‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 28 sur 38 · V.

V.

LE DÉPART DE LA FERME.

Cependant il était depuis longtemps évident aux yeux de Burns qu'il était urgent de se débarrasser de cette ferme malheureuse. Dès le mois de septembre 1790, il écrivait qu'il voulait en sortir à tout prix:

Je vais ou renoncer à ma ferme ou la sous-louer, le plus vite possible. Je n'ai pas le droit de la sous-louer; mais si mon propriétaire consent à me l'accorder, j'ai l'intention de la céder, aux termes où je la tiens moi-même, à un homme courageux, un de mes proches parents. Le fermage, dans le pays où je suis, serait juste un moyen de gagner sa vie pour un homme qui trimerait lui et sa famille; ce n'est donc pas la peine. Et vivre ici m'empêche d'acquérir ces connaissances dans l'Excise qu'il est absolument nécessaire pour moi de posséder[1138].

[Note 1138: To Robert Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Par bonheur il put s'entendre avec son propriétaire, M. Miller. En effet celui-ci trouva un acquéreur qui lui offrit 2000 livres pour ces terres dont Burns avait peine à retirer ses 70 livres de loyer[1139]. Il fut décidé qu'il ne ferait pas la moisson des semailles de 1791. Le personnel de la ferme fut renvoyé. Jane Armour s'en alla avec ses enfants passer en Ayrshire, peut-être à Mossgiel, peut-être chez son père, une partie de l'été[1140]. Burns resta seul dans la maison abandonnée et triste. Le rite du bol de sel et la Bible n'avait pas porté bonheur aux premiers habitants; ces cérémonies-là ne réussissent que si nous y mettons un peu du nôtre. Lorsque les grains furent mûris, dans la dernière semaine d'août 1791, Burns vendit ses moissons sur pied, aux enchères. Une lettre de lui donne le tableau de la fin de cette journée, qui ajoute encore à ce qu'on a vu des moeurs de ce temps. Cette vente fut suivie d'une soûlerie générale qui dégénéra en bagarre.

[Note 1139: R. Chambers, tom. III, p. 201.--Scott Douglas, tom. V, p. 405.]

[Note 1140: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]

J'ai vendu ma récolte, il y a en aujourd'hui une semaine et je l'ai bien vendue: une guinée l'acre, en moyenne, au-dessus de la valeur. Mais cette contrée n'avait guère jamais vu une pareille scène d'ivrognerie. Après que la vente fut terminée, environ trente individus se mirent à se battre, chacun pour soi, et ils se battirent pendant trois heures. La scène dans l'intérieur de la maison ne valait guère mieux. Pas de bataille, il est vrai, mais des gens étendus ivres sur le plancher et vomissant, si bien que nos chiens se grisèrent tellement en circulant parmi eux qu'ils ne pouvaient plus se tenir. Vous devinez aisément comment j'ai goûté la scène; car je n'étais pas plus parti que vous n'aviez l'habitude de me voir[1141].

[Note 1141: To Thomas Sloan, 1st Sept. 1791.]

Un peu plus tard, à la Saint-Martin, eut lieu la vente à la criée des outils et du matériel de la ferme. Dans son voyage des Borders, il avait assisté à un de ces encans qui sont le naufrage d'une famille, où les objets, arrachés à leur travail, ont un air désastreux d'épaves. Ce spectacle lui avait produit une telle impression qu'il l'avait notée: «Vais avec M. Hood, voir la vente d'un malheureux fermier. Préservez-moi, rigide économie et respectable activité, préservez-moi d'être le principal dramatis persona dans une telle scène d'horreur[1142].» Voici qu'un jour pareil était venu pour lui. Sans doute il avait refuge dans un autre état: mais, tout de même, c'était son vieux métier de fermier qui était brisé, dont les débris gisaient épars. Un profond chagrin dut saisir tout ce qui, en lui, venait du passé, quand il vit dans la cour ses instruments, sa charrue, la compagne de tant de rêveries, les faulx, ses vaillantes faulx qui menaient si rudement la moisson, le fléau qui rompait ses bras mais laissait son esprit alerte;

Le fléau monotone du batteur pendant toute la journée m'avait fatigué,

[Note 1142: Journal of the Border Tour, Friday 25th May 1787.]

avait-il dit en rentrant le soir où il composa la Vision. Ils étaient exposés, oisifs, ayant déjà perdu leur bon air de familiarité avec la main humaine, de collaboration, qu'ont les outils en train. Et ses bêtes auxquelles il était attaché, ses chevaux, ses brebis, ses vaches, celles que lui avait données Mrs Dunlop pour son mariage, ces animaux auxquels il parlait comme à des personnes; étonnés, effarés de ce remuement insolite, ils suivaient leur maître ou le cherchaient du regard[1143]. Comme on les aimait et qu'ils étaient bien traités, ils rapportèrent un bon prix, «Les vaches étaient belles et se vendirent très cher à la vente» racontait Mrs Burns[1144]. Mais que sont quelques pièces d'or à côté de la peine de perdre ces braves bêtes, de l'inquiétude de savoir entre quelles mains elles vont s'en aller? Il y avait pour la charrue un attelage de deux chevaux habitués l'un à l'autre. Ce fut un chagrin dans la famille de penser que ces deux compagnons allaient être séparés. Lui, qui avait écrit les vers à la pauvre Mailie et à la vieille Jument, ne put à coup sûr les voir partir, sans quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à des larmes.

[Note 1143: Voir ce qu'il dit sur sa brebis Mailie (The Death and Dying words of Poor Mailie):

Through a' the toun she trotted by him; A lang half-mile she could descry him.]

[Note 1144: Memoranda by Mr Mac Diarmid from Mrs Burns dictation. Hately Waddell, p. XXI.]

Et quelle tristesse suprême quand il chargea sur une charrette son pauvre mobilier, qu'il fallut s'éloigner de la maison qui lui avait donné la sensation d'un foyer, où il avait pensé être heureux! Il ne se peut que ce moment n'ait été pour lui d'une mélancolie presque solennelle. Il disait pour toujours adieu à la terre. Elle avait été dure pour lui: depuis son enfance, elle avait pris sa sueur pour une maigre récompense; elle lui avait accordé des gerbes chétives et un pain gagné péniblement; elle avait été pour lui et les siens fertile en épines et en ronces, en soucis, en peines, en détresses de toute sorte. Mais elle lui avait versé prodiguement des dons plus magnifiques: la senteur de ses blés verts, l'éclat de ses moissons plus précieux que les moissons elles-mêmes, ses mille spectacles, ses clartés; elle avait nourri son esprit de rêveries, de beauté, de mélancolie; elle lui avait inspiré ses moments les plus hauts de contemplation, de pitié, de tendresse, d'enthousiasme; elle lui avait donné rien que dans une petite fleur brisée plus que des récoltes qui eussent fait plier ses greniers. Adieu donc, ô Terre, non point marâtre mais maternelle et bienfaisante, douce parente des solitudes où l'âme s'élargit, et s'élève et s'épure, qui tiens dans ton giron les salubres endurances, les efforts salutaires et les gaîtés robustes! Ton fils, le poète que plus que tout autre tu as formé, ton fils te quitte pour aller vers les mesquines demeures des hommes. Il tourne son visage aux cités. Il va trouver là-bas une vie qui ne se présente plus par les aspects universels, mais par des fièvres changeantes, les petitesses, les vilenies humaines. Tandis qu'il s'éloigne, peut-être à son coeur confusément alarmé reviennent ces strophes d'autrefois qui lui disent toute sa perte:

Ô Nature! tous tes aspects, tes formes, Pour les coeurs sensibles, pensifs, ont des charmes! Soit que le bon été réchauffe tout De vie et de lumière, Ou que l'hiver hurle en rafales orageuses, Toute la longue et sombre nuit.

La Muse, nul poète ne la trouva jamais, Tant qu'il n'apprit pas à errer seul, Le long des méandres d'un ruisseau trottant, Sans trouver longues les heures; Oh! il est doux de vaguer, de rêver, de méditer Une chanson que le coeur ressent![1145]

[Note 1145: Epistle to William Simpson.]

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