CHAPITRE XIX.
La Cité.
«Amis, mes chers amis, gardez-vous de penser «Qu'à la sédition je veuille vous pousser!»
SHAKSPEARE. Jules César.
SÉPARÉ de la comtesse Isabelle, dont les yeux avaient été depuis plusieurs jours son étoile polaire, Quentin sentit dans son cœur un vide étrange, et un froid glacial qu'il n'avait pas encore éprouvé au milieu de toutes les vicissitudes auxquelles le cours de sa vie avait été exposé. Sans doute, la fin des relations intimes et familières que la nécessité avait établies entre eux était la suite inévitable de son arrivée à une résidence fixe; car sous quel prétexte, quand même elle en aurait eu la volonté, aurait-elle pu, sans inconvenance, avoir constamment à sa suite un jeune écuyer tel que Quentin.
Mais quelque indispensable que parût cette séparation, le chagrin qu'elle occasionna à Durward n'en fut pas moins pénible; et sa fierté s'irrita en voyant qu'on le quittait comme un guide ordinaire ou un soldat d'escorte qui avait terminé ses fonctions. Ses yeux laissèrent même tomber en secret une ou deux larmes sur les ruines de ces châteaux aériens que son imagination s'était occupée à construire pendant un voyage trop intéressant. Il fit un effort sur lui-même pour sortir de cet abattement d'esprit, mais ce fut d'abord sans y réussir. S'abandonnant donc aux idées qu'il ne pouvait bannir, il s'assit dans l'embrasure profonde d'une des croisées qui éclairaient le grand vestibule gothique de Schonwaldt, et réfléchit sur la cruauté de la fortune, qui ne lui avait accordé ni le rang ni la richesse dont il aurait eu besoin pour arriver au terme de ses vœux. Il en fut pourtant distrait enfin, et rentra presque dans son caractère habituel, quand ses yeux tombèrent par hasard sur un vieux poème romantique récemment imprimé à Strasbourg, qui se trouvait sur l'appui de la croisée, et dont le sommaire annonçait:
--Comment un écuyer d'une obscure famille, Du roi de la Hongrie aima jadis la fille.
Tandis qu'il parcourait les caractères gothiques d'un passage qui avait tant de rapport avec sa propre situation, Durward se sentit toucher sur l'épaule; et levant les yeux aussitôt, il aperçut le Bohémien.
Hayraddin, qu'il n'avait jamais vu avec plaisir, lui était devenu odieux depuis la découverte de sa trahison, et il lui demanda d'un ton brusque, pourquoi il osait prendre la liberté de toucher un chrétien et un gentilhomme.
--Tout simplement, répondit son ancien guide, parce que je voulais voir si le gentilhomme chrétien avait perdu le sentiment comme la vue et l'ouïe. Il y a cinq minutes que je suis devant vous à vous parler, tandis que vous restez les yeux fixés sur ce parchemin jaune, comme si c'était un charme pour vous changer en statue, et qu'il eût déjà produit à moitié son effet.
--Eh bien! que te faut-il? Parle, et va-t'en.
--Il me faut ce qu'il faut à tout le monde, et ce dont personne ne se contente, ce qui m'est dû, dix couronnes d'or, pour avoir servi de guide aux dames depuis Tours jusqu'ici.
--De quel front oses-tu me demander une autre récompense que celle de te laisser ton indigne vie? Tu sais que ton projet était de les trahir en route.
--Mais je ne les ai pas trahies; si je l'avais fait, ce ne serait ni à vous ni à elles que je demanderais mon salaire, mais à celui qui aurait pu profiter de leur passage sur la rive droite de la Meuse. Ceux que j'ai servis sont ceux qui doivent me payer.
--Périsse donc ton salaire avec toi, traître! s'écria Durward en comptant l'argent qu'il réclamait; car en sa qualité de majordome, on lui avait remis de quoi défrayer toutes les dépenses du voyage. Va trouver le Sanglier des Ardennes, ou le diable, mais ne te montre plus à mes yeux, à moins que tu ne veuilles que je te dépêche aux enfers plus tôt qu'on ne t'y attend.
--Le Sanglier des Ardennes!, répéta le Bohémien avec plus de surprise que ses traits n'en laissaient apercevoir ordinairement; ce n'était donc pas une conjecture vague, un soupçon sans objet fixe, qui vous ont fait insister pour changer de route? Serait-il possible qu'il existât réellement dans d'autres contrées un art divinatoire plus sûr que celui de nos tribus errantes? Le saule sous lequel nous parlions n'a pu faire de rapport. Mais, non, non, non, stupide que je suis! Je sais ce que c'est, j'y suis: ce saule sur le bord du ruisseau, près du couvent des Franciscains, je vous ai vu le regarder en passant, à un demi-mille de distance environ de cette ruche de bourdons fainéans; le saule n'a pu parler, mais ses branches pouvaient cacher quelqu'un qui nous écoutait. Dorénavant je tiendrai mes conseils en plaine; il n'y aura pas près de moi une touffe de chardons qui puisse cacher un Écossais. Ah! ah! l'Écossais a battu le Zingaro avec ses propres armes! Mais apprenez, Quentin Durward, que vous m'avez traversé dans mes projets au détriment de vos propres intérêts. Oui, la fortune que je vous ai prédite, d'après les lignes de votre main, était faite sans votre obstination.
--Par saint André! ton impudence me fait rire en dépit de moi-même! En quoi et comment le succès de ton infâme trahison aurait-il pu m'être utile? Je sais que tu m'avais stipulé la vie sauve, condition que tes dignes alliés auraient bientôt oubliée quand nous en serions venus aux coups; mais à quoi aurait pu me servir ta noire perfidie, si ce n'est à m'exposer à la mort ou à la captivité? C'est un mystère au-dessus de l'intelligence humaine.
--Ce n'est donc pas la peine d'y penser, car ma reconnaissance vous ménage encore une surprise. Si vous aviez retenu mon salaire, je me serais regardé comme quitte envers vous, et je vous aurais abandonné aux conseils de votre folie; mais dans la situation où sont les choses, je suis toujours votre débiteur pour l'affaire des bords du Cher.
--Il me semble que je me suis assez bien payé en injures et en malédictions.
--Paroles d'outrages et paroles de bonté ne sont que du vent, et n'ajoutent pas le moindre poids dans la balance. Si par hasard vous m'aviez frappé, au lieu de me menacer...
--C'est un genre de paiement que je pourrai bien prendre, si tu me provoques plus long-temps.
--Je ne vous le conseille pas, car un pareil paiement, fait par une main inconsidérée, pourrait excéder la dette, et mettre malheureusement la balance contre vous, ce que je ne suis homme ni à nier ni à pardonner. Maintenant il faut que je vous quitte, mais ce n'est pas pour long-temps. Je vais faire mes adieux aux dames de Croye.
--Toi! s'écria Quentin au comble de l'étonnement; toi, être admis en la présence de ces dames! dans ce château où elles vivent presque en recluses; quand elles sont sous la protection d'une noble chanoinesse, sœur de l'évêque!... Impossible!
--Marton m'attend pourtant pour me conduire près d'elles, répliqua le Zingaro avec le sourire de l'ironie; et il faut que je vous prie de me pardonner si je vous quitte si brusquement.
À ces mots, il fit quelques pas pour s'éloigner; mais se retournant tout à coup, il revint près de Quentin, et lui dit avec une emphase solennelle:--Je connais vos espérances: elles sont audacieuses, mais elles ne seront pas vaines, si je les appuie de mon aide. Je connais vos craintes: elles doivent vous donner de la prudence, mais non de la timidité. Il n'existe pas de femme qu'on ne puisse gagner. Le titre de comte n'est qu'un sobriquet, et il peut convenir à Quentin aussi-bien que celui de duc à Charles, et celui de roi à Louis.
Avant que Durward eût eu le temps de lui répondre, Hayraddin était parti. Quentin le suivit à l'instant même; mais le Bohémien, connaissant mieux que l'Écossais les distributions intérieures du château, conserva l'avantage qu'il avait gagné, et disparut à ses yeux en descendant un petit escalier dérobé. Durward continua pourtant à le poursuivre, quoiqu'il sût à peine pourquoi il cherchait à l'atteindre. L'escalier se terminait par une porte donnant sur un jardin; il y entra, et revit le Zingaro qui en franchissait en courant les allées irrégulières.
Ce jardin était bordé des deux côtés par les bâtimens du château, qui, par sa construction, ressemblait autant à une citadelle qu'à un édifice religieux; des deux, autres, il était fermé par un mur fortifié d'une grande hauteur. Traversant une autre allée du jardin pour se rendre vers une partie des bâtimens où l'on voyait une petite porte derrière un arc-boutant massif tapissé de lierre, Hayraddin se retourna vers Durward, et lui fit un geste de la main en signe d'adieu ou de triomphe. En effet, Quentin vit Marton ouvrir la porte, et introduire le vil Bohémien, comme il le conclut naturellement, dans l'appartement des comtesses de Croye. Il se mordit les lèvres d'indignation, et se reprocha de n'avoir pas fait connaître aux deux dames toute l'infamie du caractère d'Hayraddin, et le complot qu'il avait tramé contre leur sûreté. L'air d'arrogance avec lequel le Bohémien lui avait promis d'appuyer ses prétentions ajoutait à sa colère et à son dégoût; il lui semblait même que la main de la comtesse Isabelle serait profanée, s'il était possible qu'il la dût à une telle protection.--Mais tout cela n'est que déception, pensa-t-il, quelque artifice de jongleur. Il s'est procuré accès près de ces dames sous quelque faux prétexte, et dans de mauvaises intentions. Il est heureux que j'aie appris où est leur appartement. Je tâcherai de voir Marton, et je solliciterai une entrevue avec ses belles maîtresses, ne fût-ce que pour les avertir de se tenir sur leurs gardes. Il est dur que je sois obligé d'avoir recours à des voies détournées, et de subir des délais, quand un être pareil est admis ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, quoique je sois exclu de leur présence, la sûreté d'Isabelle n'en est pas moins le principal objet de ma vigilance.
Pendant que le jeune amant faisait ces réflexions, un vieil officier de la maison de l'évêque, entrant dans le jardin par la même porte qui y avait donné entrée à Durward, s'approcha de lui et l'informa, avec la plus grande civilité, que ce jardin n'était pas public, mais qu'il était exclusivement réservé à l'évêque et aux hôtes de la première distinction qu'il pouvait recevoir.
Il fut obligé de répéter deux fois cet avis avant que Quentin le comprît parfaitement. Durward, sortant tout à coup de sa rêverie, le salua, et sortit du jardin, l'officier le suivant pas à pas, en l'accablant d'excuses motivées sur la nécessité où il était de remplir ses devoirs il semblait même tellement craindre d'avoir offensé le jeune étranger, qu'il lui offrit de lui tenir compagnie pour tâcher de le désennuyer. Quentin, maudissant au fond du cœur sa politesse officieuse, ne vit pas de meilleur moyen pour s'en débarrasser, que de prétexter le désir, d'aller voir la ville voisine, et il partit d'un si bon pas, que le vieillard perdit bientôt l'envie de l'accompagner au-delà du pont-levis. Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l'enceinte des murs de Liège, qui était alors une des villes les plus riches de la Flandre, et par conséquent du monde entier.
La mélancolie, et même la mélancolie d'amour, n'est pas si profondément enracinée, du moins dans les caractères mâles, que les enthousiastes qui en sont attaqués aiment à se le persuader. Elle cède aux impressions frappantes et inattendues faites sur les sens par des scènes qui donnent naissance à de nouvelles idées, et par le spectacle bruyant d'une ville populeuse. Au bout de quelques minutes, les divers objets qui se succédaient rapidement dans les rues de Liège occupèrent l'attention de Quentin aussi entièrement que s'il n'eût existé dans l'univers ni Bohémien ni comtesse Isabelle.
Les rues sombres et étroites, mais imposantes par l'élévation des maisons; les magasins et les boutiques offrant un étalage splendide des marchandises les plus précieuses et des plus riches armures; la foule de citoyens affairés, de toutes conditions, passant et repassant avec un air important ou préoccupé; les énormes chariots allant et venant, les uns chargés de draps, de serges, d'armes, de clous et de quincaillerie de toute espèce; les autres, de tous les objets de luxe et de nécessité qu'exigeait la consommation d'une ville opulente et populeuse, et dont une partie, achetée par voie d'échange, était même destinée à être ensuite transportée ailleurs; tous ces objets réunis formaient un tableau mouvant d'activité, de richesse et de splendeur, qui captivait l'attention, et dont Quentin ne s'était pas fait une idée jusqu'alors. Il admirait aussi les divers canaux ouverts pour communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville dans tous les sens, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilités du transport par eau. Enfin il ne manqua pas d'aller entendre une messe dans la vieille et vénérable église de Saint-Lambert, construite, dit-on, pendant le huitième siècle.
Ce fut en sortant de cet édifice consacré au culte religieux, que Quentin commença à remarquer qu'après avoir examiné tout ce qui l'entourait avec une curiosité qu'il ne cherchait pas à réprimer, il était devenu lui-même l'objet de l'attention de plusieurs groupes de bons bourgeois qui paraissaient occupés à l'examiner quand il quitta l'église, et parmi lesquels il s'élevait un bruit sourd, une sorte de chuchotement qui passait de l'un à l'autre. Le nombre des curieux continuait à s'augmenter à chaque instant, et les yeux de tous ceux qui arrivaient se dirigeaient vers lui avec un air d'intérêt et de curiosité auquel se mêlait même un certain respect.
Enfin il se trouva le centre d'un rassemblement nombreux qui s'ouvrait pourtant devant lui pour lui livrer passage; mais ceux qui le composaient, tout en suivant ses pas, avaient grand soin de ne pas le serrer de trop près, et de ne le gêner aucunement dans sa marche. Cette position était pourtant embarrassante pour Durward, et il ne put la supporter plus long-temps sans faire quelques efforts pour en sortir, ou du moins pour en obtenir l'explication.
Jetant les yeux autour de lui, et remarquant un homme à figure respectable, qu'à son habit de velours et à sa chaîne d'or il crut être un des principaux bourgeois, et peut-être même un des magistrats de la ville, Quentin lui demanda, si l'on voyait en sa personne quelque chose de particulier qui put attirer l'attention publique à un degré si extraordinaire, ou si les Liégeois étaient dans l'usage de s'attrouper ainsi autour des étrangers que le hasard amenait dans leur ville.
--Non certainement, mon bon monsieur, répondit le bourgeois: les citoyens de Liège ne sont ni assez curieux, ni assez peu occupés, pour adopter une telle coutume; et l'on ne remarque dans votre air ni dans votre costume rien qui ne soit parfaitement accueilli dans cette ville, rien que nos habitans ne soient charmés de voir et ne désirent honorer.
--On ne peut rien entendre de plus poli, monsieur; mais, par la croix de saint André, je ne puis concevoir ce que vous voulez dire.
--Ce serment joint à votre accent, monsieur, me prouve que nous ne nous sommes pas trompés dans nos conjectures.
--Par mon patron saint Quentin, je vous comprends moins que jamais.
--Encore mieux, dit le Liégeois avec un air politique et un sourire d'intelligence, mais toujours très-civilement.--Certes il ne nous convient pas d'avoir l'air de voir ce que vous jugez à propos de cacher; mais pourquoi jurer par saint Quentin, si vous ne voulez pas que j'attache un certain sens à vos paroles? Nous savons que le bon comte de Saint-Pol, qui est ici maintenant, favorise notre cause.
--Sur ma vie, s'écria Quentin, vous êtes trompé par quelque illusion. Je ne connais pas le comte de Saint-Pol.
--Oh! nous ne vous faisons pas de questions, mon digne monsieur; et cependant, écoutez-moi; un mot à l'oreille: je me nomme Pavillon.
--Et en quoi cela me concerne-t-il, monsieur Pavillon?
--Oh! en rien. Seulement il me semble que cela doit vous convaincre que vous pouvez avoir confiance en moi, et voici mon collègue Rouslaer.
Rouslaer s'avança. C'était un fonctionnaire bien nourri, dont le gros ventre lui fraya un chemin dans la foule, comme un bélier fait une brèche aux murailles d'une ville. Il s'approcha de Pavillon d'un air mystérieux, et lui dit avec un accent de reproche:--Vous oubliez, mon cher collègue, que nous sommes dans un lieu trop public. Monsieur voudra bien venir chez vous ou chez moi, boire un verre de vin du Rhin au sucre, et alors il nous en dira davantage sur notre digne ami, notre bon allié, que nous aimons avec toute l'honnêteté de nos cœurs flamands.
--Je n'ai absolument rien à vous dire, s'écria Durward d'un ton d'impatience; je ne boirai pas de vin du Rhin, et tout ce que je vous demande, puisque vous êtes des hommes respectables, qui devez avoir du crédit, c'est d'écarter cette foule oisive qui m'environne, et de permettre à un étranger de sortir de votre ville aussi tranquillement qu'il y est entré.
--Eh bien! monsieur, dit Rouslaer, puisque vous tenez tant à garder l'incognito, même à l'égard de nous, qui sommes des hommes de confiance, permettez-moi de vous demander tout simplement pourquoi vous porteriez la marque distinctive de votre corps, si vous vouliez rester inconnu à Liège?
--De quelle marque, de quel corps parlez-vous? s'écria Quentin. Vous avez l'air d'hommes graves, de citoyens respectables; mais, sur mon âme, vous avez perdu l'esprit, ou vous voulez me le faire perdre.
--Sapperment! s'écria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint Lambert! Qui a jamais porté une toque avec la croix de saint André et les fleurs de lis, sinon les archers de la garde écossaise du roi Louis