IX
Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du spacieux escalier de pierre.
Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble d’attirance où ils étaient d’ordinaire.
C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?--si obscur est l’homme en ses fonds du diable!--peut-être pour contenter, avec celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les jours. Les forts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la «chapelle».
Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes d’huile,--et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, elle, avait posé la main sur la rampe de fer.
Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise qui courait dans tout son être,--et pourtant son cœur ne s’en réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui mettait dans les sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait peur comme d’un étranger!
Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de l’amour, des affinités,--des sympathies et des répulsions,--se renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, la passion est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cœur de son frère ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur change les conditions psychologiques, comme une constante lumière modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cœurs simples, leurs miracles sans témoins.
Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,--au premier étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, c’était le sortilège qui opérait.
Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.
Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre, elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une parole, dit:
--Attendez la lumière, Livette! j’arrive.
Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se sentit pâlir.
Alors elle eut une inspiration:
--Suivez-moi, Renaud.
Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et par Livette.
Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.
Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.
Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère à hauteur de leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des étoles,--avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;--des soleils d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, des Agnus Dei. Au milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de deuil,--noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;--et,--ce qui frappa Livette,--il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du calen, lança des éclairs.
Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,--vus de dos,--suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à l’autel,--flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.
--A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est le remède. Prions un peu!
Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.
Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps à autre le calen qu’il avait à la main, l’élevait pour mieux voir l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.
Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui venir en aide.
--Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la bohémienne.--Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire porter, le jour de la fête des saintes Maries,--que voici proche,--chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les ongles de nos doigts!
Puis elle se releva,--mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans pain,--et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un foyer vide!