L’INVALIDE
--1869--
Paris a, pour ainsi dire, ses banlieues et ses villes de province intérieures. Le quartier des Invalides est de ces banlieues-là. C’est un coin spécial de la grande cité, c’est une ville dans une ville. La proximité de l’École Militaire et l’éloignement du centre bruyant lui donnent à la fois l’aspect d’une sous-préfecture et d’une ville de garnison. Les bourgeois du quartier y saluent en passant les officiers du voisinage. On y vit retiré, oublié, recevant les _gazettes_ du jour trois ou quatre heures après que le contenu en a été lu, relu, commenté et réfuté sur le boulevard ou dans le quartier Montmartre; on y respire paisiblement, on y boit, comme à petites gorgées, un air moins épais que dans les rues centrales. On y est à la fois à la campagne et à Paris.
Les rues, les boulevards, de ce côté, rappellent tous des souvenirs de guerre et portent des noms de généraux, Cambronne, Chevert, Éblé, Oudinot ou La Tour-Maubourg. Des cafés, des restaurants, des guinguettes, des marchands de vins à la porte desquels des lauriers-roses fleurissent dans leurs caisses de bois peint en vert, des gargottes où l’on entend crépiter les fritures, tout un petit commerce de nourriture vit là, côte à côte, se faisant concurrence sans se ruiner. Les boulevards, larges et à demi déserts, sont occupés par des terrains encore vagues, mais qui, de mois en mois, se couvrent de maisons. On croirait retrouver les boulevards voisins de la Bastille, il y a vingt-cinq ans. Des chantiers, des briqueteries, des fabriques, des plâtreries. Çà et là quelques marchands de bric-à-brac, vendant les détritus entassés de tout ce qui fut le luxe d’un Paris éteint ou la gloire d’une époque évanouie: habits de généraux ou d’académiciens, sabres de mamelucks, pendules aux ornements de sphinx, datant de la campagne d’Égypte, baromètres dédorés et brisés à demi, vieux livres dépareillés, vieilles gravures trouées et déchirées, _études académiques_ de rapins morts de misère, shakos de voltigeurs du premier empire, capotes de soldats de Waterloo ou de figurants du Cirque. Tout se coudoie dans un pêle-mêle poudreux et affligeant. Mais la vie est auprès de ces choses mortes. Des enfants passent, jouant au cheval, se tirant la blouse ou causant, leur panier de classe pendu au bras gauche. Les longues rues qui partent de la place Cambronne--la rue Croix-Nivert, la rue Cambronne--avec leur physionomie populaire et laborieuse, leurs débits de liqueurs, leurs magasins d’habillements, leurs épiceries, leurs blanchisseries, ne sont point sans garder un je ne sais quoi de vigoureux et de hardi.
Le soir, en effet, tout ce quartier, paisible et silencieux durant le jour, s’allume et se met en joie. Les rues sont animées, pleines de bruit et de chansons. Derrière les rideaux rouges des marchands de vin, on aperçoit des faces rubicondes, on entend s’épanouir de gros rires bruyants, dignes des buveurs de Brauwer ou d’Ostade. Les gamins jouent en pleine rue, et se traînent et se roulent dans le ruisseau, à deux pas des voitures qui les éclaboussent. Les femmes, en camisole blanche, accroupies devant les portes, causent dans le crépuscule des soirs d’été. Les larges lanternes et les enseignes transparentes des hôtels garnis forment, le long de la rue, comme des éclairages d’illuminations. _Ici on loge à la nuit._ Par les fenêtres ouvertes des bals, la musique des quadrilles, le bruit des talons battant le parquet, les rires des danseurs et les cris de commandement du chef d’orchestre, arrivent au passant et forment de tous côtés un bruit bizarre, où tout se mêle, le _couac_ de la clarinette et le titillement grinçant du crin-crin, l’appel du cavalier seul et la note aiguë de la valseuse dont la tête tourne, sorte de confusion plus musicale qu’harmonieuse, et qui grise pourtant, et donne des envies de se joindre à la ronde, à cette joie brutale, tapageuse, assourdissante mais gaie.
C’est le quartier de Grenelle et c’est la promenade et le lieu de plaisir des invalides. L’Hôtel où les vieux soldats ont trouvé asile n’est pas loin et on aperçoit d’à peu près partout, de ces côtés, sa coupole.
De loin, le dôme doré scintille, avec ses ornements brillants, bruni sur les nervures, comme si toutes les misères que contient l’Hôtel des Invalides s’épanouissaient, se sublimaient dans un nimbe de gloire. Le soleil accroche ses rayons à cette coupole élégante, à ces toits d’ardoises d’un noir bleu qui couvrent l’Hôtel, puis redescendant, comme pour se jouer, vers le jardin de l’Hôtel, il fait reluire les ciselures des canons de bronze qui semblent défendre le palais et s’allongent devant le large fossé rempli d’herbe. Canons, jadis grondants, aujourd’hui pacifiques. Les uns sont encore dressés sur des affûts, les autres gisent à terre, supportés par des soutiens de pierre. Quelques-uns ont gardé les éraflures des combats d’autrefois. Presque tous ciselés et sculptés comme des pièces d’orfèvrerie, semblent plutôt des œuvres d’art que des agents de mort. Les inscriptions, les ciselures, les blasons de rois ou de margraves, les aigles couronnés se creusent élégamment ou se relèvent en bosse sur ces dos de canons apaisés. L’un d’eux, par une ironie funèbre, montre l’enlacement de deux corps amoureux près de la lumière d’où jaillissait le meurtre. Ailleurs un long serpent de bronze s’enroule, se coule le long de la pièce de bronze et glisse sa tête plate et sa gueule ouverte à côté de la gueule du canon. Il y a des canons allemands et des canons anversois, des canons d’Algérie et des canons de Chine. Deux obusiers pris à Sébastopol semblent les garder, à droite et à gauche.
Les Invalides, qui vont et viennent, ne donnent pas un regard à ces canons qui ont coûté tant de sang à ceux qui les ont fondus et à ceux qui les ont pris. Des gamins grimpent parfois gaiement sur ces colosses de bronze et s’amusent à enlever les bouchons dans les gueules des canons. Dans le jardin, les visiteurs circulent, suivant les allées et s’arrêtant devant les parterres entourés, sertis de verveine rouge et riante, jetant en passant un regard curieux aux tonnelles latérales où quelque vieux se tient assis. Des invalides passent, se traînant sur leur canne, d’autres se brouettent eux-mêmes dans quelque chaise mécanique de malade et toussent à chaque effort fait pour tourner la roue. Placés en sentinelle, à l’entrée de la grille qui donne sur l’esplanade ou à la porte de l’Hôtel qui s’ouvre sur la cour d’honneur, quelques-uns tiennent un sabre à poignée de cuivre, un de ces sabres qui ne semblent plus couper, un humble briquet qui se dandine au bout d’une buffleterie jaunie, tapant de temps à autre la capote usée ou le mollet défunt. Des cheveux blancs s’échappent en mèches rebelles des casquettes de cuir à petite cocarde. D’autres têtes sont chauves. Tout cela, tout ce monde toussant et ridé, se traîne et va quelque part. On en voit assis sur des bancs et qui prennent le frais, d’autres qui, dans un coin, lisent quelque journal à travers leurs lunettes rondes. Ils semblent tous dispersés et pareils à des fourmis hors de la fourmilière, fourmis lentes et vieilles.
De tous côtés, quelque scène, quelque croquis à la Charlet vous attire par la simplicité mélancolique. Là un pauvre vieux, de sa main qui tremble, verse du _coco_ dans un verre. La cruche est lourde à son poignet sans force. C’est un débitant de rafraîchissements. «A la fraîche! qui veut boire?» Un autre vend des sucres d’orge, des balles en cuir, des soldats en papier. Ainsi ces pauvres gens font, comme ils peuvent, un peu de commerce. Mercure après Bellone, eût dit un poète de leur temps. Et voilà ce que devient le héros. C’est la gloire tombée en enfance, c’est le troupier devenu ganache, c’est le grenadier tonsuré et rasé; peu de vieillards, beaucoup de vieux. Pour une tête énergique de grognard, cent têtes abêties de malade ou de bonnetier retiré. L’âge a _chargé_ à son tour. Et le cuirassier de Milhaud ou le voltigeur de Lannes, le soldat de Saragosse ou de Smolensk est devenu, après avoir été terrible, ce paterne personnage dont les petits enfants ne rient point parce qu’ils en ont pitié.
La grande cour de l’Hôtel, qu’on rencontre en entrant, la cour d’honneur au fond de laquelle se dresse la statue de Napoléon Ier, cette cour est d’un couvent. Les longues galeries, avec leurs murs peints à la chaux, leurs plafonds traversés par des poutres, leurs enfoncements un peu sombres, les portes qui s’ouvrent, çà et là, comme des portes de cellules, donnent à l’immense Hôtel l’aspect monacal d’une communauté. Il y a du corridor de Chartreuse dans cet asile de soldats. Sur des bancs, contre les piliers, les invalides causent, rêvent et se reposent.
A gauche, sur la muraille d’un de ces couloirs,--celui qui mène aux réfectoires--un artiste moderne a peint, d’une teinte un peu trop vineuse et comme à l’encre de Chine, les fastes de l’histoire de France. Depuis les druides jusqu’aux communes, à travers les massacres mérovingiens, les assassinats et le sang des premiers temps de l’histoire, on retrouve, groupés dans sa fresque sombre, les épisodes tragiques des époques quasi fabuleuses qui ont précédé les temps nouveaux. Un Charlemagne au regard pâle et bleu comme l’œil de Napoléon III (mesquine flatterie du peintre) trône au milieu de ces scènes de barbarie atroce, de ces égorgements de Francs et de Northmans. Les invalides regardent ces scènes d’autrefois, ces tueries oubliées, et ils hochent la tête d’un air qui veut dire: Bah! nous en avons vu bien d’autres!
En longeant cette fresque qui aura son pendant, on rencontre trois portes surmontées d’une fresque nouvelle, représentant la _Guerre_ et la _Paix_. La porte de face mène aux cuisines, celle de gauche au réfectoire des invalides, celle de droite au réfectoire de «_MM. les officiers_». Ces longues salles de réfectoire ont (la comparaison nous poursuit) l’aspect claustral des réfectoires de moines. Les rideaux blancs tombent le long des fenêtres et s’agitent avec de grands plis de suaires. Des batailles de Louis XIV couvrent les murs. Ici, la fresque de Van der Meulen montre des états-majors en habits rouges assiégeant des villes représentées sous la forme de plans, c’est Luxembourg, c’est Oudenarde. Les officiers caracolent et indiquent du geste aux mousquetaires les bastions qu’il faut prendre. C’est là que les invalides mangent autour de leurs tables rondes. Les officiers ont des nappes, un service d’argent donné par Marie-Louise, et qu’on montre au public, en le faisant soupeser. Et la foule des visiteurs, fascinée par cette argenterie, chante mentalement la louange de cette impératrice qui donnait ainsi des huiliers de trois cents francs et des plateaux de cinq cents. Près de là, dans d’immenses casseroles polies, aux couvercles d’un brun rouge, bout le potage gigantesque des pauvres vieux. Une vapeur saine et appétissante se dégage du matin au soir de cette étuve. C’est la cuisine de Gargantua, l’antre charmant de la mangeaille. On en sort les papilles frémissantes.
Plus loin, sous l’horloge, à côté des petites portes qui mènent, par des escaliers à rampes de bois, aux étages supérieurs, à gauche, s’ouvre un débit de tabac,--_tabac et épicerie_, dit une inscription,--et à droite une cantine. Une indication apprend au public que _les étrangers sont admis_ à consommer. Le débit de tabac et le café sont également minuscules. La marchande de tabac, lunettes sur le nez, roule ses cornets et pèse sa poudre brune d’un air majestueux. Au café, devant de petites tables, les invalides _sirotent_ doucement leur gloria ou leur cognac. Un peu de verdure apparaît au fond de l’étroite pièce où l’atmosphère est doucement chargée d’une odeur rance.
On passerait des journées dans l’Hôtel, allant des dortoirs aux chambres, de galerie en galerie, des couloirs aux dortoirs, et de l’église où dévident leur chapelet quelques vieux invalides pieux, à la bibliothèque où de plus mondains lisent les _Victoires et Conquêtes_, ou les tragédies de Voltaire. On montre au premier étage la salle du conseil avec ses portraits de maréchaux, et de gouverneurs de l’Hôtel, et les _curiosités_ historiques conservées ici: des feuilles recroquevillées et jaunies, des rondelles de branches mortes, des plâtras informes. Saluez: ce sont les reliques de Longwood. Sous un autre globe de verre est le petit boulet qui a tué Turenne.
Le tombeau de Napoléon Ier est placé sous le dôme. Pour le voir, il faut longer l’Hôtel et entrer par la cour Vauban.
La foule, aux jours fériés, se presse de ce côté et défile autour de la chapelle. La grille a deux entrées: à gauche ceux qui veulent voir, à droite ceux qui ont vu. Il faut bien qu’en France tout soit réglé et ordonnancé par l’autorité. De la grille à la chapelle, le double défilé dure, ou plutôt durait pendant des heures. La légende de Sedan a tué la légende de Waterloo. Lorsqu’on approche de la chapelle par la vaste porte ouverte, on aperçoit vaguement le rayonnement doré d’un autel et des colonnes qui étincellent. Des éclats de lumière font jaillir de ce fond d’église des reflets jaunes, et pierre, marbre et dorures, tout est enveloppé comme d’une buée lumineuse, d’un chaud rayon ensoleillé, d’une vapeur d’or liquide. La foule va et vient sous ces coupoles hautes, se heurtant à des mausolées superbes, épelant un nom çà et là, un nom historique, avec cette curiosité béate et cette admiration quasi religieuse qu’elle a pour les gens de guerre. Elle bourdonne, elle murmure, elle descend les marches qui conduisent à la crypte devant la porte de bronze, derrière laquelle est le tombeau de l’Empereur. Deux grandes figures colossales et mâles veillent à l’entrée du tombeau: l’une tient l’épée, l’autre le sceptre. Ces géants de bronze regardent devant eux de leurs yeux fixes. Ils semblent muets pour l’éternité, l’agrandissement et la personnification gigantesque de l’obéissance passive.
Mais c’est du haut de la chapelle, en se penchant comme sur un gouffre, qu’on aperçoit le tombeau de l’Empereur. Masse énorme de quartzite rouge de Finlande, reposant sur un piédestal de granit vert des Vosges. C’est bien la tombe d’un tel homme. La toute-puissance repose dans un colossal mausolée. Le sarcophage a la couleur rouge du sang pâli, le piédestal la teinte terrible du fer. Des drapeaux, accrochés au-dessus des victoires, s’inclinent encore, poudreux, avec leurs aigles à deux têtes criblés de balles ou leurs étoffes déchirées, devant ce fantôme de vainqueur.
Le nombre des invalides décroît. En 1818, la Restauration supprime la succursale d’Arras; en 1850, la République présidentielle rend un décret contre la succursale d’Avignon. Il n’y avait plus à Arras, en 1818, que 998 pensionnaires; à Avignon, 500 seulement. Au 1er janvier 1851, l’Hôtel des Invalides qui, après les grandes guerres du premier empire, avait compté jusqu’à 20.000 militaires invalides, n’en avait plus que 3.200. Et depuis, le nombre a considérablement diminué. Presque tous les militaires mutilés, au lieu de chercher refuge aux Invalides, préfèrent jouir de leur pension de retraite chez eux, en famille, et bientôt, disait naguère M. de Goulhot de Saint-Germain au Sénat, l’institution des Invalides ne sera plus qu’une infirmerie militaire.
«Dès lors, ajoutait l’orateur, rapporteur d’une pétition relative aux Invalides (mai 1870), dès lors, on est porté à se demander s’il ne serait pas préférable que les hommes placés dans ces conditions fussent admis, aux frais de l’État, dans les maisons hospitalières de leurs départements. Ce classement aurait peut-être un double avantage: en premier lieu, il ferait revivre, chez les militaires ainsi rapatriés, les souvenirs et les sentiments de famille, que leur imposerait le respect humain qu’ils sont parfois enclins à oublier, inconnus qu’ils sont dans le milieu où ils vivent; en second lieu, ils auraient plus de chance de se soustraire au désœuvrement qui est à la fois pour eux, dans l’intérieur de l’Hôtel, une souffrance et un danger.»
Quant à l’Hôtel lui-même, en pareil cas, on y placerait, soit l’administration de la guerre, soit toute autre administration de ce genre. Naguère, depuis la République, un membre de l’Assemblée nationale faisait à Versailles une proposition analogue à celle que formulait sous l’empire M. de Goulhot de Saint-Germain. Tout ce qui pourra ramener à la vie de famille, au foyer, au repos, le soldat mutilé, vaudra mieux, en effet, que cette vie oisive, débilitante des Invalides, existence hors le monde, en quelque sorte, et dont le présent récit voudrait fournir un épisode.
On sort d’une telle visite le cœur plein d’une mélancolie profonde, et en se demandant si l’humanité élèvera éternellement des temples à ceux qui la violent et la torturent, et si décidément elle n’a pas de préférence folle et malsaine pour les carnassiers et les bourreaux.
Ce qui frappe surtout, et ce qui comble d’étonnement, c’est le peu de mélancolie qu’a laissé tout ce passé ou le peu de réflexion que suscitent ces spectacles quotidiens dans l’esprit des invalides qui vivent avec de tels souvenirs et à côté de telles grandeurs. Ces braves gens, vivant d’une vie végétative, n’essayent point de mesurer le néant de ces choses ou de tirer la moralité de ce qu’ils ont vu. Ils vivent, cela leur suffit. C’est leur occupation de tous les jours. Épaves de tant de naufrages, après avoir tant duré, ils ne songent qu’à durer encore. Ils voient, chaque soir, se coucher une journée comme ils doubleraient, chaque jour, un cap. Sans redouter la mort, qu’ils ont tant de fois bravée, ils essayent de lui faire faux bond le plus longtemps possible. Ils ont été exacts à tant de rendez-vous ou d’amour ou de guerre, qu’ils sont bien excusables de chercher à manquer à celui-là!
Presque tous, d’ailleurs, ont un but dans la vie. Les uns ont leur jardin, leurs fleurs, leurs fruits, la poire qui verdit au bout de la branche luisante, la feuille flétrie qu’il faut arracher du pied de capucines; ou bien ils ont en ville un état. Ils font des courses, s’ils sont ingambes encore. Il en est qui portent des journaux illustrés. D’autres, jadis, passaient la nuit auprès des maisons en construction ou en démolition et veillaient, leur briquet à la main, sur les décombres ou les instruments de travail. On les voyait parfois, assis auprès d’un _brasero_, réchauffant leurs mains ridées ou dormant les pieds étendus. Ils savaient et pouvaient encore être utiles.
Le métier n’était pas doux, pendant les nuits d’hiver, mais on le faisait. Après tout, qu’était cela auprès de la Bérésina? Les glaçons de Paris, comparés aux glaçons russes, ressemblaient à des caresses.
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Le froid était cependant atrocement vif, la nuit de décembre 1853, où le père Jacques Cœurdeloy, en faction devant une maison de la rue Neuve-Saint-Jean, surveillait les démolitions d’une maison bâtie près de ce chantier Saint-Jean, à côté duquel, paraît-il, habitait alors _Monsieur de Paris_, ou, pour parler comme la Dubarry, M. le bourreau.
La rue Neuve-Saint-Jean est devenue, depuis quelques années, la rue du Château, et toute cette portion des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin s’est complètement modifiée par le percement de tant de boulevards. La rue de la Fidélité, par exemple, ne ressemble plus à ce qu’elle était, le marché Saint-Laurent a disparu comme la rue Neuve-de-la-Fidélité; la rue Neuve-Saint-Nicolas et la rue Neuve-Saint-Jean ne forment plus qu’une seule rue, la rue du Château-d’Eau. A cette époque, ce coin de Paris, si voisin du faubourg Saint-Denis, gardait encore un caractère populaire et quasi désert, et ressemblait un peu à ce qu’est aujourd’hui le quartier Popincourt: des marchands de vins, des terrains vagues, un bal-concert où, certain soir, Rachel se risqua à chanter la _Marseillaise_, bal devenu café-concert sous l’empire et changé en club pendant le siège de Paris. Les rôdeurs de nuit, vers 1853, prenaient volontiers ces rues et ruelles pour points de ralliement, et le père Cœurdeloy devait faire bonne garde s’il ne voulait pas être surpris ou par le sommeil ou par les filous. Il allait donc et venait, s’agitant autour de son feu et fredonnant, pour se tenir éveillé, un air du pays limousin, son pays, qu’il avait bien des fois murmuré tout bas, pendant ses campagnes. Tout en se remuant pour chasser l’onglée, Cœurdeloy songeait que Noël approchait et qu’on allait faire réveillon à l’Hôtel des Invalides, et un réveillon de bonnes vieilles gens qui ne vaudrait pas les réveillons du bon vieux temps, à Limoges, dans le faubourg Montmailler, ces réveillons de jeunesse, où l’on mangeait des _gireaux_ et des _gogues_ arrosés de vin blanc et suivis de châtaignes blanchies. Mais quoi! on prend ce qu’on trouve et c’est déjà beaucoup, songeait le philosophe Cœurdeloy, de trouver quelque chose.
Cœurdeloy n’était pas un mécontent. La vie ne lui avait pas été particulièrement douce ni clémente, mais il l’avait prise comme elle était venue. C’était un petit homme souriant, un peu joufflu, gras comme un moinillon et l’air peu farouche. Il y a de ces visages ridés qui gardent encore des apparences de visages enfantins. Il semble que la nature se plaise à de ces paradoxes, et donne à ceux qui vont finir la vie le sourire naïf de ceux qui la commencent. La naïveté et la douceur de Cœurdeloy étaient d’ailleurs proverbiales. Il était de ces soldats dont on dit, au régiment: _c’est une demoiselle!_ et qui sont des hommes sous le feu.
Cœurdeloy avait d’ailleurs, à cette époque, un tic, une habitude, une affection qu’il gardait encore. Il se plaisait, aux jours de bataille, à jouer sur son flageolet des airs du pays. Il prétendait que cela donnait du cœur aux voisins. Au lieu de charger son fusil il jouait, et, lorsque les balles sifflaient, on entendait parfois, dominant la fusillade ou plutôt filtrant à travers, l’éclat de rire de son flageolet répondant: _Va-t’en voir s’ils viennent!_ Il raillait le danger et s’amusait à dialoguer avec les tirailleurs. Un jour, son bataillon était lancé sur une batterie prussienne. Après avoir enlevé les canons, il reculait devant un retour offensif de l’ennemi. La voix des officiers, leurs ordres, leurs menaces ne pouvaient ramener au feu les voltigeurs mis en désordre, lorsque, à travers le bruit, un écho vient encore frapper leurs oreilles, un refrain, un refrain français joué sur un flageolet, ce refrain que chantait Napoléon Ier montant à cheval pour se rendre en Russie: «_Marlborough s’en va-t’en guerre!_» Ils relèvent la tête, ils regardent. Une poignée de Français disputaient encore un dernier canon à l’ennemi et, debout sur la pièce de bronze, Cœurdeloy, impassible et doux, jouait allégrement son air de flageolet. _Miron ton, ton, ton, mirontaine!_ Cela suffit pour redonner du cœur à tous. Le bataillon s’élança et la batterie fut prise. Et qui l’avait enlevée, en réalité? Cœurdeloy, _Mademoiselle Cœurdeloy_.
Le bonhomme avait fait ainsi, jouant du flageolet, les dernières guerres de l’empire. En 1808, à vingt-deux ans, en Espagne, il faisait danser les jolies filles en leur jouant un air du pays. Ce son aigre et vieillot du flageolet faisait rire les Castillanes, habituées à la mélopée mâle des danseurs. Cœurdeloy faisait partie de la division Dupont, qui capitula honteusement à Baylen, capitulation dont rougissait la France avant que ce mot sinistre prît, avec le second empire, une signification autrement colossale et lugubre. Dupont ne livra que 6.000 hommes. Cœurdeloy fut de ces pauvres gens. Il fut emmené par le vainqueur et, durant la route, sous le dur soleil andalou, pour faire prendre patience aux compagnons et leur rendre du cœur, il joua du flageolet, et il faut avoir été captif pour comprendre quelle intime poésie prend soudain l’air le plus vulgaire, ainsi joué sous un ciel étranger. _Au clair de la lune_ a, de la sorte, fait pleurer bien des gens. Cœurdeloy jouait _Marlborough_, jouait _Il pleut bergère_, jouait même la _Marseillaise_, et les colonnes marchaient, avançaient sur cette terre d’Espagne qui brûlait les pieds. Les Espagnols laissaient jouer le joueur de flageolet et marquaient aussi le pas sur ses airs français. On interna les captifs à Caprera. Ils souffrirent là tout ce que des hommes peuvent souffrir. La famine, l’isolement sinistre, la maladie, l’ennui rongeant, la vermine, tous les genres de mort à la fois. Cœurdeloy souffrait comme les autres, mais il tirait parfois ce petit morceau de bois jaune et, de son souffle épuisé, de ses lèvres sèches, il jouait. Il jouait toujours. Ses fredons ranimaient, réveillaient, sauvaient, mouillaient les yeux et ranimaient les cœurs.
Il resta longtemps prisonnier. On le transféra sur des pontons anglais. Il souriait, puisqu’on lui laissait ce pauvre misérable flageolet, sa vie, sa consolation, sa poésie, à lui, et sa gaieté. Lorsque tomba l’empire, il n’avait point d’état. Il demeura soldat. Ce fut encore le flageolet qui lui fit paraître moins longs, moins lents, moins lourds, les jours pénibles de la caserne. Bref, il vieillit, il se rida et s’affaiblit, il se maria, il devint veuf, il demanda d’entrer aux Invalides, et toujours, comme un fidèle compagnon des bons et mauvais jours, son flageolet le suivit, le consola et adoucit le déclin de sa vie après en avoir charmé le printemps. Aussi Cœurdeloy, ne demandant rien, regrettant dans le passé, non pas ses ambitions ou ses plaisirs perdus, mais ses affections disparues, vivait reposé, tranquille, et quand on lui parlait de sa vie d’autrefois:
«Moi, disait-il, j’ai été quarante ans soldat, et je suis bien certain que je n’ai jamais tué personne. Je n’ai pas tiré un coup de fusil.
--Et qu’avez-vous fait pendant quarante ans?»
Alors Cœurdeloy découvrait ses dents nacrées, et, avec un bon petit rire narquois et naïf à la fois:
«Moi? disait-il, j’ai joué du flageolet!»
Il pensait peut-être à ces jours évanouis, tout en montant sa garde.
Rue Neuve-Saint-Jean, le froid était mordant, et Cœurdeloy, nouant son foulard par-dessus ses oreilles, et donnant, autour de son cou, un double tour à son cache-nez de laine bleue, glissait dans ses poches ses mains garnies de mitaines et battait la semelle autour de son feu de charbon. Certes, encore une fois, cette gelée n’était rien, comparée aux froids noirs de la Russie, mais Cœurdeloy se disait pourtant qu’on était mieux entre deux draps qu’en plein air. Vers deux heures du matin, le froid se calma un peu, et, s’asseyant sur une chaise, l’invalide, tout en tendant au foyer ses semelles de souliers, se mit à regarder dans le brasier les charbons qui brûlaient. Peu à peu il se sentit alors la tête alourdie, les paupières hésitantes, et doucement, comme on glisserait sur une pente, il se laissa aller au sommeil. On dit des enfants que leur sommeil est celui de l’innocence. Le sommeil de ce vieillard ressemblait terriblement à celui des enfants. Petit, poupin, souriant vaguement à quelque rêve, le père Cœurdeloy laissait pendre sa tête ronde sur son épaule et ronflait doucement, mathématiquement, le repos tranquille comme la conscience, par cette nuit d’hiver où les étoiles scintillaient comme des éclairs au fond du ciel glacé.
Tout à coup,--peut-être avait-il entendu du bruit?--Cœurdeloy s’éveilla d’un saut, tourna la tête vers un point invisible, dans l’ombre, et demanda:
«Qui va là?» en portant la main à son sabre.
Personne ne répondit.
«C’est, pensa Cœurdeloy, qu’il n’y a personne!»
Le feu du brasier était toujours ardent, et le vieux, qui frissonnait un peu, s’y réchauffa en chantonnant encore, machinalement, un air de son flageolet:
Baïsso te, mountagno, Levo te, valloun, M’empéchas dé véïré Lo mio Jeannetoun.
Il fut brusquement interrompu par un cri, une sorte de vagissement d’enfant, parti du point obscur où tout à l’heure il avait entendu du bruit, et, dressant l’oreille, il écouta. A n’en pas douter, il y avait un enfant là. Le père Cœurdeloy prit sa lanterne, l’alluma au brasier, et, pas à pas, comme à tâtons, se dirigea du côté d’où venait le bruit.
«Voyons, disait-il, qui est là? Répondez donc, on ne vous mangera pas!
«Imbécile que je suis, dit-il tout haut, avec ça que _ça_ peut répondre!»
Il venait, à travers ses lunettes, d’apercevoir, éclairé par la projection de la lumière de la lanterne, un enfant, enveloppé dans un châle tartan, et doucement posé sur un tas de linges, à côté de sacs de plâtre que les maçons avaient laissés là. L’enfant, tout petit, les yeux clos, dormait profondément, avec de légers froncements de lèvres.
«Ah! bien, fit Cœurdeloy, s’il n’y a que ce citoyen-là pour voler les démolitions, il n’en emportera pas lourd dans sa poche!»
Il se pencha sur l’enfant, et la première chose qu’il aperçut fut un petit papier piqué au tartan avec une épingle à tête noire. Le père Cœurdeloy approcha le papier de sa lanterne, et, lentement, lettre par lettre, épela ce petit billet:
Ce n’est pas moi qui me sépare de mon enfant, c’est la misère qui me l’arrache des bras. Je suis trop pauvre pour nourrir ce petit être; trop pauvre ou trop lâche. Ma petite fille s’appelle Marguerite. Elle a treize mois. Elle est sevrée. Je la recommande au bon Dieu et je la confie au bon cœur qui la recueillera et qui la fera vivre, puisque son père a laissé là sa mère et que sa mère a peur de la voir mourir de faim.
La mère.
«Allons, bon, pensa Cœurdeloy, en voici bien d’une autre! Une petite fille! Une enfant trouvée! (Il hocha la tête et se mit à rire.) Me voilà nourrice!»
Et comme il ramenait un pan du châle sur la petite pour qu’elle n’eût pas froid, il crut apercevoir, dans l’obscurité, quelque chose comme une ombre qui se détacha de la muraille et qui s’enfuit en poussant, eût-on dit, un sanglot. Cœurdeloy s’élança. Il eut la conviction que la mère était là, attendait et guettait; mais il eut beau courir, de ses petites jambes, il ne put rattraper personne. Il revint à son feu et à sa masure. La petite fille, qu’il tenait serrée contre sa capote, ne s’était pas réveillée.
«Comme ça dort, les enfants! dit Cœurdeloy. Comme des anges ou comme des souches!»
Puis il s’assit, mit la petite sur ses genoux et l’approcha du feu. Il la regardait, la trouvant jolie. Ces petites mains potelées, ces grosses joues duvetées, ce front sans ride, cette fleur de santé et de vie le charmaient. Il se disait que ceux qui ont des enfants comme cela et qui en font des hommes et des femmes sont bien heureux. Si sa femme lui eût laissé un petit être comme cela, qu’il l’eût choyé, élevé, adoré! La petite dormait si bien! Quelquefois, Cœurdeloy se penchait et l’embrassait en s’appelant tout bas: Vieille bête. D’autres fois il songeait à ces pantomimes des Funambules qui l’amusaient et où il aimait à voir Debureau faisant fonction de bonne d’enfants. Alors il riait et il se disait: C’est moi qui suis Pierrot maintenant. Mais, peu à peu, tout ce que cet homme gardait en lui de bonté, tout ce que la dure vie du soldat avait, non pas desséché, mais empêché de s’épanouir en lui, tout ce qui le sollicitait vers le foyer, le bonheur domestique, le repos, l’affection paternelle, calme, saine et sainte, tout s’éveilla en lui et se prit à lui murmurer, durant cette nuit, bien des choses. «La mère est partie... Je la confie au bon cœur qui la recueillera... Avoir une fille... ta fille, Cœurdeloy, ta fille à toi!» Et tant et si bien que le jour, l’aurore glacée de décembre trouva l’invalide sur le chemin du commissaire de police, décidé à déclarer qu’il se chargeait de l’enfant abandonné!
Et il s’en chargea, et à partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit, Cœurdeloy se sentit vivre. Il n’avait jamais été si heureux. Le hasard avait fait que, né bon, aimant, né père, en un mot, il avait été jeté à tant de récifs, ballotté comme un morceau de liège au bout d’un flot par tous les vents. La petite Marguerite devint sa fille. Il ne rechercha point où pouvait se trouver la mère et quelle était cette ombre qu’il avait vue se glisser contre la muraille au moment où il avait ramassé l’enfant. Il eût craint de rencontrer cette mère et d’être forcé de lui rendre la petite fille qu’il adorait déjà. Il la mit en garde chez des amis, des blanchisseurs qui habitaient Vaugirard. Il allait la voir grandir, il lui apportait des bonbons, des bonnets, des jouets. Il avait acheté une tirelire, et il y glissait, de temps à autre, quelque pièce blanche. Ce serait, plus tard, pour Marguerite. Bref, le petit vieillard avait une famille maintenant, une enfant, et il lui restait, comme il disait, _un prétexte pour vivre_.
Il ne semblait d’ailleurs aucunement près de mourir. Le _père Cœurdeloy_, ainsi qu’on l’appelait (et il disait gaiement: «Mais oui, mais oui, je suis père, vous ne croyez pas si bien parler»), le père Cœurdeloy avait bien près de soixante-quinze ans, mais, à coup sûr, personne ne lui en eût donné plus de cinquante. Il était, non pas momifié, comme certains vieux, mais conservé dans une sorte d’ardeur et de jeunesse comparative. «Je suis leste, disait-il, comme un homme de soixante ans.» Il lui restait toutes ses dents, de jolies dents blanches qui éclataient dans son visage un peu rouge et toujours rasé de frais, propre et sentant bon. Il lui restait aussi tous ses cheveux, blancs, d’un blanc soyeux et fin, et frisant légèrement au-dessus des tempes. Ses yeux, d’un bleu déjà déteint et comme passé, gardaient pourtant encore une vivacité singulière, et, derrière ses lunettes d’or, ils avaient parfois des éclairs. Éclairs fugitifs, car tout dans cette physionomie saine et fixe de petit vieux tel qu’en peignit Holbein, respirait le calme, une bonté à la fois souriante et narquoise.
L’ancien soldat, l’invalide ridé, mais pimpant, n’avait rien, en effet, du sabreur et du traîneur de guêtres. On eût dit un vieux maître à danser ou un professeur d’écriture. Il était coquet, propret, tiré à quatre épingles, et, très souvent, sous sa capote, cravaté de blanc ou encore de petites cravates bleu de ciel à pois; c’était quand il s’habillait pour aller voir Marguerite. On disait alors en souriant aux Invalides: Cœurdeloy fait le joli cœur!
Et lui, sautillant, souriait en montrant ses dents blanches.
Ses visites à Vaugirard étaient, en effet, ses grandes joies.
Le reste du temps, il demeurait des heures entières assis sur un banc, devant les tonnelles de l’Hôtel, regardant devant lui l’esplanade où de jeunes soldats en pantalons rouges faisaient l’exercice, les arbres des avenues qui frissonnaient de sève au printemps et dont le premier vent d’automne emportait, en les faisant tournoyer, les feuilles jaunies. Il regardait au loin, là-bas, la profondeur, les quais à la couleur blanche et le palais de l’Industrie dont les vitraux, criblés de soleil, renvoyaient en l’air par une projection brusque, les rayons vigoureux comme ceux d’un foyer incandescent.
Jadis ces contemplations et ces calmes bains d’air lui eussent suffi, mais peu à peu des démangeaisons de sortir, des velléités d’escapades le prenaient; il s’acheminait vers Vaugirard, il montait voir la petite, il la descendait et la faisait marcher dans la rue. On disait, dans le quartier, que c’était un vieux brave qui élevait à ses frais l’enfant que sa fille avait eu d’un séducteur. Délaissée par le séducteur, elle s’était tuée, et le grand-père avait gardé la petite. Le peuple est le plus rapide des romanciers; il bâtit des scénarios compliqués autour des choses les plus simples. Lorsqu’on faisait allusion à cela, Cœurdeloy se mettait à rire, puis il ajoutait:
«Après ça, un mirliflor, une pauvre fille, un enfant qui naît et un papa gâteau qui se trouve là, la vérité n’est pas si loin des cancans. C’est peut-être vrai, ce que les voisins disent.»
Cependant les années passaient, s’abattant comme un poids accablant sur le front du vieillard et faisant au contraire, de l’enfant, une femme. Cœurdeloy disait, en la voyant grandir: «Ça nous repousse!» Mais il semblait qu’il ne se sentît point vieillir. Le bonheur est encore pour l’homme la meilleure eau de Jouvence. Le sourire va bien à toutes les lèvres et rajeunit les plus âgés. C’est pourquoi le destin, qui semble haïr ce qui est jeune comme il déteste ce qui est heureux, ne permet pas longtemps le sourire à deux humains et leur demande bientôt des larmes. Un être heureux serait éternel et l’universelle vie ne se nourrit que de la mort individuelle.
· · ·
Marguerite allait avoir dix-sept ans bientôt. C’était une femme déjà et, comme on dit, bonne à marier. Le père Cœurdeloy, qui n’était pas riche, avait voulu lui faire apprendre un état. Il l’avait placée chez une modiste, payant d’avance une petite somme pour qu’on lui fît faire son apprentissage en l’exemptant des courses imposées d’ordinaire aux apprenties qui, leur carton sous le bras, sont exposées aux mauvaises rencontres. Cœurdeloy n’étant pas satisfait de la maison en retira bientôt Marguerite, se demandant ce qu’il en ferait.
«Bah! ajoutait-il alors, elle grandit et s’épanouit comme une rose, je n’aurai pas longtemps à attendre pour la caser!»
Et dans ses projets de mariage, il faisait des rêves pour elle.
Elle pouvait prétendre, jolie fille comme elle l’était, à épouser un bon parti!
Elle était grande, le teint pâle, légèrement ambré, avec de grands yeux bruns et bons, des cheveux partagés en bandeaux qu’elle enroulait derrière sa tête, enfonçant le peigne dans ces nattes profondes. Toute sa physionomie était faite de _douceur_ un peu triste et de bonté souriante. Elle avait des regards d’une tendresse profonde, un peu alanguis et charmants.
«Savez-vous, dit un jour à Cœurdeloy un invalide facétieux, savez-vous que c’est un beau brin de fille, votre petite?
--Je le sais, fit Cœurdeloy en se rengorgeant.
--Un morceau de roi!
--Oui, mais heureusement qu’il n’y a plus de rois, dit Cœurdeloy qui se mit à rire.
--On l’épouserait bien tout de même.
--On ne serait pas dégoûté!
--Est-ce que vous me donneriez sa main, Cœurdeloy?
--Sa main? à qui? à vous? mon vieux Ragache! Vous avez donc bu un coup de trop pour me faire des questions pareilles?»
Et de bon cœur, il accentua son rire qui devint éclatant. L’autre ne répondit pas, mordit ses lèvres et s’éloigna en sifflant. Cet incident procura au père Cœurdeloy une journée de bonne humeur, et il s’en alla raconter l’affaire à ses amis Jupille et Bimborel.
Ragache ne semblait pas fait, il eût dû le reconnaître, pour prétendre à la main de la jolie fille. Mais il mesurait son but à ses prétentions. Il avait bien près de soixante ans, mais sa vigueur, qui avait été jadis prodigieuse, était grande encore, et il avait, comme il s’en vantait, le poignet solide. Autrefois il cassait facilement entre ses doigts un écu, absolument comme le maréchal de Saxe. Maintenant muscles et nerfs s’étaient terriblement affaiblis chez lui, mais lorsqu’il entrait dans ses colères et qu’il avait un verre de cognac de trop, Urbain Ragache était encore redoutable. Il était redouté d’ailleurs, comme tous les méchants. Les hommes n’aiment la bonté que d’une affection platonique; ils gardent pour la force seule, et surtout pour la force mise au service de la brutalité et de la violence, leur estime et leur respect. On savait qu’avec Ragache il ne fallait pas badiner.
Grand, maigre, comme taillé à coups de serpe en plein tronc d’un de ces bois qui semblent durcir en vieillissant, Ragache marchait toujours droit, en se dandinant d’un air de conquérant. Il portait sa casquette sur l’oreille, et ramenait en forme de volute au-dessus de ses oreilles une mèche de cheveux d’un blanc sale. De gros sourcils épais et drus se hérissaient au-dessus de ses paupières ridées. Des yeux gros, à la conjonctive sanguinolente, roulaient leurs paupières grises dans des orbites cerclées de brun. Un gros nez empourpré, strié de fibrilles violettes, sortait de son visage maigre aux méplats durement sculptés, et laissait échapper de ses narines largement ouvertes des bouquets de poils qui rejoignaient une moustache blanche, rude comme une brosse de chiendent et légèrement teintée de jaune par les abondantes prises de tabac. Des lèvres minces et un menton carré, assez souvent rasé de frais, complétaient cette physionomie rude, mâle et antipathique qu’un clignement d’yeux, une affectation de galanterie, un sourire vainqueur et l’habituelle démarche du personnage rendait encore plus repoussante. Il y avait, dans ce sec et dur vieillard, du soudard encore vert et du Don Juan sexagénaire, deux types distincts fondus en une personnalité douteuse et déplaisante.
Ragache avait, en effet, deux coquetteries à la fois et deux vanités colossales: sa force à toutes les armes, depuis l’épingle jusqu’au canon, comme il disait en riant pour montrer ses dents dont l’émail était pourtant usé, et ses succès auprès des femmes. Ce bretteur de régiment avait été aussi, paraît-il, un séducteur. Il avait fait les délices des Espagnoles, lors de l’expédition de 1823, et, après la prise d’Alger, il se vantait d’avoir _apprivoisé_ les premières Algériennes. Quant à ses duels, il ne les comptait plus. Le plus terrible était son duel au sabre de cavalerie avec le canonnier qu’il avait presque fendu en deux, près du monument de Desaix, dans l’île des Épis, devant Strasbourg. Lorsque Ragache contait ce bel exploit, ses yeux gris pétillaient d’une flamme méchante.
«Il fallait voir, disait-il, la tête du canonnier. Une pêche coupée en deux.»
Comme après tout Ragache était brave, qu’il avait servi longtemps, qu’il était couvert de blessures, il avait pu, malgré sa réputation de mauvais coucheur, obtenir d’entrer aux Invalides. Dans les premiers temps, il avait apporté à l’Hôtel ses allures cassantes et rageuses, et il parlait à tout moment de _décrocher le bancal_. Le gouverneur songeait à le congédier. On lui fit des observations assez vives, et comme il n’était pas d’âge ni d’humeur à gagner sa vie facilement, et qu’il trouvait bonne la soupe de l’Hôtel, il baissa le ton, et au lieu de mordre, le dogue se contenta de grogner. Tous, sans en avoir peur, car le danger est un vieil ami pour ces vieilles gens, tous les invalides eussent préféré voir Ragache au diable, et subir le voisinage de cet homme était dur; mais on se fait à tout, et c’est l’inconvénient, la quotidienne douleur de cette vie en commun que des coudoiements pareils, des rencontres inévitables.
On vit là comme à bord d’un navire sans pouvoir guère s’éviter, se rencontrant sous les tilleuls des jardins, sur les bancs de l’esplanade, près du poêle de faïence, ou autour de la table ronde du réfectoire. La haine s’aigrit dans ces cœurs que la vie a desséchés peu à peu et que l’âge a rendus presque tous secs comme des éponges poudreuses.
Cœurdeloy, depuis longtemps, ressentait contre Ragache une certaine répulsion instinctive qui n’était point de la haine, mais qui pouvait y conduire. Peu s’en était fallu aussi bien qu’au lieu de prendre en manière de plaisanterie la demande du vieil Urbain, Cœurdeloy ne se fâchât un peu: il n’entendait pas rire au sujet de Marguerite. L’espèce de petite rivalité, de _pique_, comme on dit vulgairement, qui existait entre les deux vieux, était née du hasard. C’est un jardin qui en fut cause, un de ces jardins qu’on tire au sort entre les invalides lorsqu’un des possesseurs viagers vient à mourir. Le sort avait favorisé Cœurdeloy aux dépens de Ragache, et celui-ci lui en avait longtemps tenu rancune. Ces jardinets, qui longent parallèlement les deux petites avenues de tilleuls plantées devant l’aile droite et l’aile gauche du palais, ces petits jardins séparés par des palissades peintes en vert, par des treillages ou des grilles ont perdu de leur physionomie bizarre d’autrefois. Ils ne sont plus fantaisistes ainsi que jadis, ils sont devenus graves comme l’époque actuelle. On y voyait autrefois des curiosités et des étrangetés, et les goûts de chaque propriétaire s’y révélaient par l’arrangement plus ou moins original de ses deux mètres carrés de jardin. Il y avait le jardinier napoléonien, dressant au fond de quelque grotte tapissée de coquillages une sorte d’autel à Bonaparte. Il y avait le céladon élevant sous une charmille un temple secret à l’Amour et plus souvent encore à Bacchus. Un Cupidon en plâtre y voltigeait bouffi, ou, ventripotent, s’y étalait quelque Silène aux chairs plissées, au-dessus de quelques pieds de réséda ou de pensées. Des devises de mirliton inscrites sur quelque guirlande de fer-blanc y faisaient songer à Cythère transportée à Sainte-Périne. Et c’étaient des jets d’eau, des petits moulins, des acrobates tournant avec le vent, quelque chose comme ces jardins où les Hollandais, dans une sorte de fantaisie asiatique évidemment rapportée du Japon, ou de Java, multiplient les figurines, les animaux en faïence peinte ou en terre cuite.
Aujourd’hui, les jardinets ne sont plus que des jardins et quelques-uns même de fort jolis jardins minuscules, où les plantes grasses étiquetées dans leurs pots, les fleurs aristocratiques fraternisent avec les volubilis ou les capucines démocratiques. Jardins pleins d’ombre, de paix, de fraîcheur; jardins qui font déjà songer à ceux qui ombragent les tombes, et où les pauvres vieux viennent se reposer ou lire, reçoivent leurs visites, causent et font sauter sur leurs genoux les enfants de leurs petits-enfants.
Les fleurs y grimpent le long des charmilles; les rhododendrons, les dahlias éclatent dans les petits parterres. Il y a, çà et là, des fruits, des abricots, du raisin, des prunes.
Mais le père Cœurdeloy, en fait de jardins, tenait pour le vieux système. Il aimait les bassins où rit le jet d’eau, la girouette qui tourne au bout de sa tringle, les statuettes et les poissons. Il était classique sur le chapitre jardinet. Que de fois Ragache, en passant devant les treillages verts, regardant Cœurdeloy en manches de chemise et arrosant ses fleurs, avait-il laissé échapper un grognement ou un quolibet!
«Un propre jardin! disait-il. J’en aurais fait autre chose si le sort m’avait favorisé.
--Oui, mais voilà, répondait Cœurdeloy, le jardin m’est échu et je le garde!»
A côté du jardin de Cœurdeloy, l’ami Jupille, possesseur d’un carré de fleurs, avait élevé un autel au dieu du vin. Jupille qui, avec Bimborel, était l’_intime_ de Cœurdeloy, professait, dans son jardinet, ses sentiments bachiques. Au-dessus de la statue de Bacchus, il avait appendu une pancarte écrite et enluminée de sa main, contenant les principaux articles du _Code pénal des buveurs_. C’était une de ces plaisanteries comme en font les habitués de cafés de province. Mais telle qu’elle était, elle avait fait rire, et Jupille en était content.
La pancarte, collée sur un morceau de carton soutenu par deux bouts de bois, autour desquels s’enroulaient des pois de senteur, s’étalait, peinte aux couleurs françaises, et attirait le regard des passants:
CODE PÉNAL DES BUVEURS
Manquer à la réunion, quand on boit, _prison, 1 an_.
Abandonner son poste au cabaret, _boulet, 6 ans_.
Achat de vinaigre pour mettre dans l’eau, _détention_.
Boire son verre en deux fois, _prison, 6 mois_.
Changer de vin s’il n’est meilleur, _prison, 2 ans_.
Avoir voulu détruire un ivrogne, _mort_.
Dormir à table ayant du vin, _boulet, 2 ans_.
Endurer la soif ayant de l’argent, _perpétuité_.
Etre invité à boire et refuser, _travaux forcés, 10 ans_.
Vider son verre sous la table, _prison, de 2 à 5 ans_.
Boire sans rendre hommage à Bacchus, _prison, 13 mois_.
Ne pas sourire à l’approche d’une bouteille, _exposition_.
Réception d’une bouteille d’eau à table, _boulet, 6 ans_.
Rougir au nom d’ivrogne, _fers, 20 ans_.
Tambour qui quitte cantine pour battre aux consignés, _mort_.
Vider le verre de son camarade sous la table, _dégradation_.
Rendre le vin bu, _guillotiné_.
Fait en notre Palais des Plaisirs, l’an 8.000 de notre bien-aimé règne.
Le roi: BACCHUS.
_Ses ministres_, CHASSELAS, BOIT-SEC, et RUBIS-SUR-L’ONGLE. Pour copie conforme, R...
En sa qualité d’ivrogne de méchante humeur, Ragache avait trouvé la plaisanterie stupide.
«C’est qu’il n’aime pas le vin, mais l’absinthe, et voilà tout,» avait fait Jupille.
Et on n’en avait plus parlé.
Jupille, Bimborel et Cœurdeloy formaient un trio qui n’aimait pas précisément Urbain Ragache. Ils le rencontraient cependant assez souvent au cabaret de la mère Madras, où les invalides se réunissaient d’habitude. Parfois, Cœurdeloy amenait avec lui Marguerite, que les vieux fêtaient en redoublant de rasades et de _santés_.
Le cabaret de la mère Madras, que quelques-uns appelaient aussi _la mère Major_, était d’ailleurs un des plus fréquentés et des plus bruyants de la rue Croix-Nivert. L’enseigne, peinte en vert sur fond rouge, était celle-ci: _A la Belle Obus_. Le peuple dit _une_ obus (en sous-entendant le mot _bombe_) comme il dit _une_ omnibus (en sous-entendant le mot _voiture_). Un peintre avait représenté sur un panneau assez grand et qui se dressait, tenu par deux crampons de fer au-dessus de la boutique, un obus colossal qui, en éclatant, laissait apercevoir un grenadier de la vieille garde donnant la main gauche à un zouave et la main droite à un chasseur à pied. Des flammes et des roses entremêlées formaient une agréable guirlande autour des trois guerriers. Dans un horizon couleur de soupe au potiron, on apercevait le légendaire _petit chapeau_ surmonté d’une rayonnante étoile. Ce rébus attendrissant amenait des larmes aux yeux des grognards qui fréquentaient assidûment le cabaret de _la Belle Obus_.
La patronne de l’établissement, la mère Madras, comme on disait, la veuve Madras, comme elle tenait à être nommée, était une grosse, rude et forte femme, le ventre en avant, les poings sur la hanche, la tête haute, le regard droit et la voix arrosée de rhum. Elle avait été cantinière. Elle avait, comme la vivandière de Béranger, versé le rogomme en riant. Elle passait alors pour porter, comme on dit, les culottes dans le ménage. Madras, son mari, espèce de personnage silencieux et timide, rinçait les verres et servait la pratique, tandis que sa femme trônait au comptoir et regardait les beaux fils de la caserne avec des yeux doux. Devenue veuve, elle avait quitté le régiment et s’était établie rue Croix-Nivert, où d’anciens amis lui conservaient leur pratique. Elle trônait là, à son comptoir, entourée de bouteilles de kirsch, de cognac, d’anisette ou de raspail qui, par leurs couleurs, faisaient comme un nimbe autour du front de Mme Madras. Elle passait pour témoigner quelques bontés à ce grand diable de Ragache, qui avait chez elle sa pipe accrochée à un râtelier spécial et ne réglait sa note tracée sur une ardoise que de temps à autre. Mais nous devons peut-être négliger ces méchants propos.
Toujours est-il que, dans le cabinet du fond, cabinet tendu de papier peint représentant, deux cents fois répété, le groupe des deux grenadiers de Waterloo répondant à un major anglais par le mot de Cambronne, dans ce cabinet discret, Cœurdeloy, Poujade et Bimborel venaient souvent et, attablés en face d’une bouteille, buvaient, prisaient, toussaient et causaient d’autrefois.
Le plus vieux des trois était Poujade. C’était un vieux sceptique, gouailleur, farceur, se _faisant des journées_ à promener les étrangers dans l’Hôtel, leur expliquant tous les détails avec une émotion qu’il n’avait pas, leur racontant des batailles auxquelles il n’avait pas toujours assisté, et s’attendrissant devant le tombeau de l’Empereur dont il disait, dans l’intimité: «S’il me reste encore la peau et des os, et encore une jambe, par hasard, ce n’est pas la faute de ce parisien-là!» Bavard, amusant, tapageur, tel était ce petit vieux qui s’amusait, lui aussi, à faire poser le bourgeois et à blaguer le pékin visitant l’Hôtel.
D’ailleurs, probe et bon, sans méchanceté, sinon sans malice. Un rapin dans la capote d’un invalide.
C’est lui qu’on entendit longtemps montrer ainsi le tombeau de Napoléon:
«Espacez-vous. Très bien! Vous voyez à droite, le _dogme de la force_, à gauche, le _dogme de la force_. Otez votre chapeau. Vous voyez Bertrand, premier grand maréchal du palais; Duroc, second grand maréchal du palais... Remettez votre chapeau!»
Poujade, dans l’intimité, chantait le couplet comme un vrai goguettier, mais il le chantait en faisant la charge du refrain, et il était revenu de son amour pour la gloire: «On sait ce que c’est, la gloire! disait-il. Une femelle qui vous fait des signes et qui vous renvoie avec une patte de moins ou une estafilade de plus, quand on a la bêtise de l’écouter.» Et il montrait sa jambe de bois dont il se servait depuis Montmirail. Aussi, rien n’était comique comme Poujade lançant au dessert les chansons que d’autres entonnaient de bonne foi et dont il faisait, lui, des bouffonneries amusantes. Tantôt c’était sur l’air: _C’est un luron_, le discours du maréchal Gérard au général Chassé, ou la prise de la citadelle d’Anvers:
Ces Hollandais croyaient sans doute Par leurs obus nous repousser; Malgré forteresse et redoute Nous avons su les renverser. Qu’espérait-il, ce fort immense, Contre nous vouloir _se lutter_? Malgré les efforts de Chassé Fallut qu’il succombe à la France.
Et le refrain:
Il faut Belge et Français Vaincre le Hollandais!
Tantôt remontant plus haut, c’était le couplet sentimental sur la perte du grand Napoléon par la France.
A Waterloo, quand fut sa déchéance, C’était à nous de jouer le grand coup; Vaincre ou mourir c’était le cri de France, Il serait plus honorable pour nous; Quand il fit ses adieux à sa noblesse, De le sauver encore on le pouvait. De le revoir on désire, on s’empresse, Fallait donc le conserver quand on l’avait[1].
[1] _Chansonnier nouveau_, dont le dépôt est chez le sieur Aubert, rue du Plâtre-Saint-Jacques, 16, à Paris.
Poujade, au refrain, feignait de pleurer largement et sa grimace était à mourir de rire. Et voilà ce que l’âge et la vie avaient fait de cet homme, intrépide jadis, allant gaîment au danger, blessé dix fois, et qui maintenant raillait ses vieilles amours et ses vieilles chimères, comme tous ceux qu’a détrompés l’avenir raillent leurs illusions perdues.
Bimborel, l’autre ami de Cœurdeloy, moins âgé que Poujade, était aussi moins sceptique. C’était dans toute la force du terme le soldat, humble, timide, résolu, attristé, le soldat esclave de la consigne et du devoir. Il avait fait, depuis l’Afrique, jusqu’à la Crimée, toutes les campagnes. Au retour de Sébastopol, en débarquant, il s’était cassé le bras. Il était déjà vieux, ayant plus d’années de service qu’il n’en fallait et il entra aux Invalides. Il y avait, en 1869, treize ans déjà que Poujade et Cœurdeloy le connaissaient.
Bimborel mettait tous ses souvenirs dans ce terrible combat de la Macta, en Afrique, où il avait, avec ses compagnons du 66e, vu de si près la mort, une mort affreuse, la mort par la décapitation et le massacre. Il se plaisait à raconter, en hochant la tête, ces journées d’Afrique:
«Lorsqu’on quitta le champ du Sig, le 28 juin, sur trois files, avec le bataillon d’Afrique en tête et nous à l’arrière-garde, on ne se doutait pas de ce qu’on allait voir. L’émir Abd-el-Kader nous attendait (Bimborel l’appelait plus souvent _Abel-Kader_) et, ses fantassins allant en croupe avec ses cavaliers, il nous attendait au passage sur des montagnes et caché dans les bois. Ses _réguliers_ (vous ne savez pas ce que c’est que les réguliers d’Abd-el-Kader? des mauricauds jambes nues, tête rasée, avec de petits burnous bruns en poil de chèvre), ses _réguliers_ nous guettaient, et quand nous arrivons, feu partout. Avec cela, des feux d’herbe sèche qu’ils allument et la fumée qu’ils nous envoient avec des balles. On était aveuglé, criblé, canardé, assassiné. Les conducteurs des trains de blessés coupaient les traits des voitures et les Arabes égorgeaient les malheureux. On se défendait comme on pouvait, mais la chaleur était celle d’un four chauffé. On devenait fou. J’ai vu des camarades se déshabiller et se mettre à danser, tout nus, devant les Arabes, qui les _descendaient_. Je vous dis, on était fou, la tête perdue. Le soleil était écrasant. Sans nous et sans une poignée d’artilleurs, tout était fini. Mais on chanta la _Marseillaise_, on chanta, et en se dévouant et en se faisant tuer, on sauva les débris de la colonne; mais il y avait des vides dans les rangs, et le général Trézel ne riait pas.»
Ainsi Bimborel avait laissé toute sa jeunesse et sa vigueur dans cette terre africaine, et il aimait à y retourner en pensée. Sans être un rêveur, et préférant, sans contredit, un verre de vin blanc à un sonnet, il avait aussi ses heures de mélancolie, quand il songeait à ces soirs de Constantine, aux rues d’Oran, aux petites juives avec leurs grands yeux veloutés, aux orangers qui sentaient bon. Il était fier aussi de se rappeler ses campagnes, les rudes assauts de Constantine, la retraite avec Changarnier, l’assaut avec Lamoricière, Orléans et Nemours, Tlemcen avec Cavaignac, et toutes ces courageuses campagnes qui devaient faire de la première armée d’Afrique (l’armée d’Afrique avant les bureaux arabes) une légendaire et intrépide armée.
«Il ne faut pas croire, disait-il encore, que nous nous soyons amusés non plus en Crimée. En faction, la nuit, à dix mètres des Russes, on gelait. Il fallait, le lendemain matin, casser la glace autour des sentinelles qu’on venait relever. Les pieds étaient pris. Rude armée, je vous le promets. On parle des Prussiens. Ils ne gagneraient pas la bataille de Traktir et _renâcleraient_ devant ce siège où l’on mourait dans la nuit.
«Quand nous sommes entrés à Malakoff, ajoutait Bimborel, les jours où il était causeur, j’étais crevé de fatigue. Il faisait nuit. Je vois des sacs, des sacs gris. Je me dis: Voilà mon traversin trouvé! Je me couche dessus et, pas plus tôt couché, je m’endors. Ah! quel sommeil! A poings fermés. Au petit jour, je m’éveille. Ça sentait une odeur fade, j’avais mal au cœur; je me dis: Mais ce sont ces sacs, ils puent, ces sacs! Je regarde, je crois bien qu’ils pouvaient puer! C’étaient des Russes, des cadavres de Russes tués la veille, et j’avais couché et dormi là-dessus, moi, sans savoir. Ce qui prouve que tous les lits sont bons quand on est fatigué!»
Tel était ce trio de braves gens parmi lesquels Marguerite grandissait et qui l’aimaient, tous les trois, d’une affection vraie et quasi paternelle. Cœurdeloy n’en était pas jaloux. Tous ceux qui aimaient Marguerite, au contraire, il les aimait. La petite maintenant était demoiselle de magasin, rue du Faubourg-Saint-Denis, chez une mercière, une _payse_ de Cœurdeloy, Mme Sauviat, de la rue Manille. Cœurdeloy était assuré du moins que Marguerite, surveillée et choyée à la fois, n’avait rien à craindre. Aussi disait-il parfois, se frottant les mains:
«Allons, il ne s’agit plus que de trouver un parti à l’enfant, et je ne plains pas, je le dis d’avance, celui que je trouverai!»
· · ·
«Cœurdeloy, dit un matin Poujade en se promenant sur l’esplanade, tu parles souvent de marier la petite. C’est très bien. Mais es-tu parfaitement sûr qu’elle n’aime personne?
--Qui? Marguerite? Aimer quelqu’un?
--Ce serait donc bien étonnant? Crois-tu que tout le monde a des _frimousses_ comme Bimborel, toi ou moi? Avant de chercher, consulte Marguerite. Je parierais qu’elle a un nom sur les lèvres et qu’elle rêve à une moustache plus ou moins frisée.
--Tu sais donc?...
--Je ne sais rien du tout. Je présume. A dix-sept ans, ce n’est pas à Ragache qu’on pense, m’est avis. Interroge, tu sauras.
--Je suis bête, se dit Cœurdeloy, le fait est que Poujade a bien raison. Les fillettes savent quelquefois autrement mieux choisir que leurs parents le parti qui leur convient.»
Il s’habilla, alla au faubourg Saint-Denis et demanda Mme Sauviat. La mercière était enchantée de Marguerite. Intelligente, douce, dévouée, la jeune fille ne recevait que des éloges. On lui avait donné pour chambre la chambre de Mlle Sauviat, mariée récemment. Elle était là comme chez des parents. Cœurdeloy lui demanda si elle était heureuse, si elle souhaitait quelque chose. Elle ne souhaitait rien, elle se trouvait absolument heureuse. Pourtant, lorsque Cœurdeloy aborda de front, comme une redoute, la question du mariage, Marguerite rougit un peu, et lorsqu’il lui demanda si elle n’aimait pas déjà quelqu’un, elle se troubla visiblement. «Ce diable de Poujade, pensait Cœurdeloy, il avait deviné tout de même!»
Marguerite avait, en effet, un secret qu’elle avait caché jusqu’ici au père Cœurdeloy, quoique ce mystère ne fût pas bien coupable. Elle passait, un jour, rue du Faubourg-Saint-Denis, au moment où un cheval emporté, traînant après lui un fiacre, se précipitait descendant la pente assez rapide qui va de la prison Saint-Lazare à la rue de Paradis-Poissonnière, et que les omnibus gravissent avec un cheval de renfort. En voyant cette voiture, ce cheval lancé au galop, on criait, on fuyait. Une _bonne_ du quartier, portant un enfant, une Alsacienne, traversait en ce moment la chaussée, et ne paraissait ni voir le cheval ni entendre les cris. «Mais elle va se faire écraser,» dit Marguerite qui, avec Mme Sauviat, étaient accourues à tout ce bruit sur le pas de la porte. La pauvre fille et l’enfant eussent, en effet, été renversés et écrasés sans un jeune homme qui se jeta brusquement, intrépidement aux naseaux du cheval, et l’arrêta net d’un effort puissant. La foule applaudit, entoura le brave garçon. Lui, souriait.
«Vous avez le poignet solide, lui dit quelqu’un.
--Il le faut bien, répondit-il, quand on n’en a plus qu’un!»
Marguerite le regarda. Le jeune homme était manchot. Il lui manquait le bras droit. Elle vit en même temps qu’il portait à sa boutonnière un ruban double, le ruban de la médaille militaire et celui de la Légion d’honneur. C’était dommage. Le jeune homme était réellement charmant, beau d’une beauté mâle, brun, solide, les yeux francs et le regard profond.
Comme il allait s’éloigner, Marguerite remarqua qu’il était légèrement blessé au front, le timon de la voiture l’ayant peut-être un peu frôlé. Mme Sauviat le vit aussi. Elle fit entrer le jeune homme à son magasin, et Marguerite étendit un peu d’arnica sur un mouchoir de batiste.
«Allons donc, mademoiselle, disait-il, j’en ai bien vu d’autres. Qu’est-ce que cette égratignure pour un Mexicain comme moi!
--Vous avez été au Mexique?
--Et je n’en suis pas revenu tout entier,» fit-il en montrant d’un signe de tête sa manche droite repliée, cousue à son paletot.
Marguerite le regardait et se sentait prise de pitié pour ce jeune homme, brave, charmant et ainsi mutilé. Elle pensait que le père Cœurdeloy serait content de pouvoir le féliciter et lui dire qu’il avait bien agi.
Élevée dans ce milieu de vieux soldats et d’invalides, elle s’était accoutumée peu à peu à admirer par-dessus tout le courage militaire et à honorer les blessés des batailles. Le _pilon_ qui servait de jambe à Poujade, les rhumatismes de Bimborel, la toux qu’avait parfois le père Cœurdeloy l’avaient depuis longtemps habituée aux infirmités humaines. Il y avait un peu en elle de la sœur de charité, qui ne s’effraye point devant un malade ou un amputé. C’est pourquoi Marguerite ne trouvait pas déplaisant, malgré le bras qui lui manquait, ce jeune homme dont la main virile venait de sauver la vie à deux êtres à la fois. Lorsqu’il prit congé de Mme Sauviat, Marguerite le vit s’éloigner à regret. Il avait laissé son nom, André Fabreveyre; il avait même laissé échapper qu’il était Limousin, né à Saint-Yrieix, comme Dupuytren, et Marguerite était devenue toute rouge en disant: «Tiens, mon père Cœurdeloy aussi est Limousin!» mais c’était tout. Elle eût voulu connaître l’histoire de ce passant, dont elle ignorait même l’existence une heure auparavant. Il est de ces sympathies invincibles qui feraient croire entre les êtres à une électricité latente.
Cette histoire d’André n’était pas bien romanesque; la vie de ce jeune homme de trente ans était faite de devoir. Fils d’un petit épicier de Saint-Yrieix, il était tombé au sort et n’avait pu être racheté, quoique le père, _le vieux_, comme il disait, eût voulu vendre son fonds pour «acheter un homme.» Il était parti et, après un ou deux ans de vie de garnison, où il avait, en lisant, achevé l’éducation reçue jadis au lycée de Limoges, on l’avait envoyé au Mexique où, pendant plusieurs années, il s’était battu. Dans une des dernières rencontres avec les soldats de Juarès, il avait reçu une balle dans le bras et l’amputation avait été déclarée nécessaire. Elle avait réussi. Il était revenu en France et, après avoir obtenu une place de contrôleur au chemin de fer de l’Est, il espérait entrer dans les bureaux et il vivait dans cette espérance, apprenant le soir, tout seul, l’allemand et l’anglais. Le père Fabreveyre était mort, la mère aussi. André se trouvait donc seul au monde, seul avec ces espoirs qui, à trente ans, sont encore fleuris et comme parfumés, seul avec ses souvenirs, qu’il se plaisait à évoquer, quand il était seul et rêvait.
Un des plus terribles souvenirs d’André était celui-ci. Une nuit, sa compagnie, étant détachée pour donner la chasse à une bande mexicaine, s’était établie dans une _hacienda_ abandonnée, pour y passer la nuit. On s’était logé et couché tant bien que mal dans l’auberge, et on commençait à dormir, lorsqu’un coup de feu traversa l’air, claquant avec un bruit sec, comme un coup de fouet. C’était une alerte. Les Mexicains entouraient la maison et comptaient surprendre le poste. Les sentinelles se replièrent sur la _hacienda_ et chacun sauta sur son fusil. Le capitaine disposa en hâte ses hommes autour de la maison, en tirailleurs. La nuit était profonde, noire comme un ciel d’orage, et, la fusillade éclatant de tous côtés à la fois, l’obscurité semblait littéralement rayée de flammes. Un cercle de feu entourait le poste français, et si la compagnie n’avait pas eu le temps de se déployer autour de la ferme, elle était prise dedans et égorgée comme dans une ratière. Ordre avait été donné de riposter, sans s’avancer trop sur l’ennemi.
«Laissez venir,» avait dit le capitaine.
Les _chinacos_ devaient être nombreux, car leur feu était vif. André, tapi derrière un mamelon de terre, entendait les balles bourdonner autour de son képi comme des essaims d’abeilles: «Ça serait bête tout de même, pensait-il, de mourir comme ça en pleine nuit.» Il guettait les coups de feu et brusquement tirait aussitôt sur la lumière, au juger, avec la froideur et le sang-froid d’un chasseur qui vise un perdreau. De tous côtés on ripostait. On se battit ainsi pendant toute la nuit. A la fin André, étouffant sous une chaleur torride, se mit en manches de chemise.
«Comment! fit un soldat qui tiraillait à côté de lui, vous n’avez pas peur, mon fourrier, que ce blanc devienne un point de mire?
--Que voulez-vous qu’on y voie quelque chose? Il fait noir comme chez le loup.
--Et chaud comme chez le diable!»
Cependant il fallait se battre; André avait le gosier sec et faisait claquer sa langue contre son palais. La gorge serrée, il s’efforçait d’aspirer, dans cette nuit torride, un peu d’air frais.
«Vous n’avez pas votre gourde, vous? disait-il à son voisin qui rechargeait son fusil.
--Non, fourrier. Mais si vous voulez, à dix pas d’ici, en vous glissant derrière les arbustes, il y a une flaque d’eau, et j’y ai bu.
--Y venez-vous avec moi?»
André se glissa, s’abritant derrière des herbes hautes, jusqu’à l’endroit indiqué; son soldat le suivait.
Dans la nuit, au clapotement de l’eau sous leurs pas, ils reconnurent la flaque, et, se penchant, André ramassa un peu d’eau dans ses mains réunies en forme d’écuelle et but. Il trouvait à cette eau un goût saumâtre, étrange, un goût de fer, mais il buvait. Un je ne sais quoi de solide et de semblable aux grumeaux de la colle lui passait parfois par la gorge, et cette eau devait être pleine de détritus d’herbes, peut-être de mousse verdâtre nageant dans la mare croupie; mais sa soif était si intense, si affreuse, qu’il buvait encore. Son compagnon, buvant aussi, disait:
«C’est bon tout de même!»
Puis il retourna à la petite ferme et passa la nuit à faire le coup de feu.
Le matin, les Mexicains étaient repoussés, et quand le soleil se leva sur ce champ resserré de combat, André, en allant vers la flaque d’eau, recula terrifié et ses cheveux se dressèrent avec horreur sur son crâne tandis qu’un haut-le-cœur atroce le secouait et le soulevait brusquement. O dégoût! Il y avait dans la mare un cadavre étendu, un cadavre de Mexicain au front ouvert par une balle et dont la cervelle nageait, hideuse, dans l’eau rouge comme du sang. Cette cervelle et cette eau, c’était ce qu’André avait bu, et quand il y songeait un frisson d’horreur lui revenait encore.
«Et voilà, disait-il, ce que c’est que la guerre!»
Les sympathies, dans ce monde, sont le plus souvent réciproques, et si André avait fait quelque impression sur Marguerite, la jeune fille avait absolument séduit André. Il y songea longtemps, et plus d’une fois il passa devant le magasin de Mme Sauviat pour la revoir. Du fond du logis de la mercière, Marguerite apercevait André et devenait rouge. Elle avait envie d’aller lui parler. Elle trouvait ridicule qu’il n’entrât pas saluer Mme Sauviat. Un jour qu’en prenant son courage à deux mains il se risqua dans la boutique, Marguerite fut heureuse et tentée de lui dire: Merci.
Peu à peu, il s’était établi entre les jeunes gens un courant magnétique et ils ne se dissimulaient pas l’un à l’autre, par l’éloquence du regard, qu’ils se plaisaient et s’aimaient sincèrement. Maintenant Marguerite savait le nom du jeune homme et André connaissait la parenté de Marguerite. Lorsque le père Cœurdeloy eut flairé le secret, il l’obtint bien vite et Marguerite avoua tout. Elle tremblait que le petit vieux ne se fâchât. Point du tout. Au contraire.
«Eh! bien, mais, s’il est charmant, ce M. André, qu’il vienne me trouver, et si c’est un honnête garçon on lui donnera tes deux mains, quoiqu’il n’en ait qu’une!»
Le lendemain, André se présentait à Cœurdeloy. Marguerite avait tout dit. Il venait faire officiellement la demande. Il séduisit le vieillard comme il avait séduit la jeune fille; mais Cœurdeloy, qui, pour lui, eût été le plus insouciant des hommes, devenait pour Marguerite un calculateur effréné! Il trouvait que la _position_ d’André n’était pas, disait-il, _suffisante_.
«Vous concevez, mon garçon, en élevant la petite, j’ai contracté vis-à-vis de moi-même l’obligation de la faire heureuse. La richesse, je m’en moque. On aurait beau être Rothschild, on ne mange pas deux fois, et quand on a de quoi vivre, cela suffit. Mais je veux au moins que Marguerite soit assurée de ne manquer de rien. Supposez que la maman, celle que j’ai vu filer le long des murs en 1853, revienne me réclamer sa fille un beau matin, je veux qu’elle puisse dire: «Eh! bien, père Cœurdeloy, vous avez joliment pris soin de son avenir tout de même.» Elle ne viendra pas, mais c’est tout comme. Mon garçon, le jour où vous pourrez me dire: J’ai trois cents francs par mois d’assurés, je vous donnerai Marguerite. Ainsi, piochez, travaillez.
--Ne craignez rien, monsieur Cœurdeloy, on travaillera.»
Et André se mit à piocher, comme il disait, davantage. On lui avait promis, au chemin de fer, une place dans les bureaux. Avec sa double pension, il aurait bientôt atteint les 3.600 francs par an qu’exigeait Cœurdeloy pour lui donner Marguerite.
André, de sa main gauche, s’exerçait à écrire et faisait, grâce à des efforts de volonté, des progrès étonnants. Son écriture, superbe au temps où il était fourrier et où il écrivait de la main droite, prenait, tracée de la main gauche, une tournure, une inclinaison de ronde et, s’il mettait plus de temps à tracer ainsi une ligne, les caractères y gagnaient singulièrement en netteté. Il ne désespérait point d’acquérir une adresse,--je ne puis pas dire une _dextérité_, faisait-il en souriant--qui lui permît d’être employé avec profit.
Il avait, il est vrai, parfois bien des mélancolies et des découragements.
Du haut de sa mansarde du faubourg Saint-Denis, André, fumant sa pipe, songeait à Marguerite, tout en regardant vaguement devant lui. Des toits recouverts d’ardoises et de zinc se détachaient, couronnés de petites cheminées de briques jaunes, sur le fond bleu d’un ciel d’été. Au-dessous de la fenêtre, sur le pavé bruyant du faubourg, des fiacres passaient lentement, des haquets, des camions chargés, et un roulement sourd montait jusqu’à la fenêtre où s’appuyait André. Il laissait machinalement ses regards aller sur les choses. En face de lui un petit tuyau de machine à vapeur lançait par jets rapides des bouffées de fumée blanche, tandis que d’une haute cheminée carrée sortait une fumée noire rabattue et dispersée par le vent. Au loin, dans un horizon noyé de brume apparaissaient des maisons, des toits, des cimes d’arbres, des lambeaux de mamelons de terre, couverts d’herbe pelée, et deux clochers parallèles, blancs et élancés, se dressant sur les nuages. C’était Belleville, son église, ses buttes. André regardait cela, puis ramenait son regard sur les mansardes qui faisaient face à la sienne. Presque toutes les fenêtres étaient closes, à cause de la chaleur; une seule, ouverte, laissait apercevoir, entre deux rideaux blancs, une petite chambre tendue de papier à fleurs jetées, et devant la fenêtre, deux hommes en manches de chemise qui achevaient de déjeuner. L’un avait les cheveux blancs, l’autre était jeune. Des ouvriers l’un et l’autre. Une femme mince, pâle, frêle et charmante leur versait en souriant du café dans des tasses à filets d’or. Elle souriait à l’un et à l’autre, au vieux qui était sans doute son père et au jeune homme qui était son époux. Puis, quand elle avait fini, elle prenait au fond de la chambre, dans un berceau, un petit enfant qui criait, enveloppé de langes, et, le faisant sauter dans ses bras, elle se mettait à baiser ses joues rouges où le sang du nouveau-né courait à fleur de peau.--Dans une cage pendue à la fenêtre des chardonnerets chantaient.
André, regardant cela, se sentait pris d’une mélancolie profonde. Ces gens-là s’aimaient et ils étaient heureux! Ils étaient libres! Leur existence toute de travail avait aussi sa part de bonheur. Il souhaitait pour lui cette félicité tranquille, le coin de logis, ce nid sous les toits, cette tranquillité savourée ainsi, entre le brave père Cœurdeloy et Marguerite. Qui l’empêchait d’avoir cela bientôt?
Tout arrive, a dit un philosophe pratique. Le jour qu’espérait André arriva. On le prenait décidément au chemin de fer de l’Est, on l’employait. Il avait enfin des appointements suffisants, il pouvait vivre convenablement, faire vivre Marguerite, élever ses enfants, s’il en avait! Il courut aux Invalides. Le père Cœurdeloy l’écouta, sourit, lui tendit la main et dit:
«Tope, vous serez mon gendre!»
Et Cœurdeloy hochait la tête à ce nom: mon gendre!
«Après tout, disait-il, elle est ma fille!»
Cœurdeloy revint avec André, bras dessus bras dessous, jusqu’au faubourg Saint-Denis et on alla chercher Marguerite.
«Tiens, dit l’invalide, épouse-le ton André, puisque tu le veux!»
On alla dîner dans la mansarde d’André. Et on dîna bien. Au dessert, Cœurdeloy chanta sa chanson limousine, puis il s’endormit sur un fauteuil. Les deux jeunes gens étaient à la fenêtre et regardaient, sans dire un mot, le crépuscule qui venait...
Un de ces crépuscules de la fin d’août où les soirs ont déjà la mélancolie de l’automne. Le ciel prend des tons, non pas frileux encore, mais apaisés et comme assoupis. Des rougeurs calmées courent au couchant et s’unissent à des nuages d’un violet gris, d’un bleu sombre, étendus dans l’immensité grise comme un lavis d’aquarelle. Le haut des maisons s’incendie encore, les vitres ont des reflets roses, le crépuscule couvre les toits, l’horizon, d’une teinte bleuâtre encore vigoureuse mais attiédie et fraîchissante. L’air est plus frais, le soir plus rapide, et la lampe commence à s’allumer plus tôt. C’est le prologue de l’automne, c’est, dans un lointain pourtant rapide, la première vision de l’hiver.
André, accoudé là, ne disait rien et savourait ce moment de volupté sainte, lorsque doucement, tendrement, Marguerite lui dit tout bas:
«Nous nous aimerons toujours?
--Toujours! répondit André.
--Comme nous serons heureux!... Que vous êtes bon!
--Que vous êtes jolie!
--Mais toujours, n’est-ce pas?
--Toujours!
--Que c’est beau cet horizon!
--Parce que vous êtes là!
--Flatteur. Ah! si vous savez flatter, je croirai que vous pouvez mentir.
--Je ne flatte ni ne mens, Marguerite.
--Alors vous m’aimez bien?
--Je vous adore.
--Je vais bien voir... Dites-moi quel jour vous m’avez parlé pour la première fois...
--Un mercredi.
--C’est vrai. Je vois que vous m’aimez bien...
--Marguerite!
--Bien, bien, bien, bien?
--Plus que tout au monde et pour toujours.
--Le joli mot! disait-elle, et, les yeux fixés sur l’horizon, la tête appuyée sur l’épaule d’André, elle murmurait, doucement, tendrement, ce mot musical et séduisant: _toujours!_»
Puis elle ajouta:
«Ah! comme mon cœur rit, André!»
Il se pencha vers elle et, baissant jusqu’à ce front de jeune fille ses lèvres, il demeura ainsi longuement la tenant embrassée, elle heureuse d’une ivresse pure, jusqu’au moment où Cœurdeloy s’éveillant dit:
«Allons, bon! Il faut que je rentre! Je n’ai pas de permission pour ce soir!»
Il serra la main d’André, conduisit Marguerite jusque chez Mme Sauviat et prit en trottant le chemin des Invalides.
Cœurdeloy annonça le lendemain à l’Hôtel qu’il mariait Marguerite. «Bravo, dit Poujade, on boira à la santé de la mariée!--On dansera,» ajouta Bimborel. Cœurdeloy s’occupa de régulariser la situation légale de Marguerite. Aucun obstacle ne s’opposait à l’union des deux jeunes gens, et tout eût fini sans encombre, n’eût été Urbain Ragache qui, depuis qu’on avait parlé de ce mariage, était devenu plus désagréable qu’auparavant.
Le soudard, en effet, avait eu longtemps, comme on dit, des _idées_ sur la petite. Il la trouvait de son goût. Lorsqu’elle venait à _la Belle Obus_, chez la mère Madras, il lui tournait galamment des couplets de mirliton:
O jeune fille des amours Moi, je vous chérirai toujours!
Ragache tournait et, comme on dit, papillonnait autour de la jolie fille, mais Marguerite était véritablement trop honnête pour s’en apercevoir. Elle ne rougissait même pas quand cet homme en la regardant clignait ses paupières et souriait. Elle ne comprenait point. Lorsque la mère Madras, jalouse des attentions qu’avait Urbain pour «cette petite», risquait quelque allusion mordante, Marguerite répondait en toute sincérité: «Je ne sais, madame, ce que vous voulez dire!» Cette candeur n’entendait rien ni aux galanteries de Ragache, ni aux grognements de Mme Madras, elle ne comprenait rien à ces fureurs du vice vieilli.
Urbain Ragache était furieux. Il faisait payer à Cœurdeloy les dédains de Marguerite. Et le calme de la jeune fille n’était pas même du dédain. Ragache maintenant regardait souvent Cœurdeloy d’un air tantôt railleur, tantôt agressif. La plupart du temps Cœurdeloy ne s’en apercevait pas. Cela dépendait de ses lunettes. Mais quand Ragache en passant cassait un barreau de la clôture du jardin, ou faisait tomber les deux ou trois poires qui mûrissaient sur les poiriers, ou renversait l’arrosoir que Cœurdeloy avait rempli à la fontaine, quand il prenait ses airs narquois et sifflait en prenant le pas sur le petit homme, Cœurdeloy se sentait pris d’une envie folle de lui en demander raison. Il se calmait bientôt en se disant qu’après tout il faut bien souffrir en ce monde quelque chose des voisins grincheux, et que Ragache en avait bien fait d’autres jadis, lorsqu’il donnait des pichenettes sur le nez d’un invalide sans bras et tendait--on l’en soupçonne du moins--des ficelles dans les corridors pour faire trébucher les camarades. Et puis Ragache était farouche. D’un coup de sabre il pouvait tuer Cœurdeloy, comme il avait tué le canonnier, dans l’île des Épis. Et, depuis qu’il avait Marguerite auprès de lui, Cœurdeloy tenait à vivre.
Alors il se calmait. «Laisse-le donc tranquille, le Ragache, disait Poujade, moins on s’occupera de lui, plus il ragera.» Mais Bimborel hochait la tête et disait que celui qui adoucirait le matamore par une petite saignée donnée à propos rendrait un signalé service à l’Hôtel tout entier.
Ragache était hors de lui depuis qu’il savait que Marguerite épousait André, _un ébraté_, disait-il à la mère Madras qui, de son côté, voyait avec une violente jalousie les attentions de Ragache pour Marguerite. Un soir, Ragache vint à la _Belle Obus_ dans un tel état de colère que Mme Madras se sentit piquée au vif et demanda au grognard si c’était le mariage de la _petite_ qui le _tracassait_ ainsi:
«Pourquoi pas?» fit Ragache d’un air maussade.
La veuve Madras, rouge d’ordinaire, devint pourpre.
«Pourquoi pas? Parce que vous pourriez bien avoir la politesse de ne pas me dire, à moi, quelles sont les poulettes que vous convoitez pour vos fredaines!
--Des poulettes! mes fredaines! Ah çà! dit Ragache en frappant sur la table, je crois que je suis libre de courtiser qui je veux et de ne plus cultiver qui je ne veux plus!
--Vaurien, fit Mme Madras, tu viendras encore boire mon vin blanc et mon vespétro, pour me dire après cela des sottises! Eh bien! on te l’arrangera, ta donzelle! Ne crains rien! J’ai des moyens de me venger!
--Fais ce que tu voudras, répondit Ragache en haussant les épaules. Misère! Après tout, ce n’est pas moi qui la défendrai, cette chipie!»
La vengeance de la mère Madras devait être féroce et lâche. Cette femme haïssait Marguerite comme la laideur déteste la beauté, comme la bêtise déteste l’esprit. Elle inventa pour la perdre une combinaison: un mensonge absurde, mais qui devait avoir d’autant plus de prise qu’il était plus brutal. La mère Madras savait par Ragache que Cœurdeloy avait donné rendez-vous à Marguerite au cabaret de la _Belle Obus_ pour aller de là à la mairie chercher des papiers. Sur cette simple indication, elle établit son plan de campagne. Elle jeta les hauts cris, disant qu’on l’avait volée; que sa montre, suspendue à un clou derrière le comptoir, avait disparu; que Marguerite, l’avant-veille, avait justement passé par là, s’était appuyée contre le comptoir en attendant Bimborel et Cœurdeloy, qui portaient un dernier toast dans le cabinet voisin. Et, tout en guettant l’arrivée de l’omnibus que Marguerite avait coutume de prendre lorsqu’elle venait retrouver Cœurdeloy rue Croix-Nivert, la Madras répétait de tous côtés: «Ma montre! Je sais bien qui m’a volé ma montre!»
C’était absurde et niais, mais c’était grossier et facile à saisir. Une accusation de vol est brutale comme un fait. Elle foudroie lorsqu’elle tombe sur quelqu’un.
Lorsque Marguerite arriva, elle trouva, sur le seuil du cabaret, la mère Madras, rouge et furieuse, qui la salua par cette interrogation jetée en plein visage:
«Ah! c’est vous, enjôleuse! Eh! bien, dites donc, s’il vous plaît, j’espère que vous allez me rendre ma montre?
--Quelle montre? balbutia Marguerite stupéfaite et qui devint rouge à son tour.
--Comment! quelle montre? glapit la mère Madras. Elle a le toupet de me demander quelle montre! La montre que vous m’avez prise donc, ma montre à moi; vous entendez bien!
--Une montre... moi?... votre montre?...» répétait Marguerite écrasée.
La rue Croix-Nivert était pleine de monde et la foule, attirée par le bruit comme le papillon par la lumière, se massait, grossissait et faisait cercle autour de la porte. La mère Madras, debout sur le seuil, entre ses deux caisses de lauriers roses, montrait à tout ce monde Marguerite, pâle et qui tournait autour d’elle des yeux égarés.
«Qu’est-ce qu’il y a? qu’est-ce qu’il y a? disaient les commères.
--Il y a, répondait Mme Madras parlant à la foule, il y a que cette petite malheureuse, vous la voyez bien, m’a volé ma montre, la grosse montre à répétition qui venait de feu Madras, un souvenir pieux, le souvenir de vingt années de félicité parfaite!
--Volé? j’ai volé? s’écria Marguerite, ah! vous mentez, madame, vous mentez!»
Et, d’un mouvement brusque, irréfléchi, elle allait se jeter sur la mégère, lorsqu’elle sentit son sang se glacer et, livide, elle tomba évanouie dans les bras d’un ouvrier qui s’élança. On la porta chez le pharmacien, à côté, et la foule s’assemblait et grossissait, lorsque, au coin de la rue se montra, un mouchoir à la main, s’essuyant le front, le père Cœurdeloy.
Cœurdeloy, essoufflé, accourut, et quand il demanda de quoi il s’agissait, un maçon répondit:
«Ce n’est rien, c’est une rien du tout qui a volé une montre à une grosse mère.
--C’est votre Marguerite,» dit une voix méchante et rauque, la voix de Ragache.
Ragache était enchanté de l’invention de la Madras, il avait tout compris et tout approuvé.
Cœurdeloy leva les yeux sur l’invalide et dit:
«Comment?
--C’est votre Marguerite qui est une vol...» commença Ragache. Mais il n’acheva pas. Reculant un peu, se mordant les lèvres, furieux, le petit Cœurdeloy bondit et lança, comme d’un trait, sa main au visage de Ragache. Cette main s’abattit sur la joue grise du soudard et Ragache, étonné et étourdi, recula à son tour, tandis que Cœurdeloy répétait:
«Qui a dit que Marguerite était cela? Canaille!»
A son tour, Ragache voulut s’élancer. On le retint.
Tufille, d’autres invalides, qui étaient là, s’interposèrent.
«Tu sais ce que ça te coûtera, ça! disait Ragache furieux. Tu le sais, espèce de potiron?
--Oui, oui, je le sais, répétait Cœurdeloy.
--Je te tuerai comme le canonnier, je te fendrai en deux!
--Oui, oui,» disait toujours Cœurdeloy, qui demandait déjà à la foule: «Où est ma fille? où est Marguerite! où est-elle?»
On le conduisit à la pharmacie, tandis que Ragache disait à la mère Madras que le soufflet serait payé cher, et que la cabaretière lui versait un verre de cognac pour _le remettre_. Lorsque Marguerite, qui revenait à elle, aperçut Cœurdeloy, elle se jeta à son cou et se mit à pleurer à chaudes larmes.
«Pleure, ma pauvre petite, pleure, ça te fait du bien. Ne crains rien, ne crains rien; le père Cœurdeloy est là! C’est une vilaine femme la Madras, et le Ragache est un coquin... Pleure... Non, ne pleure plus, tiens, je t’en prie, ne pleure plus... Allons-nous-en...»
Un gamin alla chercher une voiture place Cambronne, et le père Cœurdeloy y monta avec Marguerite. Il ramena la pauvre enfant faubourg Saint-Denis, puis, après l’avoir bien recommandée à Mme Sauviat, il reprit, en fredonnant, un air du pays, une chanson limousine de Foucaud, le chemin de l’Hôtel:
Tous les boulangers avaient juré... _Toû loû petiour vian jurâ..._
Ce soir-là, André vint justement voir Marguerite. Quoiqu’elle se fût bien promis de ne rien dire, elle n’eut point la force de lui cacher ce qui était arrivé. Il devint vert de fureur en apprenant cela, et instinctivement ses yeux se portèrent sur la place de son bras absent: «Manchot! pensa-t-il.» Ce ne fut qu’un éclair, il songea bien vite qu’on peut encore souffleter et tuer un homme du bras gauche et il se dit que dès demain il ferait cela. Il promit cependant le contraire à Marguerite qui devina sa pensée. Puis il rentra chez lui et se mit à écrire. Il écrivit à Marguerite une seule ligne: «C’est la seule fois que j’aurai menti et que je vous tromperai. Marguerite, je vais souffleter le lâche qui vous a insultée.» Le lendemain de bonne heure, il se dirigeait vers les Invalides. Lorsqu’il y arriva, il demanda Ragache.
«Sorti, lui répondit laconiquement un vieux appuyé sur sa canne.
--Ah! Et le père Cœurdeloy?
--Sorti, dit encore l’invalide.
--A cette heure-ci?
--Sortis tous deux et ensemble,» ajouta le vieux d’un air qu’il voulait rendre fin.
André recula brusquement et, se frappant le front:
«Mon Dieu, dit-il, ils se battent!»
L’invalide ne répondit pas, mais il sourit.
André eut un effroyable déchirement de cœur. Le père Cœurdeloy se battant avec ce bretteur était perdu.
«Quel malheur!» dit tout haut l’ancien fourrier.
Il essaya d’obtenir des renseignements sur le lieu du combat, car il voulait à tout prix rejoindre Cœurdeloy, empêcher le duel et détourner sur lui la colère de Ragache. Il se mit à courir et à questionner de tous côtés en se répétant:
«Il le tuera, ce gredin-là le tuera! Pauvre Marguerite!»
Cœurdeloy se battait en effet. La veille, à peine arrivé à l’Hôtel, il avait prié Poujade et Bimborel de lui servir de témoins, puis il était allé demander au gouverneur la permission de se battre. Le général n’était pas là, mais le colonel V... était de service. Quand il entendit Cœurdeloy parler de duel, il se mit à rire, mais il ne rit plus quand le petit homme nomma son adversaire, Urbain Ragache.
Le colonel dit seulement:
«Vous tenez donc bien à faire casser _une vieille trompette_ comme la vôtre?»
Puis, devenant brusquement plus grave et presque ému:
«Comment, Cœurdeloy, voyons, deux vieillards, deux êtres qui avez votre bière tout équarrie chez le menuisier, qui en avez fini avec la vie, on peut le dire, deux échappés de tant de batailles, vous voulez encore vous battre au bord du tombeau, après vous être tant de fois battus?
--C’est justement, répondit doucement Cœurdeloy, parce qu’il ne nous reste qu’un lambeau de vie à user qu’il faut le garder sans taches, mon colonel; quand on a vécu honnêtement jusqu’à nos âges, on peut bien partir un peu plus tôt pour ne pas risquer de finir mal ce qu’on a bien commencé.»
Le colonel regarda fixement Cœurdeloy:
«Vous avez raison, dit-il. Faites comme vous l’entendrez.»
Et, soupirant, il dit au vieux soldat:
«Au revoir, j’espère!
--Je l’espère aussi, mon colonel. Dans tous les cas, merci!»
Ragache avait choisi pour témoins Tufille et Taboureaux, deux _solides_. Les témoins avaient décidé qu’on se battrait au briquet.
«C’est au sabre de cavalerie que j’ai tué le canonnier, dit Ragache, mais le briquet suffira cette fois.
--Très bien,» fit Cœurdeloy.
Il se coucha de bonne heure et dormit bien. A l’heure ordinaire il s’éveilla. On ne devait sortir et s’aller battre qu’après l’appel du matin, pour ne pas donner l’éveil à l’Hôtel qui, de la base au faîte, savait pourtant ce qui se préparait. L’appel terminé, le père Cœurdeloy rentra au dortoir, inspecta ses hardes, posa un mouchoir sur son lit et, y mettant sa croix d’honneur, sa tabatière, sa chaîne d’or, sa montre et son flageolet (toute sa fortune), il le noua ensuite aux quatre coins et descendit dans la cour d’honneur où Poujade et Bimborel l’attendaient.
«Là, dit-il alors en leur tendant le paquet, voilà ce que l’un de vous deux rapportera à la petite s’il m’arrive malheur aujourd’hui. C’est entendu?
--C’est entendu,» dit Bimborel.
Poujade prit le paquet et l’ensevelit dans la large poche de sa capote.
«Maintenant, dit Cœurdeloy, allons-y. Il ne faut faire attendre personne.»
On se mit en marche doucement, Poujade clopin-clopant, et Bimborel se plaignant de son asthme. Le petit Cœurdeloy seul avait l’air allègre et décidé, il redressait sa tête comme un coq redresse sa crête et il y avait dans toute sa personne une expression de résolution belliqueuse que lui donnait la pensée de se mesurer avec l’homme qui avait insulté Marguerite. Poujade, qui regardait le petit vieux du coin de l’œil, étouffait de temps à autre un soupir et disait tout bas à Bimborel:
«Ça fait pitié, Ragache va nous l’embrocher comme une mauviette!»
On arriva rue Lecourbe, dans le chantier qu’on avait choisi. C’était un chantier de bois, où l’on pouvait facilement se dissimuler derrière les hautes piles alignées au cordeau. Le portier, ami de Taboureau, autorisait la rencontre. Les charretiers étaient partis pour livrer des falourdes en ville, et l’intérieur du chantier était assez éloigné de la rue pour que le bruit du fer et du choc des sabres n’arrivât pas jusqu’aux rares passants.
Ragache et ses témoins étaient arrivés déjà, Ragache, le visage rouge, les yeux allumés, se promenait le long d’une pile de bois, les mains dans ses poches. Le père Cœurdeloy fut contrarié de n’être pas le premier au rendez-vous; il fit claquer sa langue contre son palais et hocha la tête. De loin, Ragache, qui l’avait aperçu, le regardait en fronçant ironiquement la lèvre. Toute la physionomie brutale du vieux soudard avait quelque chose de plus féroce encore que de coutume.
«Toi, tu vas avoir ton affaire faite, Tom-Pouce,» maugréait Ragache entre ses dents jaunes.
Instinctivement, en regardant ce grand vieillard solide qui faisait de si longues enjambées et dont les muscles du visage avaient des froncements sinistres, Poujade et Bimborel songèrent au canonnier de Strasbourg et se dirent, chacun à part soi, que le père Cœurdeloy n’avait pas longtemps à vivre.
«Je ne flanquerais pas quatre sous de sa peau,» avait dit la veille Tufille, qui devait le lendemain revêtir pour la circonstance son vieil uniforme de lancier rouge, au plumet dépecé et au drap rongé de mites.
On se salua. Les témoins mesurèrent les briquets et les tendirent ensuite aux deux adversaires. Ragache avait quitté sa capote, son gilet et relevé sa manche droite. On apercevait, par l’échancrure de sa chemise, un peu de sa poitrine noire et velue, et les nerfs de son bras droit se détachaient roides et tendus, gros comme des cordes. Le père Cœurdeloy en manches de chemise était tout simplement ridicule. Des bretelles à fond rose brodées de lauriers verts--les bretelles que lui avait ornées Marguerite--se collaient sur sa poitrine rebondie et faisaient remonter jusqu’au milieu du dos son large pantalon flottant. Il avait posé ses lunettes d’or sur son nez et agitait un peu ses jambes comme un homme qui sent, comme on dit vulgairement, des _fourmis_. Entre ce solide vieillard et ce petit vieux pacifique le combat ne pouvait être ni long ni douteux. Le pauvre Poujade en frissonna jusqu’à la moelle.
«En garde!» dit Bimborel.
Ragache se posa, le poing gauche sur la hanche, et, après avoir salué, il tomba en garde avec la désinvolture assurée d’un bretteur de profession, battant la terre du bout de son pied et regardant son adversaire dans les yeux. Cœurdeloy doucement s’était mis en garde et attendait. Ragache brusquement attaqua, détendant son bras et portant à Cœurdeloy un robuste coup de tête, le coup qui avait fendu le crâne au canonnier. A ce geste, les témoins frémirent, sentant déjà que Cœurdeloy était perdu. Mais, par un mouvement brusque et ferme, Cœurdeloy, prenant la garde haute, prévint le terrible coup, et le sabre de Ragache vint se heurter à son sabre avec un bruit sinistre et des jaillissements d’étincelles. Le grand vieillard, furieux de la parade inattendue, laissa échapper un juron énergique, et Cœurdeloy demeura à sa place, solide sur ses petites jambes et prêt encore à parer.
Cœurdeloy éprouvait, en ce moment, comme une hallucination singulière. Il lui semblait que Marguerite était là, la pauvre Marguerite tout en larmes, la tête dans ses mains, telle que lorsque la mère Madras l’avait brutalement chassée devant tout ce monde. Il voyait la malheureuse enfant humiliée, frémissante, désolée. Assurément il la voyait, et cette vision lui rendait le pied plus sûr, la main plus ferme, le coup d’œil plus net. Et, au même moment, une sorte de chanson douce, naïve, charmante, la chanson du pays, jouée par une sorte d’invisible flageolet, lui riait doucement, tendrement aux oreilles. Il avait envie à la fois de pleurer et de se précipiter sur Ragache. La chanson lui disait: «Courage!» et la vision lui criait: «Venge-moi!»
Tout à coup, après le coup de lame porté en tête, Ragache envoya violemment un coup de pointe en pleine poitrine à Cœurdeloy. Sans un mouvement instantané, l’invalide était mort. Mais il opposa encore une parade nerveuse à cette furieuse attaque, et, tout à coup, instinctivement entraîné, poussé, emporté, il se fendit brusquement sans donner à Ragache le temps de se remettre en garde et, allongeant le bras avec colère, perdant presque pied en se lançant sur l’ennemi, il enfonça son sabre tout entier dans la poitrine de Ragache. La lame du briquet disparut jusqu’à la garde et la pointe sortit avec un flot de sang dans le dos de Ragache qui, debout, l’œil fixe, tenant encore son sabre de sa main qui venait de glisser le long de son corps, roulait des prunelles hagardes et se dressait, droit et roide comme un pieu.
Au moment où les témoins se précipitaient sur lui pour le soutenir, une bave rouge ensanglanta sa lèvre et sa moustache grise et il tomba de toute sa hauteur, avec un hoquet affreux et sourd.
«Nom de nom, dit Poujade, son affaire est faite!
--Mort,» dit Taboureau.
Cœurdeloy regardait devant lui, les verres de ses lunettes brouillés par les larmes qui venaient à ses yeux, et il demeurait immobile à sa place avec des étourdissements dans les oreilles.
«Je l’ai tué? demanda-t-il de sa petite voix, au bout d’un moment.
--Tué net,» répondit Bimborel.
Poujade ajouta entre sa moustache:
«_De Profundis!_
--Sacré nom, dit Tufille, j’aurais parié le contraire!
--C’est le premier, fit Cœurdeloy en hochant la tête; et ça fait un drôle d’effet tout de même. Brr! Allons-nous-en! J’ai besoin d’embrasser Marguerite!»
· · ·
C’est une vieille histoire, cette histoire qui date d’un an. Elle a fait causer bien des gens dans le quartier des Invalides. Depuis, Marguerite a épousé André. Cœurdeloy a quitté l’Hôtel. Il vit paisible maintenant, jouant toujours de son flageolet et racontant, avec un certain frisson, ce terrible duel avec Ragache. «Je n’aurais pas voulu le tuer,» dit-il. Et Bimborel l’interrompt en disant: «Le gredin ne l’avait pas volé!» La mère Madras a depuis avoué son mensonge. Elle a fait faillite et depuis elle a disparu. Le cabaret de la _Belle Obus_ est fermé.
Poujade est encore à l’Hôtel. Il sert toujours de guide aux étrangers. Lorsqu’il montre à présent le tombeau de l’Empereur, il se plaît à ajouter:
«Maintenant c’est fini de rire! Le neveu a fait du tort à l’oncle!»
André s’est bravement battu pendant le siège. «Ce n’est pas une raison, disait-il, parce qu’on est infirme pour ne pas faire son devoir.» Il fut des gardes nationaux qui entrèrent à Buzenval. Cœurdeloy, de temps à autre, lui dit:
«C’est bien, mais avec tout ça je ne vois pas venir les petits grenadiers que j’attends.» Puis il ajoute: «Bah! à bientôt! Mais quelle étrange chose tout de même! Si je n’avais pas monté ma faction rue Neuve-Saint-Jean, il y a des années, j’aurais vieilli seul, oublié, et fini comme une bête. Pas de famille, pas d’enfant, la solitude et l’ennui, c’est le lot de l’invalide. Voulez-vous que je vous dise? Un soldat ne devrait pas vieillir, il devrait finir un jour de bataille, un jour de victoire! Il y a quelque chose de plus triste que la défaite, c’est la gloire qui se ride et qui tousse!
--Ce qui n’empêche pas, ajoutait Bimborel, que, tout vieux et laids que nous sommes, nous avons fait notre devoir en son temps et que nous avons aimé quelque chose qu’on aime toujours et qui s’appelle le pays.»
Cœurdeloy! Bimborel! Quand je longe parfois l’esplanade où tant de maux se traînent qui furent jadis des énergies, des dévouements et des courages, je me prends à songer à tout ce qu’il y a de grand dans le sacrifice, à tout ce qu’il y a de consolant dans l’honnêteté, et aussi à tout ce qu’il y a d’ironique dans la destinée, et je salue avec un certain respect ces témoins d’un passé qui fut héroïque et ces êtres qui tiennent au sol comme si la glaise du cimetière les sollicitait déjà et glissent lentement comme des escargots après avoir rugi et bondi comme des lions.
Ce sont les derniers. Chaque jour ils disparaissent, ils meurent. Les feuilles jaunes ne tombent pas plus vite aux premières bises d’automne. Ils s’en vont. «On bat le rappel là-haut, disait le maréchal Soult.» Le cimetière Montparnasse garde leurs tombes. Et le dernier invalide des guerres de l’empire ira bientôt dormir là-bas, oublié, sans nom, auprès de la fosse commune... Et c’est avec ces vieux qu’on bâtit des arcs de triomphe et qu’on grave sur la pierre ou le bronze des noms éclatants de victoires! Braves gens! Pauvres gens!
La gloire, la gloire, est-ce donc un mot?...
LA VISION
--1870--
On amena, le soir du 21 décembre 1870, à l’ambulance du Grand-Hôtel, un officier qui avait été blessé le matin, à l’attaque du Bourget. Une balle lui avait brisé le genou. Il souffrait horriblement; mais essayant de dissimuler sa souffrance, en vieux soldat qu’il était, il se contentait de mordiller sa lèvre inférieure et un peu de sa barbiche. Lorsqu’on le descendit de la voiture d’ambulance pour le transporter dans un lit, il dit froidement aux hommes qui le portaient et dont chaque mouvement eût dû lui tirer un cri, tant sa blessure était douloureuse:
«Fâché de la peine, les amis, mais il faut bien avoir recours aux bras des autres quand on n’a plus ses jambes à soi.»
On le coucha sur un lit. Il enleva lui-même sa tunique, son gilet, défit ses bretelles, mais arrivé au pantalon, les forces lui manquèrent:
«Non, c’est impossible,» dit-il.
Et il s’abandonna aux infirmiers.
Il s’appelait Merlier. Il avait quarante-cinq ans. Il était commandant d’infanterie de ligne.
Dans sa vie, cet homme avait vu souvent la mort de près et senti passer sur sa peau le froid du fer ou le sifflement de la balle. Il n’avait jamais été blessé. En Italie, au Mexique, à Wissembourg, à Frœschwiller, il eût dû rester cent fois sur le carreau. «C’est une des plus belles chances de soldat qu’on puisse rencontrer, disait-on de lui au régiment. Pour tant de campagnes, pas une égratignure.» Le commandant Merlier avait, avec une poignée d’hommes, défendu une des dernières maisons de Reichshoffen et arrêté l’élan de la horde prussienne acharnée à la poursuite de l’armée vaincue.
Après Sedan, honteux et furieux de cette capitulation lâche, Merlier, après avoir trépigné dans la boue de cette île de la Meuse où les Allemands avaient parqué nos soldats prisonniers, s’était, après avoir refusé de donner sa parole qu’il ne combattrait point contre la Prusse, échappé, au risque d’être repris et fusillé, gagnant la Belgique.
De là, il était rentré à Paris par le dernier train venant du Nord, et il s’était rendu à l’hôtel du gouverneur de Paris.
Il ne demandait pas un grade plus élevé, mais il réclamait le droit de commander, à Paris comme à Wissembourg, comme à Wœrth, un bataillon.
Le commandant Merlier fut des plus intrépides en octobre, le jour de la sanglante tentative de sortie par la Malmaison et la Jonchère.
Le matin du 21 décembre, à l’attaque du Bourget, il fut frappé au milieu de la grande rue, pendant que son régiment se lançait bravement, poitrines découvertes, contre des murailles et des tirailleurs abrités.
Par un prodige d’énergie, le commandant, tombé de cheval, se tint encore debout tandis qu’on sonnait la retraite; mais quand il voulut suivre ses fantassins, un éblouissement le prit, et, s’appuyant sur son sabre:
«A moi, dit-il, mes enfants, ne partez pas sans moi!»
Deux de ses hommes le ramassèrent sous une pluie de balles et le transportèrent à la suiferie, à droite de la route du Bourget. Les fusiliers marins avaient enlevé, quelques heures auparavant, la suiferie comme à l’abordage, la carabine en bandoulière et la hache à la main. Elle était à nous. On laissa là le commandant durant de longues heures. Un officier de mobiles lui avait donné sa gourde, et, de temps à autre, Merlier humectait ses lèvres d’un peu de cognac, mais sans boire. Il savait que l’alcool, loin de réchauffer, débilite et glace.
Des ambulanciers, se disputant l’honneur de soigner un commandant, arrivèrent au bout de quelque temps. Ces hommes faisaient partie d’ambulances rivales. Le commandant leur dit:
«Finissez de vous chamailler, et enlevez-moi, puisque je ne suis plus bon à rien.»
On le coucha dans une voiture à côté d’un petit mobile de Paris, pâle, maigre, blessé à la poitrine, et qui, pendant la route, chantonnait encore, d’un ton narquois, comme pour braver le mal, ce refrain des _moblots_ de 1870, à la fois gamin et attristé:
La Prusse aura son heure! C’est pas toujours les mêmes Qu’aura l’assiette au beurre!
Et le commandant se disait qu’on pouvait faire quelque chose de ces insouciants et de ces tapageurs.
Merlier n’était pas depuis douze heures au Grand-Hôtel que le chirurgien lui dit que la blessure reçue nécessiterait l’amputation.
Merlier regarda fixement le docteur et dit:
«Il n’y a pas moyen de me sauver cette jambe? J’ai un fils au collège; il me faut l’élever, et je voudrais bien n’être pas mis à la retraite et aux impotents.
--C’est impossible, commandant.
--Notez que j’aimerais autant en finir que de me voir forcé de me traîner comme un escargot avec un pilon pour soutien.
--L’os est broyé, mon commandant, nous serions impuissants à vous sauver si vous vous refusiez à l’amputation.
--C’est bon. Charcutez.»
On lui proposa de l’endormir avec le chloroforme pendant l’amputation. Le commandant se mit à rire:
«Vous me prenez donc pour un poulet?»
Il regarda, pâle, mordillant une cigarette de laquelle il tirait de temps à autre une bouffée, il regarda l’opération, cette jambe tuméfiée qui était la sienne, ces instruments posés sur le linge blanc, ces aiguilles, cette charpie disposée en bourdonnets, et ce chirurgien qui, plus ému que lui, préparait toutes ces choses. Durant l’opération il ne poussa pas même un soupir, mais quand il vit ce moignon saignant, cette cuisse d’où s’échappait un sang noir, et dont les chairs semblaient palpiter, prises d’un frémissement nerveux tandis qu’on les recousait en recouvrant l’os blanc et coupé avec le lambeau de chair qui dépassait, il hocha la tête et dit:
«Infirme, va!»
Au moment où on le rapportait dans son lit, un officier prussien, pâle, élancé, un lorgnon à l’œil et le bras en écharpe, entrait dans la salle. On venait de le faire prisonnier, et il avait la main droite brisée.
Cette main était encore gantée.
De sa main gauche, l’Allemand tenait sa casquette, et, froidement, il demanda à ceux qui l’escortaient «où était son lit».
Quelqu’un lui désigna un lit voisin de celui du commandant Merlier.
Celui-ci vit l’officier prussien jeter sa casquette sur le lit, puis tirer de sa poche un petit livre, de science sans doute, qui ne le quittait jamais, et qu’il jeta à côté de sa casquette, enfin s’asseoir et regarder à droite et à gauche pendant qu’on retirait son gant collé à la chair et qu’on faisait à sa main broyée un premier pansement.
Merlier entendit qu’on agitait tout bas, parmi les médecins, la question de savoir si on laisserait le Prussien si près du commandant.
«Pourquoi pas? dit l’amputé en interrompant le colloque à voix basse; deux blessés ne sont plus ennemis.»
A ces mots, l’officier prussien se retourna lentement du côté de Merlier, et, de cet accent légèrement gascon des Allemands qui parlent correctement le français:
«Vous vous trompez, monsieur, dit-il d’un petit ton impertinent, blessés ou bien portants, les Allemands et les Français ne peuvent jamais être amis!»
Merlier haussa légèrement les épaules.
«Avec votre main en compote et ma cuisse rasée, dit-il, nous sommes propres et nous avons bien le temps de discuter! Ne craignez rien, ce n’est pas l’amitié qui m’étouffera jamais pour les incendiaires de Bazeilles et les fusilleurs de femmes!»
Le Prussien regarda Merlier et aperçut le képi de commandant suspendu à la tête du lit. Soit respect instinctif du grade (l’Allemand était lieutenant), soit dédain affecté, il ne répondit pas.
On offrit encore à Merlier de le transporter ailleurs, de donner un autre lit au Prussien. Le commandant ne voulut pas. Il promit de ne point s’emporter, d’être calme.
«Après tout, disait-il, tant que je pourrai manier un sabre ou tenir un revolver, je serai bon à quelque chose.»
Pendant deux jours, l’amputation parut avoir réussi, mais, au bout de ce temps, des symptômes alarmants parurent. Merlier sentait vaguement, à une faiblesse plus grande et aussi à la façon dont on lui parlait et dont on parlait de lui, qu’il était perdu.
Alors il se dit qu’il voulait au moins voir son fils et l’embrasser. Il n’avait pas voulu, jusqu’ici, qu’on dérangeât l’enfant, qu’on l’attristât déjà. Maintenant, il le fallait. Il demanda un capitaine de son régiment, Lavoine, un vrai soldat, esclave de la discipline et de l’amitié.
Lorsque le capitaine fut à son chevet, Merlier lui dit:
«Causons un moment. Mon cher, nous sommes battus, culbutés, perdus peut-être pour l’instant. Mais il faut savoir à quoi cela tient. Nous avons mérité nos défaites. Tous, depuis le premier jusqu’au dernier, nous avons abdiqué, nous nous sommes endormis sur nos lauriers, nous avons oublié que le patriotisme, l’esprit de dévouement, l’amour du drapeau sont des vertus pareilles à ces plantes qu’il faut arroser chaque jour. La vie nous était trop facile. Nous étions trop heureux, malgré nos plaintes. Je ne parle pas seulement de l’armée, de l’officier devenu faraud, du soldat devenu douillet, de tout ce monde à qui il fallait des londrès, du café et des sommiers doux, je parle aussi de la nation, du peuple, de la bourgeoisie, de l’ouvrier. Nulle nation n’était comme la nôtre envahie par le luxe au point d’en être amollie, et, avec cela, nous gardions le prestige de la grandeur conquise par nos aînés. Mais qu’était-ce que cette fausse grandeur et cette richesse d’apparence sans la liberté dans la loi et la virilité dans les mœurs? Or, ces deux forces, mâles et fières, étaient depuis longtemps dans le coffre aux oublis. Confisquée, la liberté! Ridicule, l’honnêteté! Avec l’humeur gouailleuse que nous avions, nous devions fatalement arriver où nous sommes venus. Notre armée, nos soldats perdaient, peu à peu, comme le reste de notre France, l’âpre attachement au sacrifice. Et les chefs! Vous les avez vus à l’œuvre. Des héros quelquefois, des lâches souvent, des incapables toujours. Qui s’est fait tuer dans cette campagne? Comptez: les soldats, puis, et surtout, les bas officiers du sous-lieutenant au capitaine; il y a, je parie, dix pour cent d’officiers parmi les morts. Les jeunes gens ne pouvaient supporter le poids d’une défaite. Débuter par Sedan, c’était dur. Alors, ils ont demandé une balle à l’ennemi, et beaucoup l’ont trouvée. Moi, j’ai fait antichambre avant de la rencontrer: de Frœschwiller au Bourget, cinq mois passés. Mais quoi! mourir bien, c’est quelque chose, mais ce n’est pas tout, je dirais presque que ce n’est rien; il faut vivre et grandir, c’est la loi du progrès, c’est la loi de tous, nations et individus.
«Or, pour durer, corrigeons-nous. Le jour où nous aurons acquis la conviction de notre faiblesse, de nos défauts, de notre mauvaise éducation, de notre vanité nationale et privée, ce jour-là nous serons bien près de nous relever. Je n’aurais peut-être pas vu ça, même en supposant que j’eusse survécu à l’amputation. Mais d’autres le verront, vous le verrez peut-être, vous, Lavoine! Et dans tous les cas, il y aura quelqu’un après moi qui le verra. Écoutez, dit-il en tendant la main à son ami, il y a à Paris, au collège Chaptal, un garçon,--il a dix ans,--que je fais élever là. Ma femme étant morte jeune, le pauvre petit n’a jamais été bien dorloté. Mais c’est un brave enfant et je mettrais ma main au feu qu’il sera un homme. C’est à vous que je confie son éducation, le soin de lui apprendre que je ne boudais pas et le souci de lui conserver les quatre sous que je laisse après moi. Je puis compter sur vous, Lavoine?»
Le capitaine serra la main de Merlier. Il avait des larmes dans les yeux. Le mourant souriait.
«Allons, dit-il, je vous remercie, mon ami.»
Le lendemain, le commandant, qui s’affaiblissait de plus en plus, demanda à voir son petit Georges. On amena le collégien, tout ému, dans ce dortoir de moribonds. C’était un enfant pâle et triste, l’air sérieux et bon.
Le commandant l’embrassa.
«Écoute, Georges, dit-il, j’ai attendu de te voir pour mourir. Oui, je vais m’en aller. C’est fini. Tu ne me reverras plus. Mais tu m’aimeras, mon petit Georges? Je t’ai beaucoup et bien aimé, moi!
--Oh! dit l’enfant, retenant ses sanglots, si bien et tant que personne ne m’aimera plus comme ça!
--Tu n’en sais rien, fit le commandant. Tiens (et il montrait le capitaine Lavoine), voilà quelqu’un qui me remplacera. Respecte-le et obéis à tout ce qu’il te dira!»
Il prit la tête de l’enfant, à deux mains, et tout bas, en l’embrassant:
«Tu t’appelles Merlier, comme moi, ne l’oublie pas, et sois un homme!»
L’enfant répondit d’une voix lente:
«Oui, un homme... comme toi!
--Mais plus heureux que moi, dit le commandant, car Dieu te garde de revoir ce que nous avons vu depuis Wissembourg!»
Il posa ses deux mains à plat sur son lit, fit un effort violent pour se redresser un peu et, s’adressant d’une voix bizarre, stridente, à l’officier prussien qui, assis sur son lit, de sa main gauche feuilletait un livre, selon son habitude studieuse:
«Monsieur, dit-il, oui, vous, là-bas, lieutenant, donnez donc votre adresse à ce petit, qu’il aille vous rendre visite!»
L’officier prussien se redressa, à la fois étonné et ironique, et son regard pâle rencontra les yeux du petit Georges attachés et rivés sur lui.
Il essaya de sourire et ne répondit pas.
Une sorte de transformation soudaine s’était faite sur le visage du commandant. Il ouvrait ses paupières, il tournait et retournait sa tête qui, brusquement, avec un soupir, retomba livide sur l’oreiller.
«Mort! cria l’enfant en se jetant sur ce corps amputé, est-ce qu’il est mort?»
Et il regarda le capitaine en criant.
Le commandant Merlier n’était pas mort. Mais il ne devait pas, comme on dit, passer la nuit. Le soir,--l’enfant était toujours à ses côtés,--il appela doucement: «Georges! Georges!»
Et regardant fixement son fils:
«Où es-tu?» lui demanda-t-il.
Ses yeux ouverts ne voyaient plus.
«Je suis là,» dit l’enfant effrayé.
A cette voix, un sourire de joie mâle souleva la moustache grise de Merlier.
«Je te croyais parti, fit-il. Tu es là, tant mieux.»
Alors, il tendit à l’enfant sa large et vaillante main, où Georges mit sa petite main tremblante.
«Mon fils, dit le mourant d’une voix lente, fils de soldat, deviens soldat un jour. Et retiens mes paroles, retiens-les, car ce sont les dernières que tu entendras de moi. Sois le soldat de la patrie humiliée, qu’il faut venger, et de la France à refaire. Ne sers ni un homme, quel qu’il soit, ni un parti, ni une famille, mais une idée et une chose, la liberté et la République. Travaille, étudie, cherche, médite, apprends, et quand tu auras, toi et ceux de ton âge, rendu par la science, par le travail, par la force du droit, à la patrie sa grandeur, reviens alors frapper de ta petite main devenue forte sur la pierre où je vais dormir, et dis-moi trois mots, trois mots seuls, mais dis-les: _La revanche est prise!_»
Le commandant Merlier prononça encore quelques mots que l’enfant seul entendit. Debout, l’officier prussien écoutait cette voix sépulcrale qui semblait déjà venir d’outre-tombe, pareille à une voix de prophète, il lui sembla, dans une hallucination qu’il attribua plus tard à la fièvre, à l’ombre de la nuit, aux fantômes produits par les veilleuses vacillantes, il lui sembla qu’il voyait cet enfant grandi, menaçant, l’épée au poing et marchant d’un air résolu, en agitant son glaive, vers un grand fleuve, un fleuve immense, le «vieux père Rhin», dont l’eau verte mugissait au loin... Illusion, sans doute!
L’enfant, à genoux, les lèvres sur la main froide de Merlier, pleurait immobile.
Quant au commandant, il était mort.
· · ·
Pour nous, hommes d’une époque de transition, d’expiation et d’une génération sacrifiée, ce vaincu qui venait d’expirer représentait la France d’hier; cet enfant qui priait, ce vengeur prêt à grandir, personnifiait la France de demain.
Paris, 4 septembre 1871.
TABLE DES MATIÈRES
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