‹ Risette, ou les Millions de la MansardeChapitre 7 sur 14 · Scène VIII.

Scène VIII.

ÉVELINA, ANTONIN.

ANTONIN, à part.

Ah ! mais ! ah ! mais !… la petite me manque !… Toi, si tu n’avais pas tes millions… (À Évelina.) Mademoiselle, il ne faut pas que cela nous empêche de déjeuner.

ÉVELINA.

Plus souvent !

ANTONIN.

Vous offrirai-je une côtelette ?… (Il se met à table.)

ÉVELINA.

Allez-y gaiement ! et poussez-m’en deux.

ANTONIN, à part.

Elle a bon appétit ! C’est égal, elle ne mangera pas toute sa dot. (Faisant sauter le bouchon de la bouteille.) Une larme de vin !

ÉVELINA.

Pleurez ! jeune homme, pleurez ! Mais attention, je n’aime pas la mousse. Monsieur n’a peut-être pas l’habitude de trinquer ?

ANTONIN.

Mais, pardon ! (Ils trinquent.)

ÉVELINA.

Ah ! j’ai conservé quelques usages du monde. Faut vous dire que, telle que vous me voyez, j’appartiens à une famille de la première catégorie.

ANTONIN.

Mademoiselle, épargnez-moi ces détails ; je vois, je sais, je sens que votre naissance… mais je vous aime pour vous.

ÉVELINA.

Tiens ! vous avez une jolie épingle à votre cravate !… Montrez un peu !

ANTONIN, détachant son épingle.

Bien modeste.

ÉVELINA.

Mais non ! ça fait très-bien pour attacher un châle.

ANTONIN.

Gardez-la, je vous en supplie.

ÉVELINA.

Non ! par exemple ; je ne veux pas vous en priver.

ANTONIN.

Elle est en trop belles mains pour… pour… pour…

ÉVELINA.

Eh bien ! c’est dit ; maintenant il ne me manque plus que le châle.

ANTONIN.

Il ne vous manquera pas longtemps, j’en suis sûr. (À part.) On en a beaucoup pour cinq millions…

ÉVELINA.

Je vous redemanderai un peu de cornichons… Puisque Risette fait la petite bouche…

ANTONIN.

Elle a dit qu’elle n’avait pas faim.

ÉVELINA.

C’est bien possible ; ces enfants de pauvres, ça mange comme des moineaux.

ANTONIN.

Il y a longtemps que vous vivez avec mademoiselle Risette ?

ÉVELINA.

Comme ça ! c’est depuis ma grande maladie. Nous demeurions sur le même carré, rue Mouffetard, sur la lisière du faubourg Saint-Germain. Elle est entrée à mon service en qualité de garde-malade ; et je peux dire que sans elle je ne déjeunerais pas avec vous.

ANTONIN.

La brave fille !

ÉVELINA.

Comme l’apothicaire avait mangé jusqu’à notre dernier sou, nous nous sommes mises ensemble pour économiser sur le loyer ! Je la recueille, quoi !

ANTONIN, à part.

Toi, tu m’agaces !… mais les millions !… (Haut.) Mademoiselle ?

ÉVELINA.

Qu’est-ce qui vous prend ?

ANTONIN.

Demandez-moi plutôt ce qui m’a pris le jour où je vous ai vue pour la première fois. (À part.) Pas trop mal ! (Haut.) Ce jour là je… ou plutôt vous… car c’était vous…

ÉVELINA.

Certainement ! je descendais avec la boîte au lait…

ANTONIN.

Peut-être !… moi je passais sur le trottoir de l’autre côté de la rue, mon cœur battit, mes yeux se troublèrent… (À part.) Va donc, charrette !… (Haut.) Mes yeux se troublèrent !… mon cœur battit !… et je sentis qu’il ne me restait qu’à mourir, si vous n’acceptiez pas mon cœur et ma main.

ÉVELINA, se reculant.

Comment ! c’est pour le bon motif ?…

ANTONIN.

Pouvez-vous en douter, mademoiselle ?… Mon cœur… vos principes… et d’ailleurs… Oh ! épousez-moi pour la vie !…

ÉVELINA.

Mais c’est impossible !

ANTONIN.

Mariée ?

ÉVELINA.

Non ! mais engagée avec Jean Gigonet. (Ils se lèvent.)

ANTONIN.

Qu’est-ce que c’est que ça, Jean Gigonet ?…

ÉVELINA.

Mon prétendu, monsieur, officier de sergent au 135 de ligne… Tenez, voici une bague en crin qu’il m’a donnée de ses cheveux. Voici son portrait, pas trop ressemblant, c’est un de ses camarades qui a posé.

ANTONIN, à part.

Cinq millions à Jean Gigonet ! ah ! mais non !… (Haut.) Mademoiselle, je vous aime ! ce mariage ne se fera pas… quand je devrais répandre le sang de Gigonet !… Oui, vous serez ma femme, je le jure sur la tête de mademoiselle Risette.

ÉVELINA.

Oh ! permettez ; pour le mariage, mon prétendu a ma parole.

ANTONIN.

Vous vous dégagerez !… Oh ! dis-moi que tu dégageras !…

ÉVELINA, passant devant lui.

Il est peut-être un peu tard.

ANTONIN.

Pourquoi ?… oh ! pourquoi ?… Écoutez-moi, Risette !…

ÉVELINA.

Comment, monsieur, Risette ?…

ANTONIN.

Vous avez raison ! je ne sais pas ce que je dis. C’est le souvenir de cette pauvre fille qui me trouble… Elle n’a pas déjeuné… Je suis sûr que Risette n’a pas déjeuné.

ÉVELINA.

Mais elle vous occupe beaucoup, je trouve.

ANTONIN.

Sans doute ! sans doute ! une enfant qui vous a soignée, qui vous a conservée à mon amour. (À part.) Je m’embrouillais tout à l’heure !… (Haut.) Je suis au désespoir de penser qu’elle est… Où peut-elle être ? mon Dieu !…

ÉVELINA.

Elle ! chez la portière, je parie.

ANTONIN.

Quoi ! dans la maison !… Je cours la chercher… lui présenter mes excuses, la ramener ici.

ÉVELINA.

C’est ça ! pour la compromettre !… j’aime mieux y aller moi-même.

ANTONIN.

Courez, mademoiselle… Vous êtes bonne ! Mon cœur, ma reconnaissance… (Évelina sort.) Elle a bien fait de sortir !… Le diable m’emporte si je sais ce que je lui ai dit…

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