I.
FIN DE L'ÉPISODE DE CLARINDA.
Quelques semaines après l'arrivée de Burns à Dumfries, Clarinda rentra dans sa vie, pour un peu de temps, d'une façon inattendue. Il reçut d'elle, au mois de novembre, une lettre dont le contenu était cruel. C'était une de ses anciennes aventures, celle avec la fille de la Cowgate, qu'il pouvait croire engloutie dans le passé, et qui, par une voie détournée, le ressaisissait. La lettre de Clarinda lui parlait avec une amertume ironique qui perçait à travers la froideur affectée de la forme.
Je prends la liberté de vous adresser quelques lignes, en faveur de votre ancienne connaissance, Jenny Clow qui, selon toute apparence, est en ce moment mourante. Obligée, par tous les symptômes d'un dépérissement rapide, de quitter son service, elle a pris une chambre dépourvue des objets de nécessité commune; sans personne qui la soigne et la pleure. Dans des circonstances si affligeantes, vers qui peut-elle se tourner plus naturellement, pour implorer un peu d'aide, que vers le père de son enfant, vers l'homme pour l'amour de qui elle a souffert mainte nuit triste et anxieuse, séparée du monde, sans autre compagnon que le Péché et la Solitude? Vous avez maintenant une occasion de prouver que vous possédez réellement ces beaux sentiments que vous avez dépeints de façon à acquérir la juste admiration de votre pays. Je suis convaincue que je n'ai besoin de rien ajouter de plus pour vous persuader d'agir comme toutes les considérations d'humanité et de gratitude doivent le dicter. Je vous fais, Monsieur, mes sincères souhaits[1159].
[Note 1159: To Robert Burns, Nov. 1791.]
C'était là un de ces péchés qui sortaient du passé pour venir le regarder en plein visage et dont chacun racontait une histoire plus amère que son voisin. Il répondit à Clarinda que «l'histoire de la détresse de cette pauvre fille faisait pleurer du sang à son coeur». Il la priait d'envoyer à la mourante quelques secours, en attendant qu'il arrivât lui-même à Édimbourg où il devait aller pour affaires avec Creech. «Je n'aurai pas été deux heures dans la ville, que j'aurai vu la pauvre fille et essayé ce qu'on peut faire pour la soulager. Il y a longtemps que j'aurais pris mon fils avec moi, mais elle n'a jamais voulu y consentir». Il ajoutait qu'il irait voir Clarinda pour lui rembourser les avances qu'elle aurait faites[1160].
[Note 1160: To Mrs Mac Lehose, 23rd Nov. 1791.]
Au moment où Burns lui annonçait sa prochaine arrivée à Édimbourg, Clarinda se trouvait justement à une crise importante de sa vie. Elle avait pris la résolution d'aller aux Indes occidentales rejoindre son mari. Au mois d'août 1790, elle avait perdu le plus jeune de ses fils; il ne lui en restait plus qu'un, dont l'éducation la tourmentait, car ses ressources étaient faibles[1161]. Au mois d'août 1791, elle avait été surprise de recevoir une lettre de son mari, où il la chargeait de faire donner à leur fils la meilleure éducation, et où il l'invitait à venir le retrouver à la Jamaïque. Il ajoutait que, si elle s'y refusait, il donnerait aussitôt des ordres pour que son garçon fût envoyé à ses correspondants à Londres et reçût le reste de son éducation à l'École de Westminster ou au collège de l'Eton. C'était la séparation de la mère et de l'enfant[1162]. La pauvre Clarinda hésita. Son hésitation était naturelle. Il lui en coûtait d'aller reprendre, au bout du monde, la vie commune avec un homme qu'elle n'aimait pas. D'un autre côté, l'éducation de son fils dépendait de la bonne volonté du père; si une réconciliation se faisait, c'était l'enfant qui en profiterait. «Si je pars, j'ai la terreur de la mer et celle non moindre du climat; par dessus tout, l'horreur de retomber dans la misère, au milieu d'étrangers, et presque sans remède. Si je refuse, je dois dire à mon seul enfant (en qui toutes mes affections et mes espérances sont entièrement concentrées) adieu pour toujours; lutter seule et sans protection contre la pauvreté et la censure du monde[1163]». Elle espérait toutefois que le caractère jaloux de son mari était calmé par une plus grande connaissance du monde; elle disait, non sans mélancolie, «que le temps et ses malheurs, en altérant sa personne et sa vivacité, rendaient moins probable qu'elle serait exposée à ses soupçons[1163]». Elle prit finalement la résolution d'aller à la Jamaïque. Il est vraisemblable que, en dehors des considérations qu'elle exposait à ses amis, d'autres sentiments plus secrets avaient préparé son esprit à ce rapprochement. L'amour et l'abandon de Burns devaient y être pour quelque chose. Cet amour, en portant atteinte aux amitiés qui l'entouraient, l'avait plus isolée; cet abandon, avec sa dure leçon, l'avait assagie. Il n'est pas rare que l'amant, en tuant les illusions dans le coeur d'une femme, enlève l'obstacle qui empêchait celle-ci de vivre tranquillement avec son mari. La chute du rêve qui souvent éloigne les femmes de la réalité, les y ramène; les déceptions les réconcilient avec leur vie; elles la recommencent ayant perdu les prétentions qui la leur faisaient paraître odieuse; elles finissent par y prendre goût et y trouver quelque douceur. Il se produisait quelque chose de cet accommodement dans la nature pratique de Clarinda. Cette phrase-ci n'en a-t-elle pas le ton résigné: «Ceci me semble le choix préférable; c'est sûrement le sentier du devoir et, par conséquent, je puis espérer que la bénédiction de Dieu accompagnera mes efforts pour être heureuse avec celui qui a été l'époux de mon choix et le père de mes enfants?[1164]». Au mois d'octobre 1791, un peu avant la lettre à Burns, elle avait répondu à son mari qu'elle irait le rejoindre. Mais le navire qui devait l'emmener ne partait qu'au printemps[1165]. Elle était donc au moment des adieux quand Burns lui annonça qu'il allait arriver à Édimbourg. Elle ne put obtenir de son propre coeur le refus de le voir.
[Note 1161: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 30-31.]
[Note 1162: Id., p. 81.]
[Note 1163: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 34.]
[Note 1164: Id., p. 35.]
[Note 1165: Id., p. 38.]
Le 29 novembre 1791, pour la dernière fois de sa vie, Burns alla à Édimbourg, et les deux amants se retrouvèrent. Près de quatre années s'étaient écoulées depuis leur séparation, pendant lesquelles l'affection de Clarinda n'avait cessé d'errer autour de l'ingrat. Il avait vieilli: les fatigues et les excès avaient fatigué ses traits. Mais quand il reparut, obscur dans cette ville jadis émue de lui, il sembla à sa maîtresse qu'elle revivait dans la splendeur de ces mois anciens. Lui retrouva sans doute ses regards d'autrefois, ces mots qui savent rendre irrésistibles les excuses et charment les jalousies. Tout fut oublié jusqu'aux paroles amères qu'elle lui avait écrites. N'étaient-elles pas une preuve qu'elle avait souffert? L'ancienne passion, si longtemps contenue, monta comme un vin furieux. Il semble que la volonté de Clarinda en fut troublée et vaincue. Les coeurs longtemps sevrés de la tendresse qu'ils portent en eux et privés d'amour en proportion de l'amour qu'ils nourrissent, sont saisis de vertige lorsque, l'obstacle disparu, cette détresse s'assouvit de cette plénitude. Ils se précipitent vers leur rêve, avec un oubli et par suite avec un don entier d'eux-mêmes, et les dernières consommations de l'amour naissent souvent des premiers transports de ces surprises. Les deux amants restèrent ensemble une semaine, pendant laquelle ils se virent en secret.
Ô mai, ton matin jamais ne fut si doux Que la sombre nuit de décembre, Car étincelant était le vin rosé Et secrète était la chambre, Et chère était celle que je n'ose nommer Mais dont toujours je me souviendrai[1166].
[Note 1166: O May, thy morn was ne'er sae sweet.]
Ce fut une semaine de bonheur âpre et poignant, comme celui qu'on goûte à la veille des séparations, où deux coeurs sentent combien ils tiennent l'un à l'autre, par leur déchirement même. Ils s'efforcent de ramasser toutes les dernières joies mais prennent du même coup le commencement de la souffrance, et ils s'enivrent de délices navrées. La séparation se fit dans les larmes. Celles de Clarinda étaient sincères, quoique peut-être elle en eût versé de plus amères encore aux heures de son délaissement. Celles de Burns l'étaient aussi. Sa faculté d'éprouver des sentiments passagers, avec autant de violence que s'ils étaient durables, était surexcitée. Dans le moment, il souffrit peut-être autant que la pauvre femme. De cet arrachement sortit une admirable pièce, simple et émouvante comme ces paroles d'adieu, ordinaires par le sens mais palpitantes de soupirs et de sanglots.
Un tendre baiser et nous nous séparons; Un adieu et puis c'est pour toujours! Je boirai à toi, avec les larmes de mon coeur, Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots! Qui peut dire que la Fortune l'afflige Tant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance? Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire; Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.
Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour, Rien ne pouvait résister à ma Nancy; Rien que la voir c'était l'aimer, N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours. Si nous n'avions jamais aimé si passionnément, Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés, Nous n'aurions jamais eu nos coeurs brisés.
Adieu donc, toi la première et la plus belle! Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère! À toi soient toutes les joies, tous les trésors, La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir! Un tendre baiser et nous nous séparons! Un adieu, hélas! et c'est pour toujours! Je boirai a toi dans les larmes de mon coeur! Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]
[Note 1167: Parting song to Clarinda.]
Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la routine de sa vie. Il resta quelque temps troublé de ces émotions. Dès le 15 du mois de décembre, on voit qu'il avait déjà écrit six lettres à Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart de celles de cette époque, ont été perdues ou détruites. Son coeur s'en retournait à Édimbourg. Tantôt il voyait arriver le navire qui allait emporter son amie.
[Note 1168: To Mrs Mac Lehose, 15th Dec. 1791.]
Voici l'heure, le navire arrive! Ma bien-aimée Nancy, ô adieu! Séparé de toi, puis-je survivre? De toi que j'ai si bien aimée?
Sans fin et profonde sera ma douleur; Je ne verrai pas un rayon d'espoir, Sinon cette précieuse et chère croyance Que tu te souviendras toujours de moi.
Le long du rivage solitaire, Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi, Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants, Je tournerai vers l'ouest mon oeil pensif.
Heureux bosquets indiens, dirai-je, Où est le sentier de ma Nancy! Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe, Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?
Tantôt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scène des adieux.
Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre, Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci; Triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.
L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible, Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ; Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours! Angoisse sans mélange et pure agonie!
Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt, Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée, Telle est la tempête qui a secoué mon sein, Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.
Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre, Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci, Car triste était l'adieu que tu me rappelles, L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.
On peut, sans forcer les choses, présumer que Jane Armour sentait entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais devinées, qui la lui rendaient de plus en plus étrangère. Sans savoir précisément où ses préoccupations allaient, il était impossible qu'elle ne sentît point qu'il n'était pas avec elle et que ce n'était plus jamais «de l'ouest» que venait maintenant la brise qu'il préférait.
Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la Roselle, le même navire qui avait dû emporter Burns aux Indes occidentales. Avant de partir, elle lui écrivit afin de lui donner les derniers avis de celle «qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169]». Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de prédication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsemé de citations bibliques. On croirait à un retour d'influence du révérend... «Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements, soyez soucieux de vous préparer pour une éternité heureuse. Là, j'en ai l'espoir, nous serons réunis dans une félicité parfaite et éternelle[1169]». Son amour, qui avait épuisé les désenchantements terrestres, reportait ses espérances à un séjour futur d'où les larmes sont bannies. En attendant, elle se préparait à accepter de la vie le bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. «Je suis sûre que vous serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera bientôt[1169]».
[Note 1169: Mrs Mac Lehose to Robert Burns, 25th Jan. 1792.]
Mais, de ce côté-là encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des déceptions. Quand elle arriva à la Jamaïque, son mari, qui lui avait peut-être imposé cette terrible épreuve dans l'espoir qu'elle se mettrait dans son tort en refusant, la reçut avec froideur. Sur le pont même du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La malheureuse femme épuisée par le voyage put à peine supporter ce nouveau coup. «La réception très froide que je reçus de M. Mac Lehose me donna un choc qui, joint au climat, dérangea mon esprit à tel point que je cessai d'être responsable de ce que je disais et faisais[1170].» Elle crut qu'elle allait perdre la raison. «La bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiper la complication de désordres nerveux qui me saisirent alors[1171].» Elle ne tarda pas à découvrir que M. Mac Lehose «comme la plupart des planteurs des Indes occidentales» avait toute une famille d'une maîtresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable de Chambers «mortifiée de voir combien il lui avait été grossièrement infidèle pendant la période de leur séparation[1172].» C'était un brutal et violent qui se plaisait à battre et à injurier ses esclaves devant elle, quand il était saisi de ses fureurs. Perdue, isolée, révoltée de ces scènes, la malheureuse femme fut prise d'un désespoir, dont le souvenir hanta sa mémoire. «Je me rappelle que j'arrivai à la Jamaïque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert pendant les trois mois que je restai là! Dieu, donnez-moi de la gratitude pour la bonté que vous avez eue de me ramener à mon pays natal[1173].» Le médecin la prévint que, si elle ne s'en retournait, sa vie était en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son mari. «Notre séparation fut très affectueuse. De ma part ce fut avec un sincère regret que ma santé m'obligea à l'abandonner. De la sienne, il en fut de même, selon toute apparence. Nous nous séparâmes avec des promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance régulière[1174].» Elle remonta sur le même navire qui l'avait amenée et rentra en Écosse vers la fin d'août 1792, six mois environ après en être partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des belles promesses qu'il avait faites à propos de l'éducation de son fils, pour l'avenir duquel elle avait affronté ce long voyage et s'était imposé le plus cruel des sacrifices, celui de retourner près de cet homme et peut-être celui de subir jusqu'au bout sa comédie odieuse.
[Note 1170: Memoir of Mrs Mac Lehose by her Grandson, p. 40.]
[Note 1171: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 40]
[Note 1172: R. Chambers, tom. III, p. 261.]
[Note 1173: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 42.]
[Note 1174: Id., p. 41.]
Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les heures où il pensait à elle, avait pris la forme d'une mélancolie pensive. On en peut suivre l'écho dans une chanson, composée plus tard, mais dont on a rattaché, avec vraisemblance, l'inspiration à cet épisode de sa vie. On y trouve une adaptation poétique d'un joli passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il s'emparerait quelque jour.
Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille, Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts. Mais pour moi cela est sans délices,--ma Nannie est au loin.
Le perce-neige et la primevère parent nos bois, Et les violettes baignent dans la rosée du matin; Ils font peine à mon triste coeur, tant doucement ils fleurissent, Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.
Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies, Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore, Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit, Cessez, par pitié,--ma Nanie est au loin.
Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris, Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature; Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chassée Peuvent seuls me charmer,--maintenant que Nanie est au loin[1175].
[Note 1175: My Nanie's awa.]
Après son retour à Édimbourg, il est probable que Clarinda, épuisée par sa double traversée et ses pénibles commotions, resta pendant longtemps trop souffrante pour lui écrire. Peut-être aussi considérait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour, qui, pour être respecté, ne devait plus être rouvert; et sa courte réconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait à jamais. Au mois de décembre 1792, six mois après le retour de Clarinda et juste un an après leur séparation, il ignorait qu'elle fût rentrée, ainsi que le prouve le billet qu'il écrivait à une des amies de sa maîtresse, à Édimbourg.
Chère Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse que j'avais pris la résolution de ne plus lever ma plume vers vous; mais ce jour mémorable, le six décembre, ramène à ma mémoire une telle scène! Ciel et terre! Quand je me rappelle une personne exilée au loin! mais pas un mot de plus à ce sujet, jusqu'à ce que j'apprenne de vous votre véritable adresse, et pourquoi mes lettres sont restées sans réponse, car celle-ci est la troisième que je vous envoie[1176].
[Note 1176: To Miss Mary Peacock. Dec. 6th, 1792.]
Il n'apprit qu'au commencement de l'année suivante que Clarinda était en Europe depuis plus de six mois. Sa colère éclata dans une lettre écrite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble incohérente à force de violence. Elle est datée du mois de mars 1793.
Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de votre arrivée en Europe--circonstance qui ne pouvait pas m'être indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne--je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds, écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront «jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns--les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du coeur tremblent et gémissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se précipite dans votre coeur!--vous qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel--venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la démence est dans ce récit!
Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée, est rétablie ou en train de se rétablir....
Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? Mais d'abord, écoutez-moi. Pas de froid langage, pas d'avertissements de prudence; je méprise les conseils et dédaigne tout contrôle. Si vous ne devez pas m'écrire dans le langage, si vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que je désire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous en conjure, par l'orgueil blessé! par la paix ruinée! par la passion frénétique et déçue! par tous ces maux nombreux qui composent cette suprême douleur humaine, un coeur brisé!! restez pour moi silencieuse à jamais. Si jamais vous m'insultez par les apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence, puissent tous... mais assez! un démon ne pourrait exhaler un souhait malveillant sur la tête de mon ange! Rappelez-vous bien ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptisée aux fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et l'enfer! je la déchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses heureuses vous accompagner![1177]
[Note 1177: To Mrs Mac Lehose. March 1793.]
C'est la lettre d'un frénétique. À certains endroits, on croirait presque que c'est la lettre d'un homme excité de boisson, tant cela est en dehors de toutes bornes de raison.
Après cette lettre, une pleine année s'écoule sans trace de correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain même qu'ils s'écrivirent: ils se comprenaient de moins en moins. Clarinda, ébranlée par ses dernières épreuves, fatiguée de corps et de coeur, gagnée d'ailleurs par l'âge, entrait dans une période plus apaisée. Comme son amour faisait réellement partie de sa vie, il se modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il était sincère et qu'il tenait à son âme. Elle comprenait de plus en plus leur liaison comme une amitié dévouée. Burns, en qui cet amour était uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas comprendre qu'il pût changer. En sorte que c'était, ce qui arrive souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui restait violent. Elle lui avait écrit pour lui parler d'amitié; il ne lui avait pas répondu; elle lui écrivit de nouveau et cette fois on a sa réponse, datée du 25 juin 1794. Cette lettre--la dernière--est écrite pendant une tournée d'Excise, sur une table d'auberge, en face d'une bouteille de vin. Il s'en échappe d'abord une tendresse d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste est pénible! un accès de plaisanterie forcée, et quelque chose comme un souvenir d'ancienne bonne fortune, traîné dans des fins de dîners copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour inconvenante.
Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit, informez-moi d'abord comment je dois vous écrire. «En amitié», dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'est Jupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.
Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre première occupation serait de pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi, ma chère Mrs Mac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son coeur pourri! Amen.
Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaque fois qu'on propose la santé d'une dame mariée, je propose toujours la vôtre. Mais comme votre nom n'a jamais franchi mes lèvres, même pour mon ami le plus intime, je propose votre santé sous le nom de «Mrs Mac». Cela est si bien connu parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame mariée, le directeur des toasts dit souvent: «Oh! nous n'avons pas besoin de lui demander a qui il boit: à la santé de Mrs Mac». J'ai aussi, parmi mes compagnons de réunions joyeuses, établi un tour de santés que j'appelle le tour des Bergères d'Arcadie, ce sont les santés de dames préférées qu'on porte sous des noms féminins célébrés dans les chansons anciennes; en ces occasions vous êtes ma «Clarinda». Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]
[Note 1178: To Mrs Mac Lehose. 25th June 1794.]
Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les protestations ardentes, les promesses éternelles, les rêves de réunion future, les appels à la divinité, cette magnifique rhétorique aboutit à cette rasade, bue à la santé de «Mrs Mac», avec une familiarité alourdie et un rire forcé. Il sort de cette lettre une odeur de trivialité. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts coups d'aile. À quelques mois de là il écrivait:
«Il y a dans le Museum, une chanson par une de mes ci-devant déesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:
«Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].
[Note 1179: To George Thomson. 19th Oct. 1794.]
Il employait, en français, cette locution souillée qui avait traîné par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise populacière et cruelle. La chanson dont il parlait était les jolis vers que Clarinda lui avait envoyés au début de leur liaison, quand il avait pour la première fois parlé d'amour[1180]. Il y a quelque chose de laid dans ce manque de respect pour un souvenir dont il aurait convenu de parler avec plus de réserve. Il pouvait du moins se taire. C'était la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette âme troublée.
[Note 1180: Dans la lettre du 9 Janvier 1788.]
Dans un des deux coeurs, heureusement, les beaux rêves d'autrefois se gardèrent respectés et inviolables. Clarinda survécut à Burns près d'un demi-siècle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit son équilibre; elle devint une vieille femme aimable et réconciliée avec la vie. On a d'elle un léger crayon qui la représente à l'âge de quatre-vingts ans, dans son salon où était suspendu un portrait du poète, toujours souriante et accueillant avec affabilité ses visiteurs. Elle demeura fidèle au souvenir de celui qu'elle avait aimée. Vingt ans après la mort de Burns elle écrivait dans son journal: «25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand banquet chez Oman. J'aimerais être là, invisible, pour entendre tout ce qu'on dira de ce grand génie[1181]». Et quarante ans après la semaine des adieux, quand elle était tout à l'extrémité de la vie, elle écrivait encore: «6 décembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier ce jour-ci. Séparée de Burns en l'année 1791, pour ne jamais nous retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le ciel[1181]». Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant après tant d'années. Clarinda resta jusqu'au bout supérieure à Burns. Elle vivra parmi celles qui furent aimées par les poètes: non point parmi les cruelles et les décevantes qui les torturèrent, ni non plus parmi les sacrifiées qui languirent et moururent de leur chagrin; mais--et c'est là son originalité--comme une vaillante femme qui souffrit et sut vivre.
[Note 1181: Memoir of Mrs Mac Lehose, p. 53.]