‹ Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)Chapitre 18 sur 36 · LIVRE PREMIER

LIVRE PREMIER

DE L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES

LA VALLÉE

Quand le soleil est à son midi, si une vallée très profonde est enfouie entre deux montagnes énormes, et que les rayons du soleil puissent atteindre le bas de la vallée, il se produit trois phénomènes. La vallée reçoit une splendeur, une ardeur, une magnificence, une fécondité que la plaine n’égale pas.

Quand le juste réside au fond de sa pauvreté, contemplant en lui le néant, la misère, l’impuissance; quand il s’aperçoit profondément incapable de progrès, de persévérance; quand il voit la multitude de ses négligences et de ses défauts, quand il s’apparaît tel qu’il est, dans la réalité de son indigence, il creuse la vallée de l’humilité. Prosterné dans sa misère, reconnaissant sa détresse, il l’étale en gémissant devant la miséricorde du Seigneur; il contemple la hauteur du ciel, et sa petitesse à lui. La vallée devient profonde.

C’est pourquoi le Christ-Soleil, du haut de son midi, assis à la droite du Père, lance dans le fond de cet humble mille feux et mille splendeurs. Il est incapable de n’être pas touché, quand l’humble étale devant lui et prosterne sa prière. Alors, des deux côtés de la vallée, deux montagnes se dressent et grandissent; ce sont deux désirs: le désir de servir et de louer; le désir d’obtenir l’excellence de la sainteté. Ces deux montagnes sont plus hautes que le ciel. Elles touchent Dieu sans intermédiaire et sollicitent sa libéralité. Celle-ci ne se contient pas, elle coule, elle s’épanche; car l’âme possède alors l’aptitude à recevoir. Les renouvellements de puissances signalent l’arrivée de Jésus; la profondeur qui demande reçoit trois dons. Elle est illustrée par la grâce, embrasée par l’amour, fécondée par la vertu.

DU DÉSIR DE VOIR

Quand l’âme a rapporté toutes ses actions à la gloire de Dieu, quand elle est parvenue à la vraie vie, elle sent en elle un aiguillon, une pointe, un désir de voir à peu près quel est son Époux et de quelle sorte est Celui qui s’est fait homme pour elle, qui est mort pour la sauver, et qui s’est donné à elle. Ce Jésus, qui, en quittant la terre, lui a laissé des sacrements et qui a promis son règne; ce Jésus toujours prêt à fournir au corps ses nécessités, à l’âme ses consolations, ce Jésus, de quelle sorte est-il? Et l’âme, pleine de questions, sent grandir en elle le désir de voir l’Époux et de savoir comment il est, comment il est en lui-même. La connaissance telle quelle, que ses ouvrages peuvent donner de lui, ne contente pas l’âme. Alors elle fait comme Zachée, ce publicain qui voulait voir, elle va au devant, loin de la foule, loin de la multitude des créatures, multitude qui nous rapetisse et nous dérobe la vue du Christ; elle monte au haut de l’arbre de la croyance qui a sa racine en Dieu, et qui étend ses douze rameaux (les douze articles). Les rameaux inférieurs s’étendent vers l’humanité de Jésus et vers le salut du monde; les rameaux supérieurs parlent de Divinité, de Trinité, d’Unité. L’âme monte, comme Zachée, au haut de l’arbre; car le Christ va passer avec tous ses dons. Arrivée au sommet, elle aperçoit le Fils de l’homme; mais la lumière lui dit: voilà la Divinité immense, incompréhensible, inaccessible, et toute lumière créée reste en arrière; voilà l’abîme sans fond. Et l’âme arrive à la plus haute connaissance de Dieu qui soit permise ici-bas, c’est-à-dire à l’ignorance, et à l’aveu qu’elle ne comprend pas.

Mais au centre de la lumière, au centre du désir, le Christ parle et dit: Descends vite, il faut qu’aujourd’hui je m’installe chez toi. Cette descente rapide que Dieu exige est simplement une immersion dans l’abîme de la Divinité que l’intelligence ne comprend pas; mais là où l’intelligence s’arrête, l’amour avance et entre. Quand l’âme, ayant dépassé l’intelligence, s’incline et se plonge, alors elle demeure en Dieu, et Jésus-Christ réside en elle. Quand elle est descendue dans la profondeur inaccessible aux créatures, marchant dans la lumière de la foi, elle va au-devant de Jésus, et, inondée de sa splendeur, elle comprend avec surabondance l’impossibilité où elle est de le comprendre. Toutes les fois que le désir vous plonge dans le Dieu incompréhensible, vous allez au-devant du Christ, qui vous remplit de ses dons; mais quand au-dessus de ses dons, au-dessus de vous-même et de toutes les créatures, vous vous reposez en lui, alors vous demeurez en Dieu, et Dieu demeure en vous. Au sommet de la vie active, entre Jésus et l’âme, voilà le mode de la rencontre.

DE L’UNITÉ DU CŒUR

Du feu profond naît l’unité du cœur. L’unité est impossible sans le feu. Il faut que l’esprit de Jésus allume le feu dans la profondeur; car le feu est une substance qui produit l’unité par son action propre. Le feu est une substance qui s’assimile toutes les autres, pourvu qu’elles soient capables d’accepter son action. Or l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour.

DE LA JOUISSANCE CHASTE

L’âme qui a été au-devant du Christ sent la douceur, et de cette douceur naît une jouissance chaste qui est l’embrassement de l’amour divin serrant le fond de l’âme. Or, prenez toutes les voluptés de la terre, fondez-les en une seule volupté, et précipitez-la tout entière sur un seul homme, tout cela ne sera rien auprès de la jouissance dont je parle; car ici c’est Dieu qui coule au fond de nous avec toute sa pureté, et notre âme n’est pas seulement remplie, mais débordée. Cette expérience est la seule lumière qui puisse montrer à l’âme l’épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour. Cette jouissance fait fondre l’homme, il n’est plus maître de sa joie.

Cette joie produit l’ivresse d’esprit. J’appelle ivresse d’esprit cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir. Quelquefois la surabondance de joie pousse à chanter, quelquefois à pleurer. Quelquefois, pour soulager le transport, l’homme demande secours au mouvement, quelquefois aux cris, quelquefois au profond silence des délices brûlantes et muettes. Quelques-uns disent: Mais les autres hommes ne sentent-ils pas Dieu? D’autres disent: Jamais, jamais, jamais la créature n’a senti ce que je sens. Il y en a qui s’étonnent que le monde entier ne prenne pas feu. Il y en a qui se demandent quelle est cette jouissance et d’où elle part: Que m’est-il donc arrivé? Le corps lui-même ne peut éprouver en ce monde un plaisir plus délicieux. Quelquefois il semble que l’âme va éclater. Au milieu de la stupeur un acte naît, c’est l’action de grâces... Seigneur, je ne suis pas digne..., mais j’ai besoin de cette bonté immense... Alors vient l’humilité qui est le point de départ de l’homme, et l’homme va monter à un état plus haut.

AVÈNEMENT SPIRITUEL

Quand le soleil est dans le signe du Cancer, la chaleur est à son comble: il brûle les humidités de la terre et mûrit ses productions. Et quand le Christ-Soleil est exalté sur la montagne du cœur, quand il est exalté plus haut que les dons, plus haut que les consolations, plus haut que les douceurs qui tombent de lui, quand il est immobile sur la plus haute cime de l’esprit, quand nous ne nous reposons plus dans aucun goût divin, ni dans aucune grandeur accordée à nos âmes, quand, maîtres de nous, et supérieurs à nous-mêmes, nous rentrons vers le principe pour nous abîmer dans l’abîme lui-même d’où coulent toutes perfections, quand le phénomène de l’exaltation du Christ s’est produit, il tire tout à lui, c’est-à-dire toutes nos puissances. Aucune saveur, aucune consolation ne peut nuire à la liberté de cet amour vainqueur; rien ne s’impose à lui, car il a résolu de tout dépasser pour s’unir à celui qu’il aime. Quand l’homme intérieur a atteint ce degré, les étages inférieurs de lui-même sont entraînés et ravis par le mouvement ascensionnel. La première opération du Christ est alors d’entraîner au ciel toutes les puissances et de se les unir; il invite, il exige. Il dit en esprit: Sortez de vous-même, sortez, comme je vous attire. Mais cette attraction est ineffable; elle ressemble à une invitation intérieure et à une exigence de la vérité sublime qui nous demande pour s’unir à nous. Cette invitation est une jouissance inconnue, et une activité sublime émerge de cet océan; car l’homme s’ouvre et se dilate; les veines sont béantes; les puissances ne sont pas en état d’exécuter les ordres qu’elles reçoivent, mais leur désir est là. Cette invitation est une irradiation du soleil éternel; la joie qu’elle excite ouvre l’homme, l’étend, l’agrandit, et la chose béante qui est au fond de lui ne se referme plus facilement. Cette chose-là, c’est la blessure de l’amour, c’est ce qu’il y a ici-bas de plus doux et de plus terrible. Mais voici les exigences du soleil qui accable le blessé de ses rayons, et toutes les plaies s’agrandissent.

LANGUEUR ET IMPATIENCE

Quand le Christ a invité l’âme à l’union, et que la créature a monté, offrant ce qu’elle peut, sans atteindre ce qu’elle veut, alors naît la langueur spirituelle. La moelle des os, où résident les racines de la vie, est le centre de la blessure. Le Christ, installé au sommet de l’esprit, lance les rayons de la lumière divine dans le lieu même du désir, dans le lieu de la soif; or toutes les puissances sont brûlées et séchées par l’ardeur de ces rayons. La soif brûlante de l’âme et le rayon qui frappe sur elle produisent la langueur durable. Si l’âme ne peut pas rencontrer Dieu, comme elle ne veut pas se passer de lui, au dedans et au dehors s’élève la tempête de l’insupportable, et le ciel et la terre et toutes leurs créatures ne vous donneraient pas une seconde de repos. Dans cet état, l’âme entend des paroles sublimes qui sortent du fond d’elle-même, des paroles salutaires, d’étonnantes et rares leçons; la sagesse vraie coule en elle; mais elle désire, elle désire! La tempête intérieure de l’amour est une chose qui n’entend pas raison, et il lui faut ce qu’elle demande. Cette tempête mange la chair de l’homme et boit son sang; l’amour est tel alors que, sans aucun travail intérieur, le corps de l’homme se consumerait. Le zodiaque, dans son langage, appellerait cela le signe du Lion... c’est la grande chaleur. Or, le lion est terrible: c’est le roi des animaux. Il vient un moment pour l’âme où le Christ, comme le soleil, entre dans le signe du Lion, et l’ardeur de ses rayons fait bouillonner et brûler le sang du cœur. Or, quand cet amour devient roi, il excède toutes ces mesures, sans se laisser enchaîner par aucune d’elles. Il ignore la mesure, et quelquefois désire la mort, comme moyen d’union. Quelquefois les yeux de l’âme levés, entrevoyant le ciel et Dieu, et la multitude sublime des saints, et la joie et la gloire qui coule par torrent: Il faut donc, dit-il, que je me passe aujourd’hui de cela! Les larmes arrivent, et l’haleine se perd. Ses yeux quittent le ciel, et, tombant sur l’exil, se mouillent de larmes nouvelles, les larmes de l’attente et de l’avidité qui coulent sur les joues de l’homme. Elles ressemblent à un rafraîchissement; elles sont salutaires et même nécessaires à la nature physique, pour protéger les forces contre les violences de l’amour.

DU RAVISSEMENT ET DES RÉVÉLATIONS

Pendant la tempête, on est quelquefois ravi en esprit, au-dessus des sens; alors l’extatique entend des paroles ou voit des symboles qui lui découvrent la vérité et lui annoncent souvent l’avenir. Cette vérité est toujours utile, soit à lui, soit aux autres. C’est ce qu’on appelle visions ou révélations. Quand elles apparaissent sous la forme d’images et de symboles, ce sont habituellement les anges qui, par la vertu de Dieu, les suscitent devant l’homme. Si la révélation est purement intellectuelle, et ne présente avec les mondes créés que d’incompréhensibles analogies, par où Dieu se manifeste dans l’abîme, nous sommes dans l’esprit pur. Cependant nous pouvons encore parler et dire comment les choses se passent. Mais quelquefois l’homme est emporté plus haut que son esprit, non pas cependant en dehors de lui-même, dans l’incompréhensible. Comment voit-il? comment entend-il? Il ne peut plus nous en rien dire. C’est ce qu’on appelle ravissement. Dans cette vue absolument simple, voir et entendre ne sont qu’une chose. Cette action suprême est réservée à Dieu, qui en ce moment touche l’âme sans intermédiaire. Quelquefois un éclair brille dans la nuit noire, et l’esprit est ravi; mais la lumière s’éteint, et l’homme revient à lui. L’action de Dieu est belle, et souvent ceux qu’elle touche deviennent des hommes de lumière. Les tempêtes de l’amour ont encore d’autres effets. Quelquefois une lumière brille, elle vient de Dieu, mais à travers un milieu quelconque. Alors l’âme et l’esprit se dressent vers la lumière; il se fait une rencontre qui est intolérable, à cause de la joie, et quelquefois l’homme en est réduit à rien; c’est ce que j’appelle le transport. Le transport est la joie de laquelle on ne peut pas parler. Ces choses sont inéluctables; quand elles arrivent, il faut les recevoir.

Il est important, dans la vie spirituelle, de connaître, de dénoncer, de flétrir le quiétisme. Les quiétistes restent immobiles, et, pour jouir plus tranquillement de leur repos menteur, ils s’abstiennent de tout acte intérieur ou extérieur. Or leur repos est un attentat contre Dieu, et un crime de lèse-majesté. Le quiétisme aveugle l’homme et le plonge dans cette ignorance, non pas supérieure, mais inférieure à toute connaissance, et l’homme reste assis en lui-même, inerte et inutile; ce repos est simplement la paresse, et cette tranquillité est l’oubli de Dieu, de soi-même et des autres. Cette paresse est exactement le contraire de la paix divine, le contraire de la paix de l’abîme, de cette paix merveilleuse pleine d’activité, pleine d’affection, pleine de désir, pleine de recherche, paix brûlante et insatiable qu’on poursuit de plus en plus après l’avoir trouvée. Entre la paix d’en haut et le quiétisme d’en bas, il y a la même différence qu’entre Dieu et une créature trompée. Épouvantable égarement! les hommes le cherchent eux-mêmes, s’asseoient mollement au fond d’eux-mêmes, et ne poursuivent plus Dieu même par le désir, et ce n’est pas lui qu’ils tiennent dans leur repos trompeur. Voilà la vacance de l’esprit et la paresse du corps, où la nature et l’habitude font descendre, au moyen d’une pente, ces malheureux. Il y a un repos vraiment horrible, celui-là est à la portée des juifs, des païens et des pécheurs les plus ignobles; ils se croient en paix, parce que, séparés de toute activité, ils ont imposé silence à la voix qui gronde dans l’âme. Tout homme qui se livre à un repos sans acte, sans vertu et sans recherche, se perd. Il va à l’orgueil de l’esprit, à la complaisance intérieure, et prend place parmi les incurables. L’homme, quand il s’est persuadé que la recherche de Dieu est contraire à son bonheur, quand il réside en lui-même, mène la vie la plus diamétralement contraire à l’union divine dont nous avons parlé. Toutes les erreurs sont en germe dans ce repos. Comprenez, s’il vous plaît, qu’il s’agit simplement de la chute des anges. Les anges fidèles se sont tournés vers Dieu, chargés de ses dons; ils se sont réfugiés en lui avec toute l’ardeur d’une jouissance active; ils ont trouvé la béatitude, le repos sans fin et sans mensonge. Mais ceux qui, se repliant sur eux-mêmes, se sont demandés le repos à eux-mêmes, ceux-là sont tombés dans le quiétisme. Entre eux et la lumière éternelle la distance s’est interposée; ils ont été précipités dans les ténèbres et dans l’inquiétude qui ne finira pas.

LE QUIÉTISME

Quiconque prend son repos en dehors de l’action, quiconque s’abandonne à une quiétude sans application, tombera dans toutes les erreurs; il se détournera de Dieu pour se replier sur lui-même, et chercher en lui-même le repos. Ce prétendu contemplateur est semblable à un marchand; je parle d’un marchand qui viserait au gain seul. Il n’aime que lui, il est propriétaire et amoureux de sa personne. Parmi les quiétistes, plusieurs mènent une vie rude et sévère. Ils sont prosternés sous des pénitences énormes; mais soyez certain qu’ils pensent aux yeux des spectateurs, et qu’ils voient leur récompense venir de ce côté-là. Tout amour-propre n’a de saveur et de goût que pour lui-même. Quelquefois ces gens obtiennent les vanités qu’ils désirent. C’est Satan qui les leur donne; Dieu les livre au père du mensonge, et ils attribuent à leur sainteté le succès de leurs efforts récompensés par l’enfer. Intérieurement labourés par l’orgueil, ils ont des yeux fermés à la lumière divine. Adhérents à eux-mêmes, assis au fond d’eux-mêmes, quand ils trouvent dans leur immobilité une petite consolation, ils sont transportés d’aise, n’ayant pas même la notion de l’immensité des joies qui leur manquent. Par la pente sur laquelle ils glissent, ils espèrent rencontrer certaines saveurs intérieures, certains goûts, certaines voluptés d’âme; c’est ce que j’appelle la luxure spirituelle. C’est l’amour de la volupté, qui, repliant l’homme sur lui-même, l’arrête au fond de lui en lui disant: Le plaisir est là.

Les hommes, toujours adonnés à la volonté propre, sont intérieurement labourés par l’orgueil de l’esprit; leur vie est contraire à la charité, contraire à l’amour intérieur, contraire à l’esprit de recherche, contraire à l’esprit de désir, contraire à l’insatiabilité de l’homme qui cherche la gloire de Dieu. Car la charité est le nœud de l’amour. De nous à Dieu, c’est elle qui fait le transport entre Dieu et nous, c’est elle qui fait l’union. Mais l’amour-propre n’a de retour que vers lui-même; c’est pourquoi il est condamné à l’isolement. Quelquefois ses actions intérieures ressemblent à celles de l’amour vrai, comme un cheveu ressemble à un cheveu. La distance infinie qui les sépare est dans l’esprit qui les anime. L’amour vrai ne cherche que Dieu et rapporte tout à sa gloire. L’amour-propre ne cherche que lui-même et rapporte tout à lui. L’homme qui tombe de la charité dans l’amour-propre est immédiatement saisi par quatre ennemis: l’orgueil, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Ainsi tomba Adam, et en lui la nature humaine. Il y eut de l’avarice dans son appétit de science; il y eut de la gourmandise dans son attrait vers le fruit. Il apprit ensuite ce que c’est que la luxure. La Vierge Marie, qui est le paradis vital, connut des richesses supérieures aux richesses perdues par Adam. L’amour magnifique est Fils de Marie. Elle se tourna vers Dieu avec l’activité d’une charité brûlante; elle conçut le Christ, elle l’offrit au Père, lui et toutes ses puissances, avec une immense libéralité. Les dons de Dieu la trouvèrent toujours chaste. Jamais elle ne les demanda avec avarice, ni ne les reçut avec gourmandise. Quiconque suit sa route est vainqueur de ses ennemis, et arrivera au royaume où la Vierge règne avec son Fils dans la gloire qui ne finira pas.

Il y a une troisième espèce de quiétistes plus pernicieuse que les deux premières. Leur perversité est compliquée, leur vie est une perpétuelle injustice, féconde en erreurs spirituelles. Je demande au lecteur toute son attention. Ces hommes ennemis de Dieu se croient au sommet de la contemplation. Il faut les observer avec soin; leurs paroles et leurs actes les trahissent. Ils prennent leur oisiveté pour la liberté absolue, et parce qu’ils ne sentent intérieurement que le vide, ils se croient unis à Dieu sans intermédiaire.

Au degré suivant, ils se déclarent supérieurs aux commandements et au culte de l’Église, trop élevés en grâce pour accomplir un acte quelconque. Ils craindraient de déranger par l’exercice des plus sublimes vertus cette oisiveté suprême qu’ils adorent au fond d’eux-mêmes. C’est pourquoi, livrés à la passion pure, ils ont renoncé à toute action inférieure ou supérieure. Elle troublerait, disent-ils, la présence de Dieu dans leur âme. Ils sont assis dans le vide, sans zèle, sans vertu, sans louange, sans action de grâce, sans volonté, sans amour, sans prière, sans désir. Les malheureux! ils ne désirent pas, ils ont renoncé à la recherche avide, ils croient avoir tout obtenu. Les malheureux! sous prétexte de liberté, ils ne demandent pas ce dont ils ont besoin. N’ayant plus, disent-ils, ni propriété, ni préférence, ayant dit adieu à toute chose, nous avons obtenu tout ce que les autres sont encore à demander. Dieu même, ajoutent-ils, ne peut plus rien nous donner, ni rien nous enlever. Et, dans la pureté de leur repos, ils se croient dispensés de tous leurs devoirs, comme aussi leur illustre liberté les dispense de toute soumission: ils n’entendent plus la voix de l’Église. Pape, évêque, pasteur, ils sont bien au-dessus de tout cela. Quelquefois le spectre de l’obéissance est encore sur leur visage; mais au fond les actes de l’Église trouvent en eux des révoltés, livrés à une éternelle vacance. Tant qu’on agit, disent-ils, c’est qu’on n’est pas parfait. Vous vous abaissez jusqu’à terre pour ramasser des vertus, c’est que vous ne connaissez pas la pauvreté d’esprit et le loisir intérieur.

Ils se croient soulevés au-dessus des saints, au-dessus des neuf chœurs des anges, en dehors du mérite et du démérite, également incapables de progrès et de péchés; unis à Dieu, disent-ils, quant à l’essence, et réduits à rien quant à la substance, voilà le quiétisme et voilà le panthéisme. Ils déclarent alors pouvoir obéir sans inconvénient à tous les caprices du corps; car l’innocence les a délivrés de la loi. Notre corps, disent-ils, a un caprice; si vous lui refusez ce qu’il demande, vous allez gêner le repos de notre esprit. Donnons au corps tout ce qu’il voudra: autrement notre quiétude risquera d’être troublée.

Et cependant ils se contraignent quelquefois, c’est qu’alors quelqu’un les regarde, et il faut bien se faire admirer.

Dès qu’ils ont un caprice, ils lui obéissent subitement. Veulent-ils quelque chose, immédiatement cela devient licite. J’espère que les quiétistes sont rares; mais je les regarde comme les plus dangereux et les plus incurables des hommes. Plusieurs d’entre eux sont possédés du démon. Ils sont pleins de ruse et de déguisements; mais, armé de l’Écriture sainte, vous les découvrirez facilement, à travers leurs détours et au fond de leur labyrinthe.

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