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Chapitre 9

« Je ne sais pas, monsieur, je vais voir. »

Fagan ne pouvait s’empêcher d’admirer l’imperturbable aplomb du domestique qui n’osait affirmer que son maître était là, alors que de l’entrée, dans l’écroulement de toutes les notes d’un piano-forte, s’entendait la voix, l’inoubliable voix du conseiller de Malville hurlant, jappant, miaulant, hennissant la dernière partition de son musicien bien-aimé. L’homme revint, et dit, impassible, dans le fracas musical qui faisait grelotter les vitraux de l’antichambre :

« si Monsieur veut se donner la peine… »

Le conseiller Garin de Malville, assis au clavier, tourna vers l’arrivant une longue figure nerveuse, sans âge, comme toutes celles dont la douleur a creusé, travaillé l’empreinte, des yeux déteints, une bouche que Wagner en ce moment ouvrait jusqu’au fond, tordue et noire, dans un désordre comparable à celui de ce grand cabinet de travail où les partitions de musique et les livres de droit s’effondraient par piles sur tous les meubles, encombrants et poudreux à ne savoir comment circuler.

« Régis, mon ami, écoutez-moi ça… le deuxième acte de Tristan et Iseult… la scène d’amour… Isolde... Geliebte… »

Assis sur un tas de livres, Fagan subissait résigné cette douche harmonique, sachant que rien n’empêcherait le maniaque d’aller jusqu’au bout du morceau, interrompu à toutes mesures de cris d’extases, de voluptueuses pâmoisons : « La piqûre, mon cher… la piqûre de morphine qui grise et qui berce… Endlich... Endlich… »

Enfin, quand Iseult et Tristan épuisés eurent dénoué leur étreinte, le magistrat mélomane, pivotant sur son tabouret, demanda à Régis des nouvelles de ses travaux, de sa santé :

« Pas très bonne, hein ?… Oui, je vois ça… la vie de garçon, la vie d’artiste… Pourquoi n’avoir pas imité votre femme ? elle s’est remariée, elle… la mâtine ! En voilà une qui le tripote, son Wagner… À propos, et vos filles ? parlez-moi donc de vos filles.

— Justement, monsieur le conseiller… »

Sa grande allait se marier, entrer dans une famille de magistrats, les Rémory, et il avait compté que M. de Malville le renseignerait sur l’honorabilité de ces gens-là. Le conseiller fit claquer sa longue lèvre rase :

« Honorable, le Rémory ?… Oui, si vous voulez… mais magistrat nouvelles couches, n’ayant passé par aucune hiérarchie… enfin le seul de nos présidents qui porte la barbe, quand M. le Premier, arrivé dans les mêmes conditions, a fait couper la sienne par respect pour la maison… Vous le voyez, maintenant, votre Rémory ; et si le fils ressemble au père… »

Ici un tableau de la cour de Paris au point de vue des anciennes et nouvelles couches, tellement compendieux et détaillé que Fagan, déjà mal en train, un peu fiévreux, se fût brusquement retiré, sans une question qui lui tremblait aux lèvres, vrai post-scriptum de sa visite et qu’il parvint à placer, presque en partant. Il s’agissait d’une certaine affaire… Hulin… oui, c’était bien cela, Hulin… un jugement de séparation que le conseiller se rappelait, peut-être.

« Si je me rappelle !… Hulin, du Havre… un alto de premier ordre, l’homme de France qui connaissait le mieux son Bach… Il mordait moins à Wagner ; pourtant il m’avait bien promis de venir cette année à Bayreuth, le pauvre diable…

— Quoi donc ? que lui est-il arrivé ?

— Mais qu’il est mort, tout simplement.

— Mort ! et… et depuis quand ? bégaya la voix de Fagan tout à coup descendue aux cordes graves.

— Un mois, à peu près ; il m’écrivait le 4 au matin, et se tuait le soir du même jour, dans son lit, avec un revolver d’ordonnance… Ah ! un passionné, un délirant de l’amour, celui-là… »

Et ramené à son tic, le conseiller, tordant la bouche, la prunelle renversée, se reprit à miauler : « Iso..o..olde ! Geli..i..iebte !… » pendant que Régis ébloui, assommé, gagnait la porte en butant contre les partitions et les dictionnaires.

Mort ! Alors tout s’expliquait, le départ de Pauline, et bien réellement pour le Havre, son absence nécessitée par le règlement de la succession… Quelques mois d’un deuil de convenance, et cette adorable femme pourrait devenir la sienne. Plus rien ne s’y opposait. La jalousie de Rose ? un enfantillage dont de bons baisers, un bracelet de plus dans la corbeille auraient facilement raison. Mort ! mort !… Était-ce possible que d’un mot si noir pût jaillir une telle joie ? Il délirait, parlait tout haut en sortant de chez le conseiller, descendant la rue des Saints-Pères, vers les quais. Ce n’est donc rien que l’âge, et les dents qui manquent, et les tempes éclaircies ! Vingt ans auparavant, il ne marchait pas avec plus d’allégresse, en quittant sa fiancée, le jour où les parents lui avaient dit : « Elle veut bien, et nous aussi. » Le ciel ne lui paraissait pas plus beau alors qu’en cette fin de journée d’avril, rose et grise, aux trottoirs mouillés, aux premiers chants d’oiseaux, aux premières cendres vertes sur les arbres des Tuileries.

En tout son être aussi montait la poussée printanière, mais brusque, avec des coups au cœur, une oppression dont il cherchait la cause depuis quelques jours et qui venait sans doute de l’air plus tiède, du renouveau plus proche, surtout de l’inespéré bonheur maintenant en perspective. Déjà il voyait les larges yeux bleus se noyer de tendresse pour un aveu, et la robe qu’elle aurait ce soir-là ; il prenait le thé dans le petit salon avec le sentiment intime et rassuré qu’il était chez lui, qu’il ne s’en irait plus. Et de ces jolis rêves qu’il faisait en marchant, tant de joie se reflétait sur sa figure qu’à deux ou trois reprises il crut s’apercevoir qu’on le remarquait, que son sourire au passage en éveillait d’autres.

Arrêté à une vitrine, rue de la Paix, moins pour regarder les bijoux que pour songer à son aise, un « Pardon, cher maître », à deux voix, l’une robuste, l’autre féminine, le fit se retourner vivement. Il avait devant lui un ménage de comédiens, les Couverchel, mariés depuis vingt ans, légendaires sur le boulevard par leur tendresse et leur admiration réciproques. La femme, engagée au Vaudeville, venait d’être malade deux ans, oubliée, remplacée à son théâtre ; et la façon dont le mari quêtait un rôle pour elle à de Fagan, parlait de sa beauté, de son génie, les regards d’adoration, d’illusion, qu’il coulait vers ce pauvre visage meurtri, stigmatisé, dont les yeux lui disaient si doucement merci avec le double orgueil reconnaissant de la femme et de l’artiste, il ne se pouvait rien voir de plus touchant.

Le rôle accordé, un autre promis au mari, Fagan les regardait s’en aller d’un même pas joyeux, non comme un couple chic, séparés, les bras ballants, mais bras dessus bras dessous, bien crochés, bien serrés l’un contre l’autre ; on sentait que la mort seule pourrait les découpler. Et c’était des comédiens, de ces âmes futiles et vaniteuses, dont tant de fois il avait raillé la sottise et l’enfantillage ; oui, chez d’humbles cabots, c’est là qu’il trouvait le mariage rêvé, idéal. Ah ! si Pauline voulait, que de belles années à vivre ainsi, tous deux, unis en dépit de la vie et du monde…

« Monsieur n’est pas malade », ce fut le premier mot d’Anthyme devant l’étrange physionomie de son maître, rentrant le soir au lointain logis. Non, non, pas du tout malade. Seulement, toujours cette ardeur fébrile, cette chaude et surabondante expansion de vie gonflant sa poitrine trop étroite. Et voilà qu’en allant se mettre à table, il voit la nappe, les assiettes tournoyer dans leur blancheur ; ses oreilles tintent, il suffoque, veut s’approcher de la fenêtre pour l’ouvrir, et le bruit sourd d’une chute appelle Anthyme qui trouve son maître à terre, comme foudroyé.

Régis se réveilla dans son lit, par un après-midi limpide et blond, sans pouvoir apprécier depuis combien de temps il subissait l’anéantissement dont il sortait à peine, anéantissement traversé de fièvre, de visions délirantes, d’horribles cauchemars, rouges d’incendie et de sang versé, ou décolorés en des noyades, à même l’eau glauque, tiède ou glacée selon la brûlure de ses membres. Deux images nettes dans la confusion de ses idées : ses filles tour à tour affectueuses et jolies, puis le visage dur, les yeux secs, le regardant souffrir et mourir, sans une petite main tendue, sans une goutte d’eau à sa soif. Enfin, il revenait au monde réel, clignotant un peu devant la longue barre de soleil qui dorait en écharpe le tapis clair de sa chambre au calme rangement, à la fenêtre entrouverte sous les rideaux tombés et laissant voir derrière leur ramage des vols d’oiseaux, des mouvements de hautes branches.

Tout près de la fenêtre une femme assise, en noir sévère, penchée vers le jour, les yeux sur son ouvrage. De son lit Fagan ne voit qu’une nuque blanche inclinée, une torsade à reflets fauves, mais il a reconnu Pauline Hulin et Maurice lisant sur un tabouret à ses pieds. Après tant de visions agitantes et sinistres, celle-ci lui cause un tel enchantement, qu’il craint de la voir s’effacer, s’évanouir comme les autres dans le vague de la fièvre. Il ferme les yeux, les rouvre et retrouve le même tableau, poudré d’un rayon filtrant sous les rideaux ; seulement, cette fois, Maurice a levé la tête et leurs regards se croisant, se souriant, tout seul, sans béquille, l’enfant s’élance dans les bras de son ami.

Pauline s’approche aussi, les mains ouvertes, et dans le rapide examen que fait Régis, il la revoit un peu pâlie, les contours du visage amincis en leur cadre de deuil, avec une expression nouvelle de tristesse sur la bonté, la loyauté des traits. Affaibli, il pleure, baise ses doigts :

« Mon amie… mon amie… »

Puis l’attirant, la voix baissée à cause de l’enfant tout près d’eux :

« Et libre… libre enfin ! »

Mais elle, se dégageant :

« Oh ! non, Régis, pas ça… Ne parlons jamais de ça. »

Il est vrai que le drame tout récent motivait une pudeur, une réserve compréhensibles ; et parlant tout de suite d’autre chose, il voulait savoir depuis quand son retour… Une semaine, vraiment ?… toute une semaine près de lui, sans qu’il l’ait reconnue, pressentie dans le délire !… Le soir de son arrivée, elle avait trouvé le pauvre Anthyme éperdu, à la recherche d’une garde ; et alors, se souvenant des heures passées par Régis auprès de son enfant, elle s’était elle-même installée sœur de charité de l’écrivain, jusqu’à ce que Mlles de Fagan, prévenues, vinssent la remplacer.

« Ah ! oui, mes filles… Où sont-elles donc, mes filles ? »

Il s’animait, les joues brûlantes. Mme Hulin essaya de le calmer… Anthyme avait envoyé une dépêche, dès les premiers jours. Mais c’était loin, la Corse ; peut-être la mer trop mauvaise… personne pour les accompagner… Puis qui sait parmi les lettres arrivées pendant sa maladie, il se trouvait sans doute une réponse de ses filles.

Et le courrier éparpillé sur le lit, deux petits billets au timbre de Corse, signés Ninette, furent lus tout haut par Mme Hulin au père impatient et trop faible pour les déchiffrer lui-même. Navrée, cette pauvre Nina, navrée dans sa première lettre de la subite maladie de son père, aussi du départ de l’escadre, mais gardant l’espoir que son père serait vite guéri et que l’escadre ne tarderait pas à revenir. Rose était à Bastia avec cousin pour faire ses adieux au jeune Rémory prêt à passer sur le continent. La seconde lettre annonçait comme prochaine l’arrivée à Paris de Rose et de Ninette accompagnées de M. et de Mme La Posterolle ; aussitôt, ces demoiselles accourraient voir leur cher petit père. Suivaient des recommandations hygiéniques, des conseils pour le frais du soir, la brume du jardin, l’emploi d’une certaine flanelle de mouflon avec l’adresse du fabricant.

« C’est très gentil, murmura de Fagan qui écoutait en caressant la blonde tête soyeuse du petit Maurice, très gentil, mais j’aurais eu le temps de mourir plusieurs fois sans les voir. »

Mme Hulin n’insista pas, de peur d’accroître une peine qu’elle sentait profonde et, le laissant seul avec l’enfant, elle passa dans la pièce à côté, où des gestes énergiques d’Anthyme l’appelaient depuis un moment.

Mademoiselle était là, une longue fille sèche, à lunettes, qui demandait des nouvelles de M. de Fagan.

« De la part ?… » interrogea Mme Hulin.

L’Anglaise répondit avec arrogance :

« De la part de ses filles.

— Elles sont donc à Paris ?

— Probable… »

Pauline baissa la voix, craignant que le père entendît :

« M. de Fagan va mieux, mais s’il apprenait par d’autres que par elles que ses filles sont à Paris, il y aurait de quoi le tuer. Vous pouvez le dire à ces demoiselles. »

La gouvernante toisa Pauline Hulin qui lui répondit d’un clair regard, et faisant demi-tour sur ses souliers carrés, elle se retira sans un mot, sans un salut.

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Depuis trois jours, les La Posterolle étaient installés dans un family du Cours-la-Reine, en attendant le mariage de leur fille et la nomination du chef de famille au Conseil d’État. La première pensée de Rose, sitôt débarquée, fût pour son père ; elle eût couru vers lui tout de suite avec Ninette, sans les objections de la mère que cet empressement rendait jalouse. La maladie pouvait être contagieuse, surtout pour des personnes arrivées de loin, du bon air. Il faudrait voir, s’informer.

« Mais nous sommes informées, maman… Ça ne se gagne pas, une congestion pulmonaire. »

Alors Mme La Posterolle, pinçant majestueusement les lèvres, fit allusion à une certaine personne que ses filles seraient exposées à rencontrer chez M. de Fagan, au mépris de toutes les convenances. Rose protesta :

« Madame Hulin ?… Oh ! c’est fini depuis longtemps… Je crois même qu’elle n’est plus à Paris. »

Pour s’en assurer, la mère envoya Mademoiselle boulevard Beauséjour ; elle en revint si satisfaite que, de loin, sur le Cours-la-Reine, elle faisait des signes avec son ombrelle à ces dames qui l’attendaient au balcon du family.

« Mme Hulin m’a reçue elle-même », dit-elle en triomphant.

Et la mère :

« Je savais bien que ce n’était pas fini. »

La jeune fille, touchée au cœur, répondit d’un ton d’indifférence :

« Puisqu’il a cette dame pour le soigner, il n’a pas besoin de nous.

— D’autant qu’il va beaucoup mieux », ajouta Mademoiselle.

Inquiète, Ninette demanda à sa sœur :

« Nous n’irons donc pas le voir ?

— Toi, si tu veux… moi, non.

— Tu as tort… » fit la petite qui pensait à une foule d’intérêts dont la sœur aînée n’avait pas le moindre souci ; mais elle ne parvint pas à changer sa résolution.

Des jours s’écoulèrent. Régis ne se levait pas encore ; pourtant sa convalescence s’aidait de la douceur du printemps, de la force des premières sèves. Il commençait à recevoir quelques visites, assis sur son lit ; mais le docteur lui défendant de parler, il passait de longues journées en parties de dominos avec Maurice, ou bien à écouter de belles lectures que lui faisait Pauline Hulin, dans le demi-jour de la chambre fraîche et reposée, lectures souvent accompagnées et rythmées du voluptueux rauquement de quelque ramier piétant sur le zinc de la fenêtre. Parfois, interrompant la partie ou la page commencée, le malade songeait tout haut, les sourcils froncés : « Enfin, qu’y a-t-il donc ?… Pourquoi ne m’écrivent-elles plus ? » Le souvenir de ses filles le torturait ; mais quelques mots de son amie, de vagues explications qu’elle jetait un peu au hasard, dissipaient vite ses inquiétudes, moins par les prétextes qu’elle inventait que par la caresse de sa voix et de ses yeux au charme correspondant.

Depuis qu’ils se connaissaient, jamais il n’avait été à ce point séduit, envoûté, quoique Pauline ne fît rien pour cela, au contraire dégageant ses mains dès qu’il voulait les prendre, évitant leurs anciennes conversations sur la passion et le mariage, surtout la moindre allusion aux derniers événements, la mort d’Hulin, son voyage, toutes choses dont Régis s’inquiétait sans oser savoir.

Un jour cependant qu’ils étaient seuls, elle en train de broder près de la fenêtre ouverte, penchée à chaque instant sur le jardin que la joie de l’enfant remplissait de galopades et de cris, Fagan de son lit soupira :

« Ah ! ce jardin… Quand je suis revenu de Corse, quelle émotion de le retrouver désert ! »

Et comme elle ne répondait pas :

« Pourquoi ne m’avoir pas prévenu, d’une ligne, d’un mot ?

— J’étais partie si bouleversée… »

Mme Hulin parlait devant elle, sans détourner les yeux…

« Cette dépêche de mon beau-père m’avait tellement saisie : « Hulin va mourir, venez vite. » D’abord, je ne pouvais y croire, je pensais à quelque piège… Aussi, pendant que j’allais seule au Havre, Annette emmenait l’enfant chez elle, au fond des Vosges. Pourtant la dépêche n’avait pas menti, il était mort quand j’arrivai. »

Jamais encore elle n’en avait tant dit. Mais ce qu’il tenait surtout à apprendre, pourquoi son mari était revenu chez elle après l’horrible scène, voilà ce dont elle ne soufflait mot ; et lui, traversé de soupçons, d’idées bizarres, se contentait de demander, embarrassé de sa question :

« Pourquoi s’est-il tué, savez-vous ? »

Elle, avec effort :

« Non… Je ne sais pas… Peut-être las de cette vie de haine, de l’impasse où nous nous trouvions enfermés. Ah ! le malheureux… »

Fagan murmura, les lèvres amincies :

« Comme vous en parlez avec pitié !… Est-ce donc que vous l’aimiez encore ? »

Pauline, toujours sans le regarder :

« Croyez-vous qu’il serait mort, si je l’avais encore aimer.. Non, non… mais le voir là, sur ce lit, la bouche toute noire de poudre, lorsque deux jours avant…

— Deux jours avant ?… »

Sans finir sa phrase, elle s’était levée, penchée une minute vers les jeux du petit.

« Et le père, le pauvre père, dit-elle en se rasseyant, si vous l’aviez vu devant ce lit de mort, devant ce qui avait été son fils, vous vous seriez apitoyé autant que moi… Ces quelques jours au Havre, je les ai passés auprès de lui, sans le quitter, sans prendre même le temps d’une lettre. D’ailleurs je ne vous savais pas de retour ; et puis… »

Elle regarda dehors encore une fois :

« Tiens, je ne vois plus Maurice… »

Un timbre sonna dans l’escalier, annonçant une visite pour Fagan. Mme Hulin, en pareil cas, passait dans une autre pièce, pour éviter tout commentaire sur la familiarité de sa présence ; elle se préparait à disparaître, ramassant à la hâte les menus objets de sa corbeille, mais il lui fit signe : « Non, restez… » La conversation l’intéressait trop, il voulait aller jusqu’au bout.

Une porte qui bat, des pas légers qui se précipitent, et dans la chambre ouverte, violemment, Maurice annonce d’un cri de triomphe :

« Les voilà… voilà Rose et Ninette. »

Il les a vues, par le vitrage, sonner à la porte d’entrée ; et tout heureux, autant pour son propre compte que de la joie qu’il apporte à Régis, l’enfant bat des mains, jette un baiser à sa mère, et s’élance au-devant de Ninette qui paraît la première, la tête haute, la voilette au menton, écartant le petit d’un geste indifférent et distrait.

« C’est nous, père. »

Elle s’est arrêtée au milieu de la pièce, dévisageant Mme Hulin comme si elle ne s’attendait pas à la trouver là.

« Mes filles !… mes filles !… » crie Fagan bouleversé, les bras ouverts.

Mais Rose, qui vient d’entrer, reste immobile, en arrêt comme sa sœur devant la même apparition. Il s’émeut :

« Eh bien, mes enfants ? Qu’y a-t-il ?

— Il y a, mon père, – c’est la grande Rose qui parle, une main sur l’épaule de la petite sœur, l’autre tendue d’un geste de mélodrame, vibrant et convenu comme le trémolo de sa voix, – il y a que nous ne resterons pas une minute de plus ici, Ninette et moi, si tu n’ordonnes pas à cette femme de sortir. »

Prenant son petit garçon déjà réfugié dans ses jupes, Pauline Hulin allait l’emmener, mais Fagan la retint vivement par le bras, et dressé sur son lit :

« Sortir, vous, la dévouée, l’infatigable, vous qui m’avez soigné, sauvé, quand j’étais abandonné de tous !.. C’est elles qui s’en iront plutôt, les mauvaises filles, elles qui m’auraient laissé mourir, sans un mot, sans un regard… »

Pauline essaya de l’interrompre :

« Oui, je sais, vous les défendez toujours… L’âge, la faiblesse, les conseils de ces gueuses là-bas… Je l’ai cru longtemps, mais c’est fini… De méchantes filles, je vous dis, des filles sans pitié. Ah ! ce qu’elles m’ont fait… Les tas de coups de couteau que j’ai reçus d’elles, en plein cœur !… »

Puis brusquement redevenu tendre, l’expression de ses yeux, de sa voix, transformée :

« Rose, ma grande, je t’en prie, demande pardon à l’honnête femme que tu viens d’outrager si injustement… Fais cela, ma Rose… »

Mme Hulin protesta dignement, fièrement. Mais lui :

« Si, si, il faut, je veux… Ce sont mes enfants, elles doivent m’obéir. Tu entends, Rose… Ninette, je t’ordonne… »

L’hésitation de l’aînée se devinait à l’oscillation de son long corps frêle ; mais la jalousie l’emporta :

« Non, pas cela… Jamais.

— Et toi, Ninette, ma chérie ?…

— Oh ! moi, comme ma sœur. »

Alors il éclata :

« Allez-vous-en, méchantes, ingrates… Allez-vous-en, vilaines filles… Que je ne vous revoie plus jamais… Je suis divorcé d’avec ma femme, je le serai aussi d’avec mes enfants. Dites-le bien à votre mère… Jamais plus… vous entendez… jamais plus… »

Sa figure se ravinait de grandes rides, sa parole devenait rauque, et retombant épuisé sur l’oreiller, la main de Pauline toujours dans les siennes, il râla encore deux ou trois « Jamais plus », pendant que Rose sortait en sanglotant, suivie de Ninette, les yeux secs, la mine révoltée.

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