‹ Robert Burns. Vol. 2, Les OeuvresChapitre 22 sur 43 · II.

II.

LA TENDRESSE POUR LES BÊTES.

Dans cette animation de travaux champêtres qui fait une partie du sentiment de la nature dans Burns, il y aurait à extraire tout un chapitre sur les animaux. Ce sont surtout ceux qui vivent avec l'homme: chiens, vaches, moutons, chevaux, les animaux qui peuplent une cour de ferme. Est-il besoin de dire qu'il les connaît admirablement? En cela, il n'est comparable qu'à La Fontaine. C'est la même observation, la même bonhomie, la même familiarité, avec une pointe de raillerie. Il y a cependant quelques différences. La Fontaine a toujours une préoccupation humaine; il donne à ses bêtes nos vices ou nos travers; il les rend vicieuses ou ridicules à notre ressemblance; il les complique à notre image. Il a pour elles une indulgence narquoise, mais c'est celle d'un vieil observateur qui connaît bien les défauts du monde et en sourit, sachant qu'on ne les guérira pas. Chez Burns, il y a plus de simplicité dans les bêtes et dans les sentiments qu'il a pour elles. Ce sont les animaux tels qu'ils sont, innocents à leur manière, sans rouerie tout au moins, et avec cette ignorance de leurs défauts qui les rend pardonnables comme les enfants. Leur âme ne sort pas d'un état d'enfance confuse. Burns les aime ainsi, tout franchement, non en moraliste curieux qui s'en amuse, mais en homme qui s'en sert et les pratique, qui apprécie leur obéissance, leur patience au labeur, leurs bonnes qualités, et qui leur sait gré de leur aide. Il n'y a pas, dans toute son oeuvre, un seul passage où il en parle avec dureté et avec colère. L'amertume qu'il avait parfois à l'égard des hommes n'est jamais entrée dans ses relations avec les bêtes. Sa façon de leur parler est faite d'humour affectueux, et il n'a jamais mieux réussi ce mélange d'attendrissement et d'un peu de raillerie que lorsqu'il s'est adressé à elles. Il a sur elles tout un groupe de pièces qui sont parmi ses plus originales et ses meilleures. Il suffit d'en examiner quelques-unes, car il est impossible de négliger ce côté caractéristique de son génie.

· · ·

Une de ses premières productions: _La Mort et les Dernières Paroles de la pauvre Mailie_, appartient à ce groupe de pièces. Toute sa bonhomie pour les bêtes y était déjà. Mailie sa brebis favorite paissait un jour, attachée à une longe, elle se prend le pied dans la corde et tombe dans un fossé. Hughoc, jeune gars stupide, arrive en flânant et l'aperçoit. Mais l'idée ne lui vient pas de l'en retirer. Il demeure ébahi. Les yeux grands ouverts et les mains levées, le pauvre Hughoc reste là, comme une statue. La pauvre Mailie, voyant la sympathie sur sa face, le charge de porter à son maître ses dernières paroles et ses dernières recommandations.

Ô toi, dont la face lamentable Semble plaindre mon malheureux état, Écoute attentif mes derniers mots, Et porte-les à mon cher maître. Dis-lui que, s'il a jamais Assez d'argent pour acheter une brebis, Oh! dis-lui de ne plus attacher ses moutons Avec ces méchantes cordes de chanvre ou de crin! Mais de les mettre dans un parc ou sur une colline, Et de les laisser errer à leur gré. Ainsi ses troupeaux croîtront et donneront Des vingtaines d'agneaux et des amas de laine[790].

[Footnote 790: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

Mais Mailie est une bonne mère. Ses dernières pensées sont pour ses agneaux. Elle les recommande à son maître d'une façon à la fois touchante et comique. Rien n'est plus heureux que ce mélange de réelle anxiété maternelle et de détails particuliers et exacts, tels qu'ils peuvent s'offrir à une cervelle de brebis.

Dis-lui qu'il fut un maître indulgent Et toujours bon pour moi et les miens; Maintenant, je lui laisse mes derniers voeux, Je lui confie mes pauvres agneaux. Oh! demande-lui de garder leurs pauvres vies, Des chiens, des renards, des couteaux de bouchers; De leur donner du bon lait de vache en suffisance, Jusqu'à ce qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes; Et de les nourrir exactement matin et soir D'une poignée de foin ou d'une pleine-paume de blé. Puissent-ils ne jamais apprendre les façons De moutons mal élevés et gênants, Passer par les clôtures, voler et grignoter Aux rames de pois ou aux tiges de choux. Puissent-ils ainsi, comme leurs grands-parents, Pendant maintes années passer sous les ciseaux. Ainsi les femmes leur donneront des morceaux de pain, Et les enfants pleureront quand ils mourront[790].

La sollicitude maternelle n'est pas satisfaite de ces conseils; elle va plus loin. Un de ses agneaux est un jeune bélier, et quelle est la mère qui, sans le dire, ne prévoit pas les dangers auxquels son fils peut être exposé? Dieu sait les tentations qui attendent la jeunesse! Mailie, qui est une brebis d'expérience, les prévoit, hélas! et elle en parle aussi clairement que la décence le lui permet.

Mon pauvre petit bélier, mon fils et mon héritier, Oh! dites au maître de l'élever avec soin, Et s'il vit pour devenir un mâle, De lui enseigner les bonnes façons, Et de l'avertir de ce que je ne saurais dire, D'être content des brebis de la maison, Et de ne pas courir et porter partout son tablier Comme les autres chenapans perdus et dévergondés[791].

[Footnote 791: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

Et sa pauvre fillette si tendre et si innocente, l'oubliera-t-elle! N'est-elle pas plus frêle encore et plus difficile à protéger que le jeune garçon, qui, après tout, rapportera toujours ses cornes à l'étable.

Et toi, ma pauvre petite agnette, Dieu te garde d'une longe et d'une corde! Oh! puisses-tu ne jamais te mésallier Avec un de ces méchants béliers des moors; Mais pense toujours à t'associer et à t'unir Avec un mouton respectable comme toi[791].

Elle expire en leur donnant sa bénédiction.

Et maintenant, mes chéris, avec mon dernier soupir, Je vous laisse ma bénédiction à tous deux, Et quand vous penserez à votre mère, Rappelez-vous d'être bons l'un pour l'autre[791].

C'est un bon conseil. Des lèvres humaines ne le donneraient pas plus touchant; mais, pour conserver l'accompagnement de raillerie qui fredonne au-dessous de cette émotion, la pauvre Mailie promet à Hughoc que, s'il rapporte tout au maître et lui dit de brûler cette longe maudite, elle lui lègue pour sa peine, sa vessie. Carlyle, avec raison, admirait beaucoup cette pièce[792]. L'attendrissement y joue avec une bonne humeur qui le ramène à ses proportions et lui permet d'être plus sincère. Il y a vis-à-vis de certaines choses des émotions qu'il faut envelopper d'un peu d'ironie, pour payer le droit de les avoir.

[Footnote 792: Carlyle. _Essay on Burns._]

Comme si ce n'était pas assez de ce morceau pour immortaliser Mailie, Burns y avait ajouté une élégie, l'oraison funèbre de cette pauvre bête désormais plus glorieuse que bien des pasteurs de peuples. On reconnaîtra facilement l'imitation de l'élégie de Hamilton de Gilbertfield sur _le brave Heck_.

Gémissez en vers, gémissez en prose, Que les larmes salées coulent sur votre nez; Le destin de notre barde est achevé, Passé tout remède; Voici le faîtage de tous ses malheurs, Pauvre Mailie est morte.

Ce n'est pas la perte d'un peu d'argent, Qui pourrait tirer une larme si amère, Ou faire porter à notre sombre barde, Une étoffe de deuil; Il a perdu une amie, une chère voisine, Mailie morte.

Autour de la ferme, elle trottait près de lui; À un demi-mille, elle le reconnaissait; Avec un bêlement amical, quand elle le voyait, Elle accourait rapidement; Jamais n'approcha de lui ami plus fidèle Que Mailie morte.

Sûrement, c'était une brebis de sens, Et qui savait se conduire décemment; Je puis le dire, jamais elle n'avait brisé une palissade, Pour voler avidement. Notre barde reste morose au coin de feu, Depuis que Mailie est morte.

Ou s'il erre dans la vallée, Son agnette, son image vivante, Vient bêler près de lui sur la colline, Demandant du pain; Et il laisse couler des perles amères, Car Mailie est morte.

Elle n'était pas fille de ces béliers des moors, Aux toisons feutrées, aux hanches velues; Ses ancêtres furent amenés par bateau, D'au delà de la Tweed: Meilleure chair ne passa jamais sous les ciseaux Que Mailie morte.

Malheur à l'homme qui, le premier fabriqua Cette vile et traîtresse chose--une corde! C'est elle qui fait que de bons garçons grimacent, passent la langue Dans un étranglement terrible; Par elle, le bonnet de Robin a un crêpe flottant, Car Mailie est morte.

Ô vous tous, bardes du joli Doon, Vous qui sur les flots de l'Ayr accordez vos chansons, Venez, joignez-vous à la triste lamentation, Du roseau de Robin! Son coeur n'en prendra jamais le dessus, Sa Mailie est morte[793].

[Footnote 793: _Poor Mailie's Elegy._]

Il y a la même connaissance des bêtes et la même bienveillance dans son poème des _Deux Chiens_. Le début est un modèle d'observation. Il y a là deux portraits de chiens qui sont parfaits. Même John Brown, l'ami des chiens, le fin connaisseur en physionomies canines, le peintre du brave petit Rab, bull-terrier blanc qui vainquit le grand chien de berger; de Toby, un mâtin vulgaire noir et blanc, tout en jambes et gauche, mais qui avait de beaux yeux, de belles dents et un aboiement très riche; de Wylie, «une exquise chienne de berger, rapide, svelte, délicate, belle comme un petit lévrier, gracieuse avec son poil ondulé et soyeux noir et feu, douce, bonne et pensive»; même John Brown qui a dépeint Wasp «une chienne bull-terrier, noire tachetée, d'un sang pur, belle, colère, douce, avec une petite tête compacte, très bien formée, et une paire d'yeux merveilleux, aussi pleins de flamme et de douceur que ceux de la Grisi; en vérité, elle avait un air de cette admirable femme, à la fois farouche et caressant», même John Brown l'inimitable peintre de Jock, de Toby, de Crab, de Rack, de Dick et de tant d'autres chiens de second plan n'a rien fait de plus amical[794]. La scène est jolie. Par un jour de juin, vers la fin de l'après-midi, les deux chiens, «qui n'ont pas grand'chose à faire à la maison», se retrouvent. L'un est un chien de condition; il appartient à un lord, il s'appelle César et c'est un étranger, il vient de Terre-Neuve. Mais il connaît la condescendance.

[Footnote 794: John Brown. _Rab and his Friends._--Voir aussi, dans ce genre, le livre de Léon Cladel, _Ma Kyrielle de Chiens_.]

Son brillant collier de cuivre, avec cadenas et lettres, Le désignait comme un gentleman et un lettré; Mais, bien qu'il fût de haut degré, Il n'avait pas d'orgueil, il n'était pas fier, Il passait volontiers une heure à échanger caresses, Même avec un mâtin de rétameur bohémien. À l'église, au marché, au moulin ou à la forge, Il ne rencontrait pas un barbet, aussi crotté fût-il, Avec qui il ne s'arrêtât, comme tout heureux de le voir: Et il levait la patte, sur les pierres et les monts, avec lui[795].

[Footnote 795: _The Twa Dogs._]

L'autre est un chien commun, un chien de berger; il a un nom du pays, il s'appelle Luath; il appartient à un pauvre laboureur; il est humble, il n'a pas de collier de cuivre, mais c'est une bonne et brave bête, gaie, honnête, intelligente, bon enfant. Comme son maître, il est populaire partout où il va. Son portrait de prolétaire est joliment tracé.

C'était un mâtin, mais finaud et fidèle, Autant que chien qui ait jamais sauté fossé ou talus; Sa bonne figure honnête tachée de blanc Lui faisait des amis partout où il allait. Sa poitrine était blanche, son dos Bien vêtu d'une robe noire et luisante, Sa queue cossue, frisante en l'air, Se balançait au-dessus de son derrière en faisant des ronds[796].

[Footnote 796: _The Twa Dogs._]

Quelles parties ils font ensemble! Les distinctions sociales disparaissent, le collier en cuivre est oublié. Ils s'en donnent à coeur joie. Rien n'est plus sérieusement comique, ni plus fidèle, que le tableau de leurs amusements de chiens, depuis les premières reconnaissances du nez et les bonjours en flairements, jusqu'aux courses éperdues et à la conversation qu'ils ont, gravement assis.

Nul doute qu'ils s'aimaient beaucoup l'un l'autre, Et qu'ils faisaient une étroite paire d'intimes; Car tantôt ils se sentaient et se flairaient d'un nez amical, Tantôt ils grattaient le sol pour trouver des souris ou des taupes; Tantôt ils s'échappaient en longues excursions, Et s'exténuaient à tour de rôle pour se distraire; Jusqu'à ce que, rendus de jouer, Ils s'assirent sur un monticule, Et entamèrent une longue digression À propos des lords de la création[796].

Et ils causent gravement et sagement de leurs maîtres, le premier, comme un valet qui profite mais n'est pas dupe de la somptueuse existence qu'on mène autour de lui; le second, comme un humble serviteur qui prend intérêt à la modeste vie à laquelle il est associé.

· · ·

Lorsqu'il s'agit d'animaux qui partagent sa vie, alors c'est une véritable camaraderie. Il leur parle d'une façon familière, amicale, touchante. Ce sont des compagnons qu'il a appris à apprécier, à estimer. Entre eux et lui, c'est de l'affection et de la causerie. Il se rappelle leurs services passés, et il les leur rappelle; ils en causent ensemble. Ils ont partagé les bons et les mauvais jours. Il les traite en amis fidèles et éprouvés. Ce mot revient continuellement. Quand Mailie est morte, il a perdu «une amie et une chère voisine[797]». Quand il parle de Luath, le chien de berger qu'on vient de voir, il dit «c'était le chien d'un laboureur qui l'avait pour son ami et camarade[798]». Même dans les circonstances où un mouvement de brutalité peut échapper, il n'en a jamais avec eux. Son cheval, fourbu des longues courses de l'Excise, se laisse tomber, non sans danger pour lui, puisque, peu de temps après, une chute pareille lui cassa le bras. Il écrit à un de ses amis: «Le pauvre diable s'est jeté sur ses genoux une dizaine de fois dans ces vingt derniers milles, me disant à sa manière: «Vois, ne suis-je pas ta fidèle haridelle de cheval, sur qui tu chevauches depuis maintes années[799]». On voit qu'au lieu de se fâcher, il a été sensible à cet étonnement douloureux et à ces reproches d'animal surmené, qui ne comprend pas, et silencieusement supplie son maître. Son _Salut du jour de l'an d'un Vieux Fermier à sa vieille jument Maggie_ est un modèle achevé de cette bonne camaraderie et assurément un de ses chefs-d'oeuvre d'humour et de bonté. C'est un morceau à lire doucement.

[Footnote 797: _The Death and Dying Words of Poor Mailie._]

[Footnote 798: _The Twa Dogs._]

[Footnote 799: _To Collector Mitchell_, Sept. 1790.]

Je te souhaite une bonne année, Maggie! Tiens! voici une poignée de grains pour ton vieux sac: Bien que tu sois creuse des reins maintenant et noueuse, J'ai vu le jour Où tu pouvais courir comme un cerf, À travers une prairie.

Bien que tu sois maintenant lente, raide et caduque, Et que ta vieille peau soit aussi blanche qu'une pâquerette, Je t'ai connue pommelée, lisse et luisante, Une jolie grise; Il aurait fallu un gaillard pour oser t'agacer, Au temps jadis.

Tu fus jadis au premier rang, Une jeune jument, forte, nerveuse et mince, Et tu posais bien une jambe aussi bien faite Que celles qui ont jamais foulé terre; Et tu aurais pu voler par dessus une mare, Comme un oiseau.

C'est maintenant la vingt-neuvième année, Depuis que tu étais la jument de mon brave père; Il t'a donnée à moi, en dot bien claire, Avec cinquante marcs; C'était peu, mais c'était de l'argent bien gagné, Et tu étais robuste.

Quand la première fois j'allai faire ma cour à ma Jenny, Tu trottais alors à côté de ta mère, Bien que tu fusses friponne, maligne et joueuse, Tu ne fus jamais rétive, Mais familière, douce, tranquille et bonne, Et si jolie à voir!

Tu piaffais toute fière, le jour Où j'amenai à la maison ma jolie fiancée; Et elle, douce et gracieuse, se tenait sur toi, Avec un air modeste! J'aurais pu défier tout Kyle-Stewart de me montrer Une paire comme vous deux.

Bien que tu clampines et que tu boîtes maintenant, Et que tu vacilles, comme une lourde barque à saumon, En ces temps-là, tu étais une trotteuse fameuse Pour les sabots et le vent; Et tu les dépassais tous, si bien qu'ils se traînaient Loin, loin derrière!

Quand toi et moi étions jeunes et fringants, Et que le repos à l'étable t'avait paru long, Comme tu piaffais, comme tu renaclais et hennissais, Comme tu enfilais la route! Les gens de la ville se sauvaient, s'écartaient, Disaient que tu étais folle.

Quand tu avais eu ton avoine et que j'avais bu un coup, Enfilions-nous la route comme une hirondelle! Aux courses des mariages, tu n'avais pas ta pareille, Pour le fond ou la vitesse, Tu les battais d'autant de queues que tu voulais, Partout où tu allais.

Les petits chevaux de chasse à croupe avalée Auraient peut-être pu te battre à une petite course; Mais six milles écossais, alors tu essayais leur fond, Et tu les faisais souffler; Pas de fouet, pas d'éperon, juste une baguette De saule ou de noisetier.

Tu étais une aussi noble labourière, Qui ait jamais été attelée de cuir ou de corde! Souvent toi et moi, en une poussée de huit heures, Par un bon temps de mars, Nous avons tourné six quarts d'acre, Pendant des journées à la file.

Tu ne tirais pas à coups, tu ne plongeais pas, tu ne te dressais pas, Mais tu fouettais l'air de la vieille queue, Tu étalais bien large ton poitrail bien rempli, Avec courage et force; Les mottes pleines de racines se brisaient et craquaient, Puis versaient doucement.

Quand la gelée durait longtemps et que les neiges étaient épaisses Et menaçaient de retarder le travail, Je mettais à ta mesure un petit tas Au-dessus du bord; Je savais que ma Maggie ne s'endormirait pas Pour cela, avant l'été.

À la voiture ou au chariot, tu ne t'arrêtais jamais, Tu aurais attaqué la montée la plus raide, Tu ne regimbais pas, tu ne forçais pas, tu ne saccadais pas, Pour ensuite t'arrêter à souffler; Tu pressais ton pas, juste une idée, Et tu l'enlevais sans effort.

Mon attelage est maintenant fait de tes enfants, Quatre bêtes aussi vaillantes que bêtes qui ont jamais tiré; Sans compter six autres que j'ai vendues, Et que tu as nourries; Elles m'ont rapporté treize livres deux, La moindre d'entre elles.

Mainte dure journée, nous avons peiné ensemble, Et combattu dans ce monde fatiguant! Et en mainte anxieuse journée, j'ai bien cru Que nous aurions le dessous! Cependant, nous voici arrivés tous deux à la vieillesse, Avec quelque chose de côté.

Et ne crois pas, ma vieille et fidèle camarade, Que maintenant peut-être tu as moins de mérite, Et que tes vieux jours puissent finir dans la faim; Sur mon dernier boisseau, Je réserverai le huitième d'un boisseau, Mis de côté pour toi.

Usés et caducs nous voici arrivés ensemble à la vieillesse; Nous trottinerons çà et là, l'un avec l'autre; J'aurai bien soin de planter ton attache Sur un beau morceau d'herbe, Où tu puisses noblement étendre ton cuir, Avec peu de fatigue[800].

[Footnote 800: _The Auld Farmer's New Year Morning Salutation to his auld Mare Maggie._]

Si l'on rapproche cette pièce du discours, si joli cependant et si bon à sa façon, que Sterne adresse un jour, à Lyon, à un âne qui mangeait une feuille de chou, on verra du premier coup combien elle lui est supérieure[801]. Elle est bien plus simple, plus franche, plus naturelle, plus pleine de vie et d'expérience humaine, incomparablement plus réelle et plus solide.

[Footnote 801: Sterne. _Tristram Shandy_, vol. VII, chap.