‹ RipChapitre 4 sur 4 · Chapitre 3 Le fiancé d’outre-tombe

Chapitre 3 Le fiancé d’outre-tombe

Dans cette région sauvage et pittoresque de la haute Allemagne qu’on appelle l’Odenwald, non loin de laquelle les eaux du Mein se jettent dans le Rhin, s’élevait autrefois au sommet d’une des plus hautes montagnes le château féodal du baron de Landeshort. De nos jours tombé en grande partie en ruines, le château disparait presqu’entièrement sous les vieux hêtres et les sombres sapins qui l’entourent, au milieu desquels la tour principale se dresse pourtant comme une sentinelle, et paraît à l’exemple de son ancien maître que nous venons de nommer, vouloir dominer tout le voisinage.

Le baron, dernier rejeton mâle de la très noble famille de Katzenellenbogen[1], avait hérité non seulement de ce qui restait des biens de ses ancêtres, mais encore de tout l’orgueil de sa race. Quoique la disposition belliqueuse de ses aïeux eut beaucoup contribué à amoindrir son patrimoine, il s’efforçait néanmoins de maintenir un semblant de grandeur. Les mœurs plus pacifiques du siècle avaient fait abandonner à la plupart des autres seigneurs leurs vieux châteaux forts, perchés comme des aires d’aigles dans les montagnes, et ils s’étaient construit des demeures plus commodes dans la plaine. Le baron seul vivait fièrement retiré dans sa petite citadelle, nourrissant avec un entêtement invétéré toutes les haines héréditaires dans sa famille ; de sorte qu’il se trouvait être dans les plus mauvais termes avec presque tous ses voisins, à cause de querelles survenues entre leurs trisaïeuls.

Le baron n’avait qu’une fille unique ; mais, ainsi qu’il arrive souvent, la nature en ne lui accordant qu’un seul enfant avait répandu sur celle-ci tous ses dons. Son entourage tout entier, depuis sa nourrice jusqu’aux commères du voisinage, – gens compétents s’il en fût ! – affirmaient sans cesse que sa beauté n’avait pas d’égale dans toute l’Allemagne. Les soins de son éducation avaient été confiés à ses deux tantes, femmes accomplies, qui avaient passé une partie de leur jeunesse dans une des petites cours d’Allemagne. Docile à leurs instructions, elle devint bientôt un vrai prodige. À dix-huit ans elle brodait de façon merveilleuse, et dans ses interminables tapisseries, représentant l’histoire des Saints, les personnages paraissaient vivants, tant elle avait su mettre d’expression dans leurs visages. Elle lisait sans trop de difficulté, et avait ainsi pris connaissance de plusieurs anciennes légendes d’église, et de presque toutes les prouesses chevaleresques racontées par les vieux chroniqueurs. Elle signait son nom sans en omettre une lettre, et si lisiblement que ses tantes pouvaient le lire sans l’aide de lunettes. Elle excellait à fabriquer ces petits riens, aussi charmant qu’inutiles, dont aiment à s’entourer toutes les femmes ; elle évoluait avec grâce dans les mouvements si compliqués et majestueux des danses de son époque ; elle jouait les airs les plus connus sur la harpe et la guitare, et savait par cœur toutes les balades sentimentales et les tendres romances des vieux troubadours de son pays. Pour avoir elles-mêmes, dans leur jeunesse, donné dans mainte amourette, ses tantes n’en étaient que mieux désignées à remplir le rôle de gardiennes vigilantes auprès de leur nièce. Existe-il en effet de duègne plus sévère qu’une ancienne coquette ? Elles ne la quittaient presque jamais, et il lui était interdit de franchir les limites de la propriété à moins d’être accompagnée. On lui prêchait sans cesse les règles de l’étiquette, la nécessité de se conformer en toutes choses à la volonté de celles qui l’élevaient. Quant aux hommes, on lui avait inculqué une telle crainte, une telle menace à l’égard du sexe fort, qu’elle n’eût jamais hasardé un regard sur le plus beau cavalier du monde, fût-il étendu mourant à ses pieds.

Les bons résultats de ce système ne tardèrent pas à se manifester et la jeune fille devint un modèle de docilité et de correction. Tandis que tant d’autres perdaient leur jeunesse et leur fraîcheur à briller aux regards du monde, – exposées à être cueillies et jetées de côté par n’importe quelle main, – sous la protection de ses gardiennes irréprochables elle se développait et se transformait petit à petit, rayonnant de tout l’éclat de sa beauté, comme un bouton de rose qui s’épanouit, entouré d’épines protectrices. Ses tantes, justement fières de leur ouvrage, laissaient souvent entendre, que si d’autres jeunes filles pouvaient s’écarter tant soit peu du droit chemin, l’héritière des Katzenellenbogen au moins resterait toujours irréprochable.

Bien qu’il n’eût qu’un seul enfant, la famille du baron était néanmoins fort nombreuse, la Providence l’ayant doté d’une multitude de parents pauvres. Tous sans exception lui portaient cette affection si naturelle que ressentent les déshérités de la fortune pour celui qu’elle a favorisé. Ils lui étaient extraordinairement dévoués, et profitaient de toutes les occasions pour se rendre en masse au château, qu’ils égayaient par leur présence. Ils se retrouvaient à toutes les fêtes de famille, où, mis en gaieté par la bonne chère, ils vantaient sur tous les tons les charmes de ces réunions.

Quoique de petite taille, le baron avait une grande âme. Se sentir ainsi le personnage le plus important de son petit monde, flattait infiniment son amour-propre. Jamais il n’aurait trouvé un auditoire aussi attentif aux interminables histoires qu’il aimait à débiter sur les vieux guerriers à l’air farouche dont les portraits pendaient aux murs, que parmi ces gens qui vivaient tous à ses dépens. Croyant fermement au surnaturel, personne ne connaissait mieux que lui les vieilles légendes et les contes fantastiques, qui se rattachent à chaque gorge, chaque pic de montagne de son romanesque pays. Son goût pour le merveilleux était partagé par ses hôtes, qui, écarquillant les yeux, ne se lassaient pas d’entendre et de réentendre pour la centième fois une histoire dont ils connaissaient déjà les moindres faits. Ainsi s’écoulait l’existence du sire de Landeshort, maître absolu sur son domaine, oracle de tous ceux qui l’écoutaient, parfaitement heureux, – surtout par sa profonde conviction d’être l’homme le plus sage de son temps.

À l’époque dont nous parlons, un grand nombre de personnes se trouvaient réunies au château pour une affaire de la plus haute importance : il s’agissait de recevoir dignement le fiancé que le baron avait choisi pour sa fille. De longue date, l’union de leurs deux familles avait été projetée entre ce gentilhomme et un vieux seigneur bavarois de ses amis. Les démarches préliminaires avaient été conduites selon les règles de la plus stricte étiquette ; la date du mariage était déjà fixée sans que les jeunes gens se fussent jamais vus. Le fils du Comte d’Altenbourg, rappelé de l’armée pour la cérémonie, était actuellement en route pour le château, d’où il ramènerait chez lui sa jeune femme. Un courrier, annonçant sa prochaine arrivée, avait même été expédié par lui de Wurzbourg, où il se trouvait retenu par un accident fortuit. Dans l’attente, tout était sens dessus dessous au château. Parée de ses plus beaux atours, la fiancée était vraiment ravissante. Ses deux tantes ayant passé toute la matinée à se disputer au sujet de sa toilette, la jeune fille put suivre sa propre inspiration, et le résultat faisait honneur à son goût. L’émotion du moment rehaussait l’éclat de son teint et, la voyant ainsi, l’homme le plus exigeant se fût estimé heureux de la posséder. À chaque parole qu’on lui adressait, son visage se couvrait d’une furtive rougeur, tandis que ses yeux rêveurs, les battements précipités de son cœur, toute son attitude dénotait la profondeur de son trouble. Ses tantes tourbillonnaient autour d’elle, et, comme la plupart des vieilles filles, très sensibles et portant un grand intérêt aux choses du cœur, elles ne lui ménageaient pas leurs conseils sur la tenue qui conviendrait à la situation.

Le baron s’agitait de son côté. À vrai dire, il ne lui restait rien à faire, mais c’était un petit homme vif et affairé qui ne pouvait rester en place, lorsqu’il voyait les autres s’agiter autour de lui. Parcourant le château dans tous les sens, il interrompait les domestiques dans leur travail sous prétexte d’activer leur zèle, et – gros moucheron importun – il bourdonnait à travers toutes les pièces, croyant participer à la besogne qu’il ne faisait qu’entraver.

Cependant les préparatifs s’achevaient promptement : les forêts retentissaient des « Tally-ho » des chasseurs, rapportant le plus beau gibier, les cuisines regorgeaient de vivres, on avait retiré des caves d’innombrables bouteilles des meilleurs crus du Rhin et de la Moselle, on assure même que le grand fût de Heidelberg avait été mis à contribution. On voulait en effet accueillir cet hôte tant désiré avec tout le faste et l’entrain qui distinguaient la bonne vieille hospitalité allemande. Lui, pourtant, tardait à arriver, et les heures s’écoulaient, les unes après les autres, sans qu’on signalât son approche. Le soleil, après avoir éclairé de ses derniers rayons obliques les pentes boisées de l’Odenwald, venait de disparaître derrière les montagnes, dont les sommets seuls étaient encore baignés des feux du couchant. Du haut de la principale tour du château, le baron s’efforçait de percer l’obscurité croissante, espérant à chaque instant apercevoir à l’horizon le jeune comte, suivi de son escorte. Déjà il croit les voir paraître, il entend les sons d’un cor que répètent les échos de la vallée, un groupe de cavaliers s’avance lentement sur la grande route, – mais, arrivés au pied de la colline, ils prennent subitement une autre direction. Les dernières lueurs du soleil disparaissent, les ténèbres envahissent peu à peu la campagne, tout rentre dans le silence et l’obscurité.

Pendant que régnait au château de Landeshort cet état de perplexité, une scène autrement dramatique se jouait dans une autre région de l’Odenwald. Le jeune comte von Altenbourg chevauchait de cette allure sobre et réglée que prend tout homme sur la route qui doit le conduire au mariage, lorsque, l’obligation de faire sa cour lui ayant été enlevée par le zèle officieux de ses amis, il ne lui reste qu’à se présenter en conquérant auquel le prix de la victoire est assuré d’avance. À Wurzbourg il rencontra un jeune compagnon d’armes, avec qui il s’était lié quelques années auparavant en combattant à la frontière, et qui, ayant quitté l’armée, retournait alors dans son pays. Hermann von Starkenfaust était un cœur loyal et un des plus braves chevaliers de la noblesse allemande. Le château de son père était situé non loin de celui de Landeshort, mais une querelle héréditaire avait tenu les deux familles éloignées pendant des siècles. Les premières effusions passées, les deux amis se firent part de tout ce qui leur était advenu depuis qu’ils s’étaient séparés. Le comte fit le récit détaillé de ses fiançailles avec une jeune fille qu’il n’avait jamais vue, mais dont on lui avait fait le portrait le plus séduisant. Comme ils devaient voyager dorénavant dans la même direction, ils résolurent de faire route ensemble, et partirent de Wurzourg de grand matin, Altenbourg ayant donné ordre à ses gens de les suivre à distance. Chemin faisant, les deux voyageurs se plongeaient dans les bons souvenirs de leur jeunesse passée ensemble dans les camps ; – le comte, il est vrai, était toujours ramené à sa situation actuelle et s’attardait volontiers à énumérer les charmes et les qualités de sa fiancée.

Tout en causant, ils s’étaient engagés dans les montagnes de l’Odenwald, et s’aventuraient à travers une gorge sauvage, rendue presque impraticable par les arbres innombrables qui l’ombrageaient. Il est bien connu qu’à cette époque les forêts de l’Allemagne fourmillaient de bandits tout aussi nombreux que les revenants qui hantaient les châteaux, et aux premiers étaient venus s’ajouter les hordes des soldats récemment licenciés qui parcouraient la campagne. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que nos voyageurs se soient vus attaqués par une bande de ces traînards au milieu de la forêt. Malgré leur résistance opiniâtre, ils auraient été écrasés par le nombre, sans l’arrivée de l’escorte qui mit les voleurs en fuite. Mais hélas en se défendant, le jeune comte avait déjà reçu une blessure mortelle, et avec tous les soins voulus on le ramena à Wurzbourg où fut appelé en toute hâte un religieux aussi habile à administrer les remèdes corporels que spirituel. Il n’eut pourtant qu’à s’occuper de l’âme du blessé, auquel il ne restait plus que quelques instants à vivre.

S’il n’avait pas été précisément un amoureux des plus ardents, le comte s’était pourtant toujours montré strictement exact à remplir ses devoirs de galant homme, et en expirant il recommanda avec instance à son ami de repartir immédiatement pour le château de Landeshort afin d’y faire connaître le fatal accident qui seul l’avait empêché d’être fidèle à son rendez-vous. – Je ne pourrai dormir tranquille dans ma tombe, répétait-il avec angoisse, si je n’ai la certitude d’être obéi en ceci. Il n’y avait pas à hésiter devant une demande faite à un pareil moment, et Starkenfaust faisait son possible pour tranquilliser son ami, faisant le serment d’exécuter fidèlement ses dernières volontés. Le moribond étreignit faiblement la main du chevalier comme pour le remercier, puis se mit à délirer, laissant échapper des paroles sans suite, où il était question, tour à tour du combat, de sa fiancée, de sa parole jurée ; – il commanda qu’on lui amenât son cheval afin de partir pour Landeshort, et expira enfin en l’acte imaginaire de se mettre en selle.

Starkenfaust répandit des larmes sincères sur la mort prématurée de son galant compagnon, et songea ensuite avec effroi à la mission si délicate qu’il avait à remplir. Le cœur serré par son chagrin, il était aussi dans une grande perplexité quant à l’accueil qui lui serait fait à Landeshort. Il se voyait arrivant là-bas en trouble-fête, parmi des gens dont les sentiments hostiles lui étaient bien connus et dont il allait d’un coup détruire les plus chères espérances. Cependant il ne pouvait réprimer une certaine curiosité au sujet de la belle héritière des Katzenellenbogen, qu’on avait tenue jusque-là rigoureusement éloignée du monde ; car lui-même, fervent admirateur du beau sexe, il était par tempérament naturellement attiré vers toute entreprise tant soit peu aventureuse ou romanesque.

Avant son départ, le chevalier réglait avec le bon religieux tout ce qui concernait l’enterrement de son ami, qui devait être enseveli dans la cathédrale même, où reposaient déjà plusieurs de ses ancêtres, et ses gens affligés se chargèrent de rendre les derniers honneurs à leur jeune maître.

Il nous faut retourner à présent au château de Landeshort, où nous avons laissé le baron en vedette sur la plus haute tour, et toutes les autres personnes en proie à une vive agitation au sujet de l’hôte attardé, – agitation que le retard forcé du dîner augmentait encore.

La nuit tombait, et toujours personne. Renonçant enfin à tout espoir, le baron descendit de son poste d’observation. Les plats étaient en train de se gâter, le chef au désespoir s’arrachait les cheveux, et il ne restait au châtelain d’autre parti à prendre que de faire servir le banquet sans attendre plus longtemps l’arrivée du principal invité. Et l’assemblée, comme une garnison affamée à laquelle on vient de porter des vivres, se précipitait à table, lorsque retentit un cor, signalant l’approche d’un étranger. Bientôt le cor résonna une seconde fois sous les murs du château, et la sentinelle répondit d’en haut. Le baron s’avançait précipitamment pour recevoir son gendre. L’étranger avait déjà passé le pont-levis, qu’on avait baissé à son approche, et se trouvait devant la grille. C’était un beau jeune homme de haute taille, monté sur un coursier noir. Pâle et mélancolique, une âme fière et courageuse se reconnaissait à la vivacité de son regard. Au premier instant, le baron fut presque mortifié de le voir se présenter aussi simplement et sans escorte. N’était-ce pas un manque d’égards envers lui et envers l’illustre famille dans laquelle sous peu le jeune homme allait entrer ? Le vieux gentilhomme se persuada pourtant bien vite que l’impatience naturelle aux amoureux avait seule pu entraîner le comte à devancer les personnes qui l’accompagnaient. – Je regrette infiniment, commença l’étranger, d’arriver si mal à propos mais il lui fut impossible d’achever sa phrase. Le baron, qui se piquait d’éloquence, l’interrompit, lui souhaitant la bienvenue par un discours pompeux, et devant ce flot de langage force fut à notre jeune héros de courber la tête en silence. Ils avaient déjà traversé la cour extérieure et étaient arrivés au pied de l’escalier d’honneur sans que le baron eût repris haleine. Ici il fut de nouveau impossible à l’étranger d’ouvrir la bouche, sa fiancée entourée de toute la famille s’étant avancée jusque-là à sa rencontre. Un instant il la contempla comme en extase ; il semblait avoir mis toute son âme dans le regard plein d’admiration qu’il fixait sur la ravissante jeune fille. Une des vieilles tantes murmura quelques paroles à l’oreille de celle-ci, elle leva timidement ses beaux yeux bleus, ses lèvres s’entrouvrirent, mais son regard ayant rencontré celui du jeune homme, s’abaissa de nouveau sans qu’elle parvînt à articuler un son. Au délicieux sourire qui errait sur ses lèvres roses et dessinait à chaque coin de sa bouche une fossette adorable, il était facile de voir que sa première impression n’avait pas été défavorable. Le chevalier avait en effet tout ce qu’il faut pour toucher un cœur et une imagination de dix-huit ans.

L’heure était trop avancée pour qu’on pût songer à causer avant le repas, et le baron, entraînant tout le monde à la salle du banquet, insista pour qu’on remît au lendemain toute conversation sérieuse. Tout autour de la grande salle dans laquelle les tables étaient dressées, pendaient les portraits des ancêtres des Katzenellenbogen, et entre ces tableaux étaient suspendus les trophées d’armes et de chasse de ces nobles chevaliers. Des cuirasses enfoncées, des lances brisées, et des bannières en lambeaux, alternaient avec des souvenirs cynégétiques – cornes de cerfs et défenses de sangliers, mélangées aux arbalètes et aux lourdes haches d’armes.

Le chevalier toucha à peine aux mets qu’on lui présenta et s’occupa exclusivement de sa fiancée, à laquelle il parlait à voix basse, sur le ton habituel aux amoureux. Son attitude à la fois empressé et empreinte de mélancolie, semblait exercer une grande puissance de séduction sur la jeune fille, qui rougissait et pâlissait tour à tour en l’écoutant. Elle lui répondait de temps en temps avec modestie, et s’il détournait la tête, elle lui lançait à la dérobée un regard investigateur, puis laissait échapper un soupir de douce satisfaction. Les jeunes gens étaient évidemment extrêmement épris l’un de l’autre, et les tantes, très versées en pareille matière, déclaraient reconnaître à ces symptômes le véritable coup de foudre.

Le banquet se prolongea, bruyamment, car les convives y apportaient pour la plupart l’appétit formidable qui caractérise ceux dont la bourse est mal garnie et dont l’estomac est en même temps creusé par l’air vif de la montagne. Le baron, mis en verve, débita toutes ses vieilles histoires, et de l’avis universel, jamais il n’avait si bien parlé. Aucun de ses effets ne fut manqué, et à chacun de ses traits d’esprit tous riaient aux éclats. L’esprit de cet honnête gentilhomme campagnard n’était pas, il est vrai, des plus vifs, et ses plaisanteries comme celles d’autres personnages illustres manquaient parfois de sel, mais les siennes étaient arrosées de force rasades du meilleur Hochheimer, et il est bien connu que les bons mots, même les plus insipides, s’ils sont proférés par le maître de la maison et accompagnés d’un bon vin, sont toujours reçus avec succès. Des traits d’esprit bien autrement forts et salés furent lancés par des personnages de moindre importance ; de temps à autre un compliment par trop hasardé, murmuré à l’oreille d’une jeune femme, la faisait rougir, – même vers la fin de la soirée, il arriva qu’un des nombreux parents pauvres de la famille entonna une chanson pleine d’entrain mais assez leste, qui obligea les deux tantes à se réfugier derrière leurs éventails.

Au milieu de l’hilarité générale, le fiancé seul ne se déridait pas. Loin de perdre cette gravité si peu de mise en pareille occasion, il devenait à chaque instant de plus en plus sombre, et les meilleures saillies du baron ne réussissaient pas à l’égayer. Sa mélancolie semblait gagner sa fiancée, dont le front s’assombrissait d’un nuage de tristesse. L’attitude étrange du jeune couple fut bientôt remarquée par toute l’assemblée, et un malaise général remplaça la bruyante gaieté des premiers moments. Des regards étonnés s’entrecroisèrent, quelques-uns des convives hochèrent la tête d’un air mystérieux, d’autres, se penchant, chuchotaient à l’oreille de leur voisin. L’entrain ayant tout à fait disparu, la conversation languit et des silences pénibles s’ensuivirent. Aux joyeux récits et aux gais couplets des chansons à boire succédèrent des histoires de revenants et des contes macabres. Le baron mit le comble à la terreur de ses hôtes en racontant l’enlèvement de la belle Léonore par le chevalier-fantôme, – récit merveilleux, qui depuis mis en vers par le poète Burger, est devenu célèbre en tout pays. Cette lugubre histoire fit frissonner tout le monde, – deux jeunes femmes furent prises d’une crise de nerfs, et même l’impassible fiancé paraissait fortement impressionné. Il avait suivi toutes les péripéties du drame avec la plus profonde attention et sans quitter le narrateur des yeux. Lorsque ce dernier fut près de terminer, le chevalier, se dressant de toute sa haute taille, de sorte qu’aux yeux hypnotisés des assistants il parut prendre des proportions gigantesques, poussa un profond soupir et prit solennellement congé de tous.

Ce fut un ébahissement général. Consterné, le baron s’écria : – Comment quitter le château à cette heure ? Lorsque tout a été préparé pour vous recevoir ! Si vous êtes fatigué, vous n’avez qu’à vous retirer dans l’appartement où votre lit vous attend.

L’étranger fit un signe de refus rempli de mystère. – Hélas dit-il, c’est dans un autre lit que je me reposerai ce soir

L’étrangeté de cette réponse, et surtout le ton dont elle fut proférée, augmentèrent le trouble du baron. Se dominant néanmoins, il redoubla d’efforts pour retenir son hôte. Celui-ci s’obstinant dans son refus, esquissa un geste d’adieu, et quitta la salle d’un pas majestueux. La fiancé baissa la tête tristement et essuya une larme furtive ; ses tantes scandalisées retournèrent pour la consoler.

Cependant, le baron accompagna le chevalier jusqu’à la grille d’entrée, où, en piaffant et rongeant son frein, son fidèle coursier l’attendait. S’arrêtant devant le portail massif, sous une voûte éclairée faiblement par la lueur incertaine d’une torche, le jeune homme s’adressa au baron d’une voix creuse, qui résonna contre les parois de pierre d’une façon sépulcrale. – Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, je vais vous confier la vraie cause de mon départ. J’ai un rendez-vous de la plus haute importance, auquel je ne peux manquer.

— Comment, fit le baron. Ne pouvez-vous envoyer quelqu’un à votre place ?

— Il m’est impossible de me faire remplacer ; je dois y aller en personne. C’est à la cathédrale de Wurzbourg que je dois me rendre…

— Certes ! l’interrompit le baron reprenant courage. Mais demain seulement, en compagnie de votre fiancée…

— Non ! non ! reprit l’autre, d’un accent encore plus tragique. La fiancée qui m’attend, c’est la Mort ! C’est avec elle que j’ai rendez-vous !… les brigands m’ont assassinée !… la tombe est prête à me recevoir… à minuit sonnant je dois être à la cathédrale… je ne peux manquer à mon engagement ! Adieu !

Et s’élançant en selle, il enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, qui partit comme un éclair. Pendant quelques secondes le bruit des sabots retentit sur le pont-levis, puis se perdit dans l’éloignement.

Le baron, confondu, retourna dans la salle de fête, et raconta ce qui s’était passé. Des femmes s’évanouirent ; d’autres devinrent à moitié folles de terreur, à l’idée d’avoir soupé en compagnie d’un revenant. Parmi les messieurs, quelques-uns opinèrent que l’étranger ne pouvait être que le Chasseur infernal, dont la meute sauvage fait souvent retentir la nuit les forêts endormies. D’autres crurent reconnaître en lui un de ces êtres surnaturels moins redoutables – simples esprits des montagnes et des bois, qui tracassent depuis des siècles le bon paysan allemand. Un jeune homme, qui ne voulait pas être de l’avis de tout le monde, insinua que le tout n’était peut-être qu’une plaisanterie du fiancé, – ajoutant qu’on pouvait bien s’attendre à pareille chose de la part d’un si lugubre personnage. Toute l’assemblée, le baron en tête, s’indigna d’une telle supposition, et celui qui l’avait hasardée dut promptement abjurer son hérésie et se ranger à l’opinion générale.

Si quelques doutes subsistèrent encore quant à l’identité de l’étranger, ceux-ci furent entièrement dissipés le lendemain par l’arrivée des nouvelles de Wurzbourg, confirmant la mort et l’enterrement du jeune comte.

Au château la consternation fut maintenant portée à son comble. Le baron s’enferma dans sa chambre, fuyant ses amis, qui, venus pour se réjouir avec lui, ne voulurent point l’abandonner dans son malheur. Circulant par tout le château, ou s’assemblant par petits groupes dans la cour d’honneur, ils haussaient les épaules et s’apitoyaient sur les chagrins d’un si brave homme. Afin de secouer leur tristesse, ils passaient des heures entières à table, mangeant et buvant plus que de coutume.

Mais celle qui était le plus à plaindre, c’était la fiancée, veuve déjà avant son mariage. Elle remplissait le château de ses lamentations. Quels avaient dû être les charmes de l’époux qu’on lui destinait si son fantôme même avait pu gagner son cœur. Le surlendemain de la catastrophe, lorsqu’elle s’était retirée le soir dans sa chambre, où l’une de ses tantes avait insisté à l’accompagner, celle-ci s’endormit en racontant une longue et terrible histoire de revenants. La chambre, située dans un pavillon isolé, donnait sur un petit jardin, et les pâles rayons de la lune, jouant dans les feuilles d’un saule pleureur, filtraient à travers la fenêtre treillissée sur le lit de la jeune fille. Minuit venait de sonner à la grosse horloge du château ; une douce mélodie, montant du jardin, vint frapper l’oreille de la rêveuse. Se levant en hâte, elle traversa la pièce d’un pied léger et se mit à la fenêtre. Parmi les arbres se dessinait la silhouette d’un homme de haute taille. Soudain un rayon de lune, l’éclairant en entier, fit reconnaître à la jeune fille le fiancé fantôme ! Au même instant, un cri d’effroi fut poussé à ses côtés et se retournant, elle reçut dans ses bras sa tante défaillante. Celle-ci, éveillée par la musique, avait suivi sa nièce jusqu’à la fenêtre. Lorsque les regards de cette dernière cherchèrent de nouveau l’apparition, elle avait disparu.

Chose incroyable, celle des deux femmes dont les nerfs étaient le plus ébranlés par cette scène, n’était pas la fiancée délaissée. Elle paraissait au contraire éprouver une certaine consolation à revoir celui qui mieux que tous les vivants avait su lui plaire. Il était toujours si beau ; et à défaut de satisfaction plus réelle, contempler les traits d’un fantôme chéri peut sans doute réjouir l’imagination d’une amoureuse de dix-huit ans.

La tante jura ses grands dieux que jamais plus elle ne remettrait les pieds dans cette chambre maudite. La nièce de son côté déclara avec tout autant de fermeté qu’elle ne dormirait nulle part ailleurs. En conséquence, elle dut se résigner à habiter seule la pièce. Elle exigea de sa tante la promesse de ne parler à personne de l’apparition, par crainte de se voir privée dorénavant du seul plaisir qui lui restait : celui de communiquer avec le mort fidèle. Il est impossible de prévoir pendant combien de temps la vieille dame aurait pu garder le silence, car elle était fort bavarde, et tout comme une autre, aurait savouré le plaisir d’être la première à raconter un fait aussi remarquable. Dans le voisinage on cita pendant longtemps comme un trait d’héroïsme féminin que pour huit jours entiers elle ne souffla mot de cette histoire. Au bout de ce temps sa discrétion ne fut plus mise à l’épreuve, un domestique annonçant un matin à la famille réunie pour le déjeuner que la jeune châtelaine était introuvable. Sa chambre était vide, le lit n’avait point été défait, la fenêtre était grande ouverte et l’oiseau envolé.

La stupéfaction générale qui suivit cette annonce peut seule être comprise par ceux qui ont assisté au spectacle d’un malheur subit frappant un des grands de ce monde. Pour un bon moment chaque pique-assiette posa sa fourchette, ne songeant plus à satisfaire sa faim ; tous parlaient ensemble, et, dans la confusion générale, on ne distingua plus rien, jusqu’à ce qu’une voix dominant le tumulte s’écria : – Le fantôme ! Le fantôme ! C’est le chevalier-fantôme qui l’a enlevée !

En peu de mots la tante fit part aux autres de ce qu’elle savait déjà. Son récit fut appuyé par le témoignage de deux domestiques qui affirmaient avoir entendu vers minuit le bruit des sabots d’un cheval du côté de la montagne, et cela ne pouvait être évidemment que la course rapide du chevalier-fantôme, emportant sa fiancée vers la tombe. Tous furent convaincus de la chose : de pareils événements se produisant fréquemment en Allemagne. Mais quelle cruelle situation pour le baron ! Il souffrait également dans sa tendresse de père, et dans son orgueil blessé. De deux choses l’une : ou bien sa fille unique lui avait été ravie par un démon et il devait la pleurer comme morte, ou bien elle était devenue l’épouse d’un esprit de la montagne, et le hautain gentilhomme serait obligé de reconnaître plus tard les enfants issus de cette union mal assortie comme héritiers de son nom et de ses biens. Comme d’habitude, il ne savait où donner de la tête, et le désordre le plus complet régnait au château. Il donna ordre à ses gens de monter à cheval et de parcourir le pays en tous les sens à la recherche de la fugitive. Lui-même venait de mettre ses bottes et de ceindre son épée afin de se joindre à la poursuite, lorsqu’il s’arrêta pétrifié par le spectacle qui soudain se présenta à ses yeux. Montée sur un palefroi, une jeune femme, accompagnée par un cavalier, approchait du château. Elle galopa jusqu’à la grille, sauta à bas de son cheval, se jeta aux pieds du baron, et embrassa en pleurant ses genoux. Celui-ci avait déjà reconnu sa fille, et devinait dans le cavalier qui se tenait à ses côtés l’hôte mystérieux de la soirée des fiançailles. Ses regards éperdus erraient de l’un à l’autre, cherchant le mot de l’énigme, attendri et joyeux de revoir sa fille, il fut ensuite frappé par la belle mine de son compagnon, qui avait, il faut l’avouer, singulièrement embelli pendant son séjour dans le royaume des morts. Ses riches habits faisaient valoir la symétrie de ses formes, et la pâleur et la mélancolie si peu en harmonie avec sa jeunesse avaient été remplacées par un air rayonnant de bonheur et de santé.

Le mystère fut bientôt éclairci. Comme nos lecteurs l’auront sans doute deviné, le ravisseur n’était autre que le chevalier Hermann von Starkenfaust. Il fit le récit de la mort du jeune comte et de la promesse que le mourant avait exigé de lui. Il rappela ensuite ses efforts réitérés pour porter ces faits à la connaissance du baron, et comme quoi l’aimable empressement de celui-ci avait coupé court à ses explications, il avoua être tombé éperdument amoureux de la fiancée dès le premier instant, et fit ses excuses au baron d’avoir profité de la situation afin d’obtenir au moins une heure d’entretien avec elle. Il expliqua l’embarras qu’il avait éprouvé pour faire une retraite convenable, jusque ce que l’histoire fantastique du chevalier-fantôme lui eût inspiré l’idée d’une sortie aussi brusque et bizarre. Comme quoi, l’inimitié qui existait entre les deux familles l’avait obligé à renouveler ses visites en cachette, rôdant en spectre nocturne sous les fenêtres de la bien-aimée, lui faisant sa cour, et finalement lui persuadant de s’enfuir avec lui et de devenir sa femme.

En toute autre circonstance le baron se fût montré inexorable, car il posait pour un rigide représentant de l’autorité paternelle, et il chérissait obstinément toute querelle héréditaire. Mais, – il aimait encore davantage sa fille ; il avait pleuré sa mort, – il se réjouissait de la retrouver vivante, – et malgré la haine qu’il avait toujours vouée à la maison de son mari, celui-ci au moins était un homme en chair et en os, et non pas un fantôme insaisissable. À vrai dire, il était un peu offusqué d’avoir de la sorte été mis dedans par son gendre ; il cédait néanmoins aux représentations de ses vieux compagnons d’armes, tous d’accord pour lui prouver que pareille mystification ne dépassait nullement les convenances, surtout lorsque son auteur était un jeune militaire amoureux.

Tout s’arrangea donc. Le baron pardonna au jeune couple, et les fêtes interrompues furent reprises avec plus d’éclat. Les parents pauvres rivalisaient d’amabilité pour le nouveau venu, qui selon eux possédait toutes les qualités la courtoisie, la générosité… et la richesse ! Les tantes furent momentanément interdites par ce couronnement imprévu de leur système d’éducation, mais se consolèrent vite dans la conviction qu’elles n’avaient qu’un seul reproche à se faire : – d’avoir négligé de faire griller les fenêtres. L’une d’elles était en outre profondément mortifiée de voir son récit merveilleux aussi cruellement amoindri, et de devoir reconnaître que le seul spectre qu’elle eût jamais rencontre de sa vie n’était pas authentique. Cette transformation paraissait au contraire faire le bonheur de la jeune femme. Et ainsi finit l’histoire.

q

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

Page 1