X
Un grand nombre de pèlerins affluaient vers la Vallée-Verte. Hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, prêtres, laïques, docteurs, tous venaient en foule. Rusbrock accueillait chacun d’eux, et, sans avoir jamais pensé d’avance à lui, lui répondait avec la même sagesse et la même maturité que s’il eût passé sa vie à réfléchir à chaque question. Les personnages les plus considérables de la Flandre et des autres nations venaient le voir et l’interroger. Le grand docteur dominicain, le savant, le sage Jean Tauler, fit son pèlerinage à la Vallée-Verte. Mais telle fut son admiration, son respect, son enthousiasme, que ses visites furent très fréquentes. Il devint non plus seulement le pèlerin, mais le disciple de Rusbrock. Tauler se laissa guider par lui sur les montagnes de la contemplation. Ses œuvres sont pleines de son maître. Beaucoup d’entre elles sont des emprunts faits par Tauler à Rusbrock. Tauler était beaucoup plus instruit, quant aux choses qui s’apprennent. Il était plus versé dans la théologie scolastique. Mais quant aux profondeurs de la vie contemplative, il demeura toujours bien inférieur à son maître. Tauler, d’ailleurs, n’opéra qu’à cinquante ans sa grande et pleine conversion. Il mourut peu de temps après. Rusbrock, livré à la contemplation dès son enfance, escalada toujours des montagnes de plus en plus hautes, et vécut jusqu’à quatre-vingt-huit ans.
Une femme qui demeurait à deux milles de là (c’était une personne très puissante dans la contrée) venait souvent le visiter pieds nus.
Peu à peu dégoûtée de ses richesses et de ses propriétés, elle entra chez les religieuses de Sainte-Claire. Tous ceux qui ont été témoins de sa vie religieuse attestent chez cette femme une haute et constante perfection, jusqu’au dernier soupir.
Une autre femme dévouée, disciple de J. Rusbrock, tomba à la fois dans une grave maladie et une angoisse d’esprit épouvantable. Elle se crut abandonnée de Dieu. Elle eût ardemment désiré voir Rusbrock; mais elle était incapable d’aller vers lui. Ce fut Rusbrock qui vint. Elle le vit près d’elle.
«Dites-moi, ma fille, dit le Père, ce que vous faites?
--Rien, dit-elle; je ne peux plus servir les malades, et j’ai perdu ce sentiment intérieur de Dieu dont j’avais l’expérience.
--Ma fille, répondit Rusbrock, tenez pour certain que voici le plus élevé et le plus sublime de vos sacrifices. Abdiquez votre volonté et rendez grâces.»
A peine avait-il parlé que la paix descendit sur la femme qui écoutait. Son anxiété fut remplacée non pas par la patience, mais par une joie étonnante et un amour invincible.
Un jour, plusieurs prêtres vinrent de Paris trouver le père Rusbrock dans sa forêt. Ils désiraient entendre quelques-unes de ces paroles qui allument dans l’homme l’amour divin. Ils le consultèrent, sans doute, sur l’état de leur âme, et attendaient peut-être une longue réponse. Rusbrock ne leur dit que ce seul mot: «Vous êtes saints, dans la mesure où vous voulez l’être.»
Les prêtres ne comprirent pas, se retirèrent scandalisés, et, en l’absence du Père, se plaignirent aux frères de leur cruelle déception qui les troublait jusqu’au fond de l’âme. «Nous venons donc de Paris pour entendre cela? disaient-ils. Le père Rusbrock a-t-il voulu se moquer de nous?»
Les frères racontèrent au Père le chagrin des pèlerins, et le prièrent de s’expliquer. Rusbrock fit venir les prêtres, et leur dit:
«Mes très chers enfants, vous allez me dire si je vous ai trompés. Je vous ai dit que votre sainteté était celle que vous vouliez avoir. En d’autres termes, votre sainteté est aussi grande que votre bonne volonté. Rentrez donc au fond de vous-mêmes. Pesez votre bonne volonté. Vous connaîtrez la mesure de votre sainteté. Soyez bons, mes enfants; soyez bons, et vous serez saints.»
Le scandale des pèlerins fit place à un sentiment contraire, et ils se retirèrent réconfortés.