‹ Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 2 sur 15 · I

I

En contact direct avec un peuple de travailleurs, sur les chantiers, dans les usines ou dans les maisons de repos, dans les jardins, les « parcs de culture », j’ai pu goûter des instants de joie profonde. J’ai senti parmi ces camarades nouveaux une fraternité subite s’établir, mon cœur se dilater, s’épanouir. C’est aussi pourquoi les photographies de moi que l’on a prises là-bas me montrent plus souriant, plus riant même, que je ne puis l’être souvent en France. Et que de fois, là-bas, les larmes me sont venues aux yeux, par excès de joie, larmes de tendresse et d’amour : par exemple, à cette maison de repos des ouvriers mineurs de Dombas aux environs immédiats de Sotchi… Non, non ! il n’y avait là rien de convenu, d’apprêté ; j’étais arrivé brusquement, un soir, sans être annoncé ; mais aussitôt j’avais senti près d’eux la confiance.

Et cette visite inopinée dans ce campement d’enfants, près de Borjom, tout modeste, humble presque, mais où les enfants, rayonnants de bonheur, de santé, semblaient vouloir m’offrir leur joie. Que raconter ? Les mots sont impuissants à se saisir d’une émotion si profonde et si simple… Mais pourquoi parler de ceux-ci plutôt que de tant d’autres ? Poètes de Géorgie, intellectuels, étudiants, ouvriers surtout, je me suis épris pour nombre d’entre eux d’une affection vive, et sans cesse je déplorais de ne connaître point leur langue. Mais déjà se lisait tant d’éloquence affectueuse dans les sourires, dans les regards, que je doutais alors si des paroles y eussent pu beaucoup ajouter. Il faut dire que j’étais présenté partout là-bas comme un ami : ce qu’exprimaient encore les regards de tous, c’est une sorte de reconnaissance. Je voudrais la mériter plus encore ; et cela aussi me pousse à parler.

Ce que l’on vous montre le plus volontiers, ce sont les plus belles réussites ; il va sans dire et cela est tout naturel ; mais il nous est arrivé maintes fois, d’entrer à l’improviste dans des écoles de village, des jardins d’enfants, des clubs, que l’on ne songeait point à nous montrer et qui sans doute ne se distinguaient en rien de beaucoup d’autres. Et ce sont ceux que j’ai le plus admirés, précisément parce que rien n’y était préparé pour la montre.

Les enfants, dans tous les campements de pionniers que j’ai vus, sont beaux, bien nourris (cinq repas par jour), bien soignés, choyés même, joyeux. Leur regard est clair, confiant ; leurs rires sont sans malignité, sans malice ; on pourrait, en tant qu’étranger, leur paraître un peu ridicule : pas un instant je n’ai surpris, chez aucun d’eux, la moindre trace de moquerie.

Cette même expression de bonheur épanoui, nous la retrouverons souvent chez les aînés, également beaux, vigoureux. Les « parcs de culture » où ils s’assemblent au soir, la journée de travail achevée, sont d’incontestables réussites ; entre tous, celui de Moscou.

J’y suis retourné souvent. C’est un endroit où l’on s’amuse ; comparable à un Luna-Park qui serait immense. Aussitôt la porte franchie on se sent tout dépaysé. Dans cette foule de jeunes gens, hommes et femmes, partout le sérieux, la décence ; pas le moindre soupçon de rigolade bête ou vulgaire, de gaudriole, de grivoiserie, ni même de flirt. On respire partout une sorte de ferveur joyeuse. Ici, des jeux sont organisés ; là, des danses ; d’ordinaire un animateur ou une animatrice y préside et les règle, et tout se passe avec un ordre parfait. D’immenses rondes se forment où chacun pourrait prendre part ; mais les spectateurs sont toujours beaucoup plus nombreux que les danseurs. Puis ce sont des danses et des chants populaires, soutenus et accompagnés le plus souvent par un simple accordéon. Ici, dans cet espace enclos et pourtant d’accès libre, des amateurs s’exercent à diverses acrobaties ; un entraîneur surveille les « sauts périlleux », conseille et guide ; plus loin, des appareils de gymnastique, des agrès ; l’on attend patiemment son tour ; l’on s’entraîne. Un grand espace est réservé aux terrains de volley ball ; et je ne me lasse pas de contempler la robustesse, la grâce et la beauté des joueurs. Plus loin ce sont les jeux tranquilles : échecs, dames et quantité de menus jeux d’adresse ou de patience, dont certains que je ne connaissais pas, extrêmement ingénieux ; comme aussi quantité de jeux exerçant la force, la souplesse ou l’agilité, que je n’avais vus nulle part et que je ne puis chercher à décrire, mais dont quelques-uns auraient certainement grand succès chez nous. De quoi vous occuper pendant des heures. Il y en a pour les adultes, d’autres pour les enfants. Les tout petits ont leur domaine à part, où ils trouvent de petites maisons, de petits trains, de petits bateaux, de petites automobiles et quantité de menus instruments à leur taille. Dans une grande allée et faisant suite aux jeux tranquilles (qui toujours ont tant d’amateurs qu’il faut parfois attendre longtemps pour trouver, à son tour, une table libre), sur des panneaux de bois, des tableaux proposent rébus, énigmes et devinettes. Tout cela, je le répète, sans la moindre vulgarité ; et toute cette foule immense, d’une tenue parfaite, respire l’honnêteté, la dignité, la décence ; sans contrainte aucune d’ailleurs et tout naturellement. Le public, en plus des enfants, est presque uniquement composé d’ouvriers qui viennent là s’entraîner aux sports, se reposer, s’amuser ou s’instruire (car il y a aussi des salles de lecture, de conférences, des cinémas, des bibliothèques, etc…). Sur la Moskowa, des piscines. Et, de-ci, de-là, dans cet immense parc, de minuscules estrades où pérore un professeur improvisé ; ce sont des leçons de choses, d’histoire ou de géographie avec tableaux à l’appui ; ou même de médecine pratique, de physiologie, avec grand renfort de planches anatomiques, etc. On écoute avec un grand sérieux. Je l’ai dit, je n’ai surpris nulle part le moindre essai de moquerie.

Mais voici mieux : un petit théâtre en plein air ; dans la salle ouverte, quelque cinq cents auditeurs, entassés (pas une place vide) écoutent, dans un silence religieux, un acteur réciter du Pouchkine (un chant d’Eugène Onéguine). Dans un coin du parc, près de l’entrée, le quartier des parachutistes. C’est un sport fort goûté là-bas. Toutes les deux minutes, un des trois parachutes, détaché du haut d’une tour de quarante mètres, dépose un peu brutalement sur le sol un nouvel amateur. Allons ! qui s’y risque ? On s’empresse ; on attend son tour ; on fait queue. Et je ne parle pas du grand théâtre de verdure où, pour certains spectacles, s’assemblent près de vingt mille spectateurs.

Le parc de culture de Moscou est le plus vaste et le mieux fourni d’attractions diverses ; celui de Léningrad, le plus beau. Mais chaque ville en U.R.S.S., à présent, possède son parc de culture, en plus de ses jardins d’enfants.

J’ai également visité, il va sans dire, plusieurs usines. Je sais et me répète que, de leur bon fonctionnement dépend l’aisance générale et la joie. Mais je n’en pourrais parler avec compétence. D’autres s’en sont chargés ; je m’en rapporte à leurs louanges. Les questions psychologiques seules sont de mon ressort ; c’est d’elles, surtout et presque uniquement, que je veux ici m’occuper. Si j’aborde de biais les questions sociales, c’est encore au point de vue psychologique que je me placerai.

L’âge venant, je me sens moins de curiosité pour les paysages, beaucoup moins, et si beaux qu’ils soient ; mais de plus en plus pour les hommes. En U.R.S.S. le peuple est admirable ; celui de Géorgie, de Kakhétie, d’Abkhasie, d’Ukraine (je ne parle que de ce que j’ai vu), et plus encore, à mon goût, celui de Léningrad et de la Crimée.

J’ai assisté aux fêtes de la jeunesse de Moscou, sur la Place Rouge. Les bâtiments qui font face au Kremlin dissimulaient leur laideur sous un masque de banderoles et de verdure. Tout était splendide, et même (je me hâte de le dire ici, car je ne pourrai le dire toujours), d’un goût parfait. Venue du nord et du sud, de l’est et de l’ouest, une jeunesse admirable paradait. Le défilé dura des heures. Je n’imaginais pas un spectacle aussi magnifique. Évidemment, ces êtres parfaits avaient été entraînés, préparés, choisis entre tous ; mais comment n’admirer point un pays et un régime capables de les produire ?

J’avais vu la Place Rouge, quelques jours auparavant, lors des funérailles de Gorki. J’avais vu ce même peuple, le même peuple et pourtant tout différent, et ressemblant plutôt, j’imagine, au peuple russe du temps des tzars, défiler longuement, interminablement, dans la grande Salle des Colonnes, devant le catafalque. Cette fois ce n’était pas les plus beaux, les plus forts, les plus joyeux représentants de ces peuples soviétiques, mais un « tout venant » douloureux, comprenant femmes, enfants surtout, vieillards parfois, presque tous mal vêtus et paraissant parfois très misérables. Un défilé silencieux, morne, recueilli, qui semblait venir du passé et qui, dans un ordre parfait, dura certainement beaucoup plus longtemps que l’autre, que le défilé glorieux. Je restai moi-même très longtemps à le contempler. Qu’était Gorki pour tous ces gens ? Je ne sais trop : un maître ? un camarade ? un frère ?… C’était, en tout cas, quelqu’un de mort. Et sur tous les visages, même ceux des plus jeunes enfants, se lisait une sorte de stupeur attristée, mais aussi, mais surtout une force de sympathie rayonnante. Il ne s’agissait plus ici de beauté physique, mais un très grand nombre de pauvres gens que je voyais passer offraient à mes regards quelque chose de plus admirable encore que la beauté ; et combien d’entre eux j’eusse voulu presser sur mon cœur !

Aussi bien nulle part autant qu’en U.R.S.S. le contact avec tous et n’importe qui, ne s’établit plus aisément, immédiat, profond, chaleureux. Il se tisse aussitôt — parfois un regard y suffit — des liens de sympathie violente. Oui, je ne pense pas que nulle part, autant qu’en U.R.S.S., l’on puisse éprouver aussi profondément et aussi fort le sentiment de l’humanité. En dépit des différences de langue, je ne m’étais jamais encore et nulle part senti aussi abondamment camarade et frère ; et je donnerais les plus beaux paysages du monde pour cela.

Des paysages, je parlerai pourtant ; mais je raconterai d’abord notre premier contact avec une bande de « Komsomols ».

C’était dans le train qui nous menait de Moscou à Ordjonékidzé (l’ancien Vladikaucase). Le trajet est long. Au nom de l’Union des Écrivains Soviétiques, Michel Koltzov avait mis à notre disposition un très confortable wagon spécial. Nous y étions inespérément bien installés tous les six : Jef Last, Guilloux, Herbart, Schiffrin, Dabit et moi ; avec notre interprète-compagne, la fidèle camarade Bola. En plus de nos compartiments à couchettes, nous disposions d’un salon où l’on nous servait nos repas. On ne peut mieux. Mais ce qui ne nous plaisait guère, c’était de ne pouvoir communiquer avec le reste du train. Aux premiers arrêts, nous étions descendus sur le quai pour nous convaincre qu’une compagnie particulièrement plaisante occupait le wagon voisin. C’était une bande de Komsomols en vacances, partis pour le Caucase avec l’espoir d’escalader le mont Kasbeck. Nous obtînmes enfin que les portes de séparation fussent ouvertes, et, sitôt après, nous prîmes contact avec nos charmants voisins. J’avais emporté de Paris quantité de petits jeux d’adresse, très différents de ceux que l’on connaît en U.R.S.S.. Ils me servent occasionnellement à entrer en relations avec ceux dont je ne comprends pas la langue. Ces petits jeux passèrent de main en main. Jeunes gens et jeunes filles s’y exercèrent et n’eurent de cesse qu’ils n’eussent triomphé de toutes les difficultés proposées. « Un Komsomol ne se tient jamais pour battu », nous disaient-ils en riant. Leur wagon était fort étroit ; il faisait particulièrement chaud ce jour-là ; tous entassés les uns contre les autres, on étouffait ; c’était charmant.

Je dois ajouter que, pour nombre d’entre eux, je n’étais pas un inconnu. Certains avaient lu de mes livres (le plus souvent c’était le Voyage au Congo) et comme, à la suite de mon discours sur la Place Rouge à l’occasion des funérailles de Gorki, tous les journaux avaient publié mon portrait, ils m’avaient aussitôt reconnu et se montraient extrêmement sensibles à l’attention que je leur portais ; mais pas plus que je ne l’étais moi-même aux témoignages de leur sympathie. Bientôt une grande discussion s’engagea. Jef Last, qui comprend fort bien le russe et le parle, nous expliqua que les petits jeux introduits par moi leur paraissaient charmants, mais qu’ils se demandaient s’il était bien séant qu’André Gide lui-même s’en amusât. Jef Last dut arguer que ce petit divertissement servait à lui reposer les méninges. Car un vrai Komsomol, toujours tendu vers le service, juge tout d’après son utilité. Oh ! sans pédanterie, du reste, et cette discussion même, coupée de rires, était un jeu. Mais, comme l’air respirable manquait un peu dans leur wagon, nous invitâmes une dizaine d’entre eux à passer dans le nôtre, où la soirée se prolongea dans des chants et même des danses populaires que la dimension du salon permettait. Cette soirée restera pour mes compagnons et pour moi l’un des meilleurs souvenirs du voyage. Et nous doutions si dans quelque autre pays on peut connaître une aussi brusque et naturelle cordialité, si dans aucun autre pays la jeunesse est aussi charmante.

J’ai dit que je m’intéressais moins aux paysages… J’aurais voulu raconter pourtant les admirables forêts du Caucase, celle à l’entrée de la Kakhétie, celle des environs de Batoum, celle surtout de Bakouriani au-dessus de Borjom ; je n’en connaissais pas, je n’en imagine pas, de plus belles : aucun bois taillis n’y cache les fûts des grands arbres ; forêts coupées de clairières mystérieuses où le soir tombe avant la fin du jour, et l’on imagine le petit Poucet s’y perdant. Nous avions traversé cette forêt merveilleuse en nous rendant à un lac de montagne et l’on nous fit l’honneur de nous affirmer que jamais aucun étranger encore n’y était venu. Point n’était besoin de cela pour me le faire trouver admirable. Sur ses bords sans arbres, un étrange petit village (Tabatzkouri) enseveli neuf mois de l’année sous la neige et que j’aurais pris plaisir à décrire… Ah ! que n’étais-je venu simplement en touriste ! ou en naturaliste ravi de découvrir là-bas quantité de plantes nouvelles, de reconnaître sur les hauts plateaux la « scabieuse du Caucase » de mon jardin… Mais ce n’est point là ce que je suis venu chercher en U.R.S.S.. Ce qui m’y importe c’est l’homme, les hommes, et ce qu’on en peut faire, et ce qu’on en a fait. La forêt qui m’y attire, affreusement touffue et où je me perds, c’est celle des questions sociales. En U.R.S.S. elles vous sollicitent, et vous pressent, et vous oppressent de toutes parts.

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