‹ Risette, ou les Millions de la MansardeChapitre 12 sur 14 · III

III

Un monsieur m’offrit souvent
Son amour et son argent
Sans notaire !
Je ne me fâche de rien ;
Mais il ferait aussi bien
De se taire !
Une fille comme nous
Ne porte pas des bijoux
Qu’on achète ;
Mais celui que j’aimerai,
Un jour, je le conduirai
Chez le maire et le curé,
Et je lui ferai
Risette.

(Évelina se rassied à table à la place de Risette.)

ANTONIN.

Vous n’avez jamais aimé ?…

RISETTE.

Oh ! si.

ANTONIN, avec douleur.

Vraiment ! Qui cela ?

RISETTE.

Un brave garçon qui demeurait à côté de chez mon père, et qui était déjà un homme quand je n’étais encore qu’une petite fille. C’est lui qui me défendait…

ANTONIN.

Et contre qui ?…

RISETTE.

Mon père s’était remarié… et j’étais battue plus souvent qu’à mon tour ; quand je m’attendais à une scène, j’allais trouver mon pauvre Valentin. Il venait avec moi : ma belle-mère n’osait pas frapper si fort quand il était là. Il pleurait quand j’avais les yeux rouges… il me consolait, et nous finissions par rire ensemble. Ah ! nous avons fait de bonnes parties de rire ! C’est lui qui m’a appris le peu que je sais… Il travaillait la nuit en cachette, le brave garçon, pour acquitter mes mois d’apprentissage !… C’était lui qui était mon père, ma mère, et toute ma famille !

ANTONIN.

Et vous l’aimiez ?…

RISETTE.

Oh ! oui, je l’aimais bien !

ANTONIN.

D’amour ?

RISETTE.

D’amour… je n’en sais rien ; mais d’une vraie, profonde et éternelle amitié… Il me fit jurer que je ne me marierais jamais avec un autre qu’avec lui.

ANTONIN.

Ah ! mon Dieu !

ÉVELINA, le verre à la main.

Je vous demande un peu ce que ça nous fait ?… On ne conte pas ces choses-là après dîner, ça trouble la digestion.

ANTONIN.

Et vous tiendrez ce serment ?…

RISETTE.

Je l’aurais tenu ; mais tout est fini.

ANTONIN.

Il est mort ?…

RISETTE.

Le pauvre garçon a eu un mauvais numéro : il a fallu partir ! Il est allé en Crimée… il m’écrivait quelquefois, et moi, je priais bien fort pour lui !… Rien n’y a fait ! un boulet l’a emporté à l’assaut de Sébastopol !… je ne sais pas même où est sa tombe.

ANTONIN, avec émotion.

Pauvre enfant !

RISETTE.

Vous êtes bon !

ÉVELINA.

Àquoi ça sert de pleurer et de se tourner le sang ?… Oui ! un boulet m’emporterait Jean Gigonet… dame ! je pleurerais dans les premiers moments… mais, après cela, il faut se faire une raison, n’est-ce pas ?…

ANTONIN, avec impatience.

Oui ! oui ! c’est bon !… (À Risette.) Et depuis, vous n’avez jamais aimé ?…

ÉVELINA.

Elle ? elle n’a pas de cœur !

ANTONIN, à part.

Comme j’aurais du plaisir à la jeter par la fenêtre avec ses cinq millions !

RISETTE.

Elle a raison ! Ces souvenirs me font mal !… Je ne dois plus songer à l’amour.

ANTONIN, avec chaleur.

N’y plus songer, mademoiselle, n’y plus songer !… Croyez-le bien, il est encore ici-bas des cœurs dignes d’apprécier tant de candeur et de grâces.

ÉVELINA, bas, le pinçant.

Qu’est-ce que vous dites donc là ?…

ANTONIN, à part.

Aïe ! c’est juste !… (Montrant Éveiina.) Je répète ce que vous disiez tout à l’heure, mademoiselle : C’est un ange, me disiez-vous…

ÉVELINA.

C’est inutile de le répéter !

ANTONIN.

Vous l’avez dit !… Ne m’avez-vous pas conté que c’était elle qui vous avait veillée, soignée, sauvée ?

ÉVELINA, le pinçant.

Taisez-vous ! (Haut.) C’est bon, mon Dieu, c’est bon !

ANTONIN.

Laissez-moi lui exprimer ma reconnaissance des soins qu’elle vous a donnés ; laissez-moi lui dire ce que j’ai au fond du cœur pour elle… (Évelina le pince) et pour vous ! Que vous êtes heureuse ! votre vie se passe près d’elle, vous la voyez tous les jours !… (Évelina le pince et se lève.) Je crois que je m’embrouille !…

RISETTE.

Quelle drôle de figure vous faites !

ANTONIN.

J’aime mieux vous voir ainsi gaie, souriante, heureuse ! le bonheur va si bien à votre charmant visage ! votre sourire laisse entrevoir, à travers des lèvres si vermeilles, une rangée de dents si blanches !…

ÉVELINA, descendant entre eux.

Monsieur…

ANTONIN, reprenant.

Aussi blanches que les dents de mademoiselle !… votre rire a un éclat argentin comme le son de votre voix.

ÉVELINA.

Monsieur !…

ANTONIN.

Et de la voix de mademoiselle ! (À part.) Cette position est stupide, il faut absolument Choisir !… (Il semble prendre une résolution, s’avance vers Risette et avec beaucoup de respect : ) Mademoiselle Risette…

LE PORTIER, paraissant.

Mam’selle Risette…

RISETTE, à part.

Quel dommage ! (Haut.) Qu’est-ce que vous voulez ?…

LE PORTIER.

La lettre !…

RISETTE, allant à lui.

La lettre d’Amérique ! donnez ! (Le portier sort.)

ÉVELINA, bas à Antonin.

Qu’est-ce que vous alliez donc lui dire ?…

ANTONIN, passant derrière elle.

Vous m’ennuyez !

ÉVELINA.

Monsieur ! vous êtes un… pas grand’chose.

ANTONIN.

Bien ! bien ! bien ! (À part.) Décidément j’aime mieux l’autre !… Quel plaisir j’aurais à lui dire : Il y a cinq millions pour vous dans cette lettre, je ne veux ni de vous, ni de vos cinq millions !

RISETTE.

You ! y, o, u, you ?…

ÉVELINA.

You ! ah ! C’est de l’anglais, ça veut dire : aime !

ANTONIN.

Comment ?

ÉVELINA.

J’ai connu un petit Anglais qui me disait toujours : Y love you : y, je ; love, vous ; you, aime ! Je vous aime ! il m’aimait !

RISETTE.

Savez-vous l’anglais, monsieur ?…

ANTONIN.

Un peu, mademoiselle ; trente leçons à deux francs le cachet ; je déchiffre. (Elle lui donne la lettre, il lit tout bas à part.) C’est bien cela, Louise Taboureau ! cinq millions ; le chiffre y est !

RISETTE ET ÉVELINA, curieusement.

Eh bien ?

ANTONIN.

Je cherche à traduire… que faire ? Cinq millions, c’est tentant ; mais cette petite Risette est si jolie ! et tant de grâce ! et tant de cœur ! et pas de Gigonet !

RISETTE, à Évelina.

Comme il a l’air agité ! qu’y a-t-il ?

ANTONIN.

Ah ! tant pis, une chaumière et son cœur. (Il va prendre la main de Risette.) Risette, écoutez-moi, j’ai vingt-quatre ans, je suis d’une bonne famille, et ne suis point un méchant garçon…

ÉVELINA.

Tout cela ne nous dit pas ce qu’il y a dans la lettre.

RISETTE.

Tu interromps toujours… c’est ennuyeux !

ÉVELINA.

Mais, ma chère Risette…

RISETTE, très-sèchement.

Après tout, les lettres que je reçois ne te regardent pas !

ÉVELINA.

Il est vrai que ce sont tes affaires.

ANTONIN, très-étonné.

Comment, cette lettre est pour vous, mademoiselle ?

RISETTE.

Oui, monsieur. Pardon, vous disiez tout à l’heure que vous aviez vingt-quatre ans ?…

ANTONIN.

Votre nom, mademoiselle, je vous en supplie, votre nom de famille ?…

RISETTE.

De quel air vous me demandez cela ! Louise Taboureau.

ANTONIN.

Perdu, à tout jamais perdu.

RISETTE, au comble de l’étonnement.

Perdu ? Que veut-il dire ?

ÉVELINA.

Je le crois un peu fou.

ANTONIN.

C’est fini ! je n’oserai plus ! Mon Dieu ! mon Dieu ! (Il tombe sur une chaise à gauche.)

RISETTE.

Mais qu’avez-vous, monsieur ? Cette lettre contient-elle quelque malheur ?

ANTONIN.

Un grand malheur, plus grand que je ne saurais le dire.

RISETTE.

Vous me faites trembler.

ANTONIN.

Rassurez-vous, Risette, (Se reprenant.) Mademoiselle, le malheur n’est pas pour vous.

RISETTE.

Pour qui, alors ?

ANTONIN.

Pour personne.

RISETTE.

Expliquez-vous, je vous en conjure.

ANTONIN.

Je ne le puis.

RISETTE.

Je le veux.

ANTONIN.

Vous ne me croiriez pas. (Se levant avec violence.) Non, vous ne me croiriez pas, et le doute qui se glisserait dans votre cœur empoisonnerait ma vie tout entière. Je ne pourrais plus vous regarder sans rougir ; j’espère que vous conserverez quelque souvenir de moi ; je veux que ce souvenir soit pur, pur comme votre front, pur comme le fond de mon cœur.

RISETTE.

Je ne comprends rien à ce que vous me dites, monsieur Antonin ; mais je vois que vous souffrez, et je voudrais savoir de quel mal vous souffrez, pour le guérir si cela est possible.

ANTONIN.

Ah ! je n’en guérirai jamais, c’est mon plus cher espoir.

(Il marche avec agitation.)

ÉVELINA.

Ycomprends-tu un mot ?…

RISETTE.

Peut-être. Je vais descendre au second ; il y a un professeur qui me lira ma lettre : garde-le en attendant.

ANTONIN.

Adieu, mademoiselle, adieu pour jamais.

RISETTE, près de la porte.

Non, monsieur, vous ne vous en irez pas ; j’ai moi-même à sortir un instant ; j’exige que vous m’attendiez.

ANTONIN.

Mademoiselle, je ne sais…

RISETTE.

Je le veux. Au revoir.

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