‹ Ruines et fantômesChapitre 13 sur 15 · V

V

Paris a d'autres cimetières encore,--ou, pour mieux dire, le Paris funéraire ne finit pas. Du pont d'Iéna, sous le velum même de l'Exposition, au fond du Trocadéro, n'apercevait-on pas le rideau noir des cyprès de Passy? P.-J. Proudhon est couché sous ces arbres. Clamart a son cimetière, près de l'amphithéâtre où l'on dissèque. On y porta Gilbert et Mirabeau. Un jour, faites-vous ouvrir la porte du cimetière de Picpus, aujourd'hui fermée. C'est là, dans ce coin ignoré de Paris, que repose Lafayette, et avec lui tous ceux qui moururent sur l'échafaud, barrière du Trône (en ce temps-là barrière Renversée). On y retrouverait peut-être les ossements d'André Chénier. Quant aux autres morts illustres, dont le sang a coulé sur la place de la Révolution, quant à Danton, à Desmoulins et à tant d'autres, demandez aux Catacombes!...

Lugubres excursions, ces promenades aux champs des morts! On en rapporte toujours pourtant comme un sentiment plus puissant et plus assuré de la liberté et de la dignité humaines. On a conversé, pour ainsi dire, avec ces aïeux qui nous ont nourris de leur pensée, qui nous ont faits plus robustes et meilleurs. Cette course dans la boue pétrie de détritus de cadavres vaut la lecture d'un livre de vie. On passe dédaigneux devant les tombes vaines; on s'arrête, attendri ou écrasé, devant les noms aimés et les grands noms. Il sort de ces tombeaux des conseils.

Ces cadavres parlent, agissent encore; ces poussières vous pénètrent, comme si leurs atomes dégageaient encore du courage et de la foi. Tel dit: Dévouement; tel crie: Sacrifice; un autre: Devoir. Et l'on comprend alors ces anciens qui faisaient de la voie des tombeaux leur lieu de promenade, l'endroit où les enfants jouaient au-dessous de l'urne cinéraire de leurs parents. On comprend tout ce qu'il y a, en vérité, de sain pour l'âme dans la fréquentation des tombes.

La parole du passé est là. Tout ce qui est beau, tout ce qui est bon survit. Voilà l'immortalité véritable, celle de l'exemple.

Hamlet, écrasé sous sa tâche, hésitant devant son terrible devoir, et courbé sous la loi, va demander conseil à ceux que ronge milady vermine. «Il y a là, dit-il, une belle révolution; si seulement nous avions le bon esprit d'y regarder!» Nous sommes tous, fils du doute, des Hamlets à nos heures, effrayés de notre tâche, tremblants et peureux. Regardons là, regardons droit où sont les vieux. Il y a toujours au fond d'une tombe une voix pour dire: Courage, et, lorsque les vivants se taisent, ce sont les morts qui crient: En avant!

MOREAU DE JONNÈS 1776-1870

J'avais connu et j'avais aimé ce grand vieillard que la mort vient de prendre[16]. Il s'appelait Alexandre Moreau de Jonnès. Il avait fait, vaillamment, les campagnes de la République et de l'Empire. Il était parti, joyeux, avec les volontaires de Brest, lorsque la patrie en danger appelait à elle ses enfants, et, après une vie bien remplie, demeuré fidèle à ses beaux souvenirs, il s'était enfermé avec ses livres, son papier, ses plumes, et après avoir combattu pour la France républicaine, il s'était mis à conter ses malheurs et ses gloires.

[Note 16: Mai 1870.]

Moreau de Jonnès habitait un logis assez vaste, boulevard de La Tour-Maubourg. C'est là que, pour la première fois, je l'ai vu, assis dans son fauteuil, devant sa fenêtre et sa table de travail. L'homme était grand, solide encore et superbe, la tête puissante, un nez gros, les narines frémissantes d'un Mirabeau, ridé mais point défiguré, portant toute sa barbe, l'air d'un vieux soldat de la République, des mèches de cheveux blancs sortant d'une haute calotte de velours noir un peu semblable à celle des bourgeois florentins dans les fresques de Ghirlandajo et de Botticelli.

Il avait quatre-vingt-dix ans passés, quatre-vingt-dix ans de peines et d'efforts, de luttes ardentes, de combats sous tous les ciels, de souffrances à toutes les heures. Il les portait bravement, et son oeil profond, singulièrement vivant, étonné parfois, scrutateur toujours, avait encore des flammes de jeunesse et comme des éclairs d'été. De ce grand corps vigoureux sortait une voix grave, sonore, presque caverneuse, voix d'oracle ou plutôt d'Épiménide qui, sans quitter sa grotte, suivrait de loin les agitations des humains.

Cet homme, en effet, était d'un autre temps, d'un autre âge et d'une autre trempe que nous. Il ressemblait à ces témoins qu'on laisse dans les champs aplanis pour indiquer l'ancienne élévation des terres. Il avait, avec sa majesté d'ancêtre, l'attitude superbe d'un exemple et l'ironie d'un reproche vivant. Il semblait dire à la génération présente: «Nous étions ainsi et par le débris du passé jugez maintenant de sa valeur!»

Ancien soldat, après l'épée il avait pris la plume. Ses travaux de statistique, ses études d'économie sociale l'avaient conduit à l'Institut. Mais depuis douze ans il ne se rendait plus aux séances. Depuis douze ans, enfermé dans sa chambre comme jadis dans sa cabine de marin, il demeurait avec ses travaux et ses souvenirs, attentif aux choses du dehors, applaudissant de loin à ceux des nouveaux qui jetaient leur cri, affirmaient leur foi, et comparant, quelquefois avec amertume, d'autres fois aussi avec confiance, les hommes de jadis aux hommes d'aujourd'hui.

Il fallait le voir dans sa demeure, entouré de ses tableaux et de ses livres. Quelques toiles de l'école italienne, des maîtres de l'école de Bologne, et, parmi ces Guerchin ou ces Carrache, des esquisses de la Révolution française, Danton allant à l'échafaud, des portraits, des reliques, des dessins à la manière de David ou de Topino-Lebrun, son élève.

Je l'écoutais parler avec passion, stupéfait, fiévreux, enchaîné à sa parole. Tout ce que me disait cet homme avait pour moi le fantastique et l'attrait magnétique du rêve. Sa voix, encore un coup, semblait sortir du fond des siècles. Même il avait toujours ce style coloré et puissant, cette fougue et cette grande éloquence de l'heure d'éruption du volcan. Alexandre Moreau de Jonnès parlait en 1870 comme en 1792 à la tribune des Jacobins ou des Cordeliers. Les années, les épreuves, les revers, les défaillances environnantes, les lâchetés voisines, les désertions et les déceptions ne lui avaient rien enlevé de sa foi primitive et de sa conviction toujours intacte, toujours en sa force et en sa verdeur.

Parfois, en vérité, je croyais entendre parler le vieux Lakanal ou voir, à demi enseveli dans son fauteuil, le sombre Billaud-Varennes rêvant et contant les grandes histoires écroulées.

Que de figures alors évoquées! Que de cendres remuées! Que de souvenirs rajeunis! Que d'anecdotes inconnues! Que de journées disparues dans la brume du temps et soudain, par le verbe, retrouvées avec leur soleil, leur ciel bleu, le poudroiement des volontaires en marche et le verdoiement de l'herbe aux jours charmants de prairial!

Et j'écoutais toujours.

«--J'ai vu Camille Desmoulins, une fois, me disait Moreau de Jonnès. C'était au club des Cordeliers. Marat était à la tribune. Je me rappelle encore l'impression de chaleur étouffante que je ressentis en entrant là. Lorsque Marat eut fini de parler, je ne me souviens pas pourquoi il se fit un certain tumulte. A ce moment apparut, à l'entrée de la salle, un jeune homme, l'air vif et les cheveux noirs. Une jeune femme s'appuyait sur son bras. On me dit: «Voilà Camille Desmoulins et sa femme». Il parla. Bégayant d'abord et un peu intimidé, il se remettait bien vite et, au bout de dix minutes environ, il parla fort éloquemment. On l'applaudit beaucoup: le discours était intéressant. Quant à sa femme, avec ses jolis cheveux châtains, elle était, je m'en souviens, fort gentille. Une vraie petite Parisienne!»

Rien n'était singulier comme ces récits qui ramenaient de la sorte les grandes scènes de la Révolution à l'intimité familière des tableaux de genre. En sortant des Archives et en allant vers Moreau de Jonnès, je passais des peintures de David aux croquis de Boilly.

Boilly a sa valeur. Les Mémoires sont la monnaie--bien frappée--de l'histoire.

«--La dernière fois que je vis Louis-Phi-lippe, continuait Moreau de Jonnès, il me parla de mes travaux:--Il y a longtemps que je vous connais, Monsieur, me dit-il.

»--Moi aussi, répondis-je. Depuis 1792. Je vous ai déjà vu aux Jacobins, Sire!

»Et Louis-Philippe se mit à sourire, en saluant.»

Moreau de Jonnès a publié deux volumes de souvenirs, les Aventures de guerre au temps de la République et du Consulat. Il laisse deux volumes encore, volumes inédits, ses mémoires relatifs aux combats de l'Empire, aux luttes de la Révolution. Ce sont là livres qui resteront, mais qui ne rendent point, comme la parole même de l'homme, l'impression de vigueur, d'ardeur généreuse que donnait la conversation de ce grand vieillard.

Il meurt à quatre-vingt-treize ans, fidèle au culte de toute sa vie, à la liberté, à la patrie, à la République. Tel qu'il était parti de Brest un matin d'avril, il meurt un soir de mai, confiant dans l'avenir, ferme dans ses principes, inébranlable dans ses convictions. Tête et coeur de Breton, il avait en lui toute la solidité de cette terre granitique où poussent durement les chênes. En 1792, sous le drapeau flottant des volontaires d'Ille-et-Vilaine, il s'était mis en campagne, au son du fifre que jouait Habeneck, le futur chef d'orchestre de l'Opéra, pour le moment chef de musique du bataillon des fédérés armoricains. On n'avait pas d'argent pour acheter d'autre orchestre. Mais ce fifre criard et guilleret suffisait.--Vive la nation!

On marchait, et chaque étape était une fête. A Paris, Moreau de Jonnès porte à Tallien des lettres de recommandation. Tallien le fait incorporer dans le bataillon des Minimes. Un soir que le jeune homme (il avait seize ans) était de garde aux Tuileries, des gentilshommes, de ceux qui s'appelaient les Chevaliers du poignard, font mine de vouloir arriver jusqu'au roi gardé à vue, et de le délivrer. Le poste prend les armes. Au bout d'un moment un homme entre, carrure d'athlète, large figure, parole haute, les yeux pleins d'éclairs.

--La garde nationale, dit-il, était prête à arrêter ces gens, j'espère?

--Oui, répond Moreau, si ces gens l'avaient attaquée!

L'homme regarda Moreau de ses yeux profonds.

--La justice, dit-il, frappe les criminels et ne lutte pas avec eux!

Et il tourna le dos au fédéré, puis sortit.

--Quel est donc celui-là? demanda Moreau.

On lui répondit:

--C'est Danton.

Moreau de Jonnès était à la tête de sa section au 10 août 1792, lorsque le peuple emporta d'assaut le vieil antre de royauté, les Tuileries pleines de Suisses. Il était dans le Morbihan lorsque les chouans, révoltés plutôt contre la conscription que pour la royauté, voulaient tenir en échec le droit, ne point servir la France et résister à la Convention nationale. Il était à Toulon lorsque le futur réacteur Fréron, le chef à venir des muscadins et de la jeunesse dorée, mitraillait la ville écrasée. Il était au combat du 13 prairial, à bord du Jemmapes, dans le feu de la bataille, dans l'atmosphère rouge et chaude de la canonnade, lorsque sombra le vaisseau le Vengeur. Il était à Quiberon lorsque l'émigration fut étouffée, à une portée de canon de la flotte britannique qui laissait couler, comme le dit depuis Sheridan, l'honneur anglais par tous les pores. Il escortait, en qualité d'aide de camp, le général Hoche, et que de fois m'a-t-il dit: «Si celui-là eût vécu, Bonaparte n'eût pas régné!» Il était à Saint-Domingue, avec Leclerc, le mari de Pauline Borghèse, mari gênant que Napoléon envoyait à la fièvre jaune. Il était au Morne-aux-Couleuvres, il était partout où se dressait le danger; vie aventureuse, étonnante, romanesque, pleine de chocs, tantôt ensoleillée et joyeuse comme un frisson d'écharpe tricolore au vent de messidor, tantôt funèbre et navrée comme une journée sombre de brumaire, fière d'ailleurs et superbe, unie et vaillante comme une épée de chevalier.

Quand il se rappelait toutes ces choses, la captivité à bord des pontons, les journées d'enthousiasme de la Révolution, les lendemains de victoire, les gloires et les défaites de l'empire, les marches consternées des combattants de Montmirail devenus les brigands de la Loire, quand il évoquait ce passé, Moreau de Jonnès devait se sentir mélancolique et douter de la justice. Tant d'amertume, tant de déceptions, tant de trahisons, tant de rêves finis, tant d'espoirs aux ailes brisées!

Quels spectacles faits pour déconcerter l'âme la mieux trempée! Après 1789, 1815; après le 4 août, le 9 thermidor; après le 10 août, le 18 brumaire. Après Valmy, Waterloo. Après Cambon, Ouvrard. Après 1830, 1834. Après 1848, 1852. Après le coup de soleil du 24 février, l'assombrissement, l'atmosphère spongieuse et malsaine du 2 décembre. La République deux fois proclamée, deux fois égorgée, la liberté tant de fois proscrite, le droit tant de fois souffleté, la justice tant de fois méconnue! Il avait vu tout cela. Il avait vu la Révolution, l'empire, Talleyrand en bas de soie recevant le czar éperonné et les talons couverts de la terre de France; il avait vu Foy à la tribune, Manuel au tombeau; il avait vu juillet, il avait vu, entendu l'écho lugubre de Saint-Merry, les cris joyeux de Février, tout ce qui a été la vie, la palpitation, l'espoir, la désillusion, les révoltes et l'asservissement de la pauvre et chère patrie.

Cet homme avait vu tout cela et, en présence de tant d'efforts inutiles, de tant de sacrifices bafoués, de tant d'héroïsmes raillés, de tant de vérités escamotées ou proscrites, peut-être dans sa longue existence d'octogénaire s'était-il senti las de protester, peut-être s'était-il dit qu'après tout l'humanité tient sans doute à demeurer troupeau et que sa servitude volontaire importe peu au philosophe? Peut-être s'était-il dit que le métier d'éternel mécontent, d'honnête homme et de citoyen, est métier de dupe[17]? Peut-être avait-il perdu patience et perdu courage?

[Note 17: Écrit au lendemain du plébiscite qui devait nous amener la guerre. Que Moreau de Jonnès a bien fait de mourir avant Forbach et avant Sedan!]

Eh bien, non! il était tel en mai 1870 qu'il était en septembre 1792. Il était le même, le même toujours, l'éternel combattant du droit. Son oeil s'animait au souvenir de ces grandes journées et il apportait dans ses jugements sur les choses du jour la passion superbe qu'ils avaient eue tous, ceux de son temps, pour les choses d'autrefois. Il envoyait, une fois, à l'Avenir national, un article sur les défenseurs nouveaux de Marie-Antoinette. Le style est celui des conventionnels. Cette reine, devant lui, reste ce qu'elle est pour l'histoire, l'archiduchesse et l'Autrichienne.

Un jour, comme nous parlions des affaires d'Italie et des embarras financiers de ce peuple:

--Qu'attendent-ils donc? dit brusquement le vieillard, ils ont les biens du clergé et ils ne les prennent pas!

On se sentait avec lui dans un autre temps, on comprenait la grandeur farouche de l'époque altière et fécondante, à la fois terrible et douce. De ses lèvres tombaient des mots inconnus, oubliés. Souvent, comparant à nous ce vieillard, j'avais honte pour ceux qui vivent aujourd'hui. Lui s'inquiétait de leurs efforts, de leurs idées, de leur but, de leurs espérances.

Il avait l'air d'un aïeul qui juge--et qui aime--ses petits-fils, pourtant dégénérés.

Cet homme est mort; mort emportant un monde de faits, d'idées, de souvenirs, de science; mort de cette mort de l'homme qui peut regarder sa vie sans y trouver une faiblesse; mort avec cet amour au coeur pour la République, rêve de sa vingtième année qui fut encore l'espoir de ses quatre-vingt-dix ans.

«La vie exemplaire, a dit Goethe, c'est le songe de la jeunesse réalisé par l'âge mûr.»

Ce fut mieux que cela pour Moreau de Jonnès. Ce fut ce songe continué, poursuivi, adoré,--même après le réveil et même après la déception, même après l'âge mûr, même aux heures de vieillesse, même à l'heure de la mort.

Songe qui ne finit pas. Et, pour que le rêve devienne un jour réalité, Moreau de Jonnès en tombant, ce grand chêne celtique abattu et jamais courbé, le combattant du 10 août, le volontaire de Rennes, le soldat de Hoche, nous lègue un de ces héritages qui profitent à tous et qui se font rares: un exemple.

CHAMPIGNY

Décembre 1871.

Paris est maintenant condamné, pendant longtemps, à des anniversaires. Il va revivre de la dure existence du passé, revoir les scènes douloureuses qui datent d'une année à peine, se replonger dans ses deuils, évoquer les espoirs évanouis, contempler de nouveau les réalités amères, il va se retremper dans ses souvenirs,--et puisse-t-il y laisser tout ce qui lui reste de sa folle humeur, gouailleuse et niaise, d'autrefois!

Après le triste anniversaire du Bourget (31 octobre), voici qu'on a célébré l'anniversaire du combat de Champigny. Déjà un an passé sur ces drames! Un an cruellement rempli et qui peut compter double! Quelle année!

Lorsque dans les derniers jours de novembre 1870, un matin, Paris en s'éveillant lut sur ses murailles les proclamations belliqueuses du général Ducrot et du Gouvernement de la Défense, il sentit passer en lui une fièvre d'espoir. Toute la nuit le canon avait tonné, faisant à la grande ville comme une ceinture de feu. Lorsque le jour se leva, un jour clair, lumineux sous un ciel d'un bleu pâle, on se battait de plus d'un côté, à Montmesly, à Champigny, à Épinay. La foule anxieuse se pressait aux barrières, grimpait aux buttes de Montmartre et de là-haut regardait à l'horizon les fumées blanches de la bataille. Il faisait un froid vif qui cinglait les visages, coupait les mains, gerçait les lèvres. Lorsqu'on dépassait, en allant du côté de Vincennes, les fortifications, on rencontrait une sorte de lande nue et triste, avec des arbres coupés au ras de terre et des maisons démolies. C'était la zone militaire. Des soldats venaient ça et là, des spahis filaient au galop rapide de leurs petits chevaux arabes dont la longue queue traînait sur la terre gelée et sonore. Dans la longue rue de Vincennes, les portes étaient closes, les maisons paraissaient mornes, vides. Les bals ou les restaurants semblaient faire pénitence avec leurs enseignes ironiques et leurs volets silencieux. Dans la plaine, au delà du fort, on apercevait, fourmillante, noire et rouge, avec ses équipages, ses fourgons, ses canons et les drapeaux blancs de ses ambulances, la réserve de l'armée de Ducrot, dont les premières colonnes étaient engagées vers Champigny. Ces milliers d'hommes s'agitaient dans un horizon argenté, gris et fin. Des Kabyles, en manteaux rouges, passaient, traînant par les racines de petits arbres qu'ils venaient d'arracher.

Au loin, dans le fond, roussi par l'hiver, dans les bois, on apercevait des lueurs soudaines, des éclairs, des flocons de fumée; une crépitation incessante, une fusillade acharnée arrivait à nos oreilles. Nous avançons. Des blessés reviennent, se traînant vers Vincennes, la tête enveloppée d'un linge sanglant ou soutenant d'un bras valide une main broyée ou coupée et qui saigne. En ce moment, il était trois heures de l'après-midi. C'était le mercredi, 30 novembre. Les troupes avaient emporté Bry-sur-Marne, Champigny et, grimpant sur les hauteurs, essayaient d'enlever la position de Coeuilly et le parc de Villiers. Les Saxons, repoussés par nous, s'étaient, sous le feu de nos mitrailleuses qui les décimaient, réfugiés derrière le mur crénelé du parc et là, à l'abri, fusillaient nos soldats qui s'apprêtaient à tenter l'assaut de la muraille.

Un officier d'artillerie, que je vois encore, hochait la tête en commandant le feu de sa batterie; il se tordait la moustache et disait tout bas en préparant une brèche:--Ah! si l'on avait un peu d'infanterie!

Cet homme eut un mouvement superbe, à un moment. Les pointeurs lui demandaient sur quel endroit de Villiers il fallait diriger leurs projectiles. Il le leur indiqua lui-même.

--Là, tenez, sur cette maison, à gauche. Une fois que vous l'aurez démolie, elle vous offrira un large passage; elle donne sur une grande rue, je la connais, cette maison, c'est la mienne!

L'artillerie, que dirigeait le général Frébault, avait été d'ailleurs admirable ce jour-là. Elle décida du sort de cette journée qui fut une victoire, victoire inutile remportée sur un terrain que nous devions abandonner quatre jours après. Les mitrailleuses renouvelèrent de ce côté leurs massacres de Gravelotte. Quelques mois plus tard, un de nos amis, officier de cavalerie, s'arrêtait dans la cour du fort de Vincennes, devant une batterie de ces mitrailleuses et demandait au soldat qui les gardait s'il était content d'elles.

«Je crois bien, mon capitaine, il n'y a rien de meilleur, quand on peut s'en servir à bonne portée.

--Ah! Et il paraît qu'il y en a qui ont fait de la besogne, à Champigny?

L'artilleur sourit doucement, et posant la main sur le canon noirci de ses pièces et les caressant comme un jockey l'encolure de son cheval:

--Ce sont justement celles-là, mon capitaine. Je vous garantis qu'elles ont travaillé. On a parlé, tenez, d'un régiment de uhlans détruit ce jour-là. Je ne sais si c'est vrai, ce n'était pas de mon côté, mais voici ce que je puis vous certifier, mon capitaine. Ma batterie était postée, entre Bry et Champigny, au tournant d'une route, sur un petit mamelon et nous la dissimulions derrière un abattis d'arbres qu'on peut voir encore sur le champ de bataille. Tout à coup voilà un bataillon saxon qui débouche des bois et s'engage, au-dessous de nous et à portée des pièces, vers Champigny. Nous laissons faire, et quand les Allemands sont tout à fait placés sous le feu des mitrailleuses, nous faisons une décharge qui pouvait compter. Aussitôt, voilà le bataillon qui se couche et ils restent là, à plat ventre, sans se relever. Nous nous disions, nous: «C'est bon, nous attendrons; que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain, il faudra bien que vous vous releviez, et alors vous m'en direz des nouvelles!» Et nous demeurions là, guettant le moment, la main sur la mécanique. Ah bien oui, mon capitaine; il n'y avait pas de danger que les Saxons se relevassent! Nous les avons ramassés le lendemain, tous tués ou blessés, écrasés. Un bataillon écharpé net. Voilà le parti qu'on peut tirer des mitrailleuses.»

Récit exagéré de soldat, ou vérité stricte, toujours est-il que les hauteurs de Bry-sur-Marne étaient couvertes de cadavres allemands. On voyait, à travers les vignes, au pied des buissons, le long des routes encaissées ou des sentiers, leurs corps étendus, bossuant le sol de taches noires. Çà et là, parmi eux, quelque pantalon rouge de lignard ou quelque uniforme de zouave. Il ne reste plus là maintenant qu'un sol piétiné, où, en cherchant bien, on ramasserait à peine quelque débris méconnaissable de bidon ou quelque carton pourri de cartouche. Mais cette terre est imprégnée de sang. En remontant de Bry-sur-Marne vers Champigny, il y a, dans une ferme, à gauche, deux petits tumuli au fond d'un jardin potager. Ce double monticule n'arrêterait pas un moment le regard d'un passant. C'est pourtant là, dans un trou que j'ai vu creuser, près de la ferme, qu'on a enterré de pauvres diables foudroyés, défigurés, et des Prussiens, dont les pieds nus sortaient de leurs pantalons boueux. Je les revois encore avec leurs vêtements usés, couleur d'amadou, leurs cheveux blonds, leurs barbes rousses pleines de terre, leurs prunelles bleues et vitreuses. A côté d'eux, de ces colosses abattus, on enterra de frêles et nerveux petits Français, des enfants pour la plupart, dont les bras raidis, gelés par le froid, semblaient encore menacer l'ennemi. Il y en avait un, dix-neuf ans, presque imberbe, gras, la peau blanche et qui devait, vivant, avoir les joues roses. Pauvre enfant! son histoire était celle-ci: il s'était engagé au début du siége dans les zouaves, à cause de l'uniforme qui est joli, et puis parce qu'il fallait défendre Paris. A Châtillon, en septembre, dès le premier coup de feu, pris d'un trouble subit, il avait jeté son fusil et s'était enfui. Il était rentré dans Paris avec le flot des fuyards. A peine revenu, il se dit avec effroi, cette fois:

--Mais je suis donc un lâche?

Il se constitua prisonnier, le conseil de guerre le condamna à mort avec d'autres. Cet enfant était d'une famille parisienne dont les amis pouvaient approcher du gouvernement. Ils firent des démarches, le pauvre garçon fut sauvé et quand on lui rendit son fusil, il dit avec élan: «Cette fois, je m'en servirai!»

Tremblant à Châtillon, il fut téméraire à Champigny. Le fuyard de septembre devint en novembre un héros. Il tomba sur ce côteau sanglant avec deux balles dans la poitrine et une dans le ventre. Il s'appelait T...

Comme je regardais son cadavre, des chasseurs à pied apportaient, roulé et balloté dans une couverture de laine, le corps d'un capitaine de la ligne, visage fier, un sourire vaillant relevant sa moustache blonde. A travers sa capote dégrafée et l'ouverture de sa chemise de flanelle à carreaux, on voyait un trou rond et noir par où la vie était partie.

Un aumônier suivait le cadavre et me le montrant:

--Celui-là, me dit-il avec une satisfaction évidente, je l'ai administré moi-même!

Tous ces souvenirs confus, une date les évoque, un anniversaire les ranime. Je revois ce coucher de soleil rouge et sinistre, jetant ses derniers rayons au champ de bataille couvert de mourants, tandis que les bateaux-mouches, chargés de blessés, filent le long de la Marne, où se reflète le couchant et emportent vers Paris leurs cargaisons sanglantes.

Le surlendemain, dès l'aube, nous étions brusquement attaqués par les Prussiens qui, silencieusement, durant la première nuit de décembre, s'étaient massés dans les bois de Coeuilly et, avant le jour, se glissèrent, rampèrent comme des Mohicans jusqu'à nos avant-postes, qu'ils surprirent. Il y eut une alerte terrible dans Champigny, que nous occupions, et les mobiles, pris de panique, laissèrent massacrer les compagnies de ligne placées en grand'gardes. L'arrivée de Ducrot et de Trochu rétablit le combat. La légion du génie auxiliaire de la garde nationale coupa la route de Joinville aux bataillons qui reculaient et bientôt, l'offensive reprise, maison par maison, on réoccupa Champigny, en rejetant les Allemands dans leurs lignes.

Ce soir-là, le général Trochu, au galop de son cheval, traversait la plaine devant Joinville et rentrait au fort de Nogent, tandis que les gardes nationaux, placés en réserve dans l'île de Beauté, regagnaient Paris, chantant et rapportant de la bataille, dont ils avaient été spectateurs, quelque casque prussien. Des feux s'allumaient, çà et là, au flanc des côteaux. Les artilleurs, dans leurs grands manteaux noirs, battaient la semelle auprès de leurs pièces. Les mobiles, les troupiers se chauffaient à des brasiers faits de branchages, de troncs d'arbres, tandis qu'ils dressaient autour d'eux en manière de case, pour se garantir de la bise, des volets de fenêtres et des portes arrachées aux maisons. Cette flamme rouge éclairant ces visages fatigués, enveloppés de linges, ces groupes d'hommes présentant au feu leurs mains gelées dans leurs gants épais, ces lueurs allumées sur une ligne de plusieurs kilomètres donnaient à cette plaine immense et à ces collines qui sentaient la tuerie un aspect inoubliable, à la fois grandiose et affreux.

Et, tout en se chauffant, les soldats chantaient quelque refrain, sifflaient un air du pays, trempaient la soupe, coupaient au flanc de quelque cheval mort des tranches de viande.

La route qui va de Joinville à Bry et Champigny, et le terrain tout entier de la bataille, étaient pleins d'un mouvement sombre, d'une sorte de bruissement sourd fait de rires étouffés, de propos de bivac, de grincement de roues, de piétinement de chevaux sur la terre dure, et cette sorte d'harmonie bizarre et farouche montait et se perdait, avec la fumée des campements, dans le sifflement du vent d'hiver.

Une sorte de cohue étrange glissait au milieu de ces soldats qui venaient de combattre bravement; c'était la longue file de voitures d'ambulance, de fiacres réquisitionnés et ornés du drapeau de la convention de Genève; il y avait dans ce cortége des tapissières à l'essieu criard, épaves des anciennes fêtes des jours d'été; il y avait des voitures de magasins de nouveautés portant leur réclame en lettres d'or jusque sur cette terre sanglante; il y avait des coupés de maîtres, mis à la disposition des ambulanciers pour sauver à la fois le cheval de la réquisition et le cocher de la garde nationale. Des gens aux costumes bizarres, directeurs d'ambulances de rencontre, grossissaient le flot et, sous le prétexte de ramasser les blessés, ramassaient des légumes ou des fusils Dreyse. C'était le comique à côté du lugubre. Les fantaisistes ou les habiles de la philanthropie coudoyaient ces soldats, qu'ils n'eussent pas su soigner et qui savaient mourir.

Au rebord d'un fossé, près du coude que fait la route--pour mener vers Bry, sur la gauche, et, tout droit, vers Villiers--des soldats portaient sur des brancards des Allemands roulés dans leur capote, et qui râlaient. Je revois ces grands corps étendus, ces faces pâles, ces yeux retournés. Un caporal de la ligne, appuyé sur son chassepot, regardait un de ces mourants et (détail qui fait sourire dans ce drame lugubre) tandis qu'on entendait dans la gorge du Germain ce bruit terrible de la mort, pareil à un tuyau plein d'eau qui se vide:

--A qui la faute? disait le troupier d'un air placide et bonhomme. Est-ce que nous vous en voulions? Pourquoi ne vous êtes-vous pas arrêtés après Sedan?... Vous ne seriez pas là, parbleu!

A l'extrémité du terrain que nous avions conquis, les mobiles de Seine-et-Marne, l'arme au pied, en ordre de bataille, se tenaient encore prêts à repousser toute attaque. Non loin d'eux, dans l'ombre, invisibles dans cette nuit, les Prussiens qu'on devinait et qu'on eût pu entendre si la campagne avait été silencieuse.

Il était huit heures environ. Depuis de longues heures, nul n'avait mangé. Tout à l'heure, la fumée appétissante des marmites de la ligne m'était montée aux narines. Pour trouver un repas, n'ayant rien emporté, il me fallait rentrer à Paris et je redescendis vers Joinville, franchissant la Marne, où la lune maintenant laissant tomber comme de blafardes étincelles, lorsque, passant entre les voitures qui se pressaient à l'entrée du pont, une voix me hèle, m'appelle par mon nom, m'invite à monter dans un fiacre où se trouvaient deux ou trois personnes.

C'est un confrère, Armand Gouzien, secrétaire des ambulances de la Presse, et M. le docteur Demarquay, qui reviennent aussi du champ de bataille. Ils vont dîner, non pas à Paris, mais tout près de là, à Joinville, dans un logis abandonné dont ils ont fait comme leur quartier-général, et ils m'offrent gracieusement une part de leur table et de leurs vivres. Je me rappelle tous les petits incidents de cette soirée; ils seraient peut-être insignifiants pour tout autre que pour moi, et cependant, non, ils ont leur intérêt spécial dans l'histoire de cette grande tragédie du siége.

La maison où nous entrâmes était une de ces villas des bords de la Marne, villas joyeuses aux beaux jours de l'été avec leur population de canotiers, de petits bourgeois en gaîté, de commis et de grisettes; maintenant, désertes, froides et vides. On voyait sur les murs au papier dégradé des images oubliées, des portraits-cartes d'inconnus qui avaient pourtant vécu là. Des livres dépareillés dans une bibliothèque aux vitres brisées. Des planches du parquet arrachées par quelque franc-tireur pour faire du feu. Les volets pendaient tristement, à demi brisés, comme l'aile fracassée d'un oiseau. C'était lugubre, ce logis sans vie où nous entrions en maîtres. Le chapardage, cette invasion amie, avait passé par là.

Dans la salle où nous pénétrons, des hôtes improvisés nous attendaient déjà près du foyer où se consumait un tronc d'arbre. Un homme d'aspect jeune, le front haut, la barbe entière et blonde, portant une sorte de tunique collante où brillait la plaque d'un ordre étranger, chauffait à ce feu sombre ses bottes molles qui fumaient. On l'appelait monseigneur. C'était Mgr Bauer, aumônier en chef des ambulances de la Presse. A ses côtés, deux Anglais, correspondants de journaux, fort sympathiques à la France, causaient et riaient en attendant le repas. C'était M. Bower et son fils.

--Nous avons avec nous le père et le fils, dit quelqu'un.

--Et le Saint-Esprit, ajouta en riant M. Bower, en désignant Mgr Bauer.

On se mit à table, on attaqua résolûment les conserves alimentaires (du veau, des pois verts, choses déjà inconnues aux Parisiens!); on prit le café, et le docteur Demarquay se levant:

--Allons, messieurs, les blessés attendent!

Tandis qu'on attelait les voitures, on nous amena des prisonniers saxons, très-intimidés par les galons des ambulanciers, qu'ils prenaient pour des feld-maréchaux, et qui tournaient entre leurs doigts leur chapeau de cuir à retroussis et à panache de crin ou leur casquette de drap. L'un d'eux, avec un air ébahi, contemplait de ses yeux bleus agrandis les constellations qui s'étalaient sur la poitrine de M. Dardenne de la Grangerie et se demandait évidemment: «--Quel est ce gros général?» Celui-là de retour au pays saxon, a dû faire de beaux contes!

Cependant on allait se mettre en marche. Les brancardiers, dérangés de leur repas inachevé, maugréaient tout bas.--«Pas de réplique, dit M. Bauer, vous êtes ici des soldats, il faut obéir.» J'avoue que les frères, dont les longues soutanes tachaient la nuit, ne murmuraient point. J'avais, pour suivre la caravane des ambulanciers, échangé mon képi de garde national contre un képi d'ambulance et déposé mon sabre dans quelque coin. Je voulais voir, de nuit, ces collines pleines de morts que j'avais vues le jour. On vint nous avertir que le général Ducrot, revenu au château de Poulangis, n'avait pour son repas qu'une soupe et point de vin. Nous prenons une ou deux bouteilles de bordeaux et nous voilà en route. On traverse le pont. Le château de Poulangis est à gauche; nous entrons dans un jardin, et, au bout d'une allée assez longue, nous apercevons une sorte de pavillon devant lequel, sous la marquise, un chasseur monte sa faction.

Au bruit que nous faisons, un homme ouvre la porte extérieure et se montre sous la marquise. C'est M. de Gaston, l'officier d'ordonnance du général Ducrot.

--Vous ne pouvez pas voir le général Ducrot. Il s'est un moment jeté sur son lit, tout vêtu, et il sommeille, accablé de fatigue. Avant-hier, il avait cassé son épée dans la poitrine d'un Allemand. Aujourd'hui, il a reçu (mais ne le dites point) une contusion à la nuque, un éclat de bois qui l'a frappé. Il n'y a pas de blessure, mais le général souffre légèrement. Il faut le laisser dormir.

Comme nous nous éloignons, un prêtre s'approche de nous. Il vient d'interroger un prisonnier allemand qu'on emmène. Cet homme lui affirme que là-haut, dans les bois, les Prussiens se massent et que, depuis quelques heures, ils ont reçu des renforts considérables. Ils en recevront toute la nuit sans doute. Leur mouvement de concentration ne discontinue pas. A l'aube, le lendemain, il est probable qu'ils vont nous attaquer et s'efforcer de nous rejeter dans la Marne.

--C'est pour cela, répond tout bas un officier, qu'on a donné ordre à toutes les troupes bivaquées de multiplier les feux, afin d'en imposer à l'ennemi par le nombre.

La caravane des ambulances a demandé à M. de Gaston un trompette pour sonner la sonnerie des parlementaires. C'est, je crois, un dragon. Il galope en tête de ce cortége de frères et de brancardiers, aux côtés de M. Bauer qui manie son cheval en vrai cavalier hongrois qu'il est. Dans l'ombre, le pli de suaire du drapeau blanc à croix rouge clapote, semblable à une bannière du moyen âge. Sur la route, les trains d'équipages roulent, lancés au galop, avec un grand bruit, mais, à mesure qu'on se rapproche de Champigny, le silence se fait: ordre est donné d'éviter le moindre mouvement. L'ennemi est là, en effet, à quelques mètres. Il tient encore une partie du village, les maisons hautes. Une centaine de Saxons, réfugiés dans cette portion de Champigny, n'ont pas voulu se rendre. On parlait de faire sauter le logis. On n'a pas osé. On attendra donc le jour pour les attaquer. L'église est transformée en ambulance et aussi en morgue. On y a transporté les cadavres. Toutes les rues sont encombrées de soldats, de mobiles qui dorment, non sur, mais dans des matelas pris aux Prussiens. Ils ont crevé ces matelas pleins de paille et se sont coulés au milieu, cherchant un peu de chaleur dans cette rude nuit de décembre.

Il fait un froid noir; les oreilles gelées, les yeux pleurant, les mains gonflées, ces malheureux petits paysans dorment, éreintés, après deux jours de bataille. Dans la pénombre s'agitent confusément des espèces de fantômes; nulle lumière. Il ne faut d'aucune façon donner l'éveil à l'ennemi. Parfois, au pâle rayon d'une lueur triste qui filtre d'un nuage, on aperçoit la silhouette d'une maison, le reflet d'une baïonnette, l'ombre d'un homme.

--Comme tout prend un caractère inattendu, dit quelqu'un à mes côtés. Artistiquement parlant, c'est superbe!

Celui qui parle ainsi est, je crois, M. Viollet-Le-Duc; il a amené là sa légion du génie auxiliaire et déjà ses hommes travaillent à créneler les maisons conquises. Les coups de pioche retentissent lentement et sourdement, étouffés avec soin. «Chut! silence! Pas si fort!» Les Prussiens, à quelques pas de là, peuvent entendre. Ils entendent à coup sûr. On se montre un angle noir, un coude que fait la rue, on se dit: «Ils sont là!» Une barricade sépare seule les avant-postes français, où nous sommes, des avant-postes allemands.

C'était saisissant, ce tableau lugubre, ces hommes travaillant avec précision, frappant, piochant; on eût dit des fossoyeurs.

--Eh bien, murmure une voix tout bas (et comme on avait ordre de parler), voilà des souvenirs tout trouvés pour des romans ou des poëmes futurs!

Je ne reconnus pas tout d'abord celui qui parlait. Il se nomma. C'était Eugène Vermesch, le futur Père Duchesne,--le père Duchesne coiffé du képi d'ambulancier et marchant à la suite de Mgr Bauer! Il l'appelait monseigneur aussi. Le bon bougre n'avait alors l'air que d'un bon garçon. Il rêvait de poëmes futurs. Des poëmes! Et pour aboutir à la hideuse prose qu'on a lue et qui vient de Londres. Ce n'est pas un des moins étranges souvenirs de cette nuit-là que cette rencontre.

Il fallait pourtant aller ramasser les cadavres, et tout d'abord, demander un armistice aux Prussiens. Le cortége se met en marche, ou plutôt Mgr Bauer se détache du groupe, suivi du porte-fanion et du trompette de dragons. Au moment où ils gravissent une petite montée qui, par une ruelle de gauche, va de la grande rue de Champigny au plateau de Villiers--c'est là que fut tué M. de Grancey, des mobiles de la Côte-d'Or--la lune, tout à l'heure voilée, se dégageait des nuages et l'on pouvait apercevoir à sa clarté le drapeau blanc croisé de sang.

--Pas de lanternes, pas de torches, avait-on dit. Les Prussiens tireraient.

Alors, dans le silence étonnant de la nuit, la sonnerie lente, sinistre, douloureuse comme un appel, retentit par quatre fois. C'était comme une plainte, et chaque note disait:--Plus de tuerie! songeons aux morts!

Les Prussiens ne répondaient point.

--Allons, allons, dit le trompette, çà ne rend pas!

Tout à coup, allongés comme des claquements de fouet, des coups de fusils répondirent, partis des lignes allemandes. On vit, comme les étincelles qui courent sur un papier brûlé, s'allumer une traînée de feu. Les balles passaient en sifflant.

--Çà pourrait trop bien prendre, dit encore le trompette dont le cheval piaffait.

Il fallut se retirer et, par la volonté des Prussiens, de malheureux blessés demeurèrent ainsi se tordant sur la terre dure, le froid bleuissant leurs membres sanglants, par cette longue et affreuse nuit d'hiver où le vent gelait nos oreilles sous le passe-montagne qui les couvrait. Pauvres gens, gémissant dans l'ombre et appelant à travers les ténèbres un secours qui n'arrivait pas!

Deux heures plus tard, cette nuit-là, tandis que, ramenant un ami, un franc-tireur, accablé de fatigue, je longeais, allant vers Paris, la Marne bleuie par la lune, j'aperçus de longues files d'hommes qui silencieusement rentraient au fort. C'était des mobiles, et le mouvement de retraite commençait déjà. Les officiers marchaient s'appuyant sur leur canne. On entendait le bruit monotone, le pékling, pékling que font les quarts de fer blanc en frappant sur le fourreau des sabres. Parfois un bout de refrain, un mot, un lazzi. Ce flot humain s'écoulait le long de l'eau. On rentrait.--Quoi! déjà? C'en était fait des héroïsmes, des sacrifices, des efforts des journées passées? Morts inutiles, braves gens tombés en vain!

Vaincus à Artenay, à quoi servaient nos stériles succès devant Paris? Nous allions retomber, à demi brisés, du haut de nos espoirs. Ducrot rentrait à Paris et le gouverneur priait les journaux d'affirmer que le général était toujours à Vincennes. Voilà pourtant les souvenirs que ramènent ces anniversaires! Une carte d'invitation, entourée d'un filet noir et marquée de la croix rouge, vous rejette soudain vers les préoccupations de l'an terrible. Après tout, ces spectres du passé font oublier les fantômes du présent. Ce temps n'est pas gai. Il y a des époques tragiques, et nous traversons une des plus sombres. La Chambre réunie achève son oeuvre. Que nous apporte-t-elle dans les plis de son manteau? La paix, le calme, l'apaisement, le soulagement après tant d'angoisses;--ou bien la continuation de cet état de malaise, beaucoup plus psychologique que réel, une succession de jours inquiets et troublés? Jamais, il faut le dire, la France ne s'est trouvée au seuil d'une année pareille à celle qui va commencer. Ce sont les six mois climatériques de son histoire qui vont s'ouvrir.

La France, pareille à Hamlet, tient à cette heure un crâne, celui de quelque nation morte, la vieille Rome ou la vieille Espagne,--et, le contemplant avec effroi se pose la question fatidique: To be or not to be!

Être ou n'être plus! Durer ou disparaître! Continuer à être la France, ou devenir comme une sorte de Pologne ou de Mexique, étouffée par un Czar ou déchirée par un Cluseret. Oui, certes, voilà le problème, ni plus ni moins. Mais est-ce que les nations meurent? Est-ce que le coeur français a cessé de battre? Non, non, mille fois non. J'en atteste ces morts de 1870, dont on célèbre la mémoire, et qui tombaient aux cris de: «Vive la France!» et cela le 2 décembre, date anniversaire de ce jour où la France parut aussi s'abîmer sous le despotisme, aux yeux du monde étonné.

Allons, espérons et luttons encore! Que faut-il à la patrie déchirée pour la tirer de cet état funèbre? Un peu de ce qui fut sa force et son génie et de ce qui sera son salut: du bon sens, de l'abnégation, de la clarté dans l'esprit et de la foi dans le coeur!

SAINT-CLOUD

Les Allemands peuvent être satisfaits: ils ont changé Saint-Cloud en monceaux de ruines. Ils ont brûlé le palais, détruit les maisons, incendié les casernes, émietté les logis où tant de gens abritaient leur repos. La belle oeuvre, et que la Providence doit bénir les soldats de Guillaume le Conquérant!

Avec quelle tristesse, après trois ans, on parcourt les rues désertes de cette petite ville, qui respirait autrefois la gaîté, cette gaîté parisienne et bonne fille du temps des grisettes et des chansons! Tout est poussière. Saint-Cloud est rasé comme autrefois Marly. Montretout n'est plus que ruines. La maison où Gounod chantait est un nid de débris. Cette petite demeure à volets verts (demeure d'un ami qui nous a oublié, et pis que cela, hélas!), cette maison de l'ancienne route impériale où nous avons tant ri autrefois, tant ébauché de rêves, d'espoirs, de beaux projets, de grandes chimères, elle n'existe plus. Elle s'est écroulée comme cette affection qui nous était chère. Peut-être la tombe de Sénancour, le rêveur, tout près de là, a-t-elle reçu quelque éclat d'obus!

Saint-Cloud, ce paradis, n'est plus qu'un cimetière. Il y a des tombes sous les grands arbres, des tertres funéraires dans le parc. Des officiers allemands dorment là de leur dernier sommeil. Des Français sont couchés en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement défendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantôme, ce squelette de palais, où les passants maintenant écrivent des mots terribles: Vengeance! Revanche! ce palais n'existe plus. Rien n'existe que le souvenir de ce que Saint-Cloud a été jadis.

Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois, et j'entends le clairon de ta fête et le nasillement de ton mirliton.

Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de bague. Il y a quatre ans, cela n'était point perdu, défunt. Elle est maintenant tarie, cette gaîté en plein air; ils sont exilés les chiens de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui négligent d'avaler leurs maîtres, et les sauvages d'humeur moins frugale, qui se nourrissent d'étoupe et de chair fraîche. Et la musique, cette musique criarde, assourdissante, épileptique, faite de chocs de cymbales et d'apoplexies de clarinettes, symphonie exécutée à tour de bras et à coups de poumons,--elle aussi est jouée, jouée pour toujours. E finita la musica! Nous ne l'entendrons plus! Et pourtant je crois l'entendre encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleillés!

La pelouse est verte, les arbres jaunissent à peine, dorés par l'automne qui les fera chauves bientôt; le vent est doux encore et le soleil est de la fête. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent, les brutalités de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l'appel du marchand et la fusillade des pétards, des dianes enfantines sonnées par des trompettes à deux sous, des nasillements vainqueurs de mirlitons, la crécelle du vendeur d'oublies et la pratique de Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine du tir voisin, et par-dessus tout cela l'odeur graisseuse du marchand de gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l'odorat fait le renchéri, mais le coeur applaudit et chante. Fêtes du bon vieux temps, ô fêtes de Saint-Cloud! journées de verdure et de soleil! On se promenait pour se promener, pour prendre l'air, pour aller, pour venir, pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C'était un jour entier de gaîté, du matin au soir, de midi à minuit, sous le soleil ou sous les verres de couleur. On s'en donnait pour tout un mois de voir, d'admirer, de tirer des macarons ou d'écouter les parades, de monter sur les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On dînait comme on pouvait, ici ou là, mal servi, avec des intervalles de deux heures entre chaque plat, appelant le garçon, qui fuyait comme Jean de Nivelle, et l'on riait, et l'on prenait toujours, orage ou bourrasque, la chose du bon côté.--Il pleut? Il vente? Il grêle? Bast! A la fête comme à la fête!

Il faut lire dans les livres d'un temps qui n'est plus, dans les almanachs fashionables d'il y a vingt ans, d'il y a trente ans, les splendeurs des fêtes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd'hui sourire de dédain les grisettes, s'il en est encore. En ce temps-là les dandys--ils s'appelaient les dandys--s'en contentaient. Ouvrez l'Almanach des Gourmands, par exemple--ce moniteur des estomacs et des palais délicats--et vous verrez qu'en 1825 les «petites maîtresses» allaient à Saint-Cloud en toute saison «manger des fritures et des matelotes qui égalent celles de la Rapée!» Les matelotes de la Rapée! Que de choses dans une ligne, et quelles révélations! Les petites maîtresses d'à présent, attablées sur quelque terrasse, une tranche de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la casquette des étudiants d'Heidelberg, le visage pâle et maquillé, les lèvres peintes, préfèrent au goujon la bombe glacée ou la bouchée à la reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprimés de feu la veuve Clicquot.

Soyons juste, pourtant; ceci est l'exception. La fête de Saint-Cloud appartient encore au Parisien sans façon, au petit commis, à l'ouvrier en rupture de banquette, à la châtelaine des environs qui fait salon buissonnier, au flâneur, à l'observateur, au vieillard, à l'enfant... J'y ai vu, dans les rues, à la porte des traiteurs, de braves familles, des sociétés, comme on dit, qui dînaient gaîment au grand air, buvant le vin du pays et découpant le melon apporté de Paris, et comme si les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-là s'amusaient, je le jure. Ils ont peut-être un secret pour cela.

Ma foi, j'ai voulu faire comme eux. Je me suis planté devant ces théâtres faits de toile à peu près peinte et de planches à peu près jointes,--variantes du char de Thespis, qui valent bien les bouisbouis parisiens. Je suis badaud. C'était la grande vertu de Nodier. Il me plaît d'écouter ces plaisanteries éternelles, qui n'ont point changé depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comédies, comédies réelles j'entends, qui se jouent devant le public et que le public ne voit guère. Ils sont là, côte à côte, deux directeurs, deux rivaux. L'un promet au public la Prise de Mexico, l'autre la Vivandière sultane. La campagne d'Égypte fait concurrence à la campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure fièrement avec le zouave de Forey. Et la foule hésite, fascinée, devant ces parades éblouissantes. Voilà des Mexicains de ce côté, barbouillés de safran, jaunes comme des citrons; de cet autre des Égyptiens, des soldats de Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de réglisse. Égyptiens et Mexicains, tous, d'ailleurs, essuieront également une défaite exemplaire. On plantera, ici et là, le même drapeau tricolore sur la poitrine de ce gaucho en chapeau de paille et sur le ventre de ce mamelouck en turban blanc. A droite et à gauche, même patriotisme et même dévouement à la France. Je le conçois, il est permis d'hésiter.

Alors, les musiques rivales se livrent à un effrayant steeple-chase de couacs. La grosse caisse gronde à se fendre, le cornet à piston hurle à se démonter, les cymbales déchirent les oreilles de la fête tout entière, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos de mélodies, le boniment de droite répond au boniment de gauche: Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups de fusil, coups de canon! Victoire des Français! Entrrrez, entrrrez! Et voilà comment je me suis trouvé assis sur un banc de bois et sous une lampe à schiste dans une baraque où l'on représentait la Prise de Mexico. S'il faut tout dire, ces spectacles éminemment populaires ne laissent pas de donner aux spectateurs une idée erronée de la valeur de l'armée française. On ne saurait, par exemple, se figurer bien exactement les efforts que nos soldats ont dû faire par delà l'Océan, lorsqu'on a vu une troupe de Mexicains armés de fusils absolument taillée en pièces par un soldat de la ligne, qui n'a pour se défendre que... cinq pains de munitions; je les ai comptés. Ce soldat--il a nom Fanfan, il faut tout dire--jette les pains à la tête de ses adversaires, qui s'enfuient épouvantés--et la ville de Mexico se trouve de la sorte à peu près prise. J'ai vu, dans le même ordre d'idées, à Bruxelles, un tableau représentant la Bataille de Waterloo, et où un simple lancier prussien foule aux pieds--aux pieds de son cheval--tout un bataillon de grenadiers de la garde.

On voit de plus figurer dans la Prise de Mexico un certain comte de Sézanne, «ancien porte-drapeau d'un régiment de zouaves,» et qui pointe contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme a, comme on le suppose, le privilége de se rendre odieux à la majorité du public. Il est, au surplus, tué tout net au dernier acte, et, s'il m'en souvient bien, tué par une cantinière,--cette même cantinière qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinières ont sauvé d'étendards dans nos drames militaires! Et maintenant ôtez donc de l'idée à tous les gens qui ont écouté cette oeuvre que le comte de Sézanne--je n'ai aucune raison pour prendre sa défense--n'est pas digne de la potence. Notez que la Prise de Mexico, pièce éminemment patriotique, n'est pas aussi éloignée de défunt le Nouveau Cid de M. Hugelmann qu'on pourrait le penser.

Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande allée garnie de boutiques où les canotiers organisent--pour tuer le temps--des poussées dans la foule qui pourraient bien tuer les gens;--il faut quitter les lapins en loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vénitiennes, les Avant et après dîner, voyez combien vous pesez! les joueurs de vielle, les marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes allées où les robes claires encore balaient les feuilles déjà tombées, les coins ignorés où les statues sans poignet et sans orteils semblent moisir sous la mousse, et la pièce d'eau jaillissante, et l'écume blanche en cascades, et les jets d'eau qui s'irisent, et les cygnes qui plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de tourniquets, de sucres de pomme et d'articles de Paris! rubans bleus, faveurs roses, papier doré, paillon, clinquant. Cela brille et provoque. La toupie hollandaise ronfle, l'arbalète part: pif! paf! c'est le pistolet, c'est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on vient, on oublie: «Régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir!» Ah! le vieux cri, comme on le désapprend. Le plaisir! «pâtisserie légère roulée en cornet» dit Bescherelle--que Littré détrône--le plaisir, là son dernier domaine, c'est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs--à Vincennes, à Chantilly, au bois de Boulogne--le Roederer qui éclate, le Cordon impérial qui fulmine, le vin de Champagne l'a chassé.

«Voilà le dernier plaisir!»

C'est sans doute parce qu'on y riait trop dans ce Saint-Cloud où fleurissaient les lilas, où l'eau jaillissait des bassins avec un reflet d'arc-en-ciel; c'est parce qu'on y était heureux que les Allemands de Brandebourg, ces fils des sables tristes, en ont voulu faire un tombeau.

PARIS APRÈS LA COMMUNE

Je suppose qu'un étranger, venu chez nous, à un an de distance, se donne pour tâche de comparer ce qu'est aujourd'hui Paris à ce qu'il était, jour pour jour, l'année dernière[18]. A coup sûr il n'en pourra croire ses yeux.

[Note 18: Écrit en mai 1872. Depuis on a oublié à qui Paris et la France doivent cet ordre moral que M. Thiers a assuré pendant deux ans.]

L'an passé, à pareille époque, je me souviens de l'émotion et de l'angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait bientôt baisser le pont-levis, je pénétrai dans Paris, ma valise à la main. Il me semblait que j'entrais dans une ville inconnue. Nous étions, mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis spécial, les fossés des fortifications. La veille, on se battait encore. La lutte venait à peine de finir et l'atmosphère en paraissait toute chaude. Des soldats couverts encore de poussière se tenaient aux remparts, les capotes salies et l'air harassé. En face d'eux, du côté de Saint-Denis, les Prussiens avaient établi des batteries d'artillerie et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la première impression était celle d'un homme qui met pour la première fois le pied dans un désert. Les maisons étaient closes et les rues vides. On apercevait çà et là quelque passant qui hâtait le pas. Des trous de balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d'un endroit, des piquets de bois indiquaient la place où gisaient des cadavres.

Comme nous approchions d'une de ces fosses, un homme qui errait par là, nous dit:

--Ils sont sept là-dedans. Le dernier qu'on y a jeté, c'est le charbonnier.

Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les volets, déchiquetés par des coups de feu, pendaient le long de la devanture comme les ailes d'un oiseau blessé. Le charbonnier s'était retranché dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu'au moment où la troupe, enlevant d'assaut la boutique, avait fusillé le boutiquier. J'ai revu, l'autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours close, et l'enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit écriteau collé sur les volets brisés dit simplement: Boutique à louer.

C'était par le quartier de Flandre, qui précède le faubourg Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regardés par toute cette population, qui s'étonnait de voir rentrer un étranger. Au coin d'une rue, des petites filles qui causaient s'interrompirent pour dire toutes surprises:--Tiens, un monsieur!

Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce coin de la grande ville.

Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres. On lisait, à l'angle des carrefours la proclamation du maréchal de MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs, le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards. On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude besogne. Ce qui navrait, c'était l'odeur étrange faite d'une double odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On avait peur d'avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le crime.

Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés, de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés, de ceinturons, de gibernes s'élevait à demi poudreux, à demi sanglant, sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavés n'étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du Prince Eugène et de la place du Château-d'Eau, à l'endroit où avait été frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:

--Enlevez un pavé de la barricade!

Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu'ils avaient été peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.

Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors douter que Paris redevînt un jour ce qu'il avait été naguère. Les boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par les obus ou les balles, de plâtras, d'ardoises, de carreaux émiettés, ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris. L'huile minérale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler, avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.

L'entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le passant dans l'intérieur du cimetière. C'était là qu'avait eu lieu le dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers marins, corps à corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier refuge. On s'était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux. Des fédérés s'étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses mortuaires avaient vu des duels atroces à l'arme blanche.

Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains noires ou sanglantes. C'étaient les combattants qui, pour s'échapper, avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux. Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de Souvestre, à l'endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en lui disant: A nous deux! on retrouvait la trace de la batterie fédérée qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés, avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux, les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de chassepots.

Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore et lançaient au ciel leur vapeur noire. C'était, à droite, le Palais de Justice, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Légion d'Honneur, la Cour des Comptes, et, à gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres, livides, verdâtres ou pourprées. Et l'on demeurait confondu, regardant toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une partie d'Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant sur l'horizon, semblait veiller comme un géant armé.

Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur une tombe.

L'homme était un ouvrier, jeune encore et vêtu, ce jour-là, de l'habit des dimanches, très-propre. Il était pâle, l'air triste et fatigué. Il avait l'air honnête et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de bois comme en ont les enfants pour jouer à bâtir, cet homme égalisait doucement, soigneusement, une couche de terre encadrée d'une bordure de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient dû fouler aux pieds. Il mettait à accomplir cette tâche une attention absolue et touchante. On sentait que c'était pour lui une affaire et comme un devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s'était inclinée, il remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souillés ou les talons écrasés. Et, peu à peu, lorsqu'il voyait que le tombeau «reprenait tournure,» on surprenait un sourire doucement satisfait qui relevait sa moustache noire.

L'enfant maintenant s'était mis debout et ses petits bras croisés derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu'il avait l'air sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d'un moment, après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l'enfant, je m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'épaule de l'homme: Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier 1871.»

C'était la tombe du petit frère que venaient ainsi soigner le père et ce «grand frère» qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de l'incendie, c'était cette tombe d'enfant, ce coin de terre où reposait le premier-né et, quand on lui disait qu'on se battait là-bas, au Père-Lachaise, il songeait à cela, qu'on allait ravager la tombe du petit.

Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son dernier râle, il s'habilla, prit l'aîné par la main et monta vers la colline où reposait l'autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la ruine du tombeau de son enfant.

J'ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m'apparut, comme une idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père, au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une sorte de renaissance incroyable.

Je défie l'étranger dont je parlais tout à l'heure de reconstituer, même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut. En sortant un après-midi du palais de l'Industrie où l'exposition d'horticulture complète l'exposition de l'art, et où les rouges fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'équipages, de soleil et de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange! Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon dénudé, léché par la flamme, mais où l'air circule, apparaît comme une merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d'Heidelberg!

Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été abattues. Il ne reste du bâtiment qu'un coin de salon, dont on aperçoit encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme couronne d'immortelles. L'Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs, les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l'an passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C'est un prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois, est bien redevenu Paris.

Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il travaille surtout et s'apaise. Je me suis donné cette satisfaction d'errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs, quartiers perdus pour les boulevardiers d'habitude et qui gardent encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde, redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux endroits où l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.

Rien de plus intéressant que d'étudier les groupes qui se forment autour de ces ténors de la rue, et c'est là qu'on se rend bien compte de ce que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières éclairent l'étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson qu'interprète le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent l'air que l'autre chante tout haut.

Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées, attristées, célébrant l'héroïsme des petits, les souffrances de nos prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu'apprend et répète la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achève le refrain du Français captif à Magdebourg et qui dit à l'oiseau venu de France:

Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi

Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme les Coupures, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans Galurin, où un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l'ordre du jour.

Soyons sérieux, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:

Qu'à l'ouvrage chacun se rue Pour notre pays endetté; Plus de révolte dans la rue, Le travail, c'est la liberté!

Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: Soyons sérieux. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.

Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.

Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: Henri V raconté par un paysan, Henri V, père du peuple, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d'ici.

Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de sainteté,--les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.

Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant devant une image nouvelle qui s'appelle le rêve de M. Thiers. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l'abondance. Va pour un tel rêve, et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé, un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].

[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le rêve de M. Thiers? (24 mai 1873.)]

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