Chapitre 1
MAURICE LE GLAY
Récits Marocains de la Plaine et des Monts
BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS NANCY-PARIS-STRASBOURG
QUATRIÈME ÉDITION
A LA MÉMOIRE
D’EDOUARD DE BILLY
Les Mendiants
A Rabat de la Victoire, Rbat el Feth, la mosquée Djama el Kebir occupe l’angle de la rue Souiqa et de la voie plus large qui mène à Bab Chella.
La mosquée est un vaste bâtiment que la présence d’un chrétien ou celle d’un juif n’a jamais souillé. Elle a une entrée sur chaque rue et les portes en sont constamment ouvertes à la dévotion des fidèles.
Quand les Français eurent introduit un peu d’ordre dans l’administration des habous[1], la remise en état de la mosquée fut une des belles dépenses facilitées par ce budget régénéré. Et, à la demande des bonnes gens de Rabat, les entrées furent garnies de vastes boiseries formant écran qui protègent aujourd’hui le sanctuaire contre tout regard impur quand les portes s’ouvrent. Cette précaution était absolument nécessaire en raison du nombre croissant des gens appartenant à toutes les races chrétiennes qui passent continuellement dans ces rues.
[1] Habous, fondations pieuses.
Une latrine infecte se trouve dans Souiqa, juste en face de l’entrée de Djama Kebir. Comme tous les établissements du même genre, cette latrine est de fondation pieuse; les habous régénérés y jettent aujourd’hui des produits chimiques opportuns et y amènent des eaux qui sont habous aussi. Le marché des peaux et le travail du cuir achèvent de donner à Souiqa une inexprimable odeur qui surprend les profanes, mais à laquelle, somme toute, on s’habitue très vite. Près de l’autre porte, sur Bab Challa, dans l’épaisseur du noble mur de la mosquée, est ménagée une niche formant boutique dont le plancher couvert d’une natte est à cinquante centimètres au-dessus de la rue.
Là gisent sur leurs derrières, à des heures imprécises de jours incertains, un, deux ou trois adoul qui doucement somnolent, causent des choses de l’empire, égrènent des chapelets et parfois aussi écrivent sur leurs genoux des actes judiciaires, consignent, pour leur donner force en justice, les déclarations vraies ou fausses des plaideurs. Tout cela, jours et heures de travail, nombre des fonctionnaires et leur rôle et leur utilité ne semblent avoir pour loi qu’une douce fantaisie. Et si dans cette appréciation le conteur sceptique se trompe, qu’on lui pardonne, car Dieu seul est le plus savant en ces choses et en toutes les autres, qu’Il soit béni et exalté, amen!
Les adoul sont des gens graves, de mœurs douces, sinon pures. Ils sont bien habillés et propres. Ils ne se hissent pas dans leur logette, comme les boutiquiers de Souiqa, à l’aide d’une corde pendant du plafond. Dès que l’un d’eux paraît, le tapis de feutre sous le bras gauche, surgit, on ne sait d’où, un homme muni d’un petit escabeau qui permet aux pieds prudents de l’adel d’amener leur maître dans la boutique. Puis l’homme à l’escabeau rentre dans la foule jusqu’à ce que vienne un autre adel, ce qui n’est jamais certain.
En tout cas, dans leur logette quand ils y sont, à leur travail s’il en est, les hommes de loi ont une sérénité extrême, malgré le bruit intense de la rue, sous les effluves chloridrés de la latrine mêlés aux relents de basane et du filali.
Or un jour qu’ils étaient tous trois réunis attendant qui ou quoi, peu importe, une femme, une pauvresse, vient s’asseoir contre le mur auprès de la béniqa. Cet endroit évidemment, en raison des gens qui passent, lui avait plu pour exercer son métier. Elle était jeune encore; sa figure avait des traits réguliers; sa personne et ses nippes étaient sales. Contre son sein nu, sur son giron, un petit enfant montrait aux passants deux petites fesses rouges ou un ventre ballonné. Et la femme qui avait une voix timbrée entonna sa complainte qu’elle répéta sans cesse jusqu’au soir et pareillement tous les jours qui suivirent:
Man iatini tamen khoubza ala sidi Abdelqader ben Djilali! Qui me donnera de quoi acheter un pain au nom de Sidi Abdelqader ben Djilali?
Les adoul ne manifestèrent aucune surprise, aucun dépit du surcroît de tapage, de la lancinante et triste clameur qui chaque minute retentissait si près d’eux.
Sans même chercher à voir l’être humain qui poussait cette plainte, l’un d’eux, dès le premier cri, répondit machinalement:
--Allah isahel! Que Dieu aide!
--Allah ijib! Que Dieu donne!--fit le second adel.
--Allah inoub! Que Dieu supplée!--dit le troisième.
Les musulmans ont une admirable patience à l’égard des pauvres. Jamais il ne leur arrivera de se fâcher de leur présence ou de paraître incommodés de leur obstination. Comme idée, c’est très beau et il faut reconnaître que l’administration française, malgré bien des inconvénients, a respecté cette touchante coutume. Il est peu de villes au Maroc où le paupérisme criard, malsain et repoussant soit aussi heureux qu’à Rabat, séjour normal du Sultan et siège du Protectorat.
De nombreux jours s’écoulèrent au long desquels la mendiante clama sans trêve son appel aux passants. Plus exacte que les adoul, elle arrivait à son poste le matin et ne le quittait que fort tard dans la soirée. Elle variait peu sa complainte, se bornant, quand baissait le jour, à solliciter de quoi acheter une bougie. Car les pauvres en ce pays ont coutume de signaler à la charité ce dont ils ont besoin.
Puis la femme disparut. Les adoul dans leur for intérieur--car ils ne parlaient jamais de la mendiante--s’étonnèrent de ne plus entendre le lamento familier. Un autre pauvre étant venu s’asseoir auprès de leur logette, un des hommes de loi se pencha un peu hors de la béniqa et dit au nouveau venu que la place était prise et qu’il lui fallait s’en aller. Ce geste de l’adel peut paraître singulier; il est pourtant bien conforme à l’esprit mograbin. La femme dont personne n’avait contesté l’installation en cet endroit avait par sa persistance créé l’aada, l’habitude qui devient un droit de jouissance par le fait même de sa continuité.
La pauvresse d’ailleurs reparut. Elle n’avait plus son petit enfant mais il était évident qu’elle en aurait bientôt un autre. Les adoul ne le virent point, car ils ne regardaient jamais la femme. Mais ils entendirent sa complainte où elle invoquait Dieu fekkak el ouhallat, celui qui délivre les parturientes et ils lui crièrent du fond de leur boutique, et selon leur disposition du moment, que Dieu aide! que Dieu supplée! ou bien que Dieu donne! formules faciles et économiques qui s’adaptent et répondent à tous les vœux.
Je prie les arabisants distingués qui pourraient lire ces pages de ne pas me jeter à la légère des pierres trop lourdes. L’interprétation que je donne aux exclamations de mes miséreux n’a rien de classique et vous pourriez, Messieurs, m’écraser sous l’amas pesant de vos dictionnaires. Mais pour moi les mots ont le sens que leur donne le populaire. Je ne fais pas profession de rénover les lettres arabes; encore moins saurais-je me joindre aux efforts accomplis pour restaurer l’Islam. Laissant à d’autres le soin de ces grandes idées, je dis des choses vues de très près, des sentiments étudiés longuement dans toutes les couches sociales d’un monde où le sort m’a jeté. Mes pauvres ne parlent pas comme on le ferait dans une chaire d’arabe littéral, et, quand ma mendiante invoque celui qui délivre d’un embarras, j’affirme qu’elle pense à son ventre et à l’embarras qu’il lui cause.
Puis un jour il parut que la mamelle de la mendiante était un peu plus gonflée et une chose entortillée de chiffons gisait et parfois bougeait dans son giron. Et la complainte se modifia.
--Ya el Moumenine, ô croyants! disait la femme; ô enfants bien nés, vous qui respectez vos parents! qui nous donnera de quoi acheter un pain? Celui-là n’a pas de crainte qui se réclame de Sidi Abdelqader Ben Djilali.
Et les adoul comprirent qu’il y avait un musulman de plus sur cette terre. Allah ou akbar! proférèrent-ils alors du fond de leur boutique pour glorifier dans ses œuvres Dieu, maître des mondes, qui n’a pas été engendré, qui n’a pas d’associé, Allah clément et miséricordieux!
Puis un autre jour un homme vint et s’assit auprès de la pauvresse. C’était un grand et beau mendiant plein de science mendigote et de vigueur.
--Que Dieu te soit en aide, dit-il à la femme qui répondit:
--En aide à moi et à toi!
--Nous sommes fatigués, reprit l’homme; je n’ai pas laissé d’invoquer tous les saints de l’Islam. Les musulmans ne sont plus des musulmans. Il n’y a pour nous faire l’aumône que ces chrétiens et les mécréants.
Sa mauvaise humeur ainsi exhalée, il causa posément avec la femme. Il l’avait plusieurs fois remarquée en passant et quelque méditation du génie de son espèce l’incitait à s’approcher d’elle.
--Es-tu donc Qadiriya, lui dit-il, que tu invoques tout le temps Si Abdelqader?
--Non, j’ai appris ce nom, je ne sais pas quel est ce saint, répondit la femme.
--C’est un très grand saint, dit l’homme, que Dieu soit satisfait de lui! Mais dès lors qu’il ne s’agit pas pour toi d’un vœu spécial, tu ferais mieux, dans cette ville où il y a tant d’étrangers, d’invoquer les saints qui les intéressent.
--Qui donc me les ferait connaître? dit la femme.
--Moi, si tu veux.
--Que Dieu te récompense!
--Ainsi, vois ce groupe qui stationne là-bas devant une boutique de chrétien. Regarde l’air gauche de ces grands et forts hommes. Ils ont des djellabas blanches de laine tissée sous leurs tentes et tous un bout de rezza entortillé autour de la tête et dont un pan cache le haut du crâne. Ils se tiennent entre eux par un coin de leur vêtement; ils ont peur de se perdre; ils sont curieux et affairés comme des chacals qu’on aurait invités dans un douar. Ce sont des Chleuhs du Djebel Fazaz dont la tribu n’est sans doute pas soumise aux Français. Aussi ne sont-ils pas à leur aise. Ils ont de l’argent, ils sont dépaysés. Ne leur parle pas de Si Abdelqader ben Djilali... essaye plutôt l’Ouazzani... dis comme moi d’ailleurs.
--Au nom de Moulay Abdallah Chérif, au nom de la maison qui est notre caution! glapit le mendiant[2].
[2] Dar ad domana.--Maison de la garantie, de la caution, nom que l’on donne à la famille d’Ouazzan.
Le groupe des Berbères s’avançait, bousculé par les passants pressés dont il ne savait pas se garer. L’appel au nom de la famille d’Ouazzan ne parut pas les intéresser.
--Ils sont de la montagne tout à fait, dit l’homme, ils ont peu de religion; il faut tomber juste sur leur marabout à eux.
--Ala Sidi el Ghali ben el Ghazi, cria le meskine.
Le petit groupe s’était arrêté net et chacun regardait prudemment du côté où était venue l’invocation au marabout vivant de leur tribu.
--Je m’en doutais, ce sont des Zaïane, fit le mendiant, tu vas voir.
Et tout à l’affilée il dégoisa, avec l’accent montagnard, les noms de tous les personnages religieux susceptibles d’intéresser ces Berbères.
--Au nom de Sidi Mahdi, et au nom de Sidi Khiri en Naciri, et au nom de Sidi Ali Amhaouch.
A telle enseigne que les étrangers en fraude se crurent découverts et tout de suite se mirent à délibérer. Le plus urgent leur parut de clore en la payant cette bouche indiscrète. Ils s’étaient accroupis tous en rond autour de l’un d’eux qui devait être le trésorier de la bande. Celui-ci fouilla dans une djebira et sortit quelques pièces, sous les yeux soupçonneux de ses compères. Puis, la décision prise et l’aumône faite au giron de la femme, ils se perdirent dans la foule.
--Étonnant! dit la pauvresse, trois roboa! ils sont bien riches, ces hommes!
--Non, dit le mendiant, mais ils ont eu peur. N’exagère pas d’ailleurs la fréquence de ces aubaines. Dieu a béni notre rencontre, voilà tout; qu’il soit loué!
--Tu es très savant, dit la femme; que faut-il crier pour ces musulmans bien habillés qui viennent?
--Tu peux leur dire ce que tu voudras, ils ne te donneront rien. Ce sont des commerçants riches d’ici qui vont à la prière. Regarde plutôt pour ton instruction ces gens du Sous. Ce sont des Chleuhs aussi, mais pas les mêmes que ceux de tantôt. Ils sont tous de taille moyenne, leur visage est un peu jaune.
--Et ils ne sont pas vêtus comme les autres, dit la pauvresse.
--En effet, reprit l’homme, ils ont chacun une pièce au moins de leur vêtement empruntée aux chrétiens, qui la veste, qui le pantalon, et ils ont des souliers munis de clous.
--Ils ne vont donc pas à la mosquée? demanda la mendiante.
--Ils n’y pensent guère. Ils excellent à travailler avec les chrétiens. Ce sont les frères de race de tous les boqqala, de tous les attar, de tous les petits marchands de la ville. Ils donnent d’ailleurs très volontiers aux pauvres, ajouta le mendiant en ramassant le sou jeté par un des Chleuhs sur le mouchoir que l’homme en s’installant avait étalé devant lui.
--Tiens, voilà des fellahs Zaers, avec leurs ânes; ils sont dégourdis, ceux-là... ils sont ici chez eux... Ala Moulay Bou Azza! cria-t-il à l’adresse de ces paysans.
Ceux-ci tout à leurs affaires disparurent sans s’occuper des mendiants. Mais un personnage qui avait une prestance imposante et bénisseuse passait, suivi de deux domestiques. Il dit à haute voix vers l’homme:
--Tais-toi, serviteur d’un mécréant!
--Pourquoi cette injure? demanda la pauvresse.
--Ce sont des choses qui arrivent, dit le mendiant; celui-ci est un chérif Kittani. Ce sont des orgueilleux... Il y a une vieille haine entre eux et ceux de Moulay Bou Azza. Il m’a entendu prononcer ce nom, ça l’a mis en colère. Mais nous invoquons tous les saints sans nous occuper de leurs querelles. Dans mon métier il m’en arrive bien d’autres!
--Quel est donc ce métier? dit la femme.
--Je mendie aux portes des maisons... c’est beaucoup plus difficile que de parler aux passants dans la rue. Il te suffira, en somme, de quelques leçons pour tout savoir.
--In cha’llah, si Dieu veut! fit la mendiante.
--Mais une longue pratique permet seule de connaître ce qu’il faut dire au joint d’une porte fermée pour attendrir les habitants de la demeure. Ce sont les femmes qui nous entendent; elles sont capricieuses et elles ont aussi des attachements particuliers, parfois tout à fait déconcertants, pour des saints qu’on ne pourrait jamais imaginer. Rien qu’à Rabat et Salé il y a plus de cent seyid. Comment s’y reconnaître? Aussi, à la longue, j’en viens à ne plus invoquer qu’Allah!
--Ala Karim el Kourama! au nom du plus généreux des généreux! cria le mendiant interrompant un moment sa leçon pour penser aux affaires.
La femme clamait après lui et, pendant quelques instants, leurs deux voix alternées résonnèrent en cadence rapide dans le brouhaha de Souiqa.
--Au plus généreux des généreux! Dieu!
Ce que vous faites est pour Dieu! Dieu!
Qu’Allah fasse miséricorde à vos géniteurs! Dieu!
Une aumône au nom de Dieu! Dieu!
Au nom de celui qui secourt les créatures! Dieu!
Au nom de celui qui nous est cher! Dieu!
Au nom de l’envoyé de Dieu! Le Prophète!
Comme passait un groupe de femmes voilées conduites par des esclaves, le mendiant à la coule entama:
--Au nom de ce qu’elles ont dorloté, de ce qu’elles ont allaité, de ce qu’elles ont chéri, de ce qu’elles ont gâté!
Et, sur le geste discret d’une opulente matrone, l’aumône tomba des mains d’un esclave.
--Imagine-toi, reprit l’homme, lorsque tous deux furent fatigués d’un quart d’heure de supplication épileptique, imagine-toi qu’un jour, épuisé d’avoir crié devant des portes closes, énervé, fourbu, ne sachant plus que dire, je gémissais des phrases incohérentes. Il m’arriva à une dernière station d’en appeler au sultan des saints, Sidi Ahmed Tijani. Entendant venir, je répétais l’invocation, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et une vieille m’asséna un grand coup de bâton en me criant: «Le Sultan des saints, c’est Allah! ce n’est pas Sidi Ahmed Tijani!» Je te demande un peu de quoi les femmes vont se mêler! Elles n’ont pas assez de tous leurs saints de la ville et du dehors et les voilà qui s’occupent de Dieu! Celle-là avait raison, d’ailleurs, j’en conviens.
Puis il reprit sa furieuse kyrielle d’invocations. La femme se joignait à lui en écho de plus en plus stylé.
--Sais-tu, dit l’homme quand ils durent s’arrêter faute de souffle, sais-tu qu’ensemble nous pourrions faire de bonnes recettes? Toi tu garderais ta place bien choisie; j’irais moi mendier aux portes; je t’enseignerai tout ce qui t’est nécessaire; sais-tu cela?
--Dieu le sait mieux que moi, répondit la pauvresse.
--Cet enfant gras que tu avais naguère, tu ne l’as plus?
--On me le prêtait, je l’ai rendu, dit la femme.
--Et ce petit que tu as maintenant?
--Ce fut écrit et je l’ai enfanté.
--Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très haut et sublime! dit l’homme sentencieux et discret. Quelle est ta tribu, femme?
--Je ne sais, dit-elle; j’ai grandi dans la maison de Sidi Kebir, l’alem de Fez. C’est une maison pleine de monde. Le maître avait plusieurs femmes et, parce qu’il m’embellit, il y eut de grandes querelles. Pour avoir la paix, il me maria à un de ses esclaves. Celui-ci fut tué par des Beni M’tir un jour qu’il revenait de la forêt d’Azrou avec des mules chargées de bois. Abandonnée aux méchancetés des femmes, je me suis sauvée et suis allée me réfugier chez un chrétien. Le maître m’a réclamée; il y a eu des discussions au cours desquelles il fut obligé d’avouer au qadi que j’étais horra, qu’il n’avait aucun papier prouvant que j’étais son esclave. Alors le chrétien m’a gardée et fait travailler chez lui. Il voulait m’avoir, mais j’ai été à son domestique, musulman comme moi. Puis il y a eu des choses terribles auxquelles je n’ai rien compris; on a fait une sorte de Djihad. Mon compagnon a tué son maître le chrétien, puis il est parti au pillage et je ne l’ai plus revu. Je m’étais jointe en attendant aux femmes qui poussaient des youyous sur les terrasses. Tout le monde était content, on excitait les moujahidine. Puis les chrétiens sont venus plus nombreux, le canon passait sur les maisons de Fez. Tout le monde s’est caché; les voisins m’ont chassée, parce qu’ils savaient que j’avais vu tuer le chrétien et ils craignaient que les soldats ne me trouvent chez eux. J’ai erré pendant trois jours, affolée par tout ce que je voyais et tourmentée de faim. Un autre chrétien m’a trouvée évanouie, m’a soignée et m’a fait travailler chez lui. Il aimait la harira[3]; je lui en faisais, mais il la mangeait le soir et non le matin. Comprends-tu cela, toi? Presque tout de suite d’ailleurs il est parti pour Rabat avec un convoi. Il m’a mise sur une des voitures avec des Madame Sénégal qui tout le temps m’effrayaient en indiquant par signes qu’on allait me couper la tête. Mais le conducteur était musulman algérien. En arrivant ici, près de l’oued, il a abandonné la voiture et nous nous sommes sauvés tous les deux la nuit. Nous avons vécu ensemble; c’était un souteneur et un ivrogne; il a disparu et je suis restée seule avec Dieu.
[3] Soupe marocaine qui se prend comme petit déjeuner.
--Sa gloire seule est durable, dit le mendiant. Si tu voulais, je t’épouserais et nous ferions à deux le métier, s’il plaît à Dieu.
--S’il plaît à Dieu, dit la femme parce qu’il fallait ainsi répondre, cette forme rituelle de politesse lui donnant d’ailleurs le temps de la réflexion.
--Mon désir est un vrai mariage, dit-elle.
--Un vrai mariage, oui, c’est entendu.
--Alors je suis consentante, dit la femme. Tu connais un qadi?
--Il est là à côté, dit l’homme, en montrant la béniqa des hommes de loi; ce ne sont encore que des adoul, mais c’est assez pour nous, malheureux.
--Et s’il faut payer quelque chose? dit la pauvresse.
--Viens, et laisse-moi faire; qui flatte paie, tu vas voir.
Et, se levant, le mendiant vint se planter devant la boutique. La femme se mit debout elle aussi et, tenant son petit d’une main, elle se couvrit de l’autre le visage avec son haik.
--Il n’y a de Dieu que Dieu, dit le mendiant au seuil de la béniqa.
--Et notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu, répondirent en chœur les adoul désœuvrés et somnolents.
--Certes, Monsieur le Qadi,--proféra l’homme en s’adressant au personnage qui siégeait dans le fond de la boutique et qui devait être le plus important des trois,--certes, j’ai résolu d’épouser cette femme. Illustres jurisconsultes, lumières éclatantes de la Justice respectée, nous sommes des gens craignant Dieu et pauvres. Je l’épouserai avec une dot en bon musulman. Que Dieu fasse miséricorde à vos parents! Je lui reconnais trois douros un quart, que Dieu vous impartisse sa bénédiction! et aussi ses vêtements et aussi son petit enfant, que Dieu prolonge votre vie pour le soulagement des affligés, savants insignes!
Les adoul impassibles échangèrent des regards lassés et leurs trois têtes se rapprochèrent comme pour une consultation; mais déjà ils s’étaient compris sans rien dire. Pourquoi pas, après tout? fut la conclusion de leur pensée commune, confirmée par une satisfaction qui leur vint d’avoir œuvre à faire.
--Certes, ô Messieurs, continuait le mendiant, un petit papier, un tout petit bout d’acte suffira pour des gens pauvres comme nous sommes. Nous le prendrons en passant; à votre aise, Messieurs les jurisconsultes, vous êtes la lumière de l’Islam, vos enfants...
Mais les trois personnages, les mains ouvertes devant eux comme s’ils lisaient dans un livre, récitaient déjà la fatiha qui consacre les accords importants. Le mendiant empoigna la femme d’une main vigoureuse et la fit poster à côté de lui pour que les saints effluves de la parole sacrée lui parviennent à elle aussi... Puis ayant congrûment remercié les notaires, le mendiant s’éloigna et la pauvresse le suivit modestement. Et tandis que les adoul retombaient dans la quiétude, l’homme et la femme portant son petit gagnèrent le grand enclos où l’herbe monte sur des tombes et qui s’étend, pour longtemps protégé contre la rage des bâtisseurs, entre la mosquée blanche et le rempart terreux. Le mendiant y avait creusé sa niche, dans l’angle d’un bastion, à même le mur épais.
Le malin compère vivait là tranquille, à l’abri des chrétiens importuns, sous la double protection des Monuments historiques, qui ont classé la vieille enceinte, et de l’administration des habous, gardienne jalouse du terrain. L’homme et la femme entrèrent dans le réduit et derrière eux tomba le rideau en toile de sac qui le fermait.
--Bénédiction et bonheur! dit alors le mendiant.
--Amen! dit la mendiante.
Itto, mère de Mohand
NOUVELLE
Depuis une semaine la colonne opérant au sud du Dir n’avait pas vu un ennemi. Deux forts coups de boutoir, l’un vers le sillon du Tigrigra, l’autre vers l’Adrar pierreux des Aït Ourtindi, avaient frappé dans le vide. Et l’on vint réoccuper le camp des Aouinettes où la troupe se reposait et d’où l’on pouvait effectuer très vite le ravitaillement sur El Hajeb sans être obligé de quitter le plateau et de marquer un recul même momentané.
Une pluie glaciale mêlée de neige avait commencé la veille et accompagna la colonne jusqu’à son campement où chacun s’installa, sous une averse brutale, à sa place accoutumée.
L’endroit convenait parfaitement à sa destination. Un mouvement de terrain en forme de fer à cheval dominait suffisamment le pays et entourait une petite vallée où coulait une source abondante. Tout le convoi et la cavalerie trouvaient place dans ce sillon et s’abreuvaient au ruisseau. La troupe garnissait la crête enveloppante derrière des épaulements de terre et de rocaille. Un mur plus important fermait la vallée entre les deux extrémités du fer à cheval. Sur une de ses branches se dressaient la tente du chef de la colonne, puis celles des officiers de l’état-major. Ceux-ci logeaient deux par deux pour diminuer les impedimenta d’une troupe qui devait passer vite et partout.
L’une de ces tentes, proche de celle du chef, abritait les officiers dits «des renseignements», et guides politiques de la colonne en opérations.
On en avait pris deux parce que l’affaire était importante et que les connaissances de ces hommes sur le pays et ses habitants se complétaient efficacement.
L’averse avait cessé; le nuage était descendu au ras du sol, plongeant le camp et le plateau dans un brouillard intense et glacé.
--La pluie, dit Dubois, est peut-être, d’après le dicton, le repos des militaires en garnison, mais elle est bien pénible pour le troupier qui jambonne à ces altitudes. On a, pour se consoler de tant d’effort, l’espoir qu’une partie au moins du problème est résolue. L’ennemi a reculé et la ligne d’étapes de Rabat à Fez est dégagée. Il nous faudra maintenant aller plus loin pour casser les groupes de dissidents.
--Ce n’est pas démontré, dit Martin; le vide même où gravite depuis huit jours cette colonne m’intrigue. Nous ne sommes pas ici chez des gens qui, comme ceux de la plaine, font un petit baroud d’honneur et se soumettent. Nous opérons dans une contrée où tout est rude, depuis le climat jusqu’au cœur des hommes, et où le guerrier possède une capacité d’offensive exceptionnelle. N’avez-vous pas remarqué qu’aucun de nos émissaires n’est revenu?
--Si nous étions dans le bas pays, fit Dubois, je penserais volontiers qu’ils prennent le thé bien à l’abri chez l’adversaire, mais ici nous devons plutôt craindre qu’ils ne soient bloqués quelque part ou égorgés froidement.
--Froidement est le mot, dit Martin en revêtant son manteau. Moi, mon cher, je vais jusqu’au douar du caïd Driss, notre ancien et je crois toujours fidèle jalon politique. Je vais aux nouvelles dont l’absence nous intrigue et nous gêne... pour cette raison même que notre rôle est d’en recevoir, sinon d’en donner. Vous m’obligerez en veillant à ce que nos émissaires, s’ils reviennent, ne soient pas canardés par les avant-postes.
Martin fit détacher son cheval et partit suivi d’un mokhazni. Il avait une lieue à parcourir vers le nord pour gagner le douar, l’unique douar resté soumis. Il perdit un quart d’heure à retrouver dans le brouillard un petit ruisseau qu’il savait devoir le guider jusqu’aux labours du clan. Puis il entendit du bruit dans un fond. C’était un convoi venant d’El Hajeb qui avait quitté la piste et restait en panne dans le nuage.
Martin aida l’officier à retrouver son chemin, puis il reprit son ruisseau et tout à coup tomba sur le douar. Il se fit reconnaître de la voix, et entra dans l’enceinte par une baie dont des femmes écartèrent la herse d’épines.
Le douar était en état de défense, la zeriba doublée d’un mur en pierres plus haut qu’un homme, le troupeau ramassé dans le tit, le personnel alerté. Mais il n’y avait là que des vieillards et des femmes. On ne se voyait pas d’une tente à l’autre: alors les habitants s’appelaient constamment; des chiens, au dehors, hurlaient sans relâche. Les iarrimen, les hommes étaient sortis avec le caïd, laissant les vieux qui, farouches, tournaient le long du mur, le fusil ou le couteau à la main, gardant les femmes, les petits.
«Voilà, se dit Martin, des gens qui attendent une attaque.»
On finit par trouver un notable qui parlait arabe: le caïd battait l’estrade, expliqua-t-il, avec les hommes et l’avait laissé, lui, pour commander le douar.
--Donne-moi un guide pour retrouver le chef, dit Martin.
L’homme appela un jeune garçon qui s’accrocha au poitrail du cheval, et le petit groupe dirigé par l’enfant rentra dans le brouillard. Il n’était que trois heures après-midi et il faisait déjà presque sombre.
Le caïd Driss apparut tout d’un coup; l’enfant lâcha le poitrail du cheval de l’officier et courut s’accrocher à celui du maître. C’était un homme de belle stature, dans la force de l’âge mais un peu empâté d’obésité. Il disparaissait dans un selham bleu foncé ruisselant de pluie; deux fantassins en guenilles couleur de terre tenaient la queue de son cheval. Ils portaient les fusils et les cartouches.
En voyant l’officier, le chef rabattit en arrière son capuchon, montra son visage très plein et rose qu’encadrait un mince collier de barbe clairsemée et salua militairement.
--Salut! que Dieu te bénisse! dit l’officier, que fais-tu là, caïd?
--Ce que tu fais toi-même, mon cobtan.
--Ton pays est bien froid et sombre, on ne voit rien.
--Ce qu’on ne voit pas, on l’entend, fit le caïd.
--Bien; de quel côté?
--Ça monte de Goulib et de Tirza par Tizi Oudad, d’autres par Imzizou; on me dit aussi par l’arbre de Mimigam.
--Bien; que veulent-ils faire?
--Je ne sais pas encore, dit le chef, le camp cette nuit ou mon douar.
--Tu n’as pas vu mes émissaires? demanda Martin.
--Ne les attends pas; nous en avons trouvé un.
--Montre voir, dit Martin.
Un des fantassins se baissa, ramassa quelque chose dans les pierres et tendit une tête à l’officier.
--C’est Hassou, dit Martin; je donnerai deux cents douros pour sa tente. Et vos «yeux» à vous? ajouta-t-il.
--Je n’ai dehors que mon neveu et sa mère; où les hommes ne passeraient plus, le garçon passera; là où il échouerait, la femme réussira.
--Est-ce déjà si serré que cela? demanda Martin.
--C’est serré, répondit le caïd, nous cherchons le petit. Toi, va-t’en et retourne au camp. Dès que je saurai quelque chose je te préviendrai. Moi je reste ici: j’ai vingt selles, trente piétons et j’attends que le convoi soit passé, là en bas. Si tu le peux, active sa marche, j’ai hâte de rentrer à mon douar.
--Rentre alors, le dernier convoi est passé, dit Martin, et merci, caïd!
Le groupe se dissocia et chacun disparut de son côté dans le brouillard.
--J’ai pataugé étrangement pour revenir, disait une heure après Martin à son camarade; la brume diffuse les bruits du camp qui auraient pu me guider. C’est mon cheval qui m’a ramené.
Puis il lui exposa l’effet de sa démarche.
Il était évident que les dissidents préparaient quelque effort, mais, comme il était inutile de faire alerter sans raison la troupe qui avait besoin de repos, les deux officiers décidèrent d’attendre encore un peu la confirmation promise par le caïd avant d’informer le chef de colonne de ce qu’ils savaient. La nuit était venue tout à fait.
Après le dîner, chacun s’enferma dans sa tente. Le camp fatigué s’endormit. Le nuage avait quitté le sol et la pluie recommença.
Assis sur leurs lits de camp, vaguement éclairés par une lanterne, les deux officiers des renseignements faisaient sur leurs genoux des papiers administratifs. Ils entendaient la pluie qui cinglait la toile tendue et, tout près, le bruit de mâchoire des chevaux broyant placidement leur orge. De temps à autre, Dubois allumait à la chandelle un fragment du Temps et le laissait brûler, entre les deux lits, sur le sol où les cendres s’imprégnant d’humidité formaient peu à peu une flaque de boue noire. Il entretenait ainsi sous leur cloche, par un procédé bien connu des blédards, une température tout à fait «vers à soie».
--Des nombreux services que peut rendre un journal, dit Dubois, celui-ci est le plus appréciable...
--J’ai classé, dit Martin, tous nos journaux de France suivant le nombre de calories qu’ils dégagent. En tête vient...
Une main frappa à petits coups contre la toile qui résonna comme un tambour et une voix dit: «Mon cobtan, c’est une femme.»
Dubois, de sa place, délaça le côté porte et soulevant la toile par un angle démasqua une ouverture triangulaire. La femme annoncée s’y glissa accroupie et considéra les deux officiers.
Elle portait cet âge indéterminable que prend la femme berbère après trente ans. Elle avait dû être belle et sa figure amaigrie exprimait une grande énergie. Une petite croix bleue tatouée au bout du nez indiquait qu’elle appartenait aux Aït Idrassen. Elle était vêtue d’une toile drapée, serrée par une corde à la taille. Une énorme épingle au triangle d’argent fixait à l’épaule droite le pan supérieur de cette étoffe qui plaquait à sa poitrine. Ses jambes étaient, au-dessous du genou, armées de guêtres en tissu de laine très serré et bariolé géométriquement de bleu et de rouge. Des lambeaux de peau de chèvre la chaussaient. Elle était ruisselante, mais n’en paraissait pas incommodée.
--Éloigne l’homme, dit-elle en indiquant de la tête le mokhazni qui attendait dehors.
--Elle parle arabe; c’est une femme de qualité, dit Martin, après avoir renvoyé le chaouch.
--Elle sent diablement le mouton mouillé, fit Dubois; qui es-tu, femme?
--Je suis Itto, mère de Mohand.
--C’est la belle-sœur du caïd, dit Martin, elle est veuve et mère du jeune homme qu’on attendait.
--Pourquoi es-tu venue, femme?
La Berbère avait sorti de dessous son vêtement trempé une lettre qu’elle tendit.
Le papier était très mouillé mais lisible et tout moite du contact de la chair contre laquelle on l’avait caché. Le caïd annonçait la rentrée de son neveu venu par l’Oued Defali, en plaine. Toute autre voie était coupée et depuis midi les Ghouara, les dissidents, glissaient éparpillés, en grand nombre, de toutes les parties du plateau vers le camp. L’ordre était chez eux d’un violent effort qui obligerait la colonne à rentrer à El Hajeb. Ce recul devait encourager à prendre les armes certaines tribus hésitantes de l’arrière-pays. Le caïd terminait en exprimant l’espoir que la femme parviendrait à franchir le cercle qui peu à peu se refermait sur le camp. Sa traduction achevée, Martin considéra la femme dont tout l’être, par l’effet de la chaleur qui régnait dans la tente, s’entourait d’une buée de vapeur.
--Comment es-tu passée? lui demanda-t-il.
--Je me suis jointe aux femmes des Aït Mguild qui suivent les guerriers et portent des cartouches; j’ai dit que je venais voir..., c’est notre coutume en somme; les hommes avancent très lentement et, à une demi-heure d’ici, nous nous sommes mises à nous laver et à jouer dans le ruisseau.
--Brrr! quelle santé! fit Dubois.
--Comme nous parlions trop haut, un homme nous a jeté des pierres pour nous faire taire et nous nous sommes dispersées par peur des hommes. Moi, je me suis dispersée de ce côté-ci.
--A quand l’attaque? demanda Martin.
--Lorsque l’orage éclatera; ce sont les femmes qui le disaient.
--Il va donc y avoir un orage?
--Oui, vers le milieu de la nuit.
--Qui commande les Ghouara?
--Sidi Raho, répondit la femme. Et se courbant en deux d’un mouvement qui, dans sa position assise, dénotait une souplesse singulière, elle baisa la terre devant ses genoux. Puis, jugeant sa mission terminée, elle fit mine de partir.
--On va te donner un abri, dit Martin, tu ne peux courir deux fois ce risque...
--Fais-moi conduire hors de vos lignes et ne t’occupe de rien, dit la femme. Le caïd m’a dit de revenir et le petit m’attend.
--Elle n’a peut-être pas confiance dans notre succès, fit Dubois en riant quand la femme fut partie, ou bien elle veut voir le combat à son aise, en sauvage qu’elle est, du côté qui lui est le plus familier.
Un instant après, le chef de colonne était prévenu de la menace. Des ordres rapides furent donnés à l’utilité desquels personne ne crut. Mais on obéit, toutes les dispositions furent prises et la veille silencieuse commença.
La pluie maintenant se mêlait de neige et par moment de grêle.
Les deux amis rentrés dans leur tente s’allongèrent tout habillés sur leurs lits.
--Je ne pense pas, dit Martin, qu’il soit opportun de nous coucher.
--Moi, je pense, fit Dubois, qu’il faut à ces gens vraiment le diable au corps pour sortir de chez eux par un temps pareil. Avez-vous remarqué, ajouta-t-il, comme cette Berbère s’inclina pieusement en prononçant le nom de Sidi Raho, notre ennemi? Que se passe-t-il dans l’âme de ces êtres sauvages? Comment expliquer à la fois cette vénération pour le marabout et la démarche de cette femme venant ici nous prévenir, faisant pour cela plus d’une lieue sous la tempête et à grands risques?
--La messagère du chef, dit Martin, exécute les ordres de son maître. Celui-ci lutte avec nous contre Sidi Raho tout en l’aimant lui-même beaucoup; il l’avoue mais ne le manifeste pas. Cette femme, sachant moins discuter ses sentiments, vous les a laissé voir en un geste qui ne manquait pas de grandeur. Des deux côtés de la barricade ces gens sont sincères. Ils cherchent instinctivement, comme tous les humains, une voie vers un sort meilleur et suivent courageusement celle qu’ils croient bonne. Et, dans ces moments de trouble, sans doute souffrent-ils beaucoup ceux qui, pour nous suivre, se détournent du vieux chemin, des vieilles croyances et des longues affections.
Mais il fait trop froid pour philosopher.
--Voici d’ailleurs la tempête qui monte, dit Dubois, c’est l’orage annoncé. Évidemment les Berbères vont attaquer notre front ouest qui reçoit de face la grêle qu’ils auront, eux, dans le dos.
--C’est couru, dit Martin, et vivement il éteignit la lumière, car le premier coup de feu venait de retentir.
Il y eut un silence de quelques secondes, puis une autre détonation, puis trois ou quatre, et très rapidement la fusillade de l’assaillant crépita de tous côtés.
Dubois ouvrit la porte de la tente sur laquelle la grêle fouettée par un vent de bourrasque battait un rappel effréné. Le camp semblait mort, insensible à la double tempête que le ciel et les hommes déchaînaient sur lui.
Et soudain la face ouest, puis très rapidement les autres s’illuminèrent. Dans un fracas épouvantable, où fusils, mitrailleuses et canons, tout donnait à la fois, le camp ripostait.
--Sortons-nous? demanda Dubois.
--Je n’en vois pas l’utilité, répondit Martin, et ce serait contraire aux ordres reçus: tous ceux qui n’ont pas un rôle dans la défense de nuit sont invités à se tenir tranquilles et à ne pas causer de «poutrouille». Vous ne courez pas moins de danger dehors que dans votre tente où il ne pleut pas, ce qui est appréciable, et, si vous tenez à regarder la mort en face, il fait trop sombre, vous ne verrez rien.
--Notre rôle est en effet terminé, dit Dubois, nous l’avons rempli en avertissant notre chef. Et ne trouvez-vous pas que c’est un remarquable assouplissement du système nerveux de rester ainsi inactifs, assis, dans cette pétarade?
--Nous recevons en effet ici, dit Martin, par ces tirs de nuit mal dirigés, plus de balles que les faces mêmes, et voici déjà de fâcheuses gouttières dans notre toile de tente.
Un ralentissement se produisit à ce moment dans la fusillade; des cris aigus, ces cris berbères bien connus qu’on dirait poussés par des enfants, retentissaient, auxquels d’autres plus graves répondirent.
--Les voilà qui attaquent la face ouest, dit Martin; ils viennent au contact et les nôtres chargent.
Et, malgré tout leur calme, les deux officiers sortirent de la tente pour tâcher de distinguer quelque chose de la tragédie qui s’accomplissait là-bas, dans l’ombre. Près d’eux passa une troupe d’hommes qui couraient ployés en deux. C’était une compagnie tenue en réserve qu’un ordre lançait en soutien du front accroché. Puis ce fut une autre face dont le feu s’éteignit à son tour; le corps à corps s’y engageait et pendant quelques instants on n’entendit plus qu’un sourd brouhaha d’où s’élevaient parfois des accents, des cris plus nets et que couvrait de temps à autre le claquement d’une mitrailleuse tirant par saccades.
Enfin la fusillade reprit partout, marquant et précipitant la retraite des assaillants; puis le feu s’éteignit peu à peu et bientôt le camp tout entier retomba dans le silence.
Des plantons passèrent, apportant au chef les premiers comptes rendus; et l’on vit assez longtemps encore quelques lanternes qui, dans la nuit opaque et froide, guidaient des groupes imprécis vers l’ambulance du ravin.
--Les Berbères sont tombés sur un solide bec de gaz, diront nos troupiers, fit Dubois en réintégrant sa tente.
--Grâce à Itto, mère de Mohand, dit Martin qui allumait une page entière d’un journal du soir. Je serais curieux de savoir si elle a pu rejoindre son douar.
La Berbère fut retrouvée le lendemain dans le ruisseau où elle avait joué la veille. Une balle lui avait traversé la tête, balle égarée ou balle de vengeance, on ne le saura pas.
En tout cas, ce récit écrit peu après l’incident prolongera peut-être le souvenir d’Itto, mère de Mohand, qui, probablement sans grande conviction d’ailleurs, mourut pour la cause française et ne revit pas son petit.
Le Thé
«Je crois enfin, Messieurs, répondre au vœu de toute la Chambre en adressant son salut à nos braves soldats qui combattent pour la France et pour la civilisation, là-bas dans les sables brûlants du Maroc.»
· · ·
(Applaudissements prolongés. L’orateur en regagnant sa place reçoit les félicitations, etc...)
Durant replia le Journal officiel et le posa dans le casier où il l’avait trouvé et pris par désœuvrement. C’était un numéro datant de trois ans environ et laissé là par quelque prédécesseur. Puis, s’approchant du poêle, il le bourra, tisonna un peu et revint s’asseoir devant son bureau où l’attendaient des paperasses. Au dehors, la neige tombait doucement en grosses floches achevant d’éteindre l’ardeur des sables brûlants dont parlait le Journal officiel.
Le commandant Durant était depuis longtemps au Maroc où la mobilisation l’avait trouvé et retenu dans ce poste du «front berbère». Il avait, pour l’aider dans son commandement, le jeune Dubois, officier des «renseignements», plein de bonne volonté et de jeunesse et, pour cette double raison, objet de l’affection et de l’attention continue de son chef heureux de guider son ardeur dans ce pays à peine soumis, peuplé de montagnards retors et guerriers.
Depuis la guerre, le lieutenant de l’armée active Dubois se doublait de l’officier de réserve Dupont de La Deule, jeune diplomate. Brave jusqu’à la folie, ignorant tout du pays, le sachant, mais désireux de s’instruire, Dupont avait été pris comme officier adjoint par le chef de poste. Celui-ci voulait ainsi tenir en laisse sa fougueuse jeunesse et profiter de ce que ce jeune homme s’intéressait au Maroc pour lui donner des idées utiles.
Depuis que la neige couvrant le plateau réduisait l’activité extérieure aux seules randonnées indispensables, le commandant passait la majeure partie de ses journées dans ce bureau contigu à une autre pièce qui lui servait de chambre à coucher.
Le bureau était vaste; une sorte d’ameublement indigène assez cossu en garnissait un des bouts. A l’autre extrémité, une installation de tables, de casiers et de chaises rappelait que le maître de ces lieux était un chef chrétien habitué, pour travailler et penser, à s’asseoir sur des sièges élevés et non, comme les Marocains, à s’accroupir sur des coussins et des tapis, ce qui est une des distinctions essentielles qui se peuvent noter entre les deux races.
Ces ameublements voisinaient sans trop de gêne. Les matelas de laine, les tapis du coin musulman s’étalaient à l’aise, comme chez eux. La rondeur engageante des «fertalat» habitués aux contacts épais de postères que n’agite pas la fuite des heures, contrastait avec la maigre et geignante structure des sièges de fortune que la trépidante humeur des chrétiens, toujours pressés, toujours inquiets, forçait vingt fois dans une heure à changer de place.
Un fort poêle, dû à l’ingéniosité de quelque légionnaire, chauffait indistinctement les deux parties de la pièce, tant la française que la marocaine. Et tout cet ensemble de choses disparates, réunies mais non mélangées dans une chambre de commandement, symbolisait assez bien cette «loyale collaboration de tous les instants» où se confondent, dans les discours officiels, l’administration du Makhzen et l’énergie rénovatrice du Gouvernement protecteur.
Au jeune Dupont de La Deule qui s’étonnait de la promiscuité en ce bureau des deux ameublements, Durant avait donné cette explication:
--Pour ma part, je m’accommoderais fort bien du coin musulman, et je vous avoue qu’il m’arrive souvent de méditer étendu sur ces coussins dont la souplesse rend infiniment plus délectable la cigarette des heures d’ennui. Mais je commande ici à des soldats qui ne doivent concevoir leur chef qu’à cheval à leur tête, ou à son bureau en train de dicter des ordres ou d’entendre des rapports. Ces soldats coûtent cher à la «Princesse», à notre douce princesse lointaine. Il faut qu’ils fassent le maximum de travail dans le minimum de temps. Je ne puis leur donner des ordres que j’aurais conçus en me vautrant sur des poufs. Il m’a toujours paru que l’exécution de ces ordres en souffrirait. Et c’est pour cette raison que moi, qui habite et sers mon pays depuis si longtemps en terre musulmane, je me suis toujours défendu de prendre les coutumes indigènes, malgré tout ce qu’elles ont d’attrayant. Nous ne sommes pas une race accroupie, et j’ai cette intuition que nous ne saurions, sans perdre notre supériorité sur ce peuple, adopter sa façon de vivre et ses méthodes de travail.
Malgré tout son agrément, ce n’est donc pas pour moi ni pour vous, jeune homme, que j’ai réuni dans un coin de mon bureau cet ameublement et ce décor indigènes. Appelé par mes fonctions à traiter longuement, avec les chefs du pays, d’affaires pour eux très compliquées, je leur offre, pendant les heures où je les tiens, un accueil et des commodités qui leur font plaisir et les incitent à m’écouter patiemment. Mettez-vous à la place de tel de ces hommes qui aura fait quarante kilomètres à cheval par des sentiers de montagne pour venir parler avec le chef roumi et qui se verrait imposer le supplice de la chaise branlante? Soyez persuadé que cet indigène, préoccupé de garder son équilibre sur ce siège nouveau pour lui, écoutera mal et répondra sans aucune sincérité. Il sera furieux parce qu’il se sentira ridicule. Tout autres seront ses dispositions et l’effet produit par mes paroles si mon interlocuteur indigène est à son aise chez moi; notre politique, notre action sur ces gens seront d’autant plus efficaces que la maison du «hakem», du chef français, leur paraîtra plus aimable.
Au jeune Dupont qui objectait que ces indigènes devraient tôt ou tard s’habituer à nos usages et même les adopter, le chef de poste avait répondu:
--Le moment n’est pas propice à faire sur ce point leur éducation. On se bat en France, ils le savent, et les moyens militaires manquent un peu, vous en conviendrez, pour les tenir dans l’obéissance. Ces gens nous couvrent du côté de la montagne contre les peuplades mal connues qui y vivent et que tente continuellement la superbe proie des riches plaines du Nord. Et tout ce que je peux faire de mieux, pour le moment, c’est de les empêcher de partir en dissidence. Je leur apprendrai plus tard à s’asseoir sur des chaises.
Ce jour-là, dans son nid d’aigle, le commandant Dubois avait quelques sujets de préoccupation. Il comparait mentalement les instructions qu’il avait reçues et la situation politique de son poste telle qu’elle lui apparaissait. Ces instructions disaient, d’ailleurs, des choses très justes... Garder le contact avec les populations de l’arrière-pays..., maintenir dans le devoir le rideau de tribus soumises récemment et qui couvrent nos lignes..., observer la plus grande prudence dans les mouvements de troupe..., pas d’engrenage..., ne compter sur aucun renfort.
Les nouvelles qu’il avait du pays environnant répondaient assez mal au postulat officiel. Les tribus de montagne s’agitaient et pesaient sur les fractions soumises de couverture. Celles-ci, tant que la neige épaisse avait blanchi les monts, s’étaient tenues tranquilles, avaient protesté de leurs meilleures intentions. En réalité, et Durant le savait bien, le loyalisme de ces gens était peu sincère et provoqué uniquement par la nécessité de mettre dans nos lignes, à l’abri de la neige, leurs tentes et leurs troupeaux. Or, on signalait que la neige fondait rapidement dans le Moyen Atlas où une vague précoce de chaleur était passée. Ceci faisait présumer un revirement subit des tribus qui, maintenues depuis des mois dans le devoir, pourraient céder aux influences extérieures et s’éloigner de nous. De nombreux indices confirmaient le chef dans la crainte que ce ne fût bientôt. Et ce jour le voyait particulièrement absorbé par cette double constatation que les Beni-Merine--tel était le nom de la tribu douteuse--devaient être sur le point de déguerpir et qu’il n’avait aucun moyen de les en empêcher.
Vieux praticien de ces affaires, Durant était seul, d’ailleurs, à prévoir l’événement fâcheux. Son adjoint Dubois était plein de confiance; quant au lieutenant Dupont de La Deule, il en était encore à cette période de son éducation indigène où tout plaît et étonne sans inquiéter.
Le jeune diplomate entra chez son chef au plus fort des réflexions de celui-ci. Il venait du «bureau», envoyé par Dubois. Celui-ci l’avait chargé de prévenir le commandant qu’il était en conférence avec les chefs des Beni-Merine venus faire une visite de courtoisie.
--C’est parfait, dit le commandant, mais je pense qu’ils sont venus aussi prendre une tasse de thé..., c’est le moment d’ailleurs. Voulez-vous dire à l’officier de renseignements, votre camarade, qu’il ne manque pas de les inviter de ma part et de les amener ici.
L’officier sortit et presque aussitôt entra Si Othman. C’était un petit homme mince et fluet qui pouvait avoir quarante ans. Ce personnage était le seul représentant du monde makhzen en ce poste déjà haut placé et où ces gens d’habitude évitent d’aller. Sa présence mérite donc d’être expliquée.
A l’époque où les Français commençaient à s’occuper des choses de la plaine, les troupes semi-régulières du Makhzen chérifien--que Dieu lui donne la victoire[4]--garnissaient certains postes avancés à l’orée des plateaux élevés, le long de ce qu’on appelle le «dir», le poitrail, c’est-à-dire la ligne des hauteurs déjà accentuées qui séparent le bled makhzen du bled siba.
[4] Le respect des rites marocains et des formes protocolaires beaucoup plus que la recherche de la couleur locale ont conduit évidemment l’auteur à l’emploi de ces incidentes (Note des éditeurs).
Ces troupes étaient commandées par des chefs indigènes, sous la direction de quelques officiers ou sous-officiers français. Leur organisation était très marocaine et, parmi le personnel, se trouvait un iman dont la fonction était de dire la prière dans la tente qui servait de mosquée et, par là, de représenter la religion d’État au milieu de cette population d’aventuriers militaires qui normalement s’en occupait fort peu.
Si Othman était originaire de la région de Marrakch. Il avait quelque peu le type arabe, ce qui est assez rare au Maroc, et, quand on le questionnait sur ses origines, il prétendait descendre de ces Oulad Sidi Chikh qui vinrent d’Algérie, à différentes reprises, se fixer par petits groupes dans le Moghreb.
Ses parents l’envoyèrent tout jeune à Fez, et il y suivit les cours de la grande école de Qaraouiyne. On reconnaît à cet antique centre intellectuel musulman l’honneur d’avoir largement, à travers les siècles, épandu sur l’Occident barbare la lumière d’Islam. Qaraouiyne est le puissant creuset d’où sortirent maints docteurs et jurisconsultes éminents, maints ouléma, pour les appeler par leur nom. Nul n’ignore que le rôle de ces personnages fut, à travers les âges, et est encore de maintenir intégrale la sublime orthodoxie de l’école, de faire de l’opposition aux sultans quand ils sont faibles et discutés, de sanctionner de toute leur autorité religieuse les actes des princes puissants.
Si Othman ne devait pas atteindre ces hauteurs. Il était pauvre, inconnu, étranger à la caste religieuse de la grande ville. Il dut longtemps vivoter dans des fonctions très subalternes. Sous le règne de Moulay Hassan, il eut le bénéfice insigne d’être le chef des Moualin el Qalam, c’est-à-dire de ceux qui, accroupis dans une petite loge attenante aux grandes béniqas, taillaient et retaillaient, en forme de style, les roseaux qui servaient aux innombrables scribes du Dar el Makhzen. Une révolution de palais lui enleva cette prébende. Il subit des tribulations diverses et finit, pour vivre, par suivre en qualité d’iman et de muezzin les turbulentes hordes dont le Sultan se servait pour faire rentrer les impôts.
La première réorganisation des troupes chérifiennes faite par une mission française le trouva là. Si Othman connut la douceur des soldes minimes mais payées régulièrement.
Son âme musulmane trouva aussi, au contact des chrétiens impurs, de plus hautes satisfactions. Ces étrangers redoutant pour leur œuvre des résistances fanatiques apportèrent un soin scrupuleux à ménager les croyances de leurs élèves. Étant Français, ils étaient imprégnés de respect pour toute philosophie différente de la leur. Quand les soldats s’aperçurent que le chef distributeur de leur solde voyait d’un œil bienveillant les manifestations du culte, ils s’empressèrent d’y prendre part. Bien mieux, ces mêmes soldats, chargés par le Sultan de pacifier le pays, avaient, deux années plus tôt, détruit de fond en comble, pour en vendre jusqu’aux nattes, la modeste mosquée du petit village attenant au poste. Si Othman la fit reconstruire par la garnison et obtint des subsides de ses amis les chefs chrétiens.
Le pieux et savant Si Othman, le fkih, comme on dit ici, sut d’ailleurs rapidement gagner la confiance des officiers français. C’était un homme aimable et doux, d’une politesse arabe recherchée. Il avait un bagage considérable d’historiettes drolatiques, de fables épicées qu’il disait à l’heure du thé avec un calme imperturbable.
Enfin, lorsque l’esprit de révolte vint secouer les troupes marocaines de Fez, il n’eut pas de peine à découvrir, dans la garnison du poste lointain où il vivait, celles des mauvaises têtes qui poussaient les soldats à imiter leurs congénères de la grande ville et à massacrer leurs instructeurs. Il suivit discrètement, mais avec toute la ferveur de son âme musulmane, les progrès de la sédition. Le jour où les conjurés pensèrent à exécuter leurs projets, Si Othman se retira dans sa petite mosquée et à l’heure de l’asser, il dit avec une onction particulière l’oraison de Si Ahmed Tidjani dont il était un fervent sectateur. Puis il rentra chez lui où l’attendaient sa femme, ses enfants et le repas du soir. Mais, dans la tiède atmosphère familiale, une idée surgit à son esprit. Le lendemain était jour de paie; si les soldats tuaient cette nuit les officiers chrétiens, ils s’en partageraient les dépouilles et spécialement les fonds de la caisse du détachement. La solde n’aurait plus lieu, ni celle-là, ni les suivantes. Un quart d’heure plus tard, le chef des instructeurs était prévenu par Si Othman de tous les détails du complot. Des mesures énergiques survenant peu après réduisirent à l’impuissance les agitateurs et calmèrent les autres soldats qui d’ailleurs ne demandaient qu’à rester tranquilles. Le lendemain, la paie eut lieu comme si de rien n’était et Si Othman reçut une discrète mais sérieuse gratification.
Quand les troupes marocaines jugées douteuses furent licenciées, le fkih, dont l’emploi était supprimé, demeura pourtant auprès des nouveaux officiers et continua d’émarger, à des titres divers, aux articles du budget qui font face aux dépenses politiques. On se passait en consigne à l’égard du bonhomme une certaine considération pour le grand service rendu dans une heure critique. De plus, Si Othman, unique personnage d’allure makhzen qui se pût trouver dans ce pays berbère et sauvage, était tenu en grande estime par les gens de la plaine qui, deux fois par semaine, garnissaient le souq, l’important marché situé près du poste. Peu à peu il s’était vu instituer arbitre dans les contestations qui s’élevaient nombreuses entre les marchands de langue arabe. Ses avis, exprimés dans la forme de Qaraouiyne, avec toutes les références que lui permettait son instruction religieuse, étaient écoutés et suivis. Cela lui rapportait de la considération et des offrandes matérielles très appréciables. Enfin il rédigeait à lui tout seul des actes d’adoul et il savait admirablement imiter, à côté de son paraphe propre, le khenfous[5] d’un prétendu collègue retenu à la ville et que personne n’avait jamais vu. Par ses fonctions qui n’étaient pas officielles mais qui jouissaient du consensus omnium, Si Othman rendait de grands services aux autorités de ce poste avancé en assurant la discipline du marché et la tranquillité de transactions toujours chamailleuses. Seuls, les clients berbères du souq ne voulaient rien entendre du fkih qui avait trop l’air d’un citadin et qui parlait une langue trop élevée pour eux. Ils le traitaient de qadi et le fuyaient comme la peste, ne voulant, comme juges à leurs affaires, que les officiers du poste qu’ils ahurissaient de leurs criailleries, mais qui, avec une patience angélique, parvenaient la plupart du temps à les mettre d’accord.
[5] Le cafard, désignation populaire du paraphe compliqué qu’appose le notaire musulman au bas des actes.
La compagnie de Si Othman était enfin précieuse pour les officiers du poste qu’il amusait et instruisait de son répertoire indéfini de fables et de contes où il paraphrasait d’images hardies les faits de la vie journalière. Agent de renseignement très utile et pour ce rétribué, il ne disait cependant jamais, au roumi, la vérité complète; mais il savait admirablement manier la parabole et y glisser ce qui pouvait intéresser ses chefs chrétiens, à charge pour eux de le comprendre, si Dieu voulait! Et il s’imaginait ainsi remplir à la fois son devoir de loyalisme envers ceux qui le payaient et son devoir de musulman qui lui ordonnait de se taire.
Si Othman venait donc à l’heure voulue et suivant la qaïda, préparer le thé pour le commandant du poste et les invités qu’il pouvait avoir. Il y procédait toujours avec ce soin méticuleux et cette onction sacerdotale que le Marocain des classes instruites apporte à cet acte domestique, en apparence très banal, mais qu’il accomplit comme un rite.
Le commandant, tout entier à ses préoccupations politiques, l’accueillit pourtant, selon son habitude, d’un sourire et d’un mot aimable et, après un échange de politesses, le fkih s’installa.
A ce moment l’officier des renseignements et l’adjoint Dupont entrèrent.
A l’interrogation muette du chef, le lieutenant fit de suite ce compte rendu. Les chefs venaient de partir... ils étaient entrés simplement en passant dire bonjour... ils avaient refusé poliment de prendre le thé prétextant l’heure tardive et le mauvais temps... beaucoup d’entre eux avaient un long chemin à faire pour rejoindre leurs douars...
--Ceci est absolument grave, dit le chef; le Berbère qui refuse une tasse de thé qui ne lui coûte rien ne le fait pas sans de sérieux motifs... Quelle a été leur contenance? De quoi vous ont-ils entretenus? Cette démarche peut cacher une ruse, masquer, par exemple, un recul de la tribu qui se ferait en ce moment même... tandis que par leur présence ici et leur aimable conversation, les chefs ont voulu détourner nos soupçons, nous maintenir en confiance.
L’officier des renseignements n’ignorait pas quelles étaient depuis plusieurs jours les inquiétudes de son chef. Il savait aussi l’impuissance militaire du poste à enrayer par la force un exode et les graves conséquences d’ordre général que devait avoir ce départ en dissidence d’une importante tribu de couverture. Il chercha pourtant à rassurer le commandant:
--On ne pouvait croire à une pareille duplicité chez ces gens simples, dit-il,... et aussi le douar placé par ordre sur le revers du plateau, celui qu’on voyait du poste, le douar témoin était toujours là... il venait de le constater à l’instant même... enfin, preuve, pensait-il, de leurs bonnes intentions, les chefs avaient, au cours de l’entretien, laissé entendre qu’ils voudraient bien avoir l’autorisation de pousser leurs troupeaux plus au nord dans nos lignes. Bien entendu, ajouta le lieutenant, je leur ai dit que je vous soumettrais leur requête qui vraisemblablement serait accueillie...
--Et ils sont partis, reprit le commandant, persuadés qu’ils nous avaient complètement roulés et que leurs troupeaux pourraient librement filer vers le sud, tandis que nous rechercherions pour eux des terrains plus au nord. Cette ruse n’est pas neuve pour moi. Elle ne servirait à rien si j’avais les forces suffisantes pour leur imposer ma volonté. Ce n’est malheureusement pas le cas.
Les deux officiers étaient déconcertés par l’implacable logique de leur chef. Celui-ci d’ailleurs ajouta:
--Mes amis, ne laissons rien voir de nos pensées à cet excellent Si Othman qui nous prépare avec un art consommé la tasse de thé réparatrice; asseyez-vous, écoutons-le, s’il veut parler; il y a toujours quelque chose à apprendre pour nous auprès de ces personnages makhzen passés maîtres en politique. Celui-ci n’est pas un des moins fins qu’il m’ait été donné de connaître. Constatez d’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, que Si Othman a l’habitude de faire le thé ici même depuis longtemps, qu’il est admirablement renseigné sur les hôtes de la maison. Il n’ignorait pas la présence des chefs indigènes dans nos murs; ceux-ci n’étaient pas partis encore quand il est entré ici. Voyez, il n’a pas pris le plateau des grandes réceptions; il n’a rempli qu’une théière suffisante pour notre petit comité, au lieu des deux naturellement nécessaires aux assistants nombreux... Donc, en venant ici, il savait que les Beni-Merine, contrairement à leur habitude, ne prendraient pas le thé... Ce vieux renard en sait long... peut-être va-t-il nous le dire...?
--D’ailleurs, glissa l’officier des renseignements, le fkih a auprès de lui, vous le savez, un orphelin des Beni-Merine qu’il a recueilli; il a pu, par lui, être renseigné.
--A partir d’un certain âge, répondit le chef, les Marocains du genre de Si Othman ont souvent un petit garçon recueilli; ils appellent cela en effet un itim, un orphelin. En l’espèce, il s’agit d’un espion placé par la tribu auprès de l’homme qui nous approche le plus facilement; le devoir social, très vif chez ces Berbères, leur a fait admettre qu’un enfant de la tribu puisse, dans l’intérêt supérieur de la collectivité, être l’orphelin de Si Othman. Je ne pense pas que celui-ci ait jamais été renseigné par son petit domestique.
Le commandant s’apprêtait à calmer l’ahurissement où ces paroles plongeaient ses adjoints, mais un «allah» sonore exhalé par Si Othman en un soupir profond mit fin à l’aparté des officiers.
Le thé savamment préparé fumait dans les tasses; le commandant, prenant celle qu’on lui tendait, dit:
--Si Othman, que Dieu te récompense! mais dis-moi pourquoi tu soupires si gravement.
--Je ne soupire pas, répondit le fkih, je prononce le nom de Dieu, qu’il soit béni et exalté! Il est écrit d’ailleurs qu’il faut rechercher la société des gens qui proclament le nom d’Allah et de fuir, au contraire, ceux dont les lèvres ne le prononcent que rarement ou jamais. Tel est le fait de ces montagnards mécréants parmi lesquels je dois vivre ici avec vous.
Le commandant sentit que l’amine s’engageait dans une voie intéressante. Il l’y encouragea.
--Que t’ont fait encore ces Berbères? dit-il. Si Othman humait bruyamment sa tasse de thé et ne répondit pas. Ce sont des gens, certes, assez frustes, insista le commandant, mais, au demeurant, d’un commerce facile, à en juger par ceux qui nous entourent...
Si Othman restait muet... la lutte peut-être se faisait en lui, une fois de plus, entre son devoir professionnel et son devoir de musulman. Le chef se résigna à parler seul; Si Othman regarnissait la théière de sucre et de feuilles de menthe pour la deuxième infusion.
--Tu es un homme de science, Si Othman, et certes ton expérience des choses de ton pays dépasse la mienne... tu connais en particulier mieux que tout autre ces Beni-Merine nos voisins, leurs mœurs et leur caractère... Mais vous aussi, hommes de religion intégrale, n’avez-vous pas quelque préjugé exagéré contre ces populations moins éclairées que vous? Vous les jugez versatiles, peu dignes de confiance...
Le commandant s’exténuait à chercher l’argument qui ferait sortir l’amine du silence où il semblait vouloir se confiner. Si Othman tournait lentement la cuillère dans le mélange sucré et odorant.
--D’ailleurs vos présomptions contre les Berbères ont des limites, poursuivit le commandant. On a vu certains d’entre eux parvenir à des situations élevées dans l’État... Et vous épousez parfois des femmes de cette race... Moulay Hafid n’a-t-il pas épousé la fille du Zaïani?...
--Celle-là et bien d’autres, dit enfin le fkih, en remplissant les tasses; d’ailleurs je ne pense pas qu’il ait jamais eu à se louer de ce mariage. Écoute ce qui arriva à un autre au temps jadis.
Un sultan d’entre les chorfa saadiens qui ont régné dans le Moghreb était parvenu, avec l’aide et la force de Dieu, à étendre son autorité sur tous les pays de la plaine. Quand il fut certain que cette autorité y serait de quelque temps respectée, il tourna ses yeux vers la montagne dont le Roi avait refusé de lui rendre hommage.
Le Sultan avait de nombreux soldats et les tribus payaient largement. Il vivait donc dans la joie et l’abondance et il était craint. Le roi de la montagne n’avait rien de tout cela et n’y pouvait prétendre n’étant pas chérif. Ses frères de tribu l’avaient élu un beau jour, sans trop savoir pourquoi, en lui jetant une poignée d’herbe sur la tête, à la suite d’une réunion où l’on avait discuté des choses les plus diverses et qu’il fallait bien terminer d’une façon ou d’une autre.
Le Roi était un homme intelligent et fort. Quand il fut élu, il parcourut les montagnes en disant à ses frères: «Vous m’avez choisi pour être votre chef, votre amrar, vous devez m’obéir, puisque c’est votre coutume.» Il leur donna rendez-vous pour le printemps et promit de les conduire dans la plaine contre les Arabes qu’ils chasseraient et dont ils prendraient la place. Sur tous les marchés et dans toutes les villes les Berbères dirent: «Nous avons fait un amrar, nous viendrons au printemps prendre vos terres et violer vos femmes, nous arracherons la barbe à vos vieillards et nous garderons vos filles et vos garçons.»
Le Sultan connut ces nouvelles et ordonna aussitôt de percevoir sur les tribus fidèles un impôt extraordinaire.
Le printemps venu l’amrar fit résonner partout le bendir[6] pour rassembler les guerriers comme il était convenu. Mais les diverses tribus se disputaient à ce moment pour une question de pâturages et quand, après bien des palabres, le chef élu fut parvenu à les mettre d’accord, le temps propice à l’opération était passé. Le Sultan, par contre, avait avancé ses troupes à l’entrée des montagnes et attaqua celles de l’amrar. Le combat fut terrible et l’on ne put compter les Berbères qui y trouvèrent la mort.
[6] Bendir, tambour de guerre dont le son grave s’entend de très loin.
A la fin de la journée, vers la grande koubba impériale que surmontait une boule d’or et qu’entouraient les tentes de la mehalla heureuse, s’avança le troupeau des femmes berbères qui venaient implorer la pitié du vainqueur. Ces femmes étaient toutes effroyablement vieilles, laides et sales. Elles poussaient devant elles trois petits taureaux étiques destinés au sacrifice expiatoire qu’on appelle la «targuiba». Elles marchaient en s’arrachant les cheveux, en griffant leur visage et elles proféraient dans une langue barbare des cris épouvantables. Derrière elles, formant un vaste cercle, venaient les cavaliers vainqueurs. L’orbe rouge du soleil couchant faisait étinceler comme de l’or les harnachements makhzen ouvragés d’argent et rendait plus rouge encore le sang qui coulait sur les mors des chevaux et plaquait à leurs flancs. Les cavaliers avaient le torse nu; leur main droite tenait haut le sabre qu’alourdissaient des têtes coupées, celles des ennemis tués ou bien, tout simplement, celles des camarades tombés près d’eux; qui sait ce qui se passe sur les champs de bataille, si ce n’est Dieu? qu’il soit béni et exalté!
Quand le groupe des suppliantes fut arrivé à quelques pas de la grande tente, trois vieilles femmes coupèrent les jarrets des trois veaux, qui s’assirent sur leur derrière et ressemblèrent à des kangourous. Et les femmes, prises d’un délire frénétique de soumission, se roulèrent dans la poussière en criant.
Mais à ce moment s’éleva du cercle des cavaliers une clameur plus mâle: Allah ibarek fi ameur Sidi! Allah inseur Sidi! Que Dieu bénisse notre Seigneur! Que Dieu donne la victoire à notre Seigneur! Et sous l’effort des moulinets puissants, les têtes coupées quittèrent les lames sanglantes et, par-dessus le groupe hurlant des femmes, elles roulèrent jusqu’aux pieds du Sultan debout à l’entrée de sa tente. Les petits négrillons arrêtaient du pied les têtes qui roulaient trop loin et, tout jouant, les mettaient en tas de chaque côté de la porte. Et le caïd Mechouar répondait aux clameurs des soldats: «Dieu vous donne la santé, vous dit notre Seigneur! Dieu vous donne la paix, vous dit notre Seigneur!»
Le Sultan--que Dieu lui fasse miséricorde!--assistait impassible à son triomphe. Il fixait le groupe formé par les trois veaux et les femmes suppliantes. Dans la poussière qui s’élevait de ce grouillement, une femme restée debout se tenait bien droite. Ses bras chargés de grossiers bracelets d’argent étaient croisés sur sa poitrine et elle regardait le Sultan qui la regardait. Et celui-ci vit qu’elle était aussi très sale, mais merveilleusement belle.
Sidna se pencha vers son chambellan qui se tenait à son côté et lui dit: «Cette femme, tu la vois? je la veux.»
Le hajib[7] répondit: «Oui, seigneur.» Et il entraîna son maître dans la tente.
[7] Hajib, maître intérieur du palais, chambellan.
C’était un siwan de forme oblongue où le souverain se tenait pour recevoir ses ministres et les visiteurs. Derrière se tenait l’afrag, c’est-à-dire le campement impérial, ses grandes koubbas et les nombreuses tentes de la suite chérifienne. Dans le siwan se trouvait un siège formé de deux coussins carrés placés l’un sur l’autre et sur lesquels le Sultan s’installait les jambes croisées. Des tapis couvraient le sol. Assise sur l’un d’eux, la tête appuyée contre les coussins du trône, la vieille Lalla Ftouma, la nourrice, regardait par la large ouverture de la tente ce qui se passait au dehors et louait Dieu.
Le hajib était un fkih, un savant de grande valeur, qualités rares dans cette fonction qui exige surtout une grande dose de servilité. Il avait une sérieuse influence sur son maître, parce qu’il connaissait très bien la politique de tribu dont, en général, les gens du Makhzen se soucient fort peu. Heureux les chefs qui, chargés de tractations diverses avec les populations berbères, ont auprès d’eux un ami connaissant bien les coutumes bizarres de ces gens!
Le commandant ne manqua point de saisir l’allusion que faisait Si Othman à sa présence et à son rôle dans le poste. Il acquiesça d’un sourire, tandis que le conteur, pour juger de son effet, prenait le temps de humer une gorgée de thé.
--Tu charmes nos oreilles et notre cœur par ton récit, ô fkih, dit le commandant, et tu fais revivre à mes yeux des choses que j’ai vues au temps où je conduisais moi aussi les mehalla chérifiennes.
--Oui, répondit le fkih, mais tu ignores le cœur d’une femme berbère et c’est là l’objet principal de mon récit.
Le hajib donc savait fort bien qu’il faut toujours commencer par dire oui à son maître. C’est ce qu’il fit, en réponse au désir du Sultan de posséder la femme aux bracelets d’argent. Mais, parvenu dans la tente, il expliqua longuement que les Berbères, ignorants de la loi sainte, obéissent à des coutumes choisies par eux-mêmes, ce qui est évidemment une abomination, mais à quoi l’on ne peut rien. Parmi ces coutumes, il en est une qui donne aux suppliantes un caractère sacré, une intangibilité absolue:
«Toutes les femmes qui sont là devant toi doivent revenir chez elles sans dommages, dit le hajib à son seigneur, et ces tribus farouches contre lesquelles il est inopportun, crois-moi, de risquer ta fortune souriante, ces tribus qui ont abandonné leur amrar et l’ont laissé battre, descendraient en foule de leur montagne animées du plus terrible esprit de vengeance, si elles apprenaient qu’une seule de ces mégères a subi la moindre insulte... tes soldats d’ailleurs le savent bien.
«--Tu as probablement encore raison, dit le Sultan, mais je puis au moins parler à cette femme!
«--Certes», dit le chambellan. Sur un geste, deux hommes à bonnets pointus se précipitèrent et, saisissant chacun la femme d’une main à l’épaule et de l’autre au poignet, la poussèrent raidie dans la tente.
Le Sultan, qui s’était assis sur les coussins, la contempla longuement. La passion, l’inquiétude aussi s’emparaient de son cœur et instinctivement sa main chercha la tête de sa nourrice accroupie à ses pieds et, quand elle l’eut trouvée, se crispa dans ses cheveux grisonnants.
La Berbère étant femme devina les sentiments qui agitaient l’homme terrible devant lequel on la traînait. Elle parla la première:
«--Nous ne sommes pas de même race, moi et toi.
«--Qui es-tu? demanda le Sultan; femme ou vierge, tu n’as rien à craindre et je changerai en or tes bracelets d’argent.
«--Je suis la fille de celui que tu as vaincu, je suis la fille de l’amrar; je suis venue pour donner l’exemple, entraîner et encourager les autres femmes et pour sauver mes frères de la tribu. Je ne crains rien...
«--Renvoie tes sœurs et reste ici», dit le Sultan dont la voix tremblait et se faisait humble.
Sur un signe du chambellan, les mokhazenis qui tenaient la femme la lâchèrent et disparurent. La nourrice, s’agrippant au genou de son maître, cherchait à se hausser jusqu’à sa poitrine comme pour le protéger; mais la main du Sultan la repoussait.
«--Je repartirai avec mes sœurs, dit la femme, je retournerai chez mon père, je lui dirai...
«--Tu lui diras, interrompit le chambellan qui était un fin politique, tu lui diras que la miséricorde de Dieu est infinie et grande la puissance du Makhzen. Tu lui diras que Sidna[8] a distingué la plus humble de ses sujettes et que la fille d’un amrar a été jugée digne d’entrer dans le harem--que Dieu y maintienne l’ordre et la pureté! Pour préparer le mariage, Sidna va retourner, avec son immense et glorieuse armée, dans sa ville de Fez et quitter vos montagnes sauvages. Sidna consent à arrêter le cours de ses victoires et à sceller, par une union heureuse, une trêve éternelle avec les nobles habitants de ces déserts.»
[8] Sidna, notre seigneur, appellation normale du chérif couronné.
Le ministre était un homme sage. Il ne se souciait pas de laisser son maître s’engager plus longtemps dans cette guerre de montagne. Il n’ignorait pas non plus que la démarche de soumission faite par la tribu propre de l’amrar était probablement une feinte destinée à arrêter la marche de la mehalla, à laisser le temps aux légions berbères d’accourir à la rescousse. Il voulait que le Sultan restât sur ce succès. On avait assez de têtes coupées pour garnir les créneaux aux portes de la ville, ce qui est le signe habituel de la victoire, signe, en tout cas, dont les citadins veulent bien avoir l’air de se contenter. On dirait aussi que l’amrar avait acheté la paix en offrant sa propre fille. Tout le monde serait content, à commencer par le Sultan qui sauverait sa face et gagnerait un joujou plaisant. Et le chambellan préparait déjà tout un plan de campagne, pour acquérir les bonnes grâces de la nouvelle favorite.
Le Sultan comprenant que, pour sa dignité, il en avait déjà trop dit et trop laissé voir, se taisait. La nourrice glapissait doucement: «Prends garde, mon tout petit enfant!» et se serrait contre les coussins. Le hajib, à peu près sûr de l’effet de ses paroles, demanda:
«--Que répond la fille de l’amrar?
«--Je repartirai avec mes sœurs, nous enterrerons nos morts et nous pleurerons sur eux; le bendir réunira les Aït ou Aït[9] et ils verront que les soldats du Makhzen ont quitté le Dir et sont rentrés chez eux. L’amrar dira aux gens: Vous êtes toujours des hommes libres et j’ai associé mon sang au sang des chorfas...»
[9] Aït ou aït, expression berbère signifiant les enfants des enfants, autrement dit: «les gens de notre race».
Le Sultan ne put réprimer un geste de joie en écoutant cette acceptation. Le hajib, d’ailleurs, continua:
«--Alors les envoyés iront chercher la fille de l’amrar; ce sera une harka somptueuse qui portera de riches présents pour l’épousée et sa famille...
«--Elle portera aussi, reprit la Berbère, les têtes des deux mokhazenis qui à l’instant ont mis la main sur moi, sur la fiancée du chérif!...»
Cette exigence inattendue effara quelque peu. La nourrice piailla: «a ouili! a ouili!» Le Sultan baissa les yeux. Il lui en coûtait évidemment d’envoyer au chef des rebelles les têtes de ses serviteurs. C’était une humiliation.
Le chambellan intervint pour dire simplement: «In cha’llah» si Dieu veut! La fille répondit: «In cha’llah», puis, d’un bond qui dénotait un jarret solide, elle sortit de la tente et rejoignit le groupe de ses compagnes.
Tandis que les trois veaux finissaient de mourir sous le couteau des bouchers, les femmes s’éclipsèrent dans la nuit. Comme une bande de singes, sautillant au ras du sol entre les tentes de la mehalla heureuse, elles gagnèrent la brousse. Dans le siwan, d’où le hajib était sorti discrètement, le Sultan resta seul avec sa nourrice. Sa joie se mêlait d’amertume et d’anxiété; il se sentit malheureux de ses faiblesses et se laissant glisser de son siège impérial, il se fit tout petit à côté de la vieille femme.
«Ya Lalla! Ya Lalla! que penses-tu de tout cela?»
Et comme la vieille ne répondait pas tout de suite, il se fit câlin: «Lalla, petite maman, ton sultan croira que tu es fâchée, réponds-moi, voyons! Dis-moi quelque chose.
«--Je ne suis, dit la vieille, que la plus humble de tes esclaves.
«--C’est connu, dit le Sultan, et après?
«--Après, continua la nourrice, toi tu n’es qu’un imbécile.
«--Allah! soupira le souverain.
«--Quel besoin était-il, conclut la nourrice, de nous amener cette peste au Dar el Makhzen? Enfin je serai là...!»
Le Sultan qui s’attendait à une semonce plus sérieuse se garda bien d’insister. Il cacha sa tête dans le giron de la vieille femme et, fatigué des émotions diverses de cette journée, ne tarda pas à s’y endormir.
Au dehors, le vaste camp de la mehalla victorieuse rougeoyait de mille feux. Les soldats mangeaient les moutons pris aux Berbères. De tous côtés résonnaient les guimbri et les tar; on entendait les chants des femmes et les mélopées criardes des éphèbes. Par moment, éclataient brusquement dans la nuit les cris que poussaient les hommes de garde pour se tenir éveillés et pour rassurer la mehalla. Il y en avait, de ces hommes de garde, accroupis partout, au gré des chefs, et ils faisaient un vacarme épouvantable, clamant l’un après l’autre ou tous ensemble, d’un bout à l’autre de l’immense camp, pour empêcher les soldats de dormir; car la mehalla a peur la nuit; la nuit est en effet la chose terrible pour une mehalla et celle-là était en bordure du pays berbère! Ces hommes donc criaient: «Nous sommes à Dieu et c’est lui que nous invoquons!» Et les moqaddem qui se promenaient avec une trique à la main criaient à leur tour: «Dja ennebi! Voilà le prophète!»
Le Sultan revint à Fez et, pour fêter sa victoire, décida de lever sur les tribus soumises une contribution extraordinaire. La mehalla y fut employée et le mariage eut lieu parmi les fêtes. Les juifs gagnèrent beaucoup d’argent à vendre au Makhzen quantité de bijoux et de vêtements, non seulement pour l’épouse nouvelle, mais pour les autres aussi. Et l’on sut que la fille du roi de la montagne s’appelait Heniya, ce qui veut dire «la paisible». Ceci ne trompa personne, car tous ceux qui ont épousé des Berbères savent que cette sorte de femme possède, en général, un cœur de démon dans un corps d’acier.
Quand il eut défloré celle-là, le Sultan fit consacrer la chose par un acte d’adoul et attribua un douaire à sa nouvelle épouse. Mais, malgré toute la tendresse dont elle était l’objet, Heniya restait distante et hautaine. Son impérial amant s’affolait de ne point conquérir le cœur de celle qu’il aimait de plus en plus. Quand il était trop triste, il battait tout le monde autour de lui et il ne voulut plus voir sa nourrice dont les sortilèges se montrèrent incapables de fondre la pierre que la Berbère avait dans le cœur.
Bientôt, par son maître dompté, la Berbère régna sur le Dar el Makhzen qu’elle remplit de ses frères et sœurs de tribus sentant le mouton, et les Fasis, qui sont raffinés et portés à la critique, dirent: «Nous avons un makhzen de Bédouins!»
Heniya restait, par ces gens, en relation constante avec sa tribu et avec son père. Les courriers allaient et venaient; la Berbère passait des heures entières à rêver et à sentir des paquets d’herbes aux odeurs sauvages qu’on lui apportait de ses montagnes.
Or, un jour où le Sultan s’efforçait de toucher le cœur de celle qu’il aimait par toutes sortes de belles promesses, Heniya, se faisant pour la première fois câline, lui dit:
«Ta générosité, Sidi, me remplit d’émotion; mais j’en suis déjà comblée, et mon désir aujourd’hui sera simple. Une femme est venue de chez nous; c’est une vieille dont les chansons ont bercé mon enfance; ordonne qu’elle pénètre ici devant toi, devant moi. Elle chantera encore et, à ces accents lointains qui me sont chers, je m’endormirai, comme cela, dans tes bras.»
Le Sultan frappa dans ses mains. L’esclave qui gardait la porte se précipita, reçut l’ordre et aussitôt la femme entra.
Il fallait vraiment que le Makhzen fût tombé bien bas, car jamais ne se présenta devant le chérif une chose aussi laide. Ce n’était qu’un amas de loques surmonté d’un énorme paquet de chiffons roulés. Là dedans, on distinguait vaguement une figure émaciée, des membres en bois et des pieds si durs que la plante en faisait clac clac sur les dalles. Le Sultan d’ailleurs, les yeux fixés sur sa femme, ne vit rien; il n’entendit pas davantage, le pauvre, ce que chanta la vieille horreur devant lui, ni les réponses d’Heniya, car tout cela se passa dans une langue qui n’est pas celle de Dieu, qu’il soit béni et exalté!
La vieille chanta trois mélopées, et peu à peu la paisible Berbère se blottissait, de plus en plus douce, aux bras de son époux charmé. A la fin, la vieille scanda rapidement des mots barbares sur un rythme étrange... Les bras du Sultan se refermaient sur l’aimée qui écoutait avide, les yeux clos:
«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
«L’aguelman[10] sans fond a rejeté des ossements de morts;
[10] Lac de montagne.
«La foudre a fendu les deux grands cèdres d’Ichou Arrok;
«Les signes sont apparus, les Aït ou Aït se comptent.
«Taammart[11] aux Aïch t’alaam, dans l’Adrar des Imermouchen;
[11] Assemblée en armes.
«Dans l’azarar des Idrassen aussi;
«Ceux du Fazaz sont déjà rassemblés.
«Taammart à Tafrant Iij pour ceux d’Amras et de Tiouzinine;
«Les Imzinaten de Tioumliline ont fait alliance avec les Immiouach du marabout; ils ont donné la main aux gens de Tabaïnout.
«Assemblées aux Siqsou et à Tafoudeit.
«Partout la lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
«Les courriers volent de l’orient au ponant.
«Les hommes libres sont venus trouver l’amrar et lui ont dit:
«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
«Tu nous as promis de chasser tout ce qui n’est pas nous dans le Moghreb.
«Tu as promis de nous donner leurs terres, leurs troupeaux, leurs femmes.
«Mets-toi à notre tête et allons!
«La lame claire tressaute sur l’enclume qui chante!
«L’amrar a répondu: «Quand j’ai voulu, vous ne m’avez pas suivi;
«Aujourd’hui ma tente et mon cœur sont vides;
«L’oiseau est prisonnier dans une cage d’or dans la plaine;
«Si je renverse la montagne sur la plaine, j’écraserai la cage d’or.
«Et moi je te dis de la part de l’amrar:
«Il faut que l’otage revienne, que l’oiseau s’envole.
«Car sous le marteau l’enclume chante et la lame tressaute!
«L’amrar s’efforcera de retenir la montagne tant que l’oiseau sera dans la cage d’or!»
Et Heniya que le Sultan croyait endormie répondit à la vieille sur le même ton et avec le même rythme rapide, sans se dégager de l’étreinte amoureuse de son maître:
«Va-t’en et parle à l’amrar. Dis-lui: Une plume d’aigle fut emportée par le vent, et la cigogne des plaines l’a prise pour garnir son nid.
«Mais les aiglons sont venus en grand nombre.
«Ils ont rempli le nid et trouvé la plume.
«Ils vont l’emporter.
«Va! fais vite et sois sans crainte.»
La vieille sorcière disparut et Heniya, subitement transformée, s’abandonna pour la première fois douce et caressante dans les bras du Sultan, qui la crut pâmée d’amour alors qu’elle était ivre d’espérance.
Le lendemain, il se passa au palais des choses terribles. On trouva les gardes ou ligotés ou poignardés. Au petit jour, les Berbères de la suite de Heniya s’étaient rués sur le personnel endormi, avaient envahi les écuries, enlevé les plus beaux chevaux et par la porte de l’aguedal, avant que la moindre tentative ait pu être faite pour l’arrêter, la Berbère prit la fuite entourée et suivie de ses fidèles montagnards. Elle et eux, tous barbares, étreignant de leurs jambes nues les chevaux du Makhzen, disparurent dans un galop effréné qui, en deux heures, les mit à l’abri dans les défilés du Djebel Kandar.
En apprenant ces graves événements, les gens de Fez qui sont raffinés et frondeurs fermèrent leurs portes, s’insurgèrent contre le Sultan et réclamèrent des privilèges.
Le conteur s’arrêta là; le thé était bu et la nuit toute proche.
Le commandant, qui n’avait pas perdu un mot du récit, prit la parole:
--Que Dieu te bénisse, Si Othman! Mais, dis-moi, cette Heniya dont tu viens de nous dire l’histoire n’était-elle pas fille de cette tribu des Beni-Merine qui vivait sous notre autorité un peu en otage?
Le fkih se leva et dit:
--Béni soit Dieu qui t’a fait perspicace!
Puis prenant congé, il se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna vers le commandant:
--J’allais oublier de te dire... fit-il, tu connais cet enfant que j’avais recueilli? Ce matin je l’ai envoyé au douar chercher du lait; il n’est pas revenu. Que Dieu le juge!... Je l’aimais comme mon fils.
Et grave, ayant achevé de révéler à sa façon la dissidence des Beni-Merine, il chaussa ses socques pointus et sortit dans la nuit.
Les Youyous
A Marrakch la rouge, ce soir-là, les trois amis étaient réunis dans la maison de Messaoud El Biod le concussionnaire.
Le Makhzen--que Dieu le fortifie!--avait saisi cet immeuble et d’autres aussi, mis l’homme en prison, jeté ses femmes et ses enfants à la mendicité, vendu ses esclaves. Le peuple stupide avait ricané: «Allah! son heure est finie», puis avait oublié le ministre hier obéi et redouté.
C’était une habitude passée depuis longtemps dans les mœurs. Les grands devenus trop riches ou importuns étaient ainsi dépouillés par le gouvernement de ce qu’ils avaient enlevé au peuple.
Le makhzen des Français--que Dieu le fortifie aussi!--a d’autres méthodes. Mais en venant au Maroc, comme il fallait bien commencer d’une façon ou d’une autre, il prit les situations telles qu’il les trouva et stabilisa le tout. Des gens qui n’ont pas eu de chance sont ceux dont la fortune tourna avant cette époque mémorable. D’autres au contraire sont restés riches et honorés. Mais Dieu seul est juge de ces choses et de toutes les autres.
Donc les trois amis avaient dîné ce soir-là dans la maison d’un homme déchu de son importance. Cette demeure devenue «bien makhzen» avait été mise à leur disposition provisoire. Elle était construite dans le style banal, utile pourtant à perpétuer pour l’enchantement des touristes: cour intérieure carrée, avec jardin creux doté d’une vasque, le tout flanqué à chaque bout d’une pièce longue, étroite, effroyablement ornementée de plâtres et de carreaux de faïence. Le reste de la maison comportait un escalier mal compris, coupé de recoins inutiles et conduisant à des chambres, les unes trop basses de plafond, les autres sans jour, puis à une terrasse où l’on respirait enfin d’échapper au cubisme incohérent de cette incommode bâtisse.
Les hôtes de la maison, réunis à l’heure du repas dans une des grandes pièces donnant sur le jardin, étaient Dubois et Martin, capitaines, et le toubib de l’assistance indigène, le docteur Chrétien. Et les deux premiers sermonnaient le troisième.
--Docteur, disait Martin, quel est encore cet affreux bonhomme que j’ai vu couché sur votre lit de camp?
--C’est un musulman famélique et toqué qu’il a trouvé dans la rue et qu’il ressuscite peu à peu, répondit Dubois. Car le toubib dédaignait de répondre aux affectueuses critiques de ses compagnons.
C’était un homme imbu d’idées singulières, au moins selon le jugement de notre époque. Il pensait qu’envers ceux qui souffrent il n’est point de limites au devoir de charité. Il avait une horreur instinctive de tous ceux qui sont riches ou détiennent l’autorité. Il reniait les formes officielles de la morale du siècle et n’aurait pas quitté le grabat d’une prostituée malade pour le chevet d’un prince de ce monde. Celui qui lui avait donné ces sentiments l’avait en même temps gratifié d’une santé et d’une vigueur physique merveilleuses, ce qui lui permettait de faire le bien avec plus de continuité. Il était inconscient de la plupart des choses que nous croyons nécessaires à notre dignité. La science et le soulagement qu’il en tirait pour autrui absorbaient toute sa pensée. Il était fruste de manières, mal habillé et incapable de flatterie. Ses supérieurs avaient pour lui du dédain et de la colère.
--Docteur, continuait Martin, je vous défends d’aller en plein midi, par quarante-huit degrés à l’ombre, faire uriner des vieux juifs du Mellah dont la santé, si intéressante qu’elle soit, m’est moins chère que la vôtre.
Le médecin versa dans les tasses un café qu’il avait préparé lui-même.
--Il est bon et fait avec soin, dit Martin, mais je voudrais vous voir, toubib, apporter une égale attention à votre tenue. Un pantalon de treillis et une capote de légionnaire sont un vêtement insuffisant pour votre grade. Vous avez fait ainsi toute la route de Rabat à Marrakch. Comment employez-vous votre solde?
--Elle fond au feu de charité qui le consume, continua de répondre Dubois; il n’a jamais le sou; et à vous, qui êtes chef de détachement, je dénonce que notre docteur s’est fait des bretelles avec des bandes à pansement, ce qui est une criante dilapidation de matériel appartenant à l’État...
La nuit était lourde et chaude; des bouffées d’air brûlant venaient du jardin par l’immense porte aux battants bariolés grands ouverts. De plus, les volutes de poussière rouge qui, chaque soir, montent en tourbillons allongés de la plaine du Guiliz retombaient doucement de très haut sur la ville et venaient aggraver d’un goût terreux la sécheresse des lèvres. C’était la fâcheuse nuit de Marrakch quand il n’y a plus de neige sur l’Atlas.
On était en 1912, une année qui avait vu de graves événements marocains, les émeutes de Fez, l’instauration du protectorat, l’occupation de la capitale du Sud après la fuite d’El Hiba.
Le docteur écoutait le sermon de ses amis dont l’énergie critique languissait d’ailleurs par l’effet de l’heure pesante. Aucun bruit ne venait de l’immense ville, si ce n’est, parfois, des bribes de youyous poussés par des femmes en quelque fête voisine.
A l’autre bout du jardin, une forme blanche se détacha du mur blanc et, onduleuse sous les fines branches des menus jasmins, s’avança vers la grande pièce éclairée où se tenaient les trois amis. Ceux-ci, en silence, regardaient approcher cette chose, et quand elle arriva sur le seuil en pleine lumière, ils virent que c’était une femme: un visage d’enfant dans des étoffes blanches.
Son regard vague ou peut-être aveuglé par la lumière se posa incertain sur le groupe des officiers assis autour de leur petite table, puis, soudain, les aperçut. Alors sa main preste disparut dans une grande manche du vêtement, en ramena une étoffe de soie noire et la femme, avec une agilité de doigts singulière, s’en coiffa. Chez les filles de Sem la chevelure est une nudité.
Dubois et Martin virent passer devant eux cette apparition inattendue qui alla vers le docteur, fit le geste de lui baiser l’épaule et revint au seuil de la porte où, muette toujours, elle s’assit les jambes croisées. Et, dans le silence, Martin proféra d’une voix un peu étreinte de curiosité angoissée:
--Qu’est-ce que c’est que ça?
Le docteur, accoudé sur la table, regardait la femme et son visage exprimait l’effort d’une attention professionnelle intense.
--Ça, dit-il, c’est une femme qui a peur. Puis, allant au-devant de questions nouvelles, il continua:
--Elle sort de quelque coin où vous ne l’aviez pas vue. Elle est arrivée ici avec moi et, dans l’immense cohue de la mehalla chérifienne, elle a passé inaperçue parmi toutes les femmes juchées sur les mulets de transport. Elle est venue ainsi de Fez en passant par Rabat. Elle est folle et je la soigne.
Elle est folle, mais non méchante. Elle est, au contraire, docile et ne parle que si on l’y invite. Mais elle a peur, peur jusqu’à la folie, et son instinct la pousse à se rapprocher de moi quand elle pressent la crise qui la jettera dans la démence. C’est ce qu’elle a fait en quittant le recoin de cette maison où elle habite et en venant ici. Cette femme sera probablement folle à lier dans quelques instants.
Les deux camarades du médecin regardaient tour à tour celui-ci et la femme immobile. La façon étrange et inattendue dont se terminait la soirée les intriguait jusqu’à l’angoisse, sensation qu’accroissait, sans doute, la pesanteur étouffante de cette nuit torride. Leur première pensée fut de se retirer et de laisser le médecin à sa malade. Mais la curiosité l’emporta et aussi l’amour-propre de réagir contre l’impression pénible déjà ressentie, contre celle plus forte encore à laquelle ils s’attendaient.
--Continuez, docteur, fit Dubois et dites-nous pourquoi cette femme a peur.
--Vous devez comprendre l’intérêt que j’attache à l’étude de ce cas, reprit le toubib. L’intérêt médical n’est pas seul en jeu d’ailleurs, comme vous allez vous en rendre compte.
Cette malheureuse était servante à Fez chez notre camarade, le capitaine X... qui trouva la mort pendant les émeutes du 17 avril dernier. D’après tout ce que j’ai pu savoir, à ce jour, elle a cherché à sauver son maître en le guidant, de terrasse en terrasse, à la recherche d’une maison hospitalière qu’ils ne trouvèrent pas. Elle a donc pris sa part de l’horrible calvaire. J’ignore comment elle a pu elle-même éviter la mort. Juive de race et servante d’un chrétien, elle était pourtant toute désignée à la fureur stupide de cette population fanatisée et voyant rouge. J’ai retrouvé dans les archives du Conseil de guerre qu’elle avait dénoncé avec une extrême énergie les assassins du capitaine.
--Elle n’était donc pas alors, fit Martin, dans cet état de mutisme prostré où nous la voyons aujourd’hui?
--Certainement non, reprit le docteur, et sa folie ne vint que bien après, car elle eut la singulière énergie d’aller, un mois plus tard, assister, cachée dans les roseaux de Dar Debibagh, à l’exécution des meurtriers. Elle fut trouvée là par un spahi du service de garde qui l’en chassa et la poussa jusque dans un sentier où je passais. Elle s’accrocha au poitrail de ma selle avec une telle force que je dus descendre de cheval pour la faire lâcher prise. Je l’avais vue chez son maître et la reconnus. Elle me dit: «Ils sont tous morts sauf un», puis tomba en syncope. C’est cet «un» échappé à notre vindicte dont la menace l’inquiète. Et ceci aggrave d’une terreur insurmontable la dépression générale causée par l’excès d’horreur dont cette femme fut témoin.
--Elle redoute probablement la vengeance des musulmans, dit Martin.
--Ce n’est pas douteux; aussi l’ai-je gardée auprès de moi et conduite jusqu’ici bien loin de Fez où elle avait tout à craindre. Et je m’efforce de ramener à la sérénité cet esprit d’enfant maltraité, déjà très faible par nature, qui trouva pourtant, dans une heure tragique, la force de chercher à sauver son maître et, après sa mort, de le venger. Mais j’ai grand mal à lui rendre sa raison. Les événements dont elle souffrit sont encore trop récents; des faits extérieurs, contre lesquels je ne puis rien, la replongent à chaque instant dans ses atroces souvenirs et le calme où vous la voyez en ce moment fait alors place à la démence aiguë.
La pluie, par exemple, la surexcite, car il pleuvait à torrents durant les émeutes. Elle ne peut entendre, sans divaguer aussitôt, les coups de feu des inoffensives fantasias. Mais ce qui l’impressionne le plus fortement ce sont les youyous des femmes. Vous savez qu’à Fez les scènes de meurtre et de pillage s’accomplirent au son strident des youyous qui roulaient sur toute la ville comme un chant de triomphe bestial. Dès les premiers coups de feu, les terrasses se couvrirent de femmes, d’enfants, encourageant les moujahidine, manifestant bruyamment leur joie de ce qu’ils croyaient être un beau jour, un spectacle réconfortant pour leur foi, «nehar el feradja», la journée de plaisir, comme ils l’appellent encore. Les foules, toutes les foules commettent de ces erreurs, de ces crimes stupides dont elles n’ont pas conscience.
--Votre malade, dit Dubois, serait donc actuellement suggestionnée par les youyous que nous avons entendus tout à l’heure.
--En effet, répondit le médecin et il convient de l’en distraire si possible.
--Benti, ma fille, ajouta-t-il doucement à l’adresse de la femme, dessers le café et raconte-nous une histoire.
La folle se leva et débarrassa la table des restes du repas; puis elle reprit sa place sans rien dire, attentive aux bruits de la nuit.
--Étreinte par son rêve douloureux, elle a déjà oublié ce que je lui ai demandé, dit le docteur, qui se leva et marcha vers la malade.
--Donne-moi la main, petite, fit-il doucement.
Et, la forçant à se lever, il l’entraîna vers la table.
--Assieds-toi sur cette chaise, comme si tu étais une de ces belles dames chrétiennes qui te font envie et raconte à ces messieurs une de ces jolies histoires que tu me disais le soir au campement, durant la route.
--Son visage, remarqua Martin, exprime pour nous la sympathie; elle vous regarde, docteur, avec confiance et pourtant, il y a quelque chose de tragique dans ce masque enfantin qui ne rit pas.
--Il s’agit précisément, répondit le praticien, d’y ramener quelque jour le rire qui effacera cette fixité... impressionnante, n’est-ce pas?
--Plus impressionnant est pour moi, dit le capitaine Dubois, votre amour de ceux qui souffrent, et l’indicible geste de tendresse que vous faites vers le malheur. Dominé comme vous l’êtes par un altruisme qui nous surpasse, votre oubli se conçoit de nos égoïstes conventions sociales. Je ne vous blaguerai plus, toubib, pour vos travers. Nous ne sommes pas dignes de vous juger.
--Veux-tu, père, dit la femme, une histoire d’amour ou une histoire pour amuser les enfants?
--L’amour, dit Martin, est si près de la douleur qu’il serait peut-être préférable pour elle de n’y pas songer. Et j’éprouve moi-même le besoin d’entendre des choses peu compliquées et chastes en cette nuit écrasante.
--Peu compliqué sera, certes, ce qu’elle nous dira, fit le médecin, mais les récits de ces gens sont rarement chastes, même ceux destinés à la jeunesse; on n’élève pas les enfants, ici, comme chez nous. C’est encore une de ces profondes différences... Enfin nous verrons bien.
--Raconte une histoire pour les petits, ajouta-t-il à l’adresse de la femme.
Et celle-ci, les mains jointes sur les genoux, docile, commença.
--C’était à l’époque où la simplicité régnait dans le monde. Les hommes connaissaient encore peu la méchanceté, le vol et le parjure. Il y avait un homme qui s’appelait Ben Niya et qui possédait un âne. Un jour cet âne disparut pour suivre une ânesse, car c’était le temps où les animaux s’accouplent selon l’ordre établi par Dieu. Personne ne convoitait alors le bien d’autrui et Ben Niya pensa qu’on lui avait joué une farce. Il s’en alla trouver le crieur public et lui dit: «Crieur public, va crier partout que si on ne me rend pas mon âne je ferai ce que fit mon père en pareille occurrence.» Et le crieur passant dans toutes les ruelles cria: «O croyants! ô enfants bien nés! Ben Niya réclame son âne, rendez-le lui, sinon il fera ce que fit son père en pareil cas!» Alors les gens s’assemblèrent et s’inquiétèrent de ce qui allait arriver. Tout le jour on discuta sous la grande porte de la vieille enceinte, devant la plaine où les belles moissons de Dieu mûrissaient pour la joie des hommes. Et soudain on vit le petit âne qui revenait, en compagnie de l’ânesse du voisin Belaquel. Alors les craintes s’apaisèrent et l’on s’en fut conduire l’âne à son maître. Celui-ci attendait tranquillement sur le pas de sa porte.
--Voici ton âne, dit la foule à Ben Niya et maintenant raconte-nous ce que tu devais faire à l’exemple de ton père défunt, que Dieu lui fasse miséricorde!
Alors Ben Niya, tenant son âne par les deux oreilles, dit aux gens:
--J’aurais fait ce que fit mon père le jour où, étant au marché, son âne disparut.
--Mais quoi encore? dit la foule.
--Je serais rentré chez moi à pied!
A ce moment un long trille de youyous venu de la maison voisine tomba dans le jardin, se répercuta aux grands murs et entra dans la pièce avec une bouffée de jasmin surchauffée. Et les rires qui devaient accueillir la réponse de Ben Niya, la fin de l’histoire pour amuser les enfants, les rires demeurèrent au fond des gorges.
Les trois amis regardaient la femme. Son visage exsangue, ses yeux agrandis, sa bouche convulsée formaient un masque d’indicible terreur; ses poings fermés martelaient sur les dents ses lèvres toutes blanches, tandis que stridaient les youyous. Puis l’on entendit une détonation, les voisins en noce faisaient parler la poudre et la physionomie si douloureuse à voir se modifia. La femme se dressa, son front sembla s’arc-bouter sur l’accolade des sourcils froncés, le regard devint volontaire et dur, les mains joignant leurs doigts en firent craquer les phalanges, du geste énergique de qui prévoit un effort. La femme n’avait plus peur mais, bien folle cette fois, revivait le danger, et, comme elle avait dû faire la première fois, se préparait à la lutte.
Au regard interrogateur de ses amis le médecin répondit:
--Voici peut-être la grande crise, dominez-vous, écoutez et regardez.
La folle bondit tout à coup vers Martin et ses deux mains voulurent s’accrocher à son bras.
--Écoute! cria-t-elle.
Par un réflexe qu’il ne put dominer, l’officier se dégagea et son mouvement le plaça devant une des fenêtres qui, de chaque côté de l’immense porte, donnaient sur la cour intérieure. La juive l’y suivit et ferma précipitamment les deux volets bariolés de peintures mauresques.
--Tu vois, dit-elle, je t’avais prévenu que tes domestiques te trahissaient. Tu vois! c’est Embarek le palefrenier qui vient de tirer sur toi.
La cour retentissait des pétarades qui éclataient chez les voisins en liesse.
--Écoute, continua la juive, on tue tes frères dans la rue, on pille. Prends un parti maintenant, ajouta-t-elle, puisque tu n’as pas voulu me croire!
--Martin, dit la voix du docteur, maîtrisez vos nerfs; cette malheureuse vous identifie à son maître et sa folie va peut-être la pousser à reproduire devant nous le drame qui la causa. Remarquez que nous venons d’apprendre le nom de celui qui le premier tira sur la victime. Ce fut un de ses propres domestiques; c’est lui qui échappa au Conseil de guerre; c’est le nom qu’il fallait savoir. Enfin, chose utile pour l’histoire de ces tristes jours, nous savons aussi que la servante avait pressenti les événements et en avait prévenu son maître, resté d’ailleurs incrédule...
--Allons! ne demeure pas ainsi immobile, continuait la femme, il faut agir. Tes fusils, tes cartouches! Comment, tu n’as pas d’armes chez toi? Mais à quoi pensais-tu, malheureux! Ah! ton revolver, au moins...
Et courant à une patère fixée au mur, elle s’efforçait d’en décrocher un équipement imaginaire.
--Oh! l’étui est vide! ils ont pris ton revolver! Ils t’ont désarmé!... Alors!... sauve-toi; sauvons-nous par les terrasses, suis-moi!
Belle d’énergie, elle s’empara de sa main et l’entraîna par la grande porte, dans le jardin, vers l’escalier situé au bout de l’un des grands côtés et qui conduisait à deux étages, puis aux terrasses.
Dubois et le médecin s’étaient levés doucement et suivirent les fugitifs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils franchi le seuil de la pièce que la femme s’arrêta brusquement et refoula son maître de toute la force de ses deux bras tendus.
--Prends garde! on tire sur nous du haut du minaret de la mosquée, on nous a vus!...
Ses deux mains comprimaient sa gorge palpitante. On voyait les efforts surhumains de ce pauvre être s’efforçant de surmonter sa terreur, de réfléchir.
--Passons vite... l’un après l’autre... moi d’abord... je t’attends dans l’escalier. Et elle partit en courant.
--Suivons cette scène pénible mais instructive, dit le médecin à ses amis. Nous n’interviendrons que s’il est nécessaire de protéger cette femme contre sa propre démence.
La folle montait l’escalier; elle avait oublié celui qu’elle prenait pour son maître, mais le geste de sa main, toute sa démarche montraient qu’elle croyait toujours l’entraîner dans sa fuite. Et tirant ainsi après elle un être imaginaire, elle parvint sur la terrasse où, silencieusement, les trois spectateurs prirent pied peu de temps après elle.
Comme toutes les terrasses des maisons mograbines, celle-ci présentait un compartimentage en rectangles correspondant chacun à l’une des pièces de l’étage inférieur et tous de niveau différent. Il fallait donc enjamber une murette parfois haute de plus d’un mètre pour aller d’un rectangle à l’autre. Un parapet plus haut encore entourait tout l’ensemble de cette terrasse très vaste, comme la maison qu’elle couvrait.
Parvenue devant le premier compartiment, la folle s’arrêta et se laissa choir. Mais son agitation était extrême; elle sursautait, se dressait en gesticulant, apostrophait les êtres dont son esprit malade peuplait la terrasse. Le docteur, déjà documenté sur la mort du capitaine X..., était seul capable de comprendre entièrement les paroles et la mimique effarante de la juive. Posté à quelques pas, il suivait, avec ses deux amis, tout ce que la clarté lunaire laissait voir des mouvements de la démente. Il renseigna les officiers sur ce qui se passait devant eux.
--Nous sommes au cœur du drame, dit-il, et je vais évoquer pour vous ses détails, grâce à ce que je sais déjà et en interprétant ce que nous voyons et entendons.
Cherchant à fuir et à sauver son maître, toute autre issue leur étant fermée par la populace qui remplit les rues, cette femme vient d’arriver avec lui sur la terrasse. Ces cris, ces pleurs, ces gestes que vous percevez répètent la scène qui s’est alors déroulée. Les fugitifs voulaient profiter de ce que toutes les maisons de leur quartier se touchaient pour gagner quelque demeure amie ou moins hostile. Mais ces terrasses étaient pleines de monde, pleines d’ennemis. Les femmes criaient, gesticulaient, encourageaient de youyous continuels les hommes, leurs maris, leurs frères qui, dans la rue, donnaient la chasse au roumi. Les enfants étaient les plus vibrants de tous, les plus acharnés et ces groupes de formes blanches ponctués des couleurs criardes des petits, trépidants aux spectacles de mort, s’interpellaient de maison à maison, s’encourageaient à exciter les émeutiers. Mais il y avait des degrés dans la fureur générale, dans la joie de voir tuer. Toutes les maisonnées manifestaient les mêmes sentiments, mais avec plus ou moins de conviction. Ces familles qui se connaissent par la mitoyenneté du toit, ces femmes, ces enfants enfermés n’ayant, pour respirer et vivre un peu à la fin de chaque jour, que la terrasse et ses promiscuités, ces gens qui se mélangent si volontiers aux voisins quels qu’ils soient, sans réserve de classe et même sans pudeur sociale, n’en ont pas moins des intérêts, des goûts très divers. Regardez les gestes, écoutez les supplications de la folle. Ce sont les mêmes qu’elle adressa aux femmes et aux filles d’un gros commerçant fasi. L’état d’âme de cet homme est curieux à noter; dans le drame que nous revivons, de lui, plutôt que de ces femmes en furie, dépendra le sort des fugitifs.
Ce négociant a des magasins, des marchandises qui viennent de loin, de chez ces chrétiens que l’on tue à cette heure même, mais dont le supplice n’empêchera pas qu’il faudra payer les marchandises. Ses femmes hurlent là-haut à la mort--n’êtes-vous pas des musulmans!--lui, en bas, tourne en rond dans sa demeure, inquiet au suprême degré de ce qui se passe, de ce qui peut suivre; l’émeute est dans la rue, le pillage s’étend et il suppute ce qu’il perdra si la plèbe défonce les portes de son entrepôt ou s’acharne sur son fondouk. Il calcule ce qu’il faudra payer plus tard, car il sait bien lui, homme d’affaires et de commerce, que toujours, au Maroc, ces heures de joie musulmane ont eu des lendemains pénibles et que toujours les bourgeois ont soldé les exploits de quelques furieux.
Sans doute, dans les premiers moments, son cœur de musulman a vibré d’accord avec celui de la foule. Pour parvenir jusqu’à sa porte, au travers du flot grossissant des émeutiers, sans doute aura-t-il crié comme tout le monde: Dieu vous aide, ô croyants, ô soldats de la guerre sainte! Mais, à peine rentré chez lui, son âme de marchand s’est effrayée d’un désastre possible. Il s’est mis à redouter les excès de la populace qui se presse furieuse dans les ruelles en quête de gens à tuer; il a craint surtout de ne pouvoir, au jour certain des revendications européennes, justifier de son temps, de sa conduite à l’égard de ces chrétiens dont il a tant besoin et qui ont en leurs mains son crédit. Et le problème s’est posé à lui comme à beaucoup d’autres qui l’ont résolu, d’ailleurs, de la même façon. Tout en prenant part, selon son devoir de musulman, selon sa conviction aussi, au sursaut xénophobe qui agite la ville, il lui faut esquisser une réprobation, faire au secours des chrétiens--ses créanciers--un geste dont il pourra se réclamer plus tard, s’il est utile.
Plusieurs de nos compatriotes furent en effet sauvés par des misérables qui ne cherchaient qu’un alibi.
Mais notre camarade X... ne devait pas profiter d’une circonstance à ce point favorable. Il habitait un quartier populeux, il était spécialement visé, désigné par la trahison de ses domestiques. Il ne pouvait être sauvé par l’unique dévouement de la pauvre femme qui le guidait.
Quand un petit garçon dégringola du toit pour dire à son père qu’un de ces chrétiens demandait asile, le marchand fasi hésita peu à lui répondre: recueillir le fugitif serait attirer sur la maison la colère de la foule qui grondait dans la rue, mais on le laissera passer chez le voisin sans lui faire de mal.
--Qu’il se débrouille, dit-il, avec les gens d’à côté. Quant à vous tous, ajouta-t-il, en parlant à ses employés, à ses esclaves, soyez, s’il le faut, témoins que j’ai aidé cet homme à fuir.
Le docteur se tut. Il avait évoqué la première phase du drame et, justifiant sa narration, la folle, comme libérée du premier obstacle, venait de franchir péniblement la murette et d’atteindre une autre partie de la terrasse. Mais manquant de force, par un fléchissement sans doute de sa surexcitation, elle resta étendue, secouée parfois de tremblements, murmurant des mots sans suite mêlés de sanglots.
Le médecin, les yeux fixés sur sa malade, continua:
--La crise subit une pause... le sujet n’a plus la force de répéter la tragédie dont son esprit pourtant lui ressasse implacablement le thème. Sa folie lui donnera peut-être plus tard une vigueur nouvelle; en attendant, ce qu’elle ne peut plus mimer ou crier, je vais vous le dire.
Délivrés du premier obstacle, par l’intervention du négociant, la femme et celui qu’elle guide sont passés sur la terrasse de la maison contiguë. Déjà l’homme n’est plus qu’une loque. La soudaineté des événements déroutant toutes ses prévisions, le surprenant en plein calme pour le plonger dans un danger auquel il ne voit pas d’issue, a brisé sa volonté. Il suit machinalement sa protectrice; il est pâle, ses vêtements portent déjà les traces de souillures, des crachats qui lui ont été jetés. En arrivant chez les voisins, la femme reprend ses supplications en faveur de celui qu’elle veut sauver. Lui, au comble du désarroi, ne retrouve plus les quelques mots d’arabe qu’il possédait, ne sait plus que gesticuler ses demandes de secours où il y a aussi de la menace et toute la révolte de son orgueil impuissant. Devant eux se dresse maintenant la famille, mère, femmes, sœurs, esclaves du grand alim, de l’homme pieux qui, depuis des années, enseigne les foules attentives aux Khotba de la sublime mosquée et dont l’éloquence imprègne pour la postérité les murs blancs de Qaraouiyne.
Ignorantes, ces femmes expriment en cette heure ce qui est pour elles le plus apparent de la science du maître, la haine de ceux qui ne suivent pas la doctrine qu’il enseigne. Elles manifestent avec violence pour être vues et entendues des voisins. Peuvent-elles faire autrement, celles qui vivent dans la pure intimité d’une des plus belles lumières de l’Islam? Lui, observe en silence; ses sentiments ne répugnent pas à quelque succès sur les mécréants, mais, homme de science et de réflexion, il pèse l’opportunité du drame, redoute qu’il se produise hors de l’heure prévue pour le triomphe définitif et qu’il soit de ce fait incomplet et inefficient, sinon dangereux pour la cause même. En tout cas, il ne peut s’agir pour lui de compromettre aux orgies de la plèbe sa dignité et celle des siens, de souiller ses belles mains et ses blancs lainages aux sanies du meurtre et aux hontes du pillage.
L’arrivée du roumi fugitif au bord de sa terrasse lui est un bon prétexte pour calmer le zèle encombrant des siens, pour les rappeler auprès de lui.
--Fuyez, rentrez, cachez-vous de cet homme impur! crie-t-il et, comme par enchantement, la terrasse se vide à la voix du maître, les furies disparaissent et derrière elles se referme la porte où le poursuivi et son pauvre guide auraient pu trouver un refuge contre la fureur croissante des gens entassés sur les terrasses; car on les a vus; les pierres volent et les vociférations se rapprochent.
Franchie la maison de l’homme saint, les voici devant celle d’un être quelconque, mauvais fonctionnaire besogneux, chassé du Makhzen pour concussion par trop criante et qui impute volontiers aux idées nouvelles venues d’Europe la subite pudeur administrative qui l’a privé de son emploi. Il est vieux aussi; il ne peut résister aux folies de ses fils dont l’inconduite achève de le ruiner. La misère guette sa maison qu’emplissent déjà des discordes familiales et des scandales musulmans. Aussi de cet antre malsain, la haine a-t-elle surgi dès les premiers éclats de l’émeute, comme un dérivatif aux ennuis de chacun. Et il arrive bien à propos ce chrétien, pour se faire écharper par les furies qui lui barrent la terrasse de Ben Thami.
Le sang coule sur le visage de l’homme que des pierres ont atteint. Épuisé moralement, écrasé sous les insultes, il tombe à genoux devant la murette hostile et la femme s’efforce de couvrir le visage défait et sanglant de son maître. Elle n’a presque plus de voix à force de supplier; elle arrache ses pauvres bijoux, les jette à ceux qui lui barrent la route; une de ses mains protège l’homme; de l’autre, elle cherche à parer elle-même les coups des petites filles, des petits garçons qui frappent, pincent, arrachent, tandis que les grandes hurlent, rient, se bousculent pour voir.
La poussière rouge du Gueliz remplit l’air en feu et tamise en la colorant la clarté lunaire.
Aidés par tout ce que leur a dit le médecin, les deux officiers, serrés autour de lui dans un angle de la grande terrasse de Messaoud El Biod, suivent et comprennent les détails de la scène jouée devant eux par la folle. Celle-ci semble, en effet, avoir retrouvé des forces dans l’excès même de sa terreur. Sa voix est redevenue distincte. Sa mimique, tous les mots qu’elle profère ponctuent, matérialisent, illustrent le récit du docteur. Les impressions des spectateurs peu à peu se sont intensifiées à l’extrême. La scène jouée par la femme, dite par le récitant, se développe avec une sincérité suggestionnante qui, bientôt, fait apparaître à leur imagination le principal acteur absent. Ils voient l’homme qui va mourir et machinalement leurs mains se cherchent et se serrent en communion de pensée et de douleur.
Chuchotante, la voix du docteur reprend:
--Nous arrivons à la fin du drame, regardez bien.
--Lalla! Lalla! crie la folle, ne jette pas cette énorme pierre! puis elle s’effondre aux côtés de l’homme assommé, atteint sur la tête par un pavé que Lalla Tam, femme de Ben Thami, a lancé sur lui de toute la hauteur de sa taille que double celle de la murette au bas de laquelle le fugitif s’est abattu. La juive maintenant se tord auprès de son maître étendu.
--Laisse-moi, tu vas mourir, tu ne m’as pas crue, ne me force pas à mourir aussi!... lâche mon poignet! et ses efforts tendent à arracher, de la main crispée du moribond, la sienne qu’il a prise et à laquelle il se cramponne, sans doute, dans un dernier instinct d’espoir ou de consolation.
Puis il semble qu’elle lutte contre des gens qui l’ont empoignée. Elle hurle grâce, elle porte en avant ses mains, les index tendus. Ce sont les chouhoud, les témoins de ce qu’elle va dire. Elle crie la profession de foi musulmane. Elle sauve sa vie.
La voici maintenant adossée au parapet de la terrasse; il apparaît que ceux qui la tourmentaient, occupés ailleurs, la laissent tranquille.
--Il est mort, je te dis, crie la femme, pourquoi lui donner un coup de baïonnette? Eh vous autres les hommes! Qu’allez-vous faire maintenant? Oh! ne lui coupez pas la tête devant moi. Mais vous êtes fous! Au nom d’Allah El Karim! Je ne veux pas la voir! emportez-la! Comment, vous jetez son corps dans la rue!
La folle s’est redressée, le dos appuyé au mur; ses mains se pressent sur son visage; elle les retire fascinée, elle regarde et enfin de sa gorge sort plusieurs fois ce son: plof, plof, reproduction machinale du bruit qui hantera toute sa vie, le bruit du corps de l’homme jeté aux gens de la rue et s’écrasant sur le sol...
--En voilà assez, dit le docteur. Et il courut à la femme qui était retombée au pied du mur. Délicatement, aidé de ses camarades, il la prit dans ses bras et l’emporta. Tous trois redescendirent vers la salle basse.
Dans la chambre du médecin, étendue sous la lueur jaune de la lampe, la folle exténuée s’abandonne aux mains qui la soignent. Elle n’est plus agitée, mais toujours de ses lèvres blanches sort le plof, plof, qui résume toute l’horreur qu’elle a vécue. Et soudain à l’autre bout du jardin une voix s’élève qui fait sursauter les officiers:
La illaha illallahou, la illaha illallahou!
C’est le musulman toqué, le famélique recueilli par le médecin qui s’éveille et clame, dans la nuit brûlante, la gloire de Dieu aux quatre murs de la grande demeure.
--Cette femme va mieux, dit le docteur à ses amis, surveillez-la un peu; ménagez l’éther, je n’en ai plus beaucoup. Je vais aller m’occuper de l’autre là-bas, voulez-vous?
L’Automobile
Le capitaine Duparc, de l’artillerie, parvint à Meknès après un voyage fatigant. Il débarquait en Afrique pour la première fois et y venait sans enthousiasme. Mais, officier consciencieux et esprit cultivé, il eut soin, avant de quitter la France, de se documenter sur le pays où il allait vivre. Il acquit ainsi en une dizaine de jours d’un travail assidu des idées qu’il jugea satisfaisantes sur le régime dit de Protectorat, sur la religion mahométane dite Islam, sur la géographie, l’ethnographie de l’Afrique du Nord.
Il apprit qu’au Maroc la population se divise en quatre classes: les Maures et les Juifs qui habitent les villes, les Arabes qui remplissent le pays, les Berbères qui sont confinés quelque part dans la montagne. Il lut une description intéressante du cortège qui accompagne le Sultan à la prière du Vendredi et admira la vitalité du gouvernement dénommé Makhzen qui, cramponné pendant des siècles aux destinées de quelques tribus mograbines, a résisté aux folies d’Abd-el-Aziz, à l’acte d’Algésiras et aux massacres de Fez. Puis il versa une cotisation de quinze francs au Comité de l’Afrique Française et acheta une grammaire arabe, se promettant de consacrer aux premiers éléments de cette langue les longues heures du voyage.
Mais la mer, d’humeur fâcheuse, ne lui en laissa point le loisir. Après quatre jours de traversée agitée et deux jours de «bouchonnage» devant la barre de Casablanca, après la surprise du panier de débarquement et l’épreuve décisive de la barcasse, il échoua dans un hôtel qu’on lui affirma «Touring Club». Il y passa deux jours au lit. Et de cette couche étrangère qui longtemps remua elle aussi, il entendit, perpétuant son cauchemar, le grondement continu et tout proche de la mer furieuse se jetant affamée sur les blocs de Schneider et Cie.
Dès qu’il fut en état de trouver une paire de gants dans ses cantines, il s’en alla, muni d’un sabre, se présenter aux autorités locales. L’accomplissement de cette corvée lui fit visiter la ville. Son intelligence native et d’ailleurs exercée lui permit vite de comprendre que ce chaos n’était pas le Maroc, mais le résultat encore informe du «formidable essor économique» annoncé par les bouquins. Étant venu pour vivre, comme il disait déjà, la vie du bled, il résolut de ne pas séjourner à Casablanca. Ses impressions s’y trouvaient au surplus chagrinées par ce qu’il crut être la confirmation d’une vieille idée apportée de France et qu’il aurait voulu inexacte.
Duparc appartenait à ces milieux très bourgeois de l’armée métropolitaine, qui avaient pour l’armée d’Afrique le fraternel mépris réservé au cadet qui a mal tourné. Celle-ci n’avait alors donné à la France que la totalité de l’Afrique mineure. Elle n’avait pas encore l’auréole du sacrifice vigoureusement et joyeusement consenti qui la jeta, merveilleuse d’entraînement, de santé physique et morale, contre les corps d’armée allemands. Pour Duparc, comme pour bien d’autres, l’officier d’Afrique était un buveur d’absinthe ou un malheureux retenu loin des honnêtes garnisons de province par des dettes ou un banal collage avec quelque sauvageonne.
Il vit donc à Casablanca de multiples et bruyants cafés remplis d’un nombre vraiment impressionnant d’officiers de toutes armes attablés, souvent en compagnie de cocottes et voisinant avec des civils qui lui parurent d’origines diverses.
Comme la température l’y invitait, il s’assit lui aussi à une table et, après quelques secondes d’hésitation, se trouva bien.
Il y fut très vite l’objet des sympathies de camarades qui, reconnaissant à son sabre et à ses gants blancs qu’il était nouveau dans le pays, l’entourèrent, l’invitèrent et lui firent fête. Il en fut très gêné, mais, en dépit de la froideur dont il voulut se cuirasser, il fut entraîné jusqu’à une heure avancée, de café en café, de boîte en boîte. Quand vint la dislocation de la bande joyeuse, il était tout à fait écœuré, navré du lamentable exemple de désœuvrement, de mauvaise tenue et de légèreté morale donné par ses camarades d’Afrique. Il jugea qu’il y avait là vraiment quelque chose à faire et se promit d’y penser.
Un des officiers le raccompagna jusqu’à son hôtel et, engagé par la réserve un peu plus grande qu’il avait cru observer en ce compagnon parmi tous les autres, Duparc ne put s’empêcher de lui faire entendre discrètement que ce qu’il venait de voir lui paraissait irrégulier. L’autre lui demanda, en guise de réponse, de quelle garnison il venait.
--D’Orléans, répondit Duparc.
--Ah oui... Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme! Vendôme! Ma nourrice chantait une ronde où ces noms sonnaient comme des cloches. Cela, c’est toute la noble et vieille France... Orléans est une bien bonne garnison. Moi, depuis des années, je roule de Tunis au Sahara, des Touareg aux Beni Snassen, à Bou Denib, à Fez, au Tadla. Je viens de faire deux ans de colonne sans débrider, sans boire un bock frais, sans voir un chapeau de femme. Je n’avais plus de chaussettes et j’ai demandé quinze jours de répit pour venir ici me faire couper les cheveux et me requinquer un peu... Les autres, c’est la même chose. Bonsoir, cher ami, que le Maroc vous soit propice. Et cordial, il serra la main de Duparc et le quitta.
En se couchant, celui-ci pensa à ce qu’il avait vu, à ce qu’il venait d’entendre et il eut ce petit malaise d’amour-propre fréquent chez ceux qui ont du cœur et qui vient de la crainte d’avoir été maladroit ou injuste.
Rabat lui fit une impression différente et déjà meilleure. Il subit le charme des deux villes encore bien musulmanes. Il admira le grand bras de mer qui les sépare et que semble remplir toujours la mouvante cascade de la barre qui gronde à son embouchure. Les paillotes de la Résidence l’amusèrent et l’État-major, nombreux, lui offrit des figures de connaissance qui s’épanouirent à l’entendre demander un emploi dans l’intérieur. On lui donna satisfaction immédiate et Meknès lui fut attribuée. Il sortit enthousiasmé de chez le grand chef et ému lui-même des dévouements dont il se sentait capable. Il rendit aimablement son salut au chaouch de la porte résidentielle et partit plein d’ardeur.
On était à la fin du printemps et la chaleur déjà forte rendit pénible au voyageur le séjour dans le train de Meknès. Il devina à peine Kénitra, soupçonna seulement à travers sa somnolence congestionnée la Mamora et la plaine de Sidi Yahia. Il parvint à Dar Bel Hamri avec un commencement d’insolation qui lui évita le repas, les menthes à l’eau et surtout le café à l’eau salée vendus en ce lieu néfaste et obligé, terreur du voyageur assoiffé.
Le lendemain, l’air plus vif du plateau lui fit mieux supporter la route. Il eut la surprise agréable de trouver à la gare une automobile qui était venue le prendre et le conduisit aux baraquements de l’État-major.
--Vous allez arriver juste pour admirer le coucher du soleil, lui dit l’officier qui était venu le quérir.
Cette remarque laissa Duparc indifférent, mais, par la suite, il apprit à la faire à tous les voyageurs importants qu’il lui advint d’aller chercher à la gare.
Dès le premier contact avec son chef accueillant, l’officier d’État-major fut plongé au vif des questions qu’il aurait à traiter.
--Pour vous mettre au courant de la Subdivision, conclut ce chef, vous allez faire la tournée des postes. Vous étudierez sur place certains points qu’il m’importe de connaître. On vous donnera la «petite Ford» et vous verrez ainsi un maximum de détails dans un minimum de temps.
Ce discours plut beaucoup à Duparc. Il eût préféré pourtant faire cette visite à cheval, c’est-à-dire tout à son aise. Mais ceci était incompatible avec le lourd travail de bureau dont il entendit ses camarades se plaindre à la popote, ce qui l’invitait clairement à ne pas s’attarder sur les chemins.
Duparc décida de commencer sa tournée par le poste excentrique d’Oulmès où il aurait d’ailleurs à conduire deux officiers de troupe qui, venus à Meknès pour le service, devaient rejoindre au plus vite leur résidence. Il s’enquit de ses compagnons et fut très volontiers renseigné. C’étaient deux excellents garçons, parfaits officiers, mais nantis de travers singuliers.
L’un s’appelait de Mongarrot. Officier de cavalerie des plus allants, il vivait dans un mutisme presque absolu. Devait-il cela à quelque chute sur la tête ou à un trop long séjour dans le désert silencieux, nul n’était en état de le dire. Mongarrot s’abstenait de parler pour une raison physique ou morale dont personne n’avait sondé le mystère. Il commandait sa troupe par gestes ou par de brèves interjections. En dehors du service, il intervenait dans les conversations par des bouts de phrases latines qu’il appropriait à l’idée émise, réminiscences lointaines de quelque grammaire, bouffées de bréviaire ou de missel romain, échos affaiblis et aujourd’hui désuets des classes d’humanités du temps jadis. Il était doux et taillé en athlète. Son caractère et son austérité l’avaient fait surnommer l’ange radieux.
Martin était le nom du second compagnon de route. Celui-ci, tout à fait différent du premier, manifestait une loquacité déconcertante. Très averti, d’ailleurs, des choses et des gens d’Afrique, il était quelquefois intéressant, précieux souvent par son expérience et, en tout cas, jovial et bon enfant. Mais il était coté comme un cerveau brûlé, voire comme un braque, pour de nombreuses facéties de jeunesse et il manquait de souplesse, c’est-à-dire bêchait volontiers ses supérieurs. Il critiquait, dit-on à Duparc, sans mesure--ce qu’il faut traduire par non sans esprit--et s’attardait, de ce fait, dans des grades subalternes, malgré des états de service remarquables. Enfin, un bon camarade glissa cette dernière pointe: «Je vous préviens qu’il aime peu les officiers d’État-major.»
Méditant sur ces avis, Duparc sentit se confirmer son opinion qu’il tombait dans un monde nouveau. La faible expérience que ses nombreuses études lui avaient laissé prendre de la vie, l’amenait à trouver étrange l’existence possible de gens aussi différents du type qu’il s’était forgé de l’être humain normal et pondéré. Il s’estima, in petto, très au-dessus de ces pauvretés et trouva, dans l’avancement rapide dont il avait joui jusqu’à ce jour, la confirmation de sa supériorité. Il augura mal enfin du voyage obligé avec ces étranges compagnons et se consola en songeant que cela durerait au plus une journée. Puis il s’arma ce soir-là, comme il faisait chaque jour, de sa grammaire arabe qui lui procura bientôt un sommeil dépouillé d’inquiétude.
Quand il se présenta le lendemain au point initial il y trouva l’automobile et, autour, Martin qui se démenait entre de nombreux colis. Duparc, lui, s’était vêtu de pied en cape de la tenue de campagne: revolver, jumelle, boussole et sacoche d’État-major qui, en plus des papiers de service, abritait l’indispensable grammaire; un petit paquet contenait enfin la trousse de toilette et le strict nécessaire pour un court déplacement. Martin, qui s’acharnait avec le chauffeur à arrimer ses colis, accueillit Duparc comme s’il ne connaissait que lui.
--On les casera bien! dit-il, en montrant ses paquets, ce qui n’ira pas dans la berline ira sur le marchepied. Passez-moi votre casse-croûte, on va le mettre dans la boîte aux outils.
--Ce n’est pas mon... déjeuner, répondit Duparc, c’est mon nécessaire de toilette.
--Vous n’avez pas apporté de boulot?
--Je comptais que nous mangerions une omelette à la première auberge... ou dans quelque ferme.
Martin fut si étonné de cette réflexion qu’il n’y sut répondre. Son compagnon manquait évidemment d’expérience marocaine; mais il eut le bon esprit de ne pas le blaguer.
--Cela ne fait rien, dit-il, j’ai tout ce qu’il faut pour vous, pour Mongarrot et d’autres encore. Voyez-vous, dans ce pays, on rencontre toujours quelque part quelqu’un à qui il manque quelque chose. La caisse de pernod, continua-t-il, en s’adressant au chauffeur, ira à côté de vous et, dessus, les caleçons du commandant. Ah! voilà Mongarrot; ça va, mon vieux?
Un géant bien mis s’approchait, maniant avec discrétion des pieds énormes.
Il répondit des yeux à Martin, salua aimablement Duparc en lui disant: «Capitaine Mongarrot, 18e spahis.» Puis il s’engouffra dans la voiture.
--Allons! en route, dit Martin, nous nous mettons tous les trois dans le fond, vous au mitan, Duparc, vous êtes le plus mince et vous serez calé; la voiture aussi; d’ailleurs il n’y a pas d’autre place à cause des paquets qu’on rapporte aux camarades. Toi, Mongarrot, tâche de ne pas écraser ton voisin et ne parle pas trop si nous voulons dormir. Et maintenant, en avant!
Le chauffeur réveilla la petite Ford d’un grand coup de manivelle dans le nez et Duparc, encore tout ahuri, se sentit, au démarrage, effondrer entre ses deux camarades.
La grande guerre a multiplié à l’infini l’usage des voitures automobiles, mais c’est au Maroc oriental d’abord, puis à l’occidental, que l’emploi dans tous les terrains en fut généralisé pour la première fois. Dans ce pays l’automobile vint longtemps avant la route, elle passa à peu près partout et précipita de la plus heureuse façon la conquête et la pacification.
A l’époque où se place ce récit, il n’existait encore que des pistes indigènes parfois améliorées et constamment ravagées par les pluies, défoncées par les charrois. Un voyage en automobile dans les sables de la Mamora, dans les tirs, dans les glaises du Sebou et de l’Innaouen était la chose la plus extravagante et la plus pénible aussi. Le Maroc fut le tombeau des pneumatiques; mais on marchait et le progrès aussi. Les machines soumises à des cahots continuels duraient peu. Les maisons françaises fabriquèrent des cadres et des roues robustes pour le service du Maroc. Les Américains suivirent mais avec des modèles légers, solution différente et d’ailleurs bonne du problème à résoudre: le passage dans tous les terrains.
Duparc n’avait aucune idée d’un voyage de cette sorte. Aussi, quand après avoir traversé la ville, l’auto sortant par la porte du mellah s’engagea sur la piste du camp Bataille, lorsque coincé entre ses deux voisins, gêné par les paquets, il vit la voiture ballottée, cahotée, sauter des mottes de terre, pencher au delà de tout équilibre raisonnable dans des ornières de terre molle, en sortir pour y retomber, progresser de côté comme un crabe en glissant des quatre roues, aborder des talus obliquement pour échapper par moment à la piste trop mauvaise, quand il entendit les halètements, les emballements fous du moteur et vit l’adresse et la force jusqu’alors victorieuses du chauffeur, il éprouva la sensation d’être embarqué dans une mauvaise farce. Martin parlait, s’efforçant d’intéresser son compagnon à tout ce que l’on voyait. Mais celui-ci, s’estimant secoué comme il ne l’avait jamais été, pensait à son cheval qui aurait si allégrement marché d’un pas souple sur cette piste infernale.
--On est évidemment un peu surpris la première fois, dit Martin, comprenant l’impression désagréable qu’éprouvait son voisin; mais on s’y fait rapidement. Vous serez certainement un peu courbaturé ce soir.
--Je m’y attends, fit Duparc qui se sentait devenir furieux. Je trouve tout à fait illogique cette façon de se déplacer; écoutez ces chocs, jamais la voiture ne supportera cela sans que quelque chose casse.
--Soyez-en convaincu, répondit Martin. On casse, on verse, on crève, on répare et on continue; je vous assure qu’on a de la distraction. Ah! nous voici à l’oued. Ne vous embarquez pas sur le pont! le tablier a été enlevé par la crue, cria-t-il à l’adresse du chauffeur.
Et, à la grande surprise de Duparc, la voiture laissant à gauche un pont de bois qui prolongeait la piste dégringola vers le lit d’un ruisseau qui barrait la route, entra dans l’eau, sautilla furieusement sur les gros cailloux ronds qui formaient le gué et se lança à l’assaut de la rampe opposée dont elle atteignit le sommet après trois secousses d’essieux des plus inquiétantes.
--Il faut toujours, dit Martin, mettre des paillons aux bouteilles et surveiller la mise en caisse, si l’on veut éviter la casse et ménager l’argent des camarades qui vous ont chargé de commissions. Mes bouteilles sont bien emmaillotées.
--J’en prends note, dit Duparc, se décidant à rire, vous me paraissez plein d’expérience.
--J’ai été roumi, moi aussi, répondit Martin, mais il y a longtemps. Voici la piste qui s’améliore, nous allons pouvoir marcher.
Au même moment, la voiture pencha violemment sur le côté, et les voyageurs s’accrochèrent instinctivement à l’arceau de la capote.
--Cave ne cadas! dit la voix de Mongarrot.
Mais déjà, l’obstacle franchi, la Ford repartait de plus belle. La piste s’allongeait vers des collines au travers du bled Guerrouan; le soleil montait, chauffant de belles moissons, des indigènes allant vers la ville ou en venant circulaient nombreux sur les sentiers.
Ils s’arrêtaient pour regarder la voiture qui, rapide et sautillante, passait auprès d’eux. Tous s’en amusaient et riaient.
Duparc, à son propre étonnement, se prit à aimer ces choses, ces gens, ces collines roses à l’horizon et même ses compagnons, tout étranges qu’ils lui parussent encore. Il s’informa des oueds qui se trouvaient sur la route.
--Le mot oued, dit Martin, est arabe et signifie vallée, vallon, lit d’une rivière: mais ces sens n’impliquent pas forcément la présence de l’eau. C’est ainsi qu’en Algérie, le mot oued donne plutôt une impression de siccité, de chaleur lourde dans un bas-fond rocailleux. Au Maroc, ce même vocable s’applique à un endroit où l’eau coule, où il y a des arbres, de l’ombre et de la fraîcheur. C’est une des caractéristiques de la langue arabe qu’un seul mot puisse avoir des acceptions différentes et même contraires.
Puis il développa cette thèse et cita des exemples, tandis que la voiture, quittant la plaine de Meknès, passait par un petit col dans la cuvette d’Aïn Lorma. La route devint aussi plus accidentée; le sol était encore imprégné des pluies de printemps; l’auto avançait par embardées, glissant des deux roues de derrière, tantôt vers un des côtés de la route, tantôt vers l’autre. Il fallut plusieurs fois descendre pour l’alléger au passage de petits ruisseaux bourbeux qui coupaient la piste. Mongarrot poussait sans mot dire, et sa force très grande évitait le plus souvent à ses camarades d’en faire autant. Le mauvais passage franchi, on repartait et on recommençait un peu plus loin. Une fois même, les efforts réunis des trois hommes et du moteur ne purent sortir les roues d’une ornière grasse où elles s’empâtèrent. Il fallut avoir recours aux gens d’un douar qu’on apercevait non loin de là. Martin les appela de la voix et du geste, et quatre ou cinq gaillards s’approchèrent avec timidité.
Quand ils comprirent ce qu’on voulait d’eux, ils se mirent à la besogne gaiement et, tout en échangeant très fort leurs réflexions, dégagèrent les roues enlisées, soulevèrent et poussèrent lestement. Puis, l’auto remise sur le terrain ferme, ils regardèrent, sans cesser de causer entre eux, les voyageurs réintégrer leurs places et la voiture partir.
--Que disaient-ils dans leur conversation si animée? demanda Duparc.
--Je n’en sais rien, répondit Martin.
--Comment! vous, un vieil africain, vous ne savez pas l’arabe?
--Je le parle couramment, mais ces gens-là sont des Berbères et, comme ils se doutaient que l’un de nous au moins parlait l’arabe, ceux d’entre eux qui le connaissent se sont bien gardés de s’en servir. Le plus jeune m’a pourtant souhaité bon voyage dans la langue du Prophète.
A ce moment, la voiture manqua un tournant, quitta la piste et dévala 4 ou 5 mètres de talus et s’arrêta dans un champ. Les trois camarades saluèrent brusquement le dos du chauffeur.
--Quid? demanda la voix de Mongarrot.
--Ce n’est rien, répondit le troupier, c’est le différentiel...
Il fallut, à force de bras et de machine rouler la voiture dans le champ, puis la remettre sur la piste.
Tandis que le mécanicien vérifiait le fonctionnement de l’organe avarié, Duparc, qui peu à peu s’aguerrissait ou qui ne s’était pas rendu compte du danger que lui et ses compagnons venaient de courir, reprit ses questions. Son esprit amoureux de clarté trouvait insuffisante la réponse de Martin.
--Expliquez-moi, je vous prie, dit-il, pourquoi ces gens, s’ils le pouvaient, n’ont pas cherché à se faire comprendre de vous.
--Ils n’y tiennent pas; pourquoi voulez-vous d’ailleurs que ces paysans qui sont très indépendants de caractère se donnent la peine d’user, pour me faire plaisir, d’une langue étrangère? C’est très calé, d’abord, de savoir deux langues; et ensuite la possibilité qu’ils ont de rester impénétrables est un avantage; ils le gardent.
--Sans doute, reprit Duparc, les officiers qui commandent à ces populations savent leur langue intime?
--Non, personne ne la connaît; on dirige ces gens à l’aide de ceux d’entre eux qui sont bilingues, ou par l’intermédiaire de secrétaires arabes d’origine, mais sachant le berbère.
Duparc demeura un instant pensif. Puis il reprit:
--Voilà qui est sans doute particulier au Maroc; il existe, du fait de cette langue qu’on ignore, un mur entre ces tribus et nous. De plus, ces gens sont, dans leurs rapports avec l’autorité et nous-mêmes sommes, dans notre action sur eux, à la merci d’intermédiaires.
--Vous venez d’émettre là, dit Martin, à l’endroit de nos méthodes un jugement sévère, et chez un roumi débarqué d’hier, cela promet.
--Sévère, dites-vous, mais est-il juste? demanda Duparc.
A ce moment, le chauffeur voulant éviter une ornière, frôla un gros bétoum qui se trouvait près de la piste. Une maîtresse branche de cet arbre rugueux prit au passage le devant de la capote et avec un grand craquement celle-ci se rabattit en arrière, tandis que l’auto s’arrêtait. Et les voyageurs qui étaient à l’ombre furent tout à coup inondés de soleil.
--Fiat lux! dit dans un rire la voix de Mongarrot. Le rire d’ailleurs fut général quand le capitaine silencieux eut ajouté, en français cette fois: «On ne peut pas causer un quart d’heure tranquillement!»
Les courroies de tension de la capote étaient seules cassées; on décida de laisser la voiture découverte; il serait ainsi possible de mieux voir le paysage qui devenait de plus en plus pittoresque. A un tournant de la piste, au haut d’une côte très rocailleuse, embarrassée de blocs et qu’il fallut gravir à pied, la vallée de l’oued Beht s’offrit tout à coup à la vue. La descente vers la rivière fut lente et pénible. La piste en corniche était sinueuse et complètement bouleversée par quelque récente pluie d’orage. La rivière était en crue, ses eaux limoneuses atteignaient et couvraient le tablier du grand pont en bois jeté par le Génie.
--Passerons-nous? demanda Duparc.
--Nous passerons s’il ne manque pas de madriers au tablier, dit le chauffeur.
Mais déjà Mongarrot s’était porté devant la voiture et s’engageait sur le pont, marchant au centre, dans l’eau. Celle-ci montant à l’assaut du tablier passait dessus en inquiétante vitesse et à ce point boueuse qu’on ne distinguait plus les madriers.
Traînant ses vastes pieds heureusement chaussés de bottes solides, le doux géant fit son inspection planche par planche. Parvenu à l’autre bout, il fit un geste d’appel, et la voiture s’engagea lentement sur le pont. L’eau sautait aux roues.
--Mon capitaine, cria le chauffeur, j’ai le vertige. Mais Martin, qui venait de voir Duparc mettre la main sur ses yeux, avait pressenti le danger. Cette nappe d’eau fuyant violemment sous la voiture produisait à lui-même une impression fort pénible.
Dès l’appel du chauffeur, il se leva de sa place et, se penchant par-dessus l’homme qui s’effaça, il saisit le guidon. Les yeux fixés sur l’autre bord, il maintint l’automobile en direction.
--Quelle bête et inopportune sensation, dit-il en rendant la barre au mécanicien dès qu’on fut sur la terre ferme; et si nous étions arrivés un quart d’heure plus tard nous n’aurions pu passer. Ces crues sont très rapides. Celle-ci résulte de quelque violent orage qui a dû éclater dans le haut pays.
Mongarrot reprit sa place et l’automobile repartit. Laissant à gauche le camp Bataille, d’ailleurs abandonné pour cause d’insalubrité, la piste gravit les premières pentes du pays Zemmour à travers une broussaille épaisse. On ne s’arrêta que fort peu au poste de Khemisset pour prendre de l’essence. Il s’agissait en effet de gagner du temps, partout où la piste le permettrait, pour ne pas être surpris par la nuit entre Tedders et Oulmès, région encore peu sûre. La piste aménagée traverse entre Khemisset et Tiflet une région sablonneuse où l’automobile fatigua beaucoup. Il fallut plusieurs fois stopper pour laisser refroidir le moteur.
Mongarrot, au milieu de ces péripéties diverses, restait toujours silencieux et complaisant. Martin parlait de choses multiples sans prendre de repos.
Duparc, de plus en plus conquis par les imprévus constants du voyage, amusé par la conversation de Martin, revenait sur ses fâcheuses impressions et jugeait mieux ses deux compagnons. L’un, Mongarrot, était certainement un homme de très haute conscience, de manière délicate, et cette loi du silence qu’il s’imposait avait sans doute quelque cause profonde et respectable. Martin n’était pas l’homme aigri et débineur qu’on lui avait dépeint. Il parlait évidemment beaucoup, mais sa conversation était intéressante, nullement pédante. Elle ouvrait au nouveau venu des horizons curieux sur la vie des Français au Maroc et sur les mœurs indigènes. En résumé, c’était un homme sachant beaucoup de choses et les disant gaiement. Avant midi, Duparc se sentit presque réconcilié avec l’armée d’Afrique.
Les voyageurs ne s’arrêtèrent point à Tiflet qui est le chef-lieu du cercle des Zemmour. Le chemin à suivre se sépare en effet, un peu avant ce poste, de la route principale de Meknès à Rabat. L’automobile marchait rondement sur le terrain plus résistant d’un grand plateau où Duparc vit de nombreuses cultures et de beaux douars. Martin lui dit ce qu’il savait sur la façon de vivre de ces populations. Mais Duparc, qui suivait depuis quelque temps une idée, demanda:
--Qu’entendez-vous par roumi, qualificatif dont vous vous êtes servi tout à l’heure?
--Le mot roumi, répondit Martin, est un adjectif emprunté à la langue arabe, dans laquelle il signifie chrétien, par le vocabulaire administratif militaire et civil en usage au sud du 35e parallèle et à l’ouest du 4e méridien. Il sert à désigner les agents de tout ordre et de tout grade que la métropole a embarqués, souvent malgré eux, et à qui le «puissant protecteur» a dit, avec un petit tapement de main sur l’épaule: «Allez là-bas, mon cher, il y a de bonne besogne à faire... vous me comprenez, n’est-ce pas...? et surtout écrivez-moi souvent...» Le mot roumi s’applique donc à un grand nombre d’individus qui, ayant subi l’épreuve de la barcasse, franchissent la barre de Casablanca et découvrent le Maroc.
--Voilà une merveilleuse définition, dit Duparc qui s’amusait.
--Vir dicendi peritus, fit Mongarrot qui suivait attentivement.
--Et cum spiritu tuo, dit à tout hasard Martin pour répondre à cette amabilité.
Et il continua, sans laisser à Duparc le temps d’étouffer la quinte de rire qui le secouait entre ses deux impayables compagnons: «Le roumi se distingue à des aptitudes et vertus nombreuses. Il a, entre autres, la faculté d’appliquer un jugement purement européen à des gens et des faits qui relèvent, ou résultent, d’un système philosophique et d’un climat tout différents de ceux d’Europe. Il a aussi la volonté singulière de faire régner, partout où il passe, l’ordre et les méthodes en usage dans son patelin d’origine. Cet état d’âme est plus ou moins tenace suivant les individus. Certains évoluent très vite, d’autres point. D’aucuns s’acclimatent immédiatement; il en est, par contre, qui pourraient rester vingt ans en contact avec les gens et les choses de ce pays sans s’y intéresser le moins du monde. Ceux-là appartiennent au genre cuirassé.
--Aes triplex, murmura la voix de Mongarrot.
--Mais il y a d’autres espèces, continua Martin; nous connaissons, par exemple, le roumi néfaste, le roumi inopérant, le pratique, le...
--Quel est le roumi néfaste? demanda Duparc.
--Cette espèce comprend plusieurs variétés, reprit Martin, je ne saurais ici les décrire toutes; mais, me tenant sur le seul terrain militaire, je vous en montrerai une par un exemple. Imaginez le chef d’un escadron à qui l’on aurait confié des chasseurs d’Afrique, qui en colonne s’écarterait à plus de deux cents mètres de l’infanterie et, sans y être forcé par l’absence de troupes spéciales, ferait faire à ces enfants de France un métier de spahis ou les enverrait battre l’estrade comme des partisans. Il est sûr de se faire rafler ses canards.
--Mais il ne pécherait que par ignorance, objecta Duparc.
--La première fois, répondit Martin; la seconde, ce sera par roumite chronique. Maintenant cela vous intéresse-t-il de savoir ce qu’est le roumi pratique, le roumi poire, le roumi conscient, l’inconscient, le journaliste et toutes les variétés du roumi civil?
--Ils sont trop, gémit Duparc, je me contenterai du roumi pratique, quel est-il?
--C’est un modèle fréquent, en particulier chez les militaires; sa doctrine se résume en une formule de quatre mots: Dix-huit mois, une colonne, une proposition au choix, le bateau. Laissez-moi, pour finir, ajouta Martin, vous signaler une sorte dernière. On n’en parle jamais, et c’est une ingratitude qu’il me plaît aujourd’hui de réparer. Il s’agit du roumi nécessaire.
--Quel est donc celui-ci? dit Duparc.
--C’est le roumi de France, celui qui paie, conclut Martin.
Et tout en devisant de la sorte, les trois camarades atteignirent la grande vallée où se trouve, près du Bou Regreg, le poste de Maaziz. L’automobile d’ailleurs négligea celui-ci et continua sa route vers Tedders dont on apercevait au loin, entre deux collines, les tôles ondulées miroitant au soleil.
--Les Zemmour, reprit Martin, répondant à une question de son voisin, sont de très beaux Berbères, sains et robustes comme vous pouvez en juger d’après les spécimens que nous rencontrons. Leurs femmes ne simulent pas en nous voyant une terreur imbécile et mal jouée. Leurs enfants sont aimables et nullement effarouchés, ce qui est un excellent indice.
--Comment cela? dit Duparc.
--Pour qui a observé avec soin les indigènes, reprit Martin, il n’est pas de meilleur baromètre de l’opinion intime des populations que le visage et la contenance des petits au contact du chrétien. Ceci d’ailleurs est surtout vrai chez les Arabes et plus encore chez les Maures des villes. Les enfants ne savent pas dissimuler et reflètent, dans la rue, l’état d’âme de la famille. Ils nous abordent tout impressionnés de ce qu’ils entendent des hommes et aussi des femmes, mère, tante, sœur ou servante. Celles-ci nous connaissent fort peu et les recommandations sans fin, par lesquelles leurs maîtres et seigneurs s’efforcent de les protéger contre nous, ajoutent à l’horreur instinctive produite sur leur esprit par les êtres impurs que nous sommes. Ces campagnards berbères sont moins compliqués que les habitants des villes et de la plaine. Ils sont peu imprégnés de philosophie musulmane. Leur résistance, leur réaction à notre contact proviennent, presque uniquement, de leur répulsion pour toute autorité. Mais ils s’islamisent de plus en plus à notre contact et chez eux la haine du vainqueur fait place, peu à peu, à la haine du chrétien. Nous ne gagnons pas au change. En attendant, ces gaillards que vous voyez, ces femmes qui ne se détournent pas à votre approche, ces enfants joyeux ne sont pas mal disposés pour nous. N’étant pas trop embarrassés encore de dogme hostile, ils apprécient la paix française sans arrière-pensée. Mais voici que nous approchons de Tedders...
--Et du déjeuner, remarqua Mongarrot.
Les officiers du poste attendaient leurs camarades dont le télégraphe avait signalé le passage à Khemisset.
Duparc fut très entouré. En qualité d’officier d’État-major, il devait avoir, pensait-on, des renseignements sur les projets du commandement, sur les opérations futures auxquelles tout le monde voulait participer. Il ne put, comme de juste, répondre à ces espérances. Ne venait-il pas à peine de débarquer? Par contre, il apprit lui-même avec intérêt qu’il allait, après déjeuner, quitter la zone de pleine sécurité pour entrer dans un pays moins hospitalier. Les risques à courir n’étaient pourtant pas tels que les voyageurs dussent attendre un convoi pour gagner Oulmès en deux étapes. La voiture postale avait circulé depuis longtemps sans être inquiétée.
--Il ne vous faut que trois heures au plus, avec une automobile, pour atteindre Oulmès, leur dit le commandant d’armes, et vous devez rencontrer en route, au relais de la forêt de Harcha, le convoi qui descend sous escorte. Aucun djich n’est d’ailleurs signalé dans la région.
Commentant cette dernière réflexion, quand il fut de nouveau en route avec ses camarades, Martin remarqua:
--Le fait qu’aucun djich n’est signalé n’est point l’assurance définitive d’une parfaite sécurité. Nous sommes ici dans le pays de «la peur et du mensonge», suivant l’expression indigène. Jamais un indicateur ne donne le renseignement complet ou au moment strictement utile. Il y a donc toujours une part d’aléa dans un voyage à la limite imprécise du pays soumis.
--Et comment opèrent ces djich? demanda Duparc.
--C’est, la plupart du temps, l’embuscade banale en quelque point de passage obligé. Les isolés, les petits détachements sont leurs victimes les plus fréquentes. Je les ai vus une fois provoquer, en coupant le fil télégraphique, l’arrivée d’une équipe de réparation qui fut massacrée. On prend depuis toutes les précautions voulues et d’ailleurs, rassurez-vous, ils ne se sont point encore attaqués aux automobiles.
--Et vous croyez que nous pourrions rencontrer de ces coupeurs de route?
--Monsieur, répondit Martin, je ne crois rien du tout; mais je suis toujours en méfiance. Aujourd’hui, je ne vous cacherai point que j’ai été mis en éveil par deux mots entendus à Tedders.
--Ceci devient tout à fait intéressant, fit Duparc, qu’avez-vous donc appris?
--Appris n’est pas le terme exact, répondit Martin; d’abord, si je savais quelque chose de certain ou même seulement de probable, nous ne roulerions pas à cette heure sur cette piste; j’ai tout simplement rencontré un homme que je connais, qui me connaît et dont le tempérament d’indicateur est utilisé de temps à autre. C’est peut-être par lui que le chef qui nous offrit un si bon déjeuner a su qu’aucun djich ne courait le pays. Cet homme examinait d’un œil enfantin et curieux notre voiture arrêtée près du corps de garde. Quand il m’a vu, son visage est devenu soudainement sérieux et il m’a dit: «C’est toi, moui Captan, qui est dans la voiture?... Ce n’est pas kif la grosse voiture du Coronnel, il n’y a pas de fusils ni de taraka»--la taraka, mon cher, c’est la mitrailleuse--et il a ajouté: «Les gens ici sont des enfants du péché.» Puis il s’est éloigné sans en dire plus long.
--Et vous en concluez? demanda Duparc.
--Rien, mais comme je me disposais à aller chercher des carabines, j’ai vu Mongarrot qui avait eu sans doute la même idée et venait suivi d’un chaouch portant les flingots. Ils sont là attachés par une ficelle au marchepied.
--Deux cents cartouches dans la sacoche de portière, dit la voix de Mongarrot.
--Voyez, reprit Martin, comme le pays devient sauvage et compliqué. Remarquez aussi comme la piste est bonne. Elle est découpée dans le schiste et on roule sans poussière et sans boue. Par les nombreux lacets que vous distinguez, nous allons atteindre la crête à droite de cette énorme masse rocheuse qu’on appelle le Mouichenn. Nous filerons au revers sud pour ressortir là-bas, très à gauche, dans ce bois de grands chênes-lièges assez clairsemés. C’est la forêt de Harcha.
--Ce pays est impressionnant de rudesse grandiose, dit Duparc, et l’on pressent que les gens qui vivent ici doivent être très différents de ceux des villes et des plaines basses. Dites si je me trompe, à moins que la vitesse plus grande de la voiture ne vous gêne pour parler.
--J’ai pour mon malheur, dit Martin, une disposition spéciale à parler en tout temps et à toutes les vitesses, avec une égale franchise sur ce que je sais. L’homme, ainsi que vous le dites, est l’image du sol qui le nourrit; et il est exact que les habitants de ces montagnes et de ces futaies sont rudes, sobres et vigoureux. Ils ont des mœurs et des passions violentes, mais pas de vices calculés, fruit d’un trop grand bien-être sous un climat ardent, fruit d’une philosophie complaisante pour l’espèce humaine et pour toutes ses aspirations charnelles.
--Voyez, interrompit Duparc, cette fumée qui s’élève là-bas à gauche sur ce piton couvert de petits arbres. Comme elle s’allonge toute droite dans l’air calme! Ne croirait-on pas qu’elle sort langoureuse de quelque brûle-parfum?
--J’y vois moins de poésie, dit Martin, ce doit être un charbonnier au travail.
--Ou un signal, dit la voix de Mongarrot.
--Les gens chez qui nous entrons, continua Martin, sans paraître faire attention à la remarque de Mongarrot, sont encore plus frustes, plus sauvages et plus indépendants de caractère que les Zemmour. Dans le vaste et fatal mouvement qui depuis des siècles a déferlé le monde berbère sur la plaine occupée par les Arabes, mouvement au cours duquel ces tribus luttaient non seulement contre les Arabes occupants, mais encore entre elles, les Zemmour semblent avoir été favorisés. Formant un groupe d’une cohésion plus grande, ils ont passé sur le corps d’autres Berbères et, dès qu’ils eurent découvert la région qui leur convenait, ils s’y accrochèrent avec vigueur. Protégés au nord par la grande forêt de la Mamora, défendus au sud par des massifs compliqués, à l’est et à l’ouest par de profonds sillons, ils se firent une vie indépendante et mirent en quarantaine le gouvernement des sultans. Ils coupèrent en deux l’Empire; et ses maîtres, forcés de longer leur territoire pour aller d’une capitale à l’autre, furent obligés de traiter avec eux; et ce même gouvernement qui en imposait à l’Europe ignorante de ces faiblesses était réduit, avec des sujets récalcitrants, aux moins glorieuses compromissions.
--Mais tout cela c’est de l’histoire qu’on écrira plus tard; laissons d’ailleurs les Zemmour, puisque les gens chez qui nous sommes n’en sont plus mais se rattachent plutôt au groupe Zaïane.
--Le pays est en tout cas moins peuplé, dit Duparc, on ne voit plus de douars ni même de troupeaux; je n’ai pas dans cette solitude l’impression très nette de sécurité que me donna la belle plaine de tantôt, avec ses nombreux groupes de campagnards occupés à leurs champs.
Martin ne répondit pas. L’automobile arrivait, à ce moment, par de vigoureux lacets tracés dans le schiste, à une ligne de faîte près du gros mouvement rocheux que les voyageurs avaient aperçu de loin. Devant eux une profonde dépression, la vallée du Bou Regreg, courait de l’est à l’ouest; au delà un massif très boisé fermait l’horizon et, non loin sur la gauche, la piste très visible et jalonnée par des poteaux télégraphiques s’engageait en forêt.
La voiture s’arrêta un instant au sommet de la côte et le chauffeur vida sa réserve d’eau dans le radiateur.
--Dépêchons, dit Martin, sans quitter sa place, nous sommes ici à huit kilomètres du caravansérail de Harcha. L’automobile repartit.
--J’aurais bien voulu changer ou nettoyer mes bougies, dit le chauffeur.
La piste longeait le revers sud du Mouichenn; à droite, le terrain disparaissait tout d’une pièce dans le grand sillon du Bou Regreg. Un peu avant d’arriver au bois, on passa devant quatre tombes alignées au bord de la route; un petit monument en forme de pylône les gardait. La vitesse empêcha Duparc de lire les noms inscrits en creux, sous une croix, dans la plaque de ciment qui en parait la face.
--Un petit détachement qui est resté là, renseigna Martin.
Au moment où l’automobile prenait la piste sous bois, Mongarrot dit:
--Le fil est coupé.
Ses camarades vérifièrent le fait.
--Ceci est tout récent, dit Martin; à Tedders, j’ai vu de mes yeux, dans la cabine du sapeur, arriver le télégramme d’Oulmès donnant la composition du convoi descendant. J’ai vu expédier le télégramme annonçant notre départ à 14 heures.
Duparc ne put s’empêcher d’admirer à part soi la perspicacité d’hommes du bled dont faisaient montre ses compagnons, leur faculté d’apercevoir et d’interpréter les détails dont l’importance n’apparaissait point à première vue.
--La fumée était donc bien un signal, comme tu l’as dit, ajouta Martin à l’adresse de Mongarrot.
Un bruit retentit qui semblait l’éclatement d’un pneu; mais la voiture roulait toujours vivement et le bruit se répéta, devint claquant.
--Ils tirent, dit Martin, de ce mamelon rocheux et dénudé, là-bas, en avant de nous. Vous, ajouta-t-il en s’adressant au chauffeur, occupez-vous uniquement de votre machine et de votre direction.
--Age quod agis, fit Mongarrot, qui détachait les fusils et les passait à ses compagnons.
--Nous les sèmerons, dit Duparc qui n’entendait plus de coups de feu.
--Voire, dit Mongarrot qui distribuait des cartouches.
--La piste est fort sinueuse entre tous ces mamelons boisés, expliqua Martin; ils peuvent, par un raccourci, nous rattraper. Nous allons arriver à une grande clairière que la piste traverse obliquement avant de rentrer à nouveau dans la forêt. Nous serons là à quatre kilomètres du caravansérail où le convoi doit être campé depuis midi.
A un détour brusque de la piste débouchant sur la clairière, le chauffeur bloqua sa voiture qui fit un soubresaut des quatre roues et, malgré tout, vint heurter un obstacle. Un arbre énorme gisait en travers de la route.
--Les voilà! dit Mongarrot.
La forêt cessait tout d’un coup pour reprendre à quelques centaines de mètres plus loin. L’intervalle dénudé montait à gauche, en pente raide, vers une crête rocheuse qui fermait le tableau de ce côté. A droite, la clairière s’élargissait et se perdait dans une vallée dont on ne voyait rien.
Mongarrot avait aperçu, encore loin, les «salopards» dévalant de l’arête rocheuse, bondissant éparpillés, le fusil à la main, avec cette extraordinaire agilité des fantassins berbères. Les trois amis se portèrent en demi-cercle en avant de la voiture.
--Ils sont nombreux, dit Martin, et ils attaquent en règle: encore trop de distance.
Le chauffeur examinait sa machine et tapait à grands coups de marteau sur sa manivelle faussée.
Deux minutes s’écoulèrent, puis Martin dit:
--Je crois qu’on peut commencer.
--Chacun sa part, fit Duparc, qui était artilleur.
--Cuique suum, dit Mongarrot.
Les trois fusils entrèrent en action et, après une quinzaine de cartouches, les silhouettes bondissantes se terrèrent et disparurent.
--Ceci, mes amis, dit Martin, le fil coupé, l’arbre en travers, ce n’était pas pour nous, car ces gens ne pouvaient savoir notre venue. Ils en ont été avertis tardivement par le filet de fumée que vous avez vu. C’est un fort parti qui en veut au convoi et qui aurait bien voulu nous choper avant que nous eussions tiré un coup de fusil. Écoutez!
Le bruit d’une salve lointaine arrivait.
--Le combat est engagé, dit Martin, et plus tôt que l’ennemi ne l’aurait voulu. L’éveil a été donné au camp par notre pétarade. Il nous faut sortir d’ici, traverser vivement la clairière sous le feu des lapins qui sont terrés là-haut, gagner l’autre bois et serrer sur le convoi.
--Mais si la route est encore barrée? fit Duparc.
--Je ne le crois pas, dit Martin; voyez l’effort qu’il leur a fallu pour traîner ici cet arbre mort.
Les quatre hommes, réunissant leurs forces, eurent grand’peine à écarter de la piste le tronc qui la barrait. Puis le chauffeur éprouva des difficultés pour remettre en marche son moteur. Il fut nécessaire encore, par un feu nourri, d’arrêter les indigènes qui faisaient un nouveau bond vers la voiture. Et quand celle-ci fut en marche, une volée de balles claqua tout autour. Au loin, la fusillade s’accentuait.
La situation de nos voyageurs était critique. Les gens qui les attaquaient n’étaient qu’un faible parti, d’une dizaine d’hommes peut-être, détaché du gros des assaillants avec mission de s’emparer de la voiture. Il était à craindre que, repoussés par le convoi, les autres indigènes ne se rejetassent sur l’automobile, cause par son arrivée imprévue de l’échec de leur tentative. La vitesse seule pouvait tirer d’affaire la petite Ford et ceux qu’elle portait. Or, le moteur cognait et l’allumage était irrégulier.
La traversée de la clairière s’acheva pourtant sans mal. Une forte odeur d’absinthe indiquait seulement que la caisse placée à côté du chauffeur avait été touchée et coulait.
Dès le sous-bois, les balles qui cinglaient autour d’eux s’espacèrent. Mais Mongarrot signala que les assaillants distancés se jetaient derrière la voiture, comptant peut-être sur un arrêt obligé. Devant, la fusillade était de plus en plus distincte et ponctuée par des feux de salve.
La piste montait et le moteur peinait ferme.
--Nous allons arriver en plein combat, dit Martin, et au revers des assaillants. Cela va être tout à fait intéressant.
Il fallut pourtant descendre et pousser vers le haut de la côte la voiture qui n’en pouvait plus.
--Il est à noter, continua Martin, tout en poussant, que ces Berbères, qui savent si bien nous manœuvrer au combat, sont tout de suite démoralisés dès que nous les manœuvrons nous-mêmes. Je serais curieux de voir si notre intervention sur leur ligne de retraite...
On parvenait au bout de la côte. Dans une vaste clairière, le convoi apparaissait groupé au centre du caravansérail. Une section le gardait prête à parer au mouvement tournant, tandis qu’une compagnie et demie, à peu près, recevait, déployée sur un front très étendu, l’attaque des Berbères qui paraissaient en nombre. Ceux-ci tournaient le dos aux voyageurs et à la machine. Mongarrot l’avait prudemment stoppée d’un geste derrière la crête.
Le chauffeur prit son fusil et rejoignit les officiers qui, à plat ventre sur un talus, examinaient le terrain devant eux.
--Voyez, dit Martin, la façon de combattre de ces Berbères..., quelle admirable leçon le hasard nous donne aujourd’hui en nous plaçant de ce côté-ci du tableau! Voyez comme cette ligne de tirailleurs utilise le terrain et peu à peu glisse vers la droite entraînant notre riposte. Voyez! voyez! ajouta-t-il, le bras tendu vers la gauche, on les distingue à peine, tant la couleur de leurs nippes se confond avec celle des cailloux; ils sont là toute une masse en réserve et prêts à bondir sur le camp défendu par une seule section.
--Il ne semble pas qu’il y ait de chef, dit Duparc, et pourtant tout cela marche avec ordre.
--Le camp, continua Martin, ne peut voir le groupe caché et qui le menace. Tout le reste n’est que pour amuser l’escorte. Le grand effort va se déclencher tout d’un coup sur le caravansérail. Il nous faut faire cinq cents mètres de plus avec la voiture, nous arrêter à hauteur de ce gros rocher et là, ma foi, ouvrir un feu d’enfer sur tout ce que nous verrons.
Le chauffeur avait déjà compris et mis son moteur en marche. Quelques secondes plus tard, la voiture dévalait à une allure folle, tous freins lâchés, le mécanicien cramponné furieusement à son volant pour résister aux secousses.
--Halte! et prends ton fusil, Grégoire! cria Martin au chauffeur.
Les Berbères avaient vu la voiture. Tous se levèrent, se démasquant pour les voyageurs et aussi pour la section en réserve qui ouvrit le feu au moment même où le tir précis des officiers les prenait à revers. Il y eut un éparpillement de toute la masse et il sembla un instant que la rocaille roussâtre se mouvait; puis l’objectif s’évanouit laissant de nombreux corps derrière lui.
Sur le front de combat, les Berbères qui manœuvraient l’escorte, entendant une vive fusillade en arrière d’eux et à gauche, lâchèrent prise. Ils disparurent complètement et rapidement pour la compagnie dans un repli de terrain que les voyageurs voyaient parfaitement d’enfilade. Les quatre fusils firent rage sur tout ce qui apparaissait courant au ras du sol dans ce creux. En même temps, on entendit des cris: c’était la compagnie, qui, baïonnette au canon, se lançait en avant et bientôt couronnait la crête abandonnée par les Berbères.
--Erreur, cette charge dans le vide! cria Martin.
En effet, avant même que les fantassins fussent arrivés sur la crête, il n’y avait plus personne derrière, sauf deux corps tombés. Les Berbères avaient reflué sur la lisière du bois prolongeant la ligne de leurs camarades du groupe de gauche. Et, presque instantanément, une fusillade partit du bois et la compagnie dut se terrer. Les assaillants manœuvraient en repli ou préparaient une autre attaque. Les balles pleuvaient autour de la voiture.
--En route à toute allure vers le camp, cria Martin, sinon les camarades vont vouloir nous dégager et ce sera la pire des choses. Ils sont bien sur cette crête. Il ne faut pas leur donner la raison d’en sortir.
La voiture marchait mal, mais, aidée par la pente, elle roula cahin-caha vers le caravansérail. La compagnie occupant un pli dominant toute la vaste clairière de Harcha activa son feu sur la lisière du bois, cherchant à protéger la progression de l’automobile. Celle-ci avançait lentement. Autour d’elle, sur les pierres, crépitaient les balles partant du bois, déjà à une assez grande distance.
Soudain, le grand corps de Mongarrot fléchit et son front vint toucher le dossier du chauffeur...
Quelques instants plus tard, le toubib du convoi examinait le blessé étendu au milieu du caravansérail. Mongarrot ne paraissait pas souffrir et souriait doucement. Le médecin rapidement fixé s’écarta et, par un geste, indiqua à ses compagnons que l’homme était perdu. La balle avait fracassé la colonne vertébrale. Duparc et Martin tenaient chacun une main de leur ami.
--Je vais mourir très vite, dit celui-ci. Et il demanda qu’on lui apportât sa trousse de voyage.
Fébrilement Duparc courut à la voiture, rapporta le nécessaire et, parmi les objets qu’il contenait, trouva un étui plat.
--C’est cela, dit le blessé.
Il y avait là dedans un petit crucifix pareil à ceux que portent sur la poitrine certaines religieuses. Duparc le plaça entre les deux mains de Mongarrot; très péniblement celui-ci parvenait encore à les joindre.
Les deux officiers discrètement passèrent derrière le blessé, laissant celui-ci à son ultime recueillement.
Cela ne dura pas une minute. Le crucifix, échappant des mains qui ne pouvaient plus le tenir, tomba sur la poitrine du moribond. Duparc et Martin se rapprochèrent vivement, juste à temps pour entendre la voix de leur ami qui disait:
--Nunc dimitte servum tuum, Domine.
Et ce fut la dernière citation latine de Mongarrot, capitaine de cavalerie.
Martin pleura longtemps, il fallut l’emmener comme un enfant. Et Duparc, reposant le soir sous la tente d’un camarade, se prit longuement à réfléchir à tout ce qu’il avait vu et fait depuis le matin. Et très loyalement il convint que, s’il y avait, comme il le disait à Casablanca, «quelque chose à faire», c’était évidemment de se mettre à l’unisson de tous ces braves gens.
Il l’a fait d’ailleurs et jusqu’au bout, et nous le pleurons lui et Martin et tant d’autres, tant d’autres des belles divisions africaines!
La Prière du soir
«... et la Juive en inquiétude qui cherche son messie...»
FLAUBERT.
Le chrétien ou, comme ils disent, le fils d’Edom, l’Idumi sortit et la lourde porte de la maison mauresque se referma derrière lui.
C’était une maison mauresque tout à fait. Comme elle était en contre-bas du chemin très en pente, on n’en voyait au dehors que la terrasse étendue dont tout un côté tenait au formidable mur en pisé de la vieille enceinte. De ce mur sortait un figuier, divers autres arbustes et du sommet pendaient en grappes épaisses les raquettes épineuses d’énormes cactus. Les parties du parement visibles entre les plantes montraient les trous jamais bouchés qui avaient servi jadis aux échafaudages des bâtisseurs. Des essaims de frelons y entretenaient leurs alvéoles et des lézards très laids et plats y vivaient en silence.
Devait y vivre aussi le hanech, gardien de la maison et de toutes les autres rangées comme celle-ci le long du mur, bien que les bonnes gens du quartier prétendissent avoir chacun chez soi, logé aux fentes de sa terrasse, le serpent appelé Moul ed Dar, le maître de la maison. Tout le monde ne peut avoir dans les villes son nid de cigognes, autres gardiens qui, la chose est avérée, réservent leur faveur aux édifices religieux et aux grandes demeures des citadins riches.
C’était donc une maison mauresque tout à fait; les deux portes franchies et refermées, on avait la sensation d’être séparé du monde et d’entrer dans du calme. Le patio proprement carrelé de zellij était petit mais se doublait d’une galerie couverte formant cloître. Quatre forts piliers blanchis à la chaux, portant des madriers de cèdre, soutenaient la terrasse aux quatre angles du ciel ouvert. Un grillage de tringles en fer largement espacées garnissait celui-ci, assurait l’inviolabilité de la maison musulmane, sans gêner en rien le passage de l’air et du soleil, des frelons et des lézards. Enfin, sur chaque face du cloître, d’immenses portes en cèdre donnaient accès aux appartements.
Il faisait nuit quand sortit le maître, l’Idumi, et que se fermèrent les portes derrière lui. Dans le cloître, un grand chandelier posé sur le sol près d’un pilier éclairait le patio d’une lumière jaune. Debout dans ce silence, la femme juive, toute vêtue de blanc, regarda la porte qui venait de se clore et de suite mesura l’immensité de son malheur.
Elle était seule entre les quatre gros piliers blancs, seule avec le candélabre dont la flamme vacillante remuait de grandes ombres imprécises! N’était-ce pas l’ombre des piliers? N’était-ce pas son ombre à elle? Elle était donc seule avec son ombre qu’il est défendu de regarder, disait rabbi. Non vraiment, il valait mieux croire à l’ombre d’un pilier!... Elle était seule, l’âme inquiète et les «autres» sans doute la regardaient et aussi «les voisins qui sont sous la terre». Elle pensa que si le hanech entrait, elle ne le verrait pas, le hanech qui vient la nuit sucer le lait des femmes; et elle fit un geste pour protéger sa poitrine.
Puis elle eut cette idée que, dans son abandon, le hanech lui serait une compagnie, qu’il ne ferait pas de mal à la fille d’Israël qu’elle était, pas plus que le serpent dont on parle dans les synagogues et qui s’alliait, en sa fruste pensée, à la redoutable figure de Moïse, de Sidna Moussa.
Elle l’appela: «Moul ed Dar, ajji!» Mais sa voix dans le silence de la cour à peine éclairée lui fit peur; son angoisse s’accrut et, désolée, elle se laissa choir auprès du chandelier. Là, étendue le bras sous la tête, ses pieds nus ramenés dans sa longue faradjia blanche, elle maudit sa condition servile qui la tenait enfermée seule et peureuse dans cette nuit de sabbat, loin de tout ce qui pour elle en sanctifiait les heures, loin de ceux de sa race qui la maudissaient certainement pour son absence. Elle entendit les mélopées que les mâles chantent devant le kas el qeddous à l’heure de la libation rituelle. Elle vit des gestes mystérieux et murmura des mots de cabale. Peu à peu, envahie de torpeur extatique, elle perçut les chants des synagogues qui rappellent un à un tous les malheurs du peuple élu, qui clament les fureurs du Dieu-Roi, annoncent des châtiments, profèrent des malédictions, disent les aspirations déçues, les espoirs immenses. Et toutes ces choses, souvent répétées mais incomprises d’elle jusqu’alors, lui apparaissaient maintenant, dans son demi-sommeil, claires, utiles et fatales. L’âme de sa race se glissant dans son rêve l’envahissait, la possédait. Elle eut l’impression d’une force qui lui venait, d’un orgueil, de l’orgueil d’être juive, d’appartenir à un peuple qui avait tout vu dans le passé, qui dominait le présent et savait son avenir; elle prophétisa en rêve des choses ignorées et formidables, d’autres stupidement banales, elle se crut Esther et Judith ou Débora. Puis, évoluant des aspirations mystiques aux appétits violents, elle se vit riche et par conséquent adulée des siens, recherchée des hommes; elle compta des sacs d’or et revit des orgies. Et tandis que s’attardait son extase, tout son être s’abîma au souvenir des caresses brutales qui suivent les beuveries de maïa, dans la promiscuité des demeures encombrées.
L’excès de ces impressions la secoua d’un frisson et la fit se redresser à demi. Elle eut la sensation d’être plus seule dans la demeure plus sombre. En effet, la bougie n’éclairait presque plus; la mèche, parvenue sans doute en un de ses points faibles, crépitait dans une petite flamme très jaune dont la base flottait sur un excès de paraffine fondue. La lumière qu’avant de s’en aller le domestique musulman, le goïm, avait allumée pour elle, allait s’éteindre! La juive sentit s’écrouler tous les courages de son rêve à la pensée de rester seule dans l’obscurité; il ne lui était pas possible de toucher à ce feu pour le raviver, pour le rallumer s’il disparaissait. C’était le jour du Seigneur et rabbi n’était pas venu encore rompre le sabbat.
Mais, pendant qu’elle sommeillait, un des «voisins qui sont sous la terre» ne lui aurait-il pas joué ce vilain tour de jeter un sort sur la bougie? La chose était fort probable, se dit-elle, et aussitôt elle poussa le cri qui conjure cette sorte de maléfice: Haïrim! A peine l’eut-elle proféré que déjà ses doigts pinçaient ses lèvres pour éviter la fatale erreur de répéter ce mot; car tout le monde sait que le dire une seconde fois détruit complètement l’effet de la première.
Ainsi considéré, l’affreux danger de voir la lumière disparaître cessa de l’inquiéter. Du moment qu’il s’agissait de sorcellerie, elle était à son affaire et le courage lui revint avec le sentiment de sa supériorité. La lumière était malade, elle la guérirait, lui dicterait sa volonté, sans être pour cela obligée de la toucher. Et elle se mit à l’œuvre, vite, mais avec sûreté pour envoûter la méchante. A genoux, à quelque distance du candélabre, le corps penché en avant, tout son être et toute sa volonté de sorcière tendus vers le but à atteindre, lentement elle descendit vers la lumière mourante ses deux mains dont le bout des doigts se touchant formaient un anneau. Et cet anneau prudemment encercla la petite flamme. Des mots, murmurés très bas et très vite, agitaient ses lèvres et telle était l’attention qui l’absorbait, que le hanech, les «autres» et tous «les voisins qui sont sous la terre» auraient pu apparaître dans l’ombre des grands piliers sans qu’elle en fît le moindre cas. Puis l’incantation sans doute étant achevée, les deux mains lentement se séparèrent, libérant la flamme qui clignotait dans son bain de matière fondue. Poursuivant leur mouvement lent et continu, les mains se joignirent sur la tête de la juive et défirent rapidement le mouchoir de soie qui la coiffait et qui, tassé en une boule froissée, resta dans la main droite. Trois fois, avec lenteur, la main tenant le mouchoir passa au-dessus du candélabre envoûté et chaque fois la sorcière prononça à haute voix ces paroles: «Ahilaha Braham! Ahilaha Ishaq! Ahilaha Yacoub! O Abraham! O Isaac! O Jacob!» Pivotant ensuite sur ses genoux, elle tourna le dos à la lumière et, tandis qu’au bout du bras tendu, les doigts tenant le mouchoir se dénouaient laissant lentement se déployer et couler la soie jusqu’à terre, d’un ton grave elle proféra en hébreu un ordre qui peut se traduire ainsi: «Sois pareil à la descendance de Joseph; sois aussi beau que lui, aussi beau que ses dix frères étaient laids!»
A ce moment, la flamme ayant dépassé sans doute le point critique de la mèche s’allongea, brilla et la cire débordant coula en bave au long de la bougie ressuscitée. Très simplement, avec ce calme que donne devant le succès la certitude qu’on en avait, la sorcière s’assit les jambes repliées sous elle au bord du patio, sans s’occuper davantage de la malade guérie.
Presque aussitôt, d’ailleurs, la flamme pâlit à nouveau mais pour une tout autre cause. La lune, une lune de dix jours déjà étoffée s’était levée et montra son croissant bien net dans le grand carré bleu de nuit que découpait le ciel ouvert du patio. Une lumière douce et calme envahit la maison, diffusant les grandes ombres et bleuissant la blancheur laiteuse des piliers. La femme vit l’astre, une vraie joie s’épanouit sur son visage et, comme il sied entre gens de connaissance, la conversation s’engagea.
--Ya Lalla, M’barka, O madame bénie. Tu viens d’arriver? Bonsoir! Tu es venue me tenir compagnie! La bénédiction sur toi! Dieu que tu es belle, ya Lalla!
Et toujours assise, le visage tourné vers l’amie bienfaisante, les mains jointes simulant un livre ouvert, la juive s’absorba en quelque mystérieuse action de grâces où s’épanchait sa pauvre âme réconfortée.
Le chant d’une ghaïta ponctué des contretemps du goual s’éleva dans la nuit de quelque maison voisine et l’oraison en fut interrompue. Sans effort apparent, la femme se dressa et, tendant ses bras vers la lune, elle lui cria avec un balancement mutin de la tête:
--Tu as apporté de la musique aussi. Ya Lalla! que tu es bonne, je t’aime, je vais danser pour toi!
Alors toute droite, la tête un peu renversée en arrière, les bras étendus, les mains pendantes, en une pose hiératique rappelant des cortèges aux frontons de Thèbes ou de Memphis, elle dansa. Suivant avec une précision étonnante le chant de la ghaïta et les temps forts du goual, tout son corps ondulait dans la longue faradjia blanche; épousant l’oscillation des genoux, le bas de cette robe tournait en cloche découvrant légèrement tour à tour les pieds nus au rythme fidèles qui lentement glissaient. Entre ses lèvres battait un susurrement saccadé qui avait saisi le contre-temps du tambour lointain et ne le perdait pas. Et tout cela faisait un ensemble surprenant de sons, de mouvement et de blancheur qui se confondait et tout doucement évoluait, entre les quatre lourds piliers, dans le faisceau lunaire.
Quel mystère, quel rite lointain accomplissiez-vous ainsi, étrange fille de Sem égarée aux tentes de Japhet? Ne craigniez-vous point les colères d’Yahvé, du Dieu jaloux qui vous fut légué par vos pères et qu’enseignent vos rabbins hirsutes? Avez-vous toute seule, sorcière que vous êtes, rénové par pure intuition le culte de Sin, d’Istar ou d’Astarté que vos ancêtres pratiquèrent aux rivages de Cham? N’est-ce pas plutôt à travers les âges, à travers toute votre race chercheuse d’inconnu, quelque rappel en votre âme désordonnée des erreurs d’Israël au temps d’Isaïe et de Manassé?
Telle fut sans doute l’opinion de Rabbi Youda qui discrètement venait d’entrer et qui, d’un angle obscur du cloître, regardait la danseuse extasiée. Sans doute aussi jugea-t-il nécessaire de rompre le charme païen qui imprégnait cette scène, car durement sa voix proféra, au lieu du salut habituel de l’arrivant, la formule mosaïque qui depuis des siècles rappelle à ce peuple son inéluctable voie: Sima Israël! Adonai ilihino adonai ihad! Écoute Israël! Adonai notre Dieu est un Dieu unique!
La danse s’arrêta net et la femme courut vers celui qui si brusquement l’avait tirée de son rêve.
--Rabbi! comme tu viens tard? Tu n’as pas peur la nuit dans la rue au milieu des fils du «pachoul», de tous ces musulmans? Que Dieu brûle leur religion!
--Non, par Dieu! d’abord je traverse le marché où les petites boutiques sont ouvertes à cette heure pour la vente du soir. Les gens dorment pendant le jour... je connais presque tous ces marchands, je passe de boutique en boutique et puis les chrétiens ont mis à peu près partout des lumières et des «poulice». Que Dieu bénisse le Gouvernement!
--Amine! mais tu aurais pu venir plus tôt!
--J’ai été appelé à la maison de Mourdikhaï Cohen. Il est absent et sa femme était dans les douleurs. L’enfant ne voulait pas venir et la famille m’a demandé de réciter l’aquida. Cette prière est longue et peu de gens la savent comme moi. Elle est souveraine; l’enfant est venu presque aussitôt.
--Louange à Dieu! mais tu me raconteras cela tout à l’heure. Vite! Le moment est passé de Bark el guiffen.
--En effet, dit le rabbin qui s’installa au seuil d’une des pièces dont la femme ouvrit largement les hautes portes pour que la maison entière profitât de la bénédiction.
Rabbi Youda était un de ces rabbins marrons comme il y en a dans tous les mellahs et qui y vivent en marge de la communauté israélite. Physiquement, il était pareil à tous ses collègues; son facies sémite s’ornait d’une respectable barbe blanche; il était vêtu d’une longue lévite noire serrée à la taille par une ceinture; un vilain mouchoir à carreaux qui avait été bleu lui couvrait la tête et se nouait sous le menton, coiffure d’allure féminine imposée jadis par les musulmans impitoyables. Enfin, depuis que les Français étaient là, il avait, comme premier essai d’émancipation, remplacé les balra faciles à enlever au voisinage des mosquées par une paire de souliers plus inamovibles. Rabbi Youda était certainement un peu plus négligé et sale que la moyenne de ses coreligionnaires. C’était là un effet de sa pauvreté, mais un reflet aussi de son esprit et de ses tendances.
Livré pour vivre à des besognes inférieures qu’il arrachait pourtant de haute lutte aux rabbins en titre, il passait chaque jour de maison en maison, égorgeant pour un sou des poulets, disant des prières mal payées aux chevets des pauvres, ses frères, coupant au rabais des prépuces miséreux.
Il était d’ailleurs bien reçu dans les divers milieux; d’abord chez tous ceux qui composent l’inexprimable plèbe des mellahs, le peuple loqueteux, affamé, superstitieux et jaloux qu’écrase la morgue des riches et des pharisiens en place. Et ces derniers l’accueillaient en raison même de l’influence qu’il avait sur la masse.
Avec quelques autres de son genre, il représentait le parti d’opposition à l’oligarchie qui menait les affaires de la communauté. Souvent on l’avait vu guider, mais dominer aussi les remous de colère, généralement provoqués par des questions de logements trop exigus ou de secours inéquitablement distribués, qui dressaient parfois la plèbe juive contre ses chefs et secouaient rudement le mellah aux portes closes. Il était enfin sectaire et sioniste révolutionnaire. Aimé du peuple dont il représentait les aspirations, il était redouté de tous pour l’indépendance de son caractère, la tournure mystique de son esprit et une réelle culture hébraïque dont il faisait montre avec violence. Il lui arrivait parfois, en des crises religieuses qui impressionnaient ses ennemis mêmes, de se lancer par les rues puantes en poussant des imprécations prophétiques où passait tout Ézéchiel et tout Jérémie. On voyait alors les femmes se jeter dans les corridors en criant de terreur et les hommes se coller aux murs sur son passage muets, furieux, mais impuissants et émus par le souffle vraiment juif qui animait l’énergumène.
C’était là d’ailleurs le grand jeu causé le plus souvent par un excès de misère, car Rabbi Youda était naturellement d’humeur très sociable. Il avait pour lui les femmes qui baisaient leur index quand elles avaient prononcé son nom, ce qui présageait qu’après sa mort il jouirait d’une longue vénération, tout comme Rabbi Kebir de Sefrou ou Rabbi Amran d’Ouezzan. En attendant, il se débrouillait pour vivre de son mieux. Parmi ses ouailles, le rabbin visitait quelques femmes de sa race qui, sans famille ou besogneuses, s’étaient mises en service chez des chrétiens et, pour cette raison, étaient un peu comme bannies de la communauté. La vie des juifs marocains est tellement surchargée de pratiques religieuses, à ce point compliquées de détails infimes et obligatoires, qu’elle s’accorde mal avec un travail continu chez des Européens. Le chômage rituel prend près de cent jours par an. Les gens aisés peuvent encore tourner et tournent couramment ces prescriptions; les affaires sont les affaires; mais elles n’en constituent pas moins une grande gêne pour le simple salarié et encore plus pour les femmes qui sont normalement tenues dans une sujétion d’une rigueur extrême. Nous traitons ici du cas général des communautés à forte cohésion hébraïque. Mais il y a des exceptions produites fatalement par une réaction contre ce rigorisme même. L’exemple s’en trouve dans certains ports où le commerce avec l’Européen adoucit les angles religieux et facilite les contacts. Mais, quel que soit le relâchement de la coutume juive, il y a des époques où Israël reprend sur l’individu ses droits immuables et où cet individu rentre soumis, discret et prudent dans les mailles serrées de sa doctrine et s’y complaît. C’est en faisant allusion à ces multiples détails de la vie juive, à ces mille petits riens sus par tous qui remplissent d’une religiosité intime chaque heure et chaque geste de l’israélite marocain, qu’un des plus notoires membres d’une des grandes communautés disait un jour: «Qu’un Européen parvienne à se faire passer dans le bled pour un musulman, c’est peut-être possible, mais qu’il prétende pouvoir être pris pour un juif parmi les juifs, même sous le déguisement le plus parfait, jamais!»
Donc parmi ses clientes «hors les murs» Rabbi Youda visitait régulièrement celle-ci qu’un engagement sévère tenait éloignée du mellah, même le jour du sabbat. Il avait une emprise particulière sur l’âme de cette femme, mélange compliqué de religiosité, de faiblesse intellectuelle, corrigé brusquement par des sursauts de volonté et de sens pratique. Rabbi Youda entretenait pieusement l’esprit de sa cliente dans la terreur des châtiments célestes réservés aux mécréantes qui vivent hors des mellahs, dans la promiscuité des fils d’Edom ou des goïm, font la cuisine le samedi, mangent forcément dans des plats souillés par le mélange affreux du beurre et de la viande de bœuf et commettent des quantités de crimes du même genre.
Le bon juif aidait sa coreligionnaire à accomplir ce qu’il appelait la période exilique de sa vie. Cette charité s’accommodait, d’ailleurs, avec son sens exact des réalités positives; tous les jeudis, il passait à domicile et prélevait une bonne part du salaire de la femme exilée, moyennant quoi il lui apportait, le vendredi soir, la nourriture rituelle, la skhina, qui lui permettrait jusqu’au dimanche de manger des choses pures selon la loi et, si elle touchait au feu, de dire que ce n’était pas pour elle-même. Toute la famille du rabbin vivait du même coup pendant vingt-quatre heures aux frais de la servante. Le samedi, il venait à la chute du jour rompre le sabbat et bénir la vigne, faire enfin la cérémonie que doit accomplir un homme au moins par maison juive.
Devant le rabbin assis, les jambes croisées, au seuil d’une des pièces qui donnaient sur le patio, la femme plaça une petite table basse recouverte d’un linge blanc. Puis elle tira d’une malle un grand gobelet de cuivre très astiqué et brillant, le remplit d’un vin blanc qui devait coûter cher à son maître et posa le tout sur la maïda, auprès d’une branche de menthe verte et parfumée.
--Ce vin n’est pas Kacher mais il est bon, dit Youda, il est pur. C’est un des nôtres qui le fait venir pour le vendre aux chrétiens et qui en tire un bon bénéfice.
--De plus, reprit la femme, il est ici très enfermé par le maître; le domestique musulman qui travaille avec moi ne le voit jamais.
--C’est bien, car le regard seul du goïm rend impur le vin le plus orthodoxe. Écarte-toi, femme! Je vais prononcer le Bark el guiffen.
Alors, soulevant le gobelet en un geste d’offrande, d’une voix chantante, il dit un psaume qui célèbre la terre de Chanaan et ses richesses apparaissant au delà du désert devant le peuple hébreu échappé d’Égypte par douze chemins ouverts dans la mer... un psaume qui glorifie le vin pur sorti des fouloirs antiques de Sichem et de Gamala... Le haut de son corps accompagnait le chant d’un balancement continu sur chaque hanche. Et il termina par l’invocation d’Isaïe.
--Voici Dieu qui est mon soleil et mon secours! par lui, enfants d’Israël, vous puiserez dans la joie l’eau des sources de l’allégresse!
Béni soit Dieu qui sépare la lumière des ténèbres. Le sabbat des six jours de travail!
Béni soit Dieu qui a créé les différentes espèces de parfums, les diverses lueurs du feu!
Béni soit Dieu qui a séparé les saints des profanes et Israël de toutes les autres nations!
Quand le rabbin parla des parfums, il posa le gobelet, prit les feuilles de la menthe odorante, les porta à ses lèvres puis à ses narines. En parlant du feu, de sa main placée devant la bougie, Rabbi Youda fit le geste de masquer et de démasquer la flamme qui, à la fin du sabbat, libère les juifs de l’odieuse et incompréhensible contrainte de ne pas toucher au feu. Enfin, il but une partie du vin et appela les hôtes de la demeure comme il l’eût fait en quelque case bondée du mellah.
La femme s’approcha, trempa un doigt dans le liquide, passa ce doigt sur sa nuque et en frotta la paume de sa main gauche. La cérémonie était terminée. La juive vint s’asseoir près de l’officiant qui achevait de boire le vin du gobelet.
--Et maintenant, rabbi, raconte-moi ce qu’il y a de nouveau, dit la femme, curieuse de revivre un peu la vie du mellah.
--Peu de choses cette semaine, dit le rabbin; la femme de Braham Lévy a mis au monde une fille morte, c’est la seconde fois; son mari va la répudier et épousera probablement la fille de Menahem, mon neveu. Les Khakhamine ont déclaré illicite pour son mari la petite Rina qui cause toujours avec les jeunes gens sur le pas de sa porte. On dit qu’elle a été surprise avec l’un d’eux. Mais le mari ne veut pas divorcer. Il prétend sa femme pure. Il y a des disputes sans issues et, comme toujours, les juges hésitent au lieu d’appliquer la loi sans faiblesse. J’ai proposé de prendre l’avis du rabbin de Salé. Tu comprends que c’est faire avouer aux imbéciles d’ici leur incapacité, leur ignorance des textes. Ah! si j’étais, moi, rabbin, si les chefs français voulaient m’écouter, il y aurait plus de justice! Mais au fait, ajouta le vieux juif, tu me fais perdre mon temps avec tes histoires. Ne me dois-tu pas aujourd’hui une réponse? allons, ne fais pas l’étonnée... Le musulman avec lequel j’étais associé est mort. Je t’ai expliqué l’autre semaine comment son fils prétend ignorer que son père me devait cent mouds de grain. J’ai tous les papiers en règle, mais, pour obtenir gain de cause, il me faudra arroser les mokhazeni du Pacha, le Pacha lui-même et aussi le chaouch du bureau. Que me restera-t-il pour nourrir mes deux femmes et mes enfants? Je suis un malheureux! Toi, le maître que tu sers est un homme important. Il n’a qu’à faire dire un mot au Caïd de la fraction et je serai payé sans marchandage... tu m’avais promis d’en parler à ton chrétien... l’as-tu fait?
--Bien sûr... mais le maître m’a envoyée au diable dans sa langue et m’a dit qu’il ne voulait pas s’occuper de plaintes de ce genre.
--Alors!--s’écria le juif qui devint tout à coup furieux et gesticulant--alors, à quoi nous sert que tu travailles, toi fille d’Israël, chez cet Idumi, chez ce fils d’Aissab, si tu ne peux rien en tirer pour les tiens? Fille maudite dès le ventre de ta mère! Et tu t’appelles Esther? Esther notre sainte qui consentit à épouser Ashverus pour sauver son peuple! Quel est l’homme qui t’a donné ce nom, à toi qui n’es même pas capable de me faire rendre cent mouds de grain? cent mouds, je te dis! Et mes enfants qui meurent de faim!
Jugeant que son ouaille récalcitrante à servir sa cause commençait à s’affoler, le rabbin joua plus ferme l’intimidation. Il devint lyrique et prit un air inspiré.
--C’est entendu, tu veux que je t’abandonne dans ta misère. Je cesserai de venir ici; tu n’entendras plus les saintes prières; tu ne mangeras plus que des choses immondes. Bien mieux, voici toute proche la fête de Purim où nous allons précisément glorifier Esther et Mourdikhaï, où nous allons brûler solennellement les images d’Aman que préparent en ce moment les enfants dans les Talmud-Tora. Et quand les Khakhamine, devant le peuple remplissant nos synagogues, frapperont de leur marteau de fer la bûche, tu sais bien la bûche que l’on garde pour cette cérémonie, quand ils frapperont en criant: mort à Aman! mort à ses enfants! je serai là et les coups que je frapperai t’atteindront sur la tête. Tu seras confondue avec la semence d’Aman, fils de Malek, que nous tuons tous les ans depuis des siècles... car la colère de Dieu le veut ainsi... car nous nous vengeons et je suis, moi, pauvre malheureux, un peu de la colère de Dieu!
Rabbi Youda s’arrêta essoufflé de sa pathétique période et constata que la femme, contrairement à ce qu’il attendait, s’était ressaisie. Une idée pratique lui était venue et l’avait empêchée sans doute d’apprécier la virulente apostrophe de son vieil ami.
--Calme-toi, rabbi, fit-elle, et ne crie pas si fort; on pourra peut-être arranger cette affaire. Par exemple, je dirai au maître que ces grains sont à moi... au moins en partie, que je n’ai personne pour m’aider; il aura pitié de moi et s’en occupera, s’il plaît à Dieu.
--Combien veux-tu? dit le rabbin immédiatement ramené au terre à terre et d’ailleurs inquiet.
--Tu me donneras deux foulards de soie neufs, pas plus.
--Es-tu folle! deux foulards, mais c’est le prix de dix mouds au moins...
--Non pas, car en échange je te donnerai deux des miens encore bons, l’un pour ta femme et l’autre pour son associée. Elles les mettront pour la fête.
Le rabbin palpa le foulard que la femme lui tendit en exemple de ce qu’elle donnerait et le troc envisagé lui convint.
--Allons! tu es une brave fille, c’est entendu et tu vas réussir sans retard?
--Je ferai mon possible... mais, tu sais, en ce moment, les chrétiens oublient facilement; il faudra peut-être que je revienne plusieurs fois à la charge... ils ne pensent qu’à la guerre...
--La guerre, fit Youda soudainement pensif, c’est vrai, il y a la guerre. Est-ce qu’il t’en parle, le fils d’Edom?
--Jamais; seulement il cause avec des amis qui viennent le voir et ils discutent pendant des heures. C’est vraiment une chose terrible; plus de dix peuples se déchirent, des millions d’hommes sont morts, des centaines de villes sont détruites. C’est très triste et quand je les entends raconter ces choses, j’ai envie de pleurer.
--Pourquoi pleurer? dit Rabbi Youda, tu dérailles, femme! Garde tes larmes pour les tiens. Veux-tu, ajouta-t-il après une hésitation, veux-tu que je te console par avance de tout ce que tu peux entendre de ces gens? Écoute, je vais te parler à cœur ouvert.
--Parle, parle, rabbi, ta voix est douce comme le miel.
--Ne peut-on nous entendre de la terrasse? dit le rabbin, jetant un regard vers le ciel ouvert du patio; approche-toi et parlons en hébreu...
La femme vint s’asseoir les jambes croisées devant son vieux maître; leurs genoux se touchaient presque et rabbi ramena instinctivement les siens pour éviter le contact de cette femme qui pouvait être en état d’impureté.
Et Rabbi Youda dit ceci:
--Ne t’inquiète pas de la guerre. Laisse sans émoi ces peuples se déchirer. Certes, ceux des nôtres qui sont disséminés dans les pays chrétiens en souffrent et en meurent. Mais c’est là peu de chose dans l’ensemble de la question. Le principal est qu’Israël sortira fortifié extrêmement d’une épreuve qui pèse sur les races chrétiennes. Songe à ce qu’a souffert notre peuple dispersé au milieu des ennemis de sa foi. Ils nous disaient: «Votre loi est cruelle et dure, vous n’avez pas de pitié, vous ignorez la charité; nous avons fait une autre loi plus pure, plus humaine.» Et ils ont créé quelque chose qui n’est qu’une déformation sentimentale de notre loi à nous. Ils n’ont pas compris que notre loi vient de Dieu et lui ressemble. Or Adonaï est terrible; il ne s’occupe des hommes que pour les juger impitoyablement et les frapper. Ils ont inventé un Dieu doux et qui pardonne toujours, un Dieu pour les pauvres et pour les femmes. En son nom ils nous ont pourchassés, méprisés à travers les siècles, ne se doutant point qu’ils nous faisaient subir, par la volonté même de notre Dieu et non du leur, le jugement annoncé par nos prophètes. Aujourd’hui tout est renversé; notre jugement se termine, le leur commence sans doute. Eux qui proclamaient la justice se livrent contre elle aux pires excès et la religion du Dieu doux, juste et bon étouffe dans un déluge de sang et sous un chaos de ruines.
Sur ces ruines Jahvé plane brandissant la loi et dans l’écroulement des choses, les convulsions des races, l’effondrement des idées fausses de charité, d’égalité, Israël se redresse et compte ses enfants. Tout cela, femme, te surprend et sans doute n’y comprends-tu rien. Tu n’as jamais connu tes frères autrement que jugulés, parqués comme des pourceaux, malmenés, méprisés. Vous en avez pris depuis longtemps votre parti et vous êtes arrivés à vivre de vos oppresseurs. Ceci prouve bien que notre race est faite pour dominer quand elle sera libre de toute entrave. Comparé à ce qu’était l’ancien, le régime apporté ici par les Français vous paraît agréable. Il ne te vient pas à la pensée qu’en d’autres pays il y a des communautés qui n’admettraient pas, dans les affaires qui ne relèvent que de la loi, l’ingérence d’une réglementation hétérodoxe. Tu ignores ce qu’est la puissance de ta propre race.
Mais moi, j’ai beaucoup voyagé dans tous les pays à l’époque où je parcourais la diaspora, quêtant pour nos frères opprimés de Russie et d’ailleurs. Je ne suis plus qu’un pauvre homme réfugié dans ce mellah misérable, cela parce que je n’ai pas été raisonnable ni heureux. Mais j’ai contemplé dans le monde la grandeur croissante d’Israël. J’ai plus étudié et j’ai plus vu de choses que vos ignares rabbins qui se réclament le matin de la loi et le soir du chaouch du contrôleur et vous mènent, usant de l’une ou de l’autre menace, suivant le cas.
J’ai donc vu Israël grandir et, de ses membres puissants, prendre à bras le corps le destin hostile. J’ai visité les superbes communautés, admiré les juifs de la terre dont la richesse règle le crédit du monde. J’ai vu des sultans gouverner leurs peuples à l’aide de vizirs à nous. J’ai vu dans d’admirables écoles les savants juifs enseigner les foules et nos enfants, dans une poussée de race incomparable, prendre le premier rang de tout ce qui travaille, de tout ce qui pense et gagne de l’argent.
Entraîné par son sujet, le vieux fanatique parlait maintenant pour lui seul sans s’occuper de la femme qui était devant lui. Celle-ci abasourdie de toutes ces choses qu’elle entendait pour la première fois, bercée, impressionnée par les accents de la langue sacrée dont se servait le rabbin, courbait la tête comprenant vaguement, devinant plutôt que tout cela exaltait sa race étrangement. Peu à peu, son buste fléchissait de respect, ses bras s’étendaient en un geste de muette adoration, tandis que la voix de son maître clamait la gloire d’Israël.
Et Rabbi Youda, tout à son rêve prophétique, continuait:
--Diaspora, ai-je dit? Ce mot n’a plus de sens. Le peuple de Dieu a été dispersé, il ne l’est plus; car toutes ses fractions grossies se sont soudées et forment un tout répandu sur le monde. Le peuple saint refait son unité morale et matérielle. Il est fort, il domine; il n’a qu’un geste à faire pour redevenir une nation. Dans la lutte des peuples, il laisse ceux-ci se déchirer; il n’a pas à prendre parti. Il lui suffit d’être, par le crédit, maître de l’heure où il dictera ses volontés aux peuples harassés et ruinés. Ce jour-là, puissé-je, ô mon Dieu, contempler ta gloire et le triomphe de ta loi! Laisse-moi vivre assez pour que je puisse aller, en un dernier effort, voir Sion ressuscitée, ton temple reconstruit et ton peuple rassemblé, puissant et respecté, sur la terre de nos pères!
Dis amen! ma fille, conclut le vieux sioniste.
Et la femme empoignée répéta: amen, amen, trois fois amen.
--Il se fait tard, je vais partir, dit le juif après un silence, que Dieu nous garde durant cette nuit; qu’il nous fasse voir demain! Et si nous devons mourir d’ici là, que notre dernier souffle s’exhale de nos cœurs purifiés par notre sainte profession de foi.
Et ensemble, avec une ferveur impressionnante, les deux voix proférèrent: «Sima Israël! Adonaï ilihino Adonaï ihad--Écoute Israël! Adonaï ton Dieu est un Dieu unique.»
A ce moment, on entendit les pas du maître qui revenait.
La femme courut ouvrir la porte et il entra suivi d’un domestique musulman qui portait une lanterne. En passant, il eut un petit geste à l’adresse du rabbin qu’il connaissait et celui-ci courbé en deux, obséquieux, sortit à reculons.
La juive se tint sur le seuil tandis que son ami disparaissait dans la rue obscure.
--Rabbi! Rabbi! cria-t-elle, n’oublie pas surtout les deux foulards de soie!
--Et toi, pense à mes cent mouds de grains! c’est pour mes pauvres enfants...
Et la voix naguère si ferme du sioniste illuminé se perdit geignante dans le lointain.
L’Amrar