‹ Retour à ParisChapitre 2 sur 2 · II.

II.

L’adieu fut prononcé. J’ai revu la grand’ville
Où la guerre étrangère et la guerre civile
Ont dressé tour à tour et traîné vingt drapeaux ;
La ville sans raison, sans air et sans repos,
Et sur qui, tous les ans, l’ange maudit secoue
Quatre mois de poussière après huit mois de boue…
M’y voilà cependant. — Oh ! le sombre séjour,
Par une fin d’automne et vers la fin du jour !

Où sont mes rocs brûlans, mes fraîches promenades,
Les cris de l’aigle à jeun, le fracas des cascades,
Les soupirs des forêts et des beaux lacs ! — au lieu
De ces grands bruits, qui sont comme la voix de Dieu,
C’est la voix des crieurs de la Bourse, Gomorrhe
Qu’il faudra bien qu’un jour le feu du ciel dévore !…
Le chagrin est plus noir dans la noire cité…
Et partout le brouillard, comme un crêpe, jeté !…
La pâle aurore touche au pâle crépuscule ;
Ce monde est triste à voir, et le soleil recule…
Deuil au ciel !… Deuil au cœur !…
— Quel magique univers
Rejette, éblouissant, le linceul des hivers ?
Pour un soleil mourant, des milliers de bougies,
Et splendides galas, et dansantes orgies,
Et fleurs de mousseline, et femmes de satin,
De leur nocturne joie insultant le matin ;
Et musique de Naple, anglaises tragédies,
Bayadère de l’Inde, avec rage applaudies,
Et grands drames nouveaux, et systèmes changeans,
Pour qui, sans y rien voir, se battent tant de gens ;
Et les Diorama, Néorama… que sais-je ?
Et le Musée ouvrant ses salles où Corrége
Revit avec Rubens, Rembrandt et Canova,
Sous des noms, jeune espoir du vieux siècle qui va ;
Et romans de l’enfer, céleste poésie,
Double ivresse de punch brûlant et d’ambroisie ;
Et tout le jour, ainsi qu’à Moscou, les traîneaux ;
Comme à Gênes, les soirs, masques et dominos ;
Et, dans les salons d’or, les longues causeries
D’aventures, de guerre et de galanteries…

Tous ces rires, ces pleurs, tous ces chants, tous ces cris,
Ce prisme, ce chaos harmonique… Paris !
Ce temple à mille dieux, ce bazar, cette fête,
Paris, la vie ainsi que les hommes l’ont faite,
Opposant, fils rivaux du monarque du ciel,
Leur monde fantastique à l’univers réel,
Monde dont le Caprice enfanta la merveille,
Monde qui dans l’hiver et dans les nuits s’éveille,
Monde qui vous fascine et l’âme et les regards,
Car la nature est belle… un peu moins que les arts !
Car, bien que morne au bord de cette mer qui roule,
Et muet dans ce bruit, et seul dans cette foule,
Tant de prestiges, tant d’éclat, de mouvement
Vous entoure, qu’il faut s’y mêler par moment ;
La vapeur du festin, malgré vous, vous enivre,
Et l’on croyait mourir, et l’on se prend à vivre !…
Salut, gouffre sauveur, Babylone du Nord,
Toi, que je blasphémais, toi, l’orage et le port !
Salut ! — Il n’est que deux séjours sur cette terre :
L’exil où saintement s’accomplit le mystère
De quelque belle amour cachée à tous les yeux,
Lieu, qu’en mourant, on quitte à regret pour les cieux ;
Et Paris, grand foyer, lumineuse tempête,
Où le cœur s’étourdit, où l’on vit par la tête.
Salut donc ! de ton luxe et de tes arts pompeux
Réveille mes regards éteints, et, si tu peux,
Couvre de tous tes bruits, les cris d’une âme en peine.
Je regarde et j’écoute. — Allons, Paris, en scène !
Je veux du drame immense, aux huit cent mille acteurs,
Suivre la marche, assis au banc des spectateurs :

Tristes soulagemens d’un mal irrémédiable,
Passez, maux et douleurs des autres ! — Et toi, Diable,
Qui, cent ans dans ta fiole est demeuré honteux,
Casse encor ta prison avec ton pied boiteux ;
Jamais pays, jamais siècle ne fut plus digne
Du fouet étincelant de ta verve maligne ;
Sottise, vice heureux, faux amours, folles mœurs…
Tout est mieux qu’à Madrid ! Sors, sors donc, ou tu meurs !
— Bien. — Il est nuit, partons. — D’un coup de ta béquille,
Des maisons, des palais, fais sauter la coquille ;
Étale devant moi les cœurs, la vie à nu,
Et des types humains le revers inconnu ;
Perce les murs épais, déchire les longs voiles,
Qu’au fond de tout, partout, l’œil ardent des étoiles
Plonge ; et dans ses comptoirs, au bal, aux clubs, au lit,
Prenons Paris entier comme en flagrant délit.
Viens, Démon ; tu seras le plus fêté des anges,
Si, parmi ces tableaux, ces mystères étranges,
Tu peux, sous la magie où tu vas me tenir,
De moi-même, un instant, m’ôter le souvenir !  !

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