‹ RipChapitre 1 sur 4 · Préface

Préface

« Rip » est mieux connu du grand public que ne l’est son auteur. On regarde souvent son histoire comme une véritable légende, oubliant qu’elle est sortie, non de l’imagination populaire, mais de la fantaisie du conteur américain Washington Irving. Il est vrai que celui-ci, loin d’avoir jamais revendiqué l’honneur de sa création, se serait apparemment contenté de passer pour le simple chroniqueur d’une aventure de son temps, très répandue parmi les descendants de ces braves Hollandais qui les premiers avaient colonisé un certain territoire des États-Unis. C’est sous le nom de plume de Diedrich Knickerbocker que notre auteur a publié, jeune encore, une histoire satirique de la ville de New-York, et continuant à s’abriter derrière le même pseudonyme, il fit ensuite paraître les contes fantastiques auxquels sa mémoire restera toujours associée, et dont l’un, celui qui a pour sujet la véridique histoire de Mynheer Rip van Winkle, lui a vite conquis une sorte de célébrité littéraire.

Washington Irving ne s’est pourtant pas voué exclusivement à la carrière des lettres. Né à New-York en 1783, fils d’un négociant d’origine écossaise, il eut une existence assez mouvementée. Dans sa jeunesse, il fit, à cause de sa santé délicate, un séjour prolongé dans le Midi de l’Europe, puis, rentré dans son pays, il prit part à la guerre en 1812, et ne quitta l’armée que trois ans plus tard, avec le grade de colonel. C’est alors que la vocation littéraire se déclara chez lui, et il fit ses débuts comme écrivain ; mais le goût des voyages ne tarda pas à le reprendre, et il retourna en Europe, dans le but d’apprendre à connaître les pays, l’Allemagne d’abord et surtout la Grande-Bretagne, le berceau de sa race, qu’il n’avait pas encore visités. Se faisant nommer secrétaire d’ambassade des États-Unis à la Cour de Saint-James, il passa deux années en Angleterre ; de là il se rendit à Madrid, dans le caractère de ministre plénipotentiaire de son pays, auprès de la Cour d’Espagne. Tout en exerçant ses fonctions diplomatiques, Washington Irving mit à profit son séjour dans le pays du Cid pour écrire ses jolies nouvelles espagnoles, les « Contes de l’Alhambra », ainsi que son « Histoire de la Conquête de Grenade ». Ses dernières années furent passées dans sa propriété de Sunnyside, près de New-York, et c’est là qu’il écrivit encore un bon nombre d’ouvrages, des récits historiques, tels que le volume consacré à la conquête de l’Espagne par les Maures et ceux qui traitent de la vie de Mahomet et de celle de Christophe Colomb, à côté d’œuvres de pure fantaisie, dont nous avons déjà cité les mieux connues. Car c’est indubitablement en première ligne au petit volume intitulé le « Sketchbook » (Croquis), dont sont tirés les trois contes présentés ici, que Washington Irving doit sa renommée littéraire. En dehors des documents attribués à Diedrich Knickerbocker, ce recueil renferme d’autres pièces d’un mérite considérable, des études de mœurs anglaises, de gracieuses nouvelles, et des pages d’une belle éloquence, inspirées par les monuments les plus célèbres de la vieille Albion. L’hommage sincère offert à leurs chères gloires nationales par un ennemi de la veille, valut à l’auteur américain l’appréciation cordiale de ses confrères anglais. Dans sa modération, dans l’absence de rancune qui caractérisait les jugements portés par lui sur les institutions du pays, on salua le premier pas fait vers un rapprochement entre les deux nations depuis la guerre fratricide qui venait de déchirer brutalement les anciens liens d’affection et de parenté. Cette circonstance a peut-être contribué à rendre l’auteur de « Rip » populaire de son vivant de l’autre côté de la Manche. On le lit pourtant encore aujourd’hui avec plaisir. Aussi Rip, l’humble Rip survivra-t-il probablement à bien des héros de plus haute importance et d’ambition plus grandiose. En France, il est depuis longtemps domicilié parmi les fantômes illustres venus de l’étranger pour peupler nos rêves. Et si pour arriver jusqu’ici il a pris un sentier dérobé de préférence à la grande route battue, ouverte à tout le monde, il n’a pas pour cela changé de caractère en chemin. Sa première apparition à Paris fut, non chez les libraires, mais au théâtre, dans l’opérette du compositeur Planquette, dont le texte fut adapté par Meilhac d’après l’original de l’Anglais Farnie. Et encore cette opérette ne venait-elle qu’à la suite d’un autre essai dramatique, pièce tirée de la nouvelle par l’acteur américain Jeffreson, qui lui-même y tint le rôle principal. C’est à la façon pittoresque dont il incarna le personnage de Rip, partant pour la montagne dans la force de l’âge, pour revenir vieillard, que Jeffreson doit son heure de célébrité.

L’aventure de Rip est connue de tout le monde. Dans la littérature elle n’est pas unique en son genre : sans parler du conte féerique de la Belle au Bois-Dormant, il existe dans la légende de nombreux exemples d’un sommeil soi-disant miraculeux. Le plus retentissant est sans doute celui qui se rattache à l’histoire de l’empereur Frédéric Barberousse, que son peuple fidèle persistait à croire vivant longtemps après sa mort. Autour de sa mémoire, l’affection de ses rudes guerriers a créé la légende que le héros, sacré immortel et plongé dans un profond sommeil, attend, enfermé dans une caverne de la montagne du Kyffhäuser, la renaissance de l’Empire Germanique qui doit donner le signal de son réveil. C’est là que de temps en temps un voyageur égaré dans la montagne l’a aperçu, assis endormi devant la table de pierre, à travers laquelle les siècles ont laissé pousser sa longue barbe rousse, symbole de sa puissance et de sa férocité.

S’il ne faudrait assurément pas chercher à établir une ressemblance entre notre héros et le personnage énigmatique – poète, prophète et philosophe – dont l’intervention auprès des dieux, nous disent les historiens grecs, fit cesser la peste qui ravageait Athènes, c’est pourtant avec le sommeil d’Épiménide que celui de Rip offre le plus d’analogie. Washington Irving ne se serait-il pas inspiré, – inconsciemment peut-être, – de l’incident survenu au jeune pâtre crétois, qui cherchant l’ombre d’une caverne pour se mettre à l’abri du soleil de midi, s’y endort d’un sommeil qui dure plus de cinquante ans, pour trouver à son réveil un monde tout changé, dans lequel une génération nouvelle a pris la place de celle qu’il avait laissée ?

Et qui de nous ne se rappelle la charmante légende du jeune moine de Heisterbach, se promenant un jour dans le jardin de son couvent plongé dans de pieuses méditations ? En lisant le psaume qui nous apprend que les siècles passent comme un éclair devant Dieu – « Quoniam mille anni ante oculos tuos, tamquam dies hesterna, quæ præteriit » – des doutes surviennent dans son esprit ; il ne peut admettre que le temps s’écoule ainsi sans laisser de traces. Tout à coup un oiseau perché sur une branche au-dessus de sa tête entonne son chant joyeux. Le moine lève les yeux et reste en extase. Il croit n’être resté à écouter que pendant quelques instants, mais, lorsque revenant à lui, il se met en marche vers le monastère, trois cents ans se sont écoulés !

Le sommeil de Rip n’est pas d’aussi longue, durée ; il n’égale pas même celui des Sept Dormeurs d’Éphèse. Chez lui d’ailleurs, bonhomme modeste et naïf, le sommeil n’est mi une création objective de l’imagination collective d’un peuple, ni le résultat subjectif d’une haute envolée de la pensée : il croit simplement qu’on lui a versé un breuvage magique. Mais si le vieux Rip n’est ni héros ni penseur, s’il n’a, rien d’un Hamlet ni d’un Don Quichotte, il n’en reste pas moins un véritable type humain, et celui qui l’a créé peut se vanter d’avoir ajouté sous les traits de l’aimable pochard hollandais un être très vivant aux personnages chers à l’enfance dans tous les pays.

LÉONORA C. HERBERT

q

Page 1