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Chapitre 54 Départ de l’île

Je les priai de me dire, quant à eux, ce qu’ils avaient à alléguer pour que je ne les fisse pas exécuter comme des pirates pris sur le fait, ainsi qu’ils ne pouvaient douter que ma commission m’y autorisât.

Un d’eux me répondit au nom de tous qu’ils n’avaient rien à dire, sinon que lorsqu’ils s’étaient rendus, le capitaine leur avait promis la vie, et qu’ils imploraient humblement ma miséricorde. – « Je ne sais quelle grâce vous faire, leur repartis-je : moi, j’ai résolu de quitter l’île avec mes hommes, je m’embarque avec le capitaine pour retourner en Angleterre ; et lui, le capitaine, ne peut vous emmener que prisonniers, dans les fers, pour être jugés comme révoltés et comme forbans, ce qui, vous ne l’ignorez pas, vous conduirait droit à la potence. Je n’entrevois rien de meilleur pour vous, à moins que vous n’ayez envie d’achever votre destin en ce lieu. Si cela vous convient, comme il m’est loisible de le quitter, je ne m’y oppose pas ; je me sens même quelque penchant à vous accorder la vie si vous pensez pouvoir vous accommoder de cette île. » – Ils parurent très reconnaissants, et me déclarèrent qu’ils préféreraient se risquer à demeurer en ce séjour plutôt que d’être transférés en Angleterre pour être pendus : je tins cela pour dit.

Néanmoins le capitaine parut faire quelques difficultés, comme s’il redoutait de les laisser. Alors je fis semblant de me fâcher contre lui, et je lui dis qu’ils étaient mes prisonniers et non les siens ; que, puisque je leur avais offert une si grande faveur, je voulais être aussi bon que ma parole ; que s’il ne jugeait point à propos d’y consentir je les remettrais en liberté, comme je les avais trouvés ; permis à lui de les reprendre, s’il pouvait les attraper.

Là-dessus ils me témoignèrent beaucoup de gratitude, et moi, conséquemment, je les fis mettre en liberté ; puis je leur dis de se retirer dans les bois, au lieu même d’où ils venaient, et que je leur laisserais des armes à feu, des munitions, et quelques instructions nécessaires pour qu’ils vécussent très bien si bon leur semblait.

Alors je me disposai à me rendre au navire. Je dis néanmoins au capitaine que je resterais encore cette nuit pour faire mes préparatifs, et que je désirais qu’il retournât cependant à son bord pour y maintenir le bon ordre, et qu’il m’envoyât la chaloupe à terre le lendemain. Je lui recommandai en même temps de faire pendre au taquet d’une vergue le nouveau capitaine, qui avait été tué, afin que nos bannis pussent le voir.

Quand le capitaine fut parti, je fis venir ces hommes à mon logement, et j’entamai avec eux un grave entretien sur leur position. Je leur dis que, selon moi, ils avaient fait un bon choix ; que si le capitaine les emmenait, ils seraient assurément pendus. Je leur montrai leur capitaine à eux flottant au bout d’une vergue, et je leur déclarai qu’ils n’auraient rien moins que cela à attendre.

Quand ils eurent tous manifesté leur bonne disposition à rester, je leur dis que je voulais les initier à l’histoire de mon existence en cette île, et les mettre à même de rendre la leur agréable. Conséquemment je leur fis tout l’historique du lieu et de ma venue en ce lieu. Je leur montrai mes fortifications ; je leur indiquai la manière dont je faisais mon pain, plantais mon blé et préparais mes raisins ; en un mot je leur enseignai tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. Je leur contai l’histoire des seize Espagnols qu’ils avaient à attendre, pour lesquels je laissais une lettre, et je leur fis promettre de fraterniser avec eux 1.

Je leur laissai mes armes à feu, nommément cinq mousquets et trois fusils de chasse, de plus trois épées, et environ un baril de poudre que j’avais de reste ; car après la première et la deuxième année j’en usais peu et n’en gaspillais point.

Je leur donnai une description de ma manière de gouverner mes chèvres, et des instructions pour les traire et les engraisser, et pour faire du beurre et du fromage.

En un mot je leur mis à jour chaque partie de ma propre histoire, et leur donnai l’assurance que j’obtiendrais du capitaine qu’il leur laissât deux barils de poudre à canon en plus, et quelques semences de légumes, que moi-même, leur dis-je, je me serais estimé fort heureux d’avoir. Je leur abandonnai aussi le sac de pois que le capitaine m’avait apporté pour ma consommation, et je leur recommandai de les semer, qu’immanquablement ils multiplieraient.

Ceci fait, je pris congé d’eux le jour suivant, et m’en allai à bord du navire. Nous nous disposâmes immédiatement à mettre à la voile, mais nous n’appareillâmes que de nuit. Le lendemain matin, de très bonne heure, deux des cinq exilés rejoignirent le bâtiment à la nage, et, se plaignant très lamentablement des trois autres bannis, demandèrent au nom de Dieu à être pris à bord, car ils seraient assassinés. Ils supplièrent le capitaine de les accueillir, dussent-ils être pendus sur-le-champ.

À cela le capitaine prétendit ne pouvoir rien sans moi ; mais après quelques difficultés, mais après de leur part une solennelle promesse d’amendement, nous les reçûmes à bord. Quelque temps après ils furent fouettés et châtiés d’importance ; dès lors ils se montrèrent de fort tranquilles et de fort honnêtes compagnons.

Ensuite, à marée haute, j’allai au rivage avec la chaloupe chargée des choses promises aux exilés, et auxquelles, à mon intercession, le capitaine avait donné l’ordre qu’on ajoutât leurs coffres et leurs vêtements, qu’ils reçurent avec beaucoup de reconnaissance. Pour les encourager je leur dis que s’il ne m’était point impossible de leur envoyer un vaisseau pour les prendre, je ne les oublierais pas.

Quand je pris congé de l’île j’emportai à bord, comme reliques, le grand bonnet de peau de chèvre que je m’étais fabriqué, mon parasol et un de mes perroquets. Je n’oubliai pas de prendre l’argent dont autrefois je fis mention, lequel était resté si longtemps inutile qu’il s’était terni et noirci ; à peine aurait-il pu passer pour de l’argent avant d’avoir été quelque peu frotté et manié. Je n’oubliai pas non plus celui que j’avais trouvé dans les débris du vaisseau espagnol.

C’est ainsi que j’abandonnai mon île le dix-neuf décembre mil six cent quatre-vingt-six, selon le calcul du navire, après y être demeuré vingt-huit ans deux mois et dix-neuf jours. De cette seconde captivité je fus délivré le même jour du mois que je m’étais enfui jadis dans lebarco-longo, de chez les Maures de Sallé.

Sur ce navire, au bout d’un long voyage, j’arrivai en Angleterre le 11 juin de l’an 1687, après une absence de trente-cinq années.

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1.Malgré notre respect pour le texte original, nous avons cru devoir nous permettre, ici, de faire le récit direct. P. B.

1.Ce passage a été détestablement défiguré dans toutes les éditions passées et actuelles ; nous le citons pour donner une idée parfaite de leur valeur négative. – Il y a dans l’original anglais cette excellente phrase. – But you’re but a fresh-water sailor, Bob ; come let us make a bowl of punch, and we’ll forget all that. – Vous n’êtes qu’un marin d’eau douce, Bob ; venez, que nous fassions un bowl de punch, et que nous oubliions tout cela. Voici ce qu’elle est devenue en passant par la plume de nos traducteurs : – Vous n’êtes encore qu’un novice ; mettons-nous à faire du punch, et que les plaisirs de Bacchus nous fassent entièrement oublier la mauvaise humeur de Neptune. – Daniel de Foë était un homme de goût et de bon sens : cette phrase est une calomnie. P. B.

1.Calenture : Espèce de délire auquel sont sujets les navigateurs qui vont dans la zone torride.

1.On appelle Moriscos, en espagnol, les Maures qui embrassèrent le christianisme, lorsque l’Espagne fut reconquise, et qui depuis en ont été chassés. P. B.

2.Shoulder of mutton sail. – Voile aurique.

3.Straits mouth. – Détroit de Gibraltar.

1.Engenho de açucar, moulin à sucre.

2.L’édition originale anglaise de Stockdale porte Seignor inglese, ce qui n’est pas plus espagnol que portugais.

3.Saint-Hyacinthe a confondu such as beads avec such as beds, et a traduit pour des bagatelles, telles que des lits… P.B.

1.Ici, Saint-Hyacinthe, confondant encore bead avec bed, a traduit tels que des matelas.

1.For sudden joys, like griefs, confound at first.

1.Saint-Hyacinthe a commis deux erreurs religieusement conservées dans toutes les éditions et répétées par tous ses plagiaires ; il a traduit a chiquered shirt par une chemise déchirée, eta pair of trowsers, haut-de-chausses à la matelote, par des caleçons. P.B.

1.Hogshead, barrique contenant 60 gallons, environ 240 pintes ou un muid. – Saint-Hyacinthe a donc fait erreur en traduisant hogshead of bread, par un morceau de biscuit. P.B.

2.One of those knives is worth all this heap. – Saint-Hyacinthe a dénaturé ainsi cette phrase : – Un seul de ces couteaux est plus estimable que les trésors de Crésus.

1.A mere common flight of joy ; un lumignon aussitôt éteint qu’allumé. Traduction de Saint-Hyacinthe.

1.Into my old hutch. Hutch  huche ou lapinière.

1.« This therefore was not my work, but an assistant to my work. » – (Ceci donc n’était point mon travail, mais une aide à mon travail.) – Voici comment cette phrase, brève et concise, a été travestie, – d’après Saint-Hyacinthe, – dans une traduction contemporaine : – « Ce petit animal me tenait compagnie dans mon travail ; les entretiens que j’avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger. » – À chaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. P.B.

1.Ici, dans certaine édition, est intercalé, à propos d’encre, un petit paragraphe fort niais et fort malencontreux, qui ne se trouve point dans l’édition originale de Stockdale. P. B.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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