emplette, monsieur Landry; les routes s'embourbent; je ne viens pas tous les huit jours; qui ne m'achète, regrette; et puis ça me délourdit de ma charge pour m'en aller. Vous retournez à mon image? Une fois, deux fois, monsieur Landry, ça vous va-t-il? topez là pour l'image et le Liégeois!»

Partout et toujours, dans toute la chaîne des Vosges, trottinant, marchant, ouvrant sa balle et la refermant avec toutes sortes de bonnes et gaies paroles,--ici l'été, là l'hiver,--à Pompierre, venant comme avril vient, à Allarmont, arrivant comme janvier arrive,--toujours chanson voltigeant aux lèvres, appétit en poche, et coeur content, oui-dà, c'est le père Thibaut.--Du bisaïeul au grand-père, du grand-père au père, du père au fils, le petit commerce s'est légué; et bien sûr, mes amis, que c'était un Thibaut qui colportait de village en village, tout par là, dans les vieux temps passés, le vieux Kalendrier des bergiers, qui tant contenait: Tables des festes mobiles. Tables pour congnoistre chacun iour en quel signe la lune est. Figures des éclipses de lune et de soleil et les jours, heures, minutes. Larbre et branches des vices. Les peines denfer, le liure du salut de lame. Lanothomye du cors humain. Lart de fleubothomye des veines. Le régime de santé du corps humain. Lastrologie des bergiers. Des quatre complexions. Les iugements de phizonomie. La division des eages. Les dits des oyseauls. Les méditations sur la passion. Dictiez et epitaphes des morts. Loraison que bergiers font à notre dame. Et plusieurs autres choses.

UN VISIONNAIRE

--Des contes à mourir de peur! dit Madame ***.

--Madame,--répondit Frantz avec un sourire,--il faut bien s'amuser à quelque chose, à la campagne.

--Et vous laissez refroidir votre thé?--lui dit Édouard.

--Madame, c'est une autre histoire que je veux vous conter. Cassio Burroughs était le plus beau garçon de Londres. Ajoutez qu'il était bretteur. Il eût tué tout le monde, si tout le monde avait voulu se battre en duel avec lui.--En sorte qu'il avait pour maîtresse une grande dame, une Italienne. Comme elle était à son lit de mort, elle lui fit jurer de ne jamais dire ce qu'il y avait eu entre elle et lui. Cassio pleura. La femme mourut. Un soir à la taverne,--Cassio buvait, madame,--Cassio but et parla. Depuis lors, à toutes ses orgies, à côté de lui vint s'asseoir la belle Italienne. Le matin de son dernier duel, l'Italienne vint le prendre par la main et le conduisit jusqu'au terrain.

--Ah! le beau drame!--fit Hector.

--Je ne l'ai pas fait.--Et Frantz s'inclina froidement.

--Voulez-vous encore une tasse, ma luguore Schéhérazade?--Et madame *** s'apprêtait à servir Frantz.

--Mille remercîments.

--Et vous croyez aux apparitions?

--Si j'y crois?.... Madame, si j'y croyais, je serais fou.

--Et vous ne l'êtes pas?--dit Hector en riant.

--Je n'en sais rien, monsieur.--Ah! madame, il y a peut-être un monde que nos yeux ne voient pas, et que nos oreilles n'entendent pas.--Blake, qu'on nommait le Voyant, causait avec Michel-Ange, dînait avec Moïse, soupait avec Sémiramis. Il vous disait: «Vous n'avez pas rencontré Marc-Antoine? il sort d'ici.»--Ou bien encore: «Ah! voilà Richard III. Ne faites pas de bruit, il pose.» Et il prenait ses crayons,--car c'était un artiste,--et il dessinait, devant vous le Richard III.

--Eh bien oui!--dit Amédée en remuant le fond de sa tasse de thé avec la petite cuiller de vermeil, et en la reposant sur la table de bois peinte en vert,--une hallucination! Maintenant, l'hallucination est-elle, comme a dit un médecin aliéniste, une image, une idée, reproduite par la mémoire, associée par l'imagination, et personnifiée par l'habitude?...

--Monsieur Amédée, vous parlez comme un livre allemand!--dit madame ***.

--Et que ferez-vous, en ce cas, de Ben Johnson,--reprit Frantz,--qui passait certaines nuits à regarder son gros orteil, autour duquel il voyait des Tartares, des Turcs, des catholiques monter et se battre? Allez, messieurs, le cerveau de l'homme,--la nature psychique, comme ils disent,--ils ont beau y mettre le scalpel, ils le pèsent comme un paquet! ils ne sauront pas encore demain ce qu'il y a dedans.--Oui! expliquer l'hallucination, rêve les yeux ouverts, quand vous m'aurez expliqué le rêve, l'hallucination les yeux fermés!--Cet homme voit dans ses appartements des personnes inconnues, aux visages pâles, aller et venir. Celle-là, une femme aveugle, dit le matin à sa bonne: «Ouvrez la porte toute grande! Que tous ces messieurs et toutes ces dames s'en aillent!» Et il n'y a personne chez elle. Pour un autre, ce sont des personnages habillés en vert qui dansent dans sa chambre;--et les exemples les plus extravagants et les plus divers de cette détente de l'attention,--encore une définition!--de cette fascination de l'organe visuel, de ce degré morbifique de la sensibilité! Et le libraire de Berlin, Nicolaï! Celui-là, qui boit, a les diables bleus.--Et vous savez, madame, l'histoire des visions de ce magistrat anglais? Il vit d'abord un chat, puis c'était un huissier de cour avec la bourse et l'épée, une veste brodée, le chapeau sous le bras; puis enfin ce fut un squelette, caché dans les rideaux de son lit, et regardant par-dessus l'épaule de son médecin!--Mais pardon, je bavarde....

--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant à une page blanche...

Frantz se mit à écrire.

Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer grincer à chaque grain de papier.

La porte, tapissée de roseaux, s'était entrebâillée par hasard. Les deux bougies vacillaient dans le pavillon rustique où se tenaient madame *** et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé contre le mur de mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d'arbres non écorcés, on voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse, margée de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche. Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux. Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'allée de tilleuls qui boulait l'eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la porte entr'ouverte, sur l'allée sablée, et mettait, se perdant, sur quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond, dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un petit enfant.

--Voici, madame.--Frantz lut:

--Le petit tambour était joli; il était joli comme un coeur avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.

Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles; et son père est mort, comme un homme, à la bataille.

Il a l'oeil éveillé et le coeur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir à son régiment, avant qu'il ne fasse noir comme l'encre.

Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit tambour: «Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni une petite fille, personne sur la route.»

Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le bois.--«Monsieur, dit le petit tambour,--la route est là; pourquoi allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.»

Le petit tambour était joli; il était joli comme un coeur, avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.

A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre enfant; madame, il ne battra plus en tête du régiment.

Jarvis se lava les mains.--Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire qui se balançait comme une demoiselle prête à danser. Il est parti bien loin sur la mer.

Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et dessus. Jarvis dit au marin de quart: «John, les pavés se remuent et courent après moi.»--John dit: «Ne prends plus de gin.»

«John, les pavés se détachent, vois, vois-tu? Ils courent après moi. Tu sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme rouge?--John dit: «Va trouver le médecin.»

--«Non, non, je n'irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit de si près, le petit garçon sanglant,--les pavés courent,--vois-tu comme il se traîne sur les cailloux? Le voilà!»

Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte sur la vague, il crie: «God by! le petit tambour!»--C'est tout.

--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?

--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son auditoire, il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages vivants autant de squelettes.

--Mais à vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais personnellement arrivé...

--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.

Madame *** se rapprocha de ses voisins.

--Il y a neuf ans de cela; j'étais dans un village près de Saverne. Je finissais mes études, et je logeais chez un curé. Le presbytère était sur le haut d'une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls là-bas, madame,--qui menait au cimetière. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur cette allée de tilleuls. Il paraît qu'il s'y pend au même arbre un homme tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis resté un an, et que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fenêtres donnaient du côté de l'allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais chaque tombe du cimetière. Une nuit...

--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de pâlir sous un sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez, vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au château?

--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.

Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.

--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.

--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en veine d'écouter...

Frantz parut se recueillir.

C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d'aveugle.--Il était vêtu de noir.

--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne, ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous voulez.--Je perdis jeune une soeur que j'aimais. Le cimetière était assez éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent. Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma soeur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.

Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je mets quelquefois la main sur mon coeur: il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps. J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis dire.

Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queue par derrière dont le noeud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.

Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge; un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...

Le sable cria dans l'allée.

--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos chambres!

UN COMÉDIEN NOMADE

«V'là les comédiens! serrez les couverts!»--L'étape a été longue, le chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant; mais la dernière sous-préfecture n'a pas goûté Lazare le Pâtre. Ils arrivent, les pauvres diables! «riches de mine, mais pauvres d'habits» dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises caisses en bois blanc chargées et rechargées d'adresses. Ils arrivent. L'hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne: «V'là les comédiens! serrez les couverts!»

Comédiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique, artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse de la recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des couronnes et des battes; comédiens à toute outrance, suppléant aux décors, faisant de rien quelque chose; Napoléons de la rampe, rayant le mot impossible, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte; quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de hasard, dîners d'occasion, couchées de rencontre, le plaustrum de Thespis moins les vendanges, soupirs des Ragotins de l'endroit pour Angélique ou mademoiselle l'Étoile, hôtelleries où l'on engage «les chausses troussées à bas d'attache»; vie de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie à la Rosambeau, où Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrés de farine!

Pauvres comédiens! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et dispos, toujours éclatant en joyeuses histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte ouverte, l'espérance au fond!

Destin! l'Olive! la Rancune! X... était votre frère! Et lui aussi était allé au Mans et partout, lui aussi eût joué une pièce à lui tout seul! lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur!

C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: «Parbleu! monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers ténors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors!» Et il joua les premiers ténors.

X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu appétit toute sa vie. X... ne joue bien, à ce qu'il dit, que lorsqu'il a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge à huit litres).

Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge la fameuse lettre patente: «C'est une lettre épatante du roi!»--il faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: «Allons! il se fait tard, regagnons notre pauvre chaumière; là, du moins, nous goûterons le bonheur que le riche ignore peut-être sous ses nombrils dorés!»--il faut encore entendre dire cette autre phrase de la Forêt périlleuse: «Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas; à la moindre inflaction à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre fraîchement émolu, comme je la tranche moi-même à ces simples pavots!» Cette dernière phrase, où X... employait toutes les cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.

Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche en ressources que Quinola, il a toujours à sa disposition soixante et trois manières de payer un écot. Ne doutant de rien, et moins de lui que de toute autre chose, grand caractère tout frotté de stoïcisme, assez indifférent aux pièces qui descendent la garde, accueillant les bravos avec gravité, il déjeune parfois d'une croûte trompée à la fontaine du comédien de Le Sage; mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine côtelette aux cornichons, la sardine et l'omelette au lard, il ne songe nullement, je vous jure, à penser qu'il y a 365 dîners dans l'année.

X... a une expression favorite:

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.

Un de ses amis le rencontre à Paris: Quel emploi avais-tu à Lunéville?--Hautbois.--Comment, hautbois? Ça n'est pas un emploi, ça. Et puis tu ne sais pas en jouer...

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

X... a toujours les mains sur les hanches, comme s'il cherchait la batte d'Arlequin. Il sautille; ses mouvements sont saccadés. Il a l'air de remuer, piqué d'une tarentule. Sa voix est aiguë, aigre et criarde, et se raccroche en ses hiatus au perpétuel sangodemi!--Quand il parle, il s'aide de ses yeux, et roule les prunelles comme s'il jouait dans la vie privée les traîtres de Bouchardé.

X... est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui manque, il le remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise farce, lui souffla un soir tout le temps d'une pièce le journal la Patrie: X... improvisa un autre rôle.--Dans je ne sais quel drame, l'horloge devait sonner trois heures. Elle ne sonne pas. X... s'approche de la rampe, fait: Tin!... tin!... tin!... et reprend: Trois heures ont sonné!--Rien ne l'embarrasse. Je ne vous dirai pas qu'il jouera sans public, non; mais il jouera sans salle. A Rouen, le directeur du Théâtre des Arts ne veut pas lui laisser donner sa représentation à bénéfice sur son théâtre: X... va trouver le directeur d'un théâtre de marionnettes, et lui loue sa salle. Il n'y avait qu'un inconvénient: X... était plus haut que le théâtre. Quand il était debout, sa tête était dans les frises. X... ne sourcille pas. Il se couche à terre, s'appuie sur un banc de gazon, et chante ainsi couché: Asile héréditaire, de Guillaume Tell, et dit la tirade de Gros René, du Dépit amoureux. Il fit 47 fr. de recette. A un de ses amis qui lui disait: Comment.....?

--Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

Écoutez ses vues sur l'esthétique de l'art, quand à la Halle il va de chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous, avec F..... qui l'avait ce soir-là enguirlandé, des pieds à la tête, d'une devanture d'herboristerie: «On n'a jamais compris Buridan de la Tour de Nesle; Buridan ne doit pas avoir une cape, une épée; c'est pas ça. Buridan est un soldat qui revient de la guerre; il fume son brûle-gueule, raconte ses campagnes, et demande un litre à 6!»

A table d'hôte, quand on enlève un service: Laissez! «laissez! dit X... Ces plats ne vous gênent pas; ils charment ma vue!»

Grand comédien que ce X...!--Ce n'est pas qu'il ne soit sifflé, et souvent, et beaucoup, et très-fort! Mais il a le caractère et le dos fait aux sifflets comme aux frutti du parterre de Rouen, et va se guabelant de tout cela.--Il joue le premier acte de la Dame blanche. Il est sifflé. Le second acte va commencer. Le directeur vient le prévenir. Il trouve X... se déshabillant tranquillement dans sa loge. «Mais vous êtes donc fou! Et le second acte...--Je ne le sais pas, ni le troisième.--Comment?--J'ai toujours été sifflé au premier. Je n'ai jamais joué le second.»--On lui jette un jour du paradis une tête d'oie.--Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laissé tomber sa tête pourra la réclamer au vestiaire en sortant.

Va, pauvre X...! pauvre méconnu! pauvre calomnié! va de sous-préfecture en sous-préfecture, méprisé de tes collègues des grandes villes, pensant avec Bonaventure Des Périers «qu'avec cent francs de mélancolie, on ne paye pas pour cent sols de dettes»;--peut-être un soir, dans le Midi, bien las et fatigué, tu t'assiéras sur un banc de pierre, sans un sou de courage ni d'argent, n'ayant plus qu'un vieil habit noir à vendre, l'habit de tes jeunes premiers; tu t'assiéras, les pieds moulus et la mort dans le coeur: alors une vieille femme passera qui te dira: «Venez chez moi.» Elle te fera bien souper et bien coucher. Et le matin, quand tu lui diras: «Je ne peux pas vous payer. Je suis comédien; voilà mon habit»;--la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton sac en te disant: «Moi aussi, j'ai un mauvais garçon de fils qui est à courir la France comme vous. Eh bien! s'il se trouvait dans votre position d'à-présent, j'aimerais bien qu'il trouvât une brave femme comme moi pour lui donner à manger et à coucher.»

Sur la tombe du nomade, qu'on mette un masque comique, un bâton de voyageur.

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