‹ Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)Chapitre 20 sur 36 · L’ATTOUCHEMENT DIVIN

L’ATTOUCHEMENT DIVIN

L’avènement du Christ dans l’âme est un contact qui pénètre et émeut l’esprit dans sa plus profonde intimité. Quand les puissances suprêmes de l’âme se sont embrassées au-dessus de la sublimité des vertus, dans l’unité de l’Esprit, la créature sent le doigt qui la touche. L’unité de l’Esprit, où cette veine bondit et bouillonne, est supérieure à la raison mais non pas étrangère à elle. La raison illuminée sent l’attouchement, elle le sent moins que l’amour; cependant elle le sent, sans pouvoir en pénétrer le mode. Car c’est un acte divin, c’est la source de tous les biens possibles; entre Dieu et la créature c’est le dernier intermédiaire.

Mais au dessus, dans le silence sacré de l’Incompréhensible, tremble une certaine clarté, qui est la Trinité très haute.

C’est de là que vient l’attouchement. Le Tout-Puissant vit et règne dans l’Esprit, l’Esprit en Dieu.

LA VISITATION

Le Seigneur, considérant la demeure et le repos qu’il s’est faits à lui-même au fond de nous, considérant l’unité d’esprit opérée par sa grâce et notre ressemblance avec notre type, a résolu de visiter continuellement cette unité superbe, ouvrage de ses mains, et de l’illustrer sans interruption par l’attouchement sublime de son Verbe, et l’épanchement immense de son amour. Car il tient à ses délices; il veut habiter l’esprit touché d’amour. Quand il a obtenu et conquis et créé en nous sa ressemblance, il veut visiter cette image, l’enrichir largement de dons merveilleux, nous ouvrir la route des vertus plus éclatantes qui conduisent à une image plus éclairée. La volonté du Christ est que nous habitions dans l’unité essentielle de notre esprit, et que nous demeurions là où il est, au-dessus des créatures et de leurs excellences, et que nous soyons fixés dans sa richesse, parmi ses trésors; la volonté du Christ est qu’enrichis des trésors et des magnificences célestes, nous demeurions avec lui, dans la plénitude de l’activité. La volonté du Christ est que, parmi les actes les plus pratiques et les plus multipliés de la vie, nous rendions visite continuellement au fond de notre esprit, à notre unité et à notre image divine.

Car à chaque moment de sa durée, dans tous les points qu’embrasse le mot maintenant, Dieu naît en nous, le Saint-Esprit procède, armé de tous ses trésors. Offrons aux dons du Seigneur la ressemblance qu’il veut en nous, mais offrons à sa génération sublime l’unité sacrée de notre essence.

SIMPLICITÉ D’INTENTION

Quelle est la route pour aller au-devant du Seigneur? La route de la ressemblance plus parfaite et de l’unité plus jouissante? tout acte de bonté, fût-il imperceptible, si la simplicité d’intention le rapporte à Dieu, augmente en nous l’image divine, et fait abonder sa vie éternelle. La simplicité d’intention rassemble dans l’unité de l’esprit les forces dispersées de l’âme, et unit à Dieu l’esprit lui-même. C’est la simplicité d’intention qui rend à Dieu honneur et louange; c’est elle qui lui présente et lui offre les vertus. Puis se pénétrant et se traversant elle-même, traversant et pénétrant tous les lieux, toutes les créatures, elle trouve Dieu dans sa profondeur. Elle est le principe et la fin des vertus, leur splendeur et leur gloire. J’appelle intention simple celle qui ne vise qu’à Dieu, rapportant toutes choses à Dieu, suivant l’ordre et la vérité. Elle met en fuite toute feinte, toute hypocrisie et duplicité. Dans toute action possible, c’est la simplicité qui doit être retenue, exercée et cultivée par-dessus tout. C’est elle qui place l’homme en présence de Dieu, c’est elle qui lui donne lumière et courage, c’est elle qui le rend vide et libre, aujourd’hui et au jour du jugement, de toute crainte étrangère et vaine. Elle est cet œil simple, dont le Seigneur se souvient, illustrant tout le corps, c’est-à-dire toute sa vie active, et la délivrant du mal. Elle est la pente intérieure de l’esprit éclairé, elle est le fondement de toute sa vie spirituelle. Confiante en Dieu et fidèle à lui, elle embrasse entre ses bras espérance et charité. Elle foule aux pieds la mauvaise nature, elle donne la paix, elle impose silence aux bruits vains qui se font en nous. Elle est la santé des vertus, elle est paix, espérance, confiance, maintenant et au jour du jugement. Par elle nous demeurerons avec grâce et ressemblance dans l’unité de l’esprit, allant au-devant du Seigneur par la route des vertus. C’est elle qui lui offrira toute notre activité vivante, augmentant d’heure en heure notre ressemblance divine.

Et puis, au-delà des intermédiaires et au-delà de nous-même, c’est elle qui nous transportera dans la transcendance de la profondeur où Dieu réside, et qui nous donnera le repos de l’abîme. L’héritage que l’éternité nous a préparé, c’est la simplicité qui nous le donnera.

Toute la vie des esprits, toute leur activité et toute leur vertu consiste, avec la ressemblance divine, dans la simplicité d’intention, et leur repos suprême se passe sur la hauteur, dans la simplicité aussi, dans la simplicité d’essence. Les esprits possèdent à différents degrés vertus et ressemblance; à différents degrés ils possèdent eux-mêmes leur propre essence au fond d’eux-mêmes, suivant leur dignité. Mais Dieu suffit à tous, à tous et à chacun, et, suivant la mesure de son amour, chaque esprit possède une recherche de Dieu plus ou moins profonde, dans sa propre profondeur.

Caché sous cet attouchement, le Christ dit à l’esprit: Sors de toi-même. Agis dans la profondeur.

Or, cet attouchement très profond invite l’âme et l’attire dans sa propre intimité, aussi intérieurement qu’il est permis à une créature de s’exercer intérieurement. Mais, par la vertu de l’amour, l’esprit se soulève au-dessus des mouvements dans l’unité elle-même, d’où sort en bouillonnant la flamme vive qui le touche. Or cet attouchement a des exigences. Il exige de l’intelligence qu’elle connaisse Dieu dans la clarté qu’il produit. Il exige de l’amour qu’il jouisse de Dieu sans intermédiaire. C’est que l’esprit désire d’un désir suprême naturellement et surnaturellement. C’est pourquoi, se soulevant par la vertu de son regard intérieur, il rentre en lui-même et contemple, dans son propre abîme, le sanctuaire où il est touché. Toute raison et toute lumière vive se sentent ici en défaut et refusent d’avancer. Car la clarté suréminente, d’où l’attouchement tire son origine, aveugle tous les regards créés, étant immense et infinie; et toute intelligence vive, appuyée sur une lumière créée, se conduit comme un hibou sous la splendeur du soleil. Mais voici que l’esprit subit une autre excitation et une autre exigence; c’est Dieu d’une part, et, d’autre part, c’est lui-même qui lui ordonne à lui-même de scruter l’attouchement, de le pénétrer, de l’interroger: Qui es-tu? et qu’est-ce que Dieu? Alors l’esprit se lance à la recherche de l’inconnu, et, poursuivant dans sa source la flamme qui bouillonne en lui, il se livre avec avidité à cette terrible inquisition. Mais il cherche, sans trouver; je ne sais ce que c’est, dit la contemplation.

Il y a de ce côté-là une clarté suréminente que le regard ne rencontre pas sans être saisi, brisé et aveuglé. Cette clarté se comporte avec une hauteur qui domine tout esprit, au ciel et sur la terre. Mais ceux qui, par la profondeur de l’acte interne, ont scruté et percé leur propre abîme, pénétrant jusqu’à son fondement, qui est la porte de la vie éternelle, ceux-là peuvent sentir l’attouchement. Cependant la lumière de Dieu brille dans une telle immensité, que l’esprit en défaillance, incapable de faire un pas en avant, cède, bon gré, mal gré, aux éblouissements de l’incompréhensible. La raison et l’intelligence, restent à la porte. Mais l’amour, qui a été aussi appelé, l’amour, qui a reçu un ordre quoique aveuglé comme les autres, veut absolument avancer; car il a gardé, dans sa cécité, l’instinct de jouir. Aussi, quand l’intelligence, à bout d’efforts, reste dehors, l’amour dit: Moi j’entrerai!

DE LA FAIM INSATIABLE

L’âme humaine est capable d’une faim sans assouvissement. C’est l’amour avide, l’amour béant, l’aspiration de l’esprit créé vers le bien incréé. Quand l’esprit est touché, touché par le désir, quand il a reçu de Dieu une invitation qui est un ordre, il faut absolument qu’il touche ce qu’il aime. De là une insatiable avidité qui ne peut jamais embrasser et tenir. Les hommes qui vivent ainsi sont les plus pauvres entre les hommes. Ils mangent, ils boivent, ils ne peuvent pas se rassasier ou se désaltérer. Ils ont faim à jamais, car le vase créé ne peut pas contenir l’Incréé. Le désir est là, ardent, éternel; mais Dieu est plus haut que lui, et les bras levés du désir n’atteignent jamais la plénitude adorée. Dieu donne alors à l’âme une table bien servie; il y a sur cette table des richesses connues seulement de celui qui les goûte: mais il y a un plat qui manque toujours, c’est celui qui contiendrait la jouissance ravissante. C’est pourquoi la faim va toujours en augmentant. Sous le contact divin, des torrents de délices coulent dans l’âme, et le goût spirituel éprouve ce que l’esprit ne peut pas inventer. Cependant, comme ces jouissances sont éprouvées dans les domaines de la créature, dans les régions inférieures à Dieu, la faim va toujours en augmentant. Tous ces transports ne font que l’exciter. Quand Dieu donnerait tout à cette âme, tout excepté lui-même, il ne l’assouvirait pas. C’est son doigt qui a fait ce désir: plus l’attouchement a été fort, plus le désir est terrible. Telle est la vie de l’amour dans son opération transcendante, qui surpasse la raison et l’intelligence. Si votre amour est allumé au contact de l’amour divin, la raison ne peut plus rien, ni pour ni contre vous. Autant que je puis comprendre, l’homme ainsi touché ne sera pas facilement séparé de Dieu. Et pourtant le flux de l’amour vers nous, notre reflux vers l’amour, tout cela peut être rangé parmi les créatures: c’est pourquoi tout cela peut augmenter encore.

LE COMBAT

Les chocs de l’amour mettent en présence deux esprits: l’esprit de Dieu et le nôtre. C’est alors que la lutte s’engage. Notre esprit s’incline comme on fait quand on va plonger; il vise à Dieu et veut l’atteindre. Le mouvement d’amour a eu pour complice l’acte secret du Dieu visé. Or le choc se fait dans la profondeur: la blessure que reçoivent les combattants est d’une intimité épouvantable. Les deux combattants se lancent des éclairs qui embrasent leur force ardente, et l’ardeur de leur combat augmente l’avidité de leur amour. Ils se fondent tous les deux. L’esprit de Dieu donne, le nôtre rend; la force de l’amour naît de ce mouvement double. Ce flux et ce reflux font rejaillir sur elles-mêmes les sources de l’amour. Ainsi le contact de Dieu et la fureur de notre désir se réunissent quelque part dans une simplicité. L’esprit, occupé et possédé par l’amour, arrive, par d’incroyables oublis, à ne plus se souvenir que de son possesseur. L’esprit brûle, et quand il a plongé dans l’abîme de celui qui touche, voyant son désir et son avidité surpassés par sa situation, il assiste à sa propre défaillance. Réunissant ses forces dans un effort suprême, il trouve dans la profondeur de son activité la force de se changer lui-même en amour; alors le sanctuaire intime de son essence créée, où commence et finit son activité terrestre, est dans sa main; il domine le monde multiple de ses vertus et de ses puissances.

Ainsi l’amour se possède lui-même; mais sa hauteur devient la racine et le fondement de nouvelles vertus et puissances.

LE COMBAT

(SUITE)

Quand notre esprit et l’amour se sont rencontrés, nos forces les plus hautes ne sont plus capables d’être maintenues par nous en nous. La clarté incompréhensible de Dieu et un amour immense qui domine l’esprit, a touché nos forces sensitives. C’est pourquoi notre âme, encore invitée à l’action, se dresse avec un désir plus haut et plus profond que tout à l’heure. Mais plus l’avidité est intérieure et sublime, plus rapidement elle se consume et s’épuise dans l’acte de l’amour; on dirait qu’elle va mourir, et la voilà qui s’enflamme pour un embrassement nouveau. J’appelle ceci la vie éternelle. L’esprit avide et affamé s’élance vers Dieu, comme pour le dévorer. Mais c’est lui qui entre dans la bouche béante de l’Infini, et, vaincu dans celle bataille, il s’envole au-dessus d’elle pour s’unir au vainqueur. Car les forces suprêmes s’embrassent dans l’unité de l’esprit.

Ici l’amour est dans son essence, plus haute que son exercice. Voici la source d’où la charité coule avec toutes les vertus. L’âme sort d’elle-même, se répandant sur le monde, armée de la charité et de toutes les vertus; elle rentre en elle-même, avide de goûter Dieu, fidèle dans les deux mouvements à la simplicité de l’amour.

Tu vois cependant que tout ceci se passe dans un domaine inférieur à la Divinité elle-même; c’est l’exercice le plus profond qui soit au monde. Mais la contemplation pure a des montagnes plus hautes.

DIEU ET L’ESPRIT

RENCONTRE ESSENTIELLE

L’âme et Dieu sont en présence.

Je demande ici au lecteur son attention. L’union de l’esprit humain se fait avec Dieu dans l’intimité intérieure et dans l’activité extérieure. Selon l’intimité de la profondeur, l’esprit va au-devant du Christ et l’embrasse sans intermédiaire, car il s’est présenté nu. Car cette vie que nous vivons au fond de nous, et qui ressemble admirablement à notre type éternel; cette vie ne connaît pas les mesures de distance. C’est pourquoi notre esprit, selon la profondeur la plus intime et la plus élevée, reçoit incessamment dans sa nature nue l’impression et la lumière divine de son exemplaire éternel. Il est l’habitation perpétuelle de Dieu, et Dieu, qui occupe toujours son temple, y arrive continuellement. Il le visite dans tous les moments par l’irradiation d’une splendeur nouvelle. Quand Dieu arrive, c’est que déjà il était présent; là où il est, c’est là qu’il arrive; là où il arrive, c’est là qu’il était; là où il ne fut jamais, là jamais il ne vient. L’accident et le changement sont pour lui des inconnus. Quand il vient en vous, c’est que déjà vous étiez en lui, car il ne sort jamais de lui-même. Ainsi l’esprit possède Dieu dans la nudité de sa substance, et Dieu l’esprit. Il vit en Dieu, et Dieu en lui. Sur le haut de sa hauteur, l’esprit est capable de la lumière divine et des dons les plus inouïs. Par la lumière de son type, qui resplendit au fond de lui-même, au sommet de son unité, l’esprit plonge et s’abîme dans l’essence divine, où il rencontre, avec son éternel exemplaire, sa béatitude éternelle. Il n’en reste pas moins constitué dans son être créé, par la très libre volonté de la Trinité très sainte, prêt à se répandre au dehors, comme toutes les créatures, avec toute sa personnalité. C’est par là qu’il imite la génération du Verbe.

L’image de la Trinité et de l’Unité subsiste vivante et ardente en lui. Son essence créée reçoit l’impression de son exemplaire éternel, comme un miroir très fidèle reproduit l’image d’un objet, et, recevant toujours la lumière, renouvelle à chaque instant le portrait qu’il porte en lui. L’esprit, dans l’union divine, ne s’appuie ni sur lui-même ni sur aucune vertu propre, mais demeure en Dieu, dépend de Dieu et se rapporte à Dieu comme à sa cause éternelle.

DIEU ET L’ESPRIT

RENCONTRE SURNATURELLE

Si le lecteur a bien compris ce qui précède, il pourra facilement s’élever plus haut. Dans cette unité, dont j’ai déjà dit quelques mots, l’esprit humain peut rencontrer un mode d’activité inférieure à lui-même, identique à son essence et à sa personnalité propre. Ceci est le fond de l’abîme où roule la source des forces suprêmes, c’est le principe et la fin des actions de la créature opérées par elle, en elle et au-dessus d’elle. L’unité, considérée en soi, réside au-dessus des actes qui s’accomplissent par elle; mais toutes les forces de l’âme, dans l’éminence de leurs opérations, reçoivent puissance et vertu quand elles touchent ce fond, cette origine, cette source, qui est l’essence même de l’esprit. C’est dans cette unité que l’esprit de l’homme rencontre par sa grâce et sa vertu la ressemblance divine, ou la dissemblance par le péché mortel. La ressemblance divine est fille de la lumière déiforme; sans celle-ci l’union surnaturelle est absolument impossible. Il y a en nous une certaine image naturelle de Dieu: c’est une ombre quelconque d’unité, c’est une ressemblance admissible, mais tout à fait insuffisante. Sans la ressemblance qui vient de la grâce, la damnation éternelle nous attend. Dès que Dieu nous voit habiles à recevoir sa grâce, sa bonté libre est prête à nous conférer le don qui nous donne sa ressemblance. Notre aptitude à recevoir sa grâce dépend de l’intégrité intérieure avec laquelle nous nous mouvons vers lui. Au moment même de notre mouvement, le Christ vient à nous avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec ses dons ou au-dessus d’eux. Nous aussi, nous nous précipitons en lui et vers lui avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec nos puissances ou au-dessus d’elles. Or lui-même, nous apportant ses dons et se donnant lui-même, nous imprime sa ressemblance, nous absout et nous délivre. A l’instant de la délivrance, l’esprit se plonge dans la jouissance de l’amour.

Et voici la rencontre, l’union surnaturelle et sans intermédiaire dans laquelle la béatitude consiste. En vertu de l’amour et de la bonté libre, donner est chose naturelle à Dieu; mais, quant à nous, dans notre spécialité humaine, recevoir est un accident. Étrangers que nous sommes et dissemblables, il nous faut une force au-dessus de notre nature pour conquérir similitude et union.

POSSESSION DE DIEU

AU-DESSUS DES IMAGES

Or cette rencontre, cette unité que l’esprit d’amour poursuit et possède en Dieu sans intermédiaire dans le saisissement de l’essence, excède et dépasse toute intelligence, à moins que l’intelligence, sortant d’elle-même, n’ait suivi la lumière aux lieux où tout est simple. La jouissance de l’unité nous transporte dans la paix au-dessus de nous-même et de toutes choses. De cette source coulent tous les biens, naturels et surnaturels; mais l’esprit d’amour se repose au-dessus des biens, dans leur source. C’est un désert où il n’y a que Dieu, Dieu et l’esprit unis ensemble. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit, et nous recevons le Saint-Esprit, et avec lui le Père et le Fils, car la Divinité est incapable de division. Or l’esprit avide de jouissance, qui tend au repos en Dieu au-dessus des images, obtient et possède au-dessus de la nature, dans l’existence essentielle, tout ce qu’il a jadis obtenu et possédé naturellement.

Ceci est l’expérience commune des saints. Mais ils passent leur vie sans apprécier et pénétrer la nature de leur bonheur, s’ils n’ont trouvé au fond d’eux-mêmes la délivrance des créatures et l’illumination de l’esprit. Au moment même de sa conversion, l’homme est saisi par la main de Dieu, dans la pointe de son esprit, pour être transporté dans la paix éternelle. Recevant la grâce, il reçoit une certaine ressemblance divine dans le fond le plus intime de ses puissances; tel est le principe de toutes ses grandeurs futures. Or cette ressemblance, qui sauvegarde la paix de l’unité, ne peut lui être ravie que par le péché mortel.

LE RENDEZ-VOUS SUR LA MONTAGNE

L’irradiation immense de Dieu, fondue dans la lumière qui ne se laisse pas embrasser, mais qui laisse couler la source vive des dons et des vertus, cette irradiation pénètre notre esprit dans les profondeurs les plus secrètes par une clarté incompréhensible, pleine d’ombre et de jouissance. Au sein de cette clarté l’esprit s’abîme dans la paix, dans la paix sans fond ni mesure, qui ne peut être connue de personne que d’elle-même. Si la paix sublime pouvait être connue et conçue, elle tomberait sous nos mesures. Si elle tombait sous nos mesures, elle serait incapable de nous combler, et la paix se convertirait pour nous en une inquiétude éternelle.

La pente de l’amour simple et immense produit en nous la jouissance; or l’amour est un abîme, et le fond de l’abîme n’existe pas. Or l’abîme appelle l’abîme; l’abîme de Dieu appelle les élus de l’unité. Or cette invocation suprême, cet appel au fond de l’abîme qui crie et dit: Venez, ressemble à une immense effusion de lumière essentielle. La lumière essentielle nous embrasse et nous attire, et nous coulons dans la ténèbre, dans la ténèbre immense de Dieu.

Unis à l’esprit de Dieu, nous recevons la puissance d’aller avec Dieu au rendez-vous que Dieu donne, et nous posséderons avec lui et en lui salut et béatitude.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

PREMIÈRE ACTION

Le rendez-vous de Dieu a trois actes principaux. Quelquefois l’homme intérieur, transporté au-dessus de ses puissances sur la hauteur de la simplicité, se regarde jouir intérieurement. C’est le rendez-vous immédiat. Tout à coup du fond de l’unité divine sort un éclair qui frappe sur lui, et l’éclair est la face de la ténèbre, la face de la nudité, la face du rien sublime. L’homme s’en va errant dans la ténèbre où il est enfermé, et il perd sa nature, et il vagabonde dans les détours de la nuit noire.

Dans la nudité, il est destitué de sa lumière propre et de la clarté de ses yeux, pénétré par la splendeur simple, imprégné, transformé.

Dans le rien, il se trouve en défaut vis-à-vis de ses puissances.

Surmonté avec tous ses actes par l’opération immense de Dieu, il triomphe de son vainqueur par l’unité d’esprit dont le secret lui est livré. Dans l’union intime, il parvient à la saveur spirituelle, à la possession trois fois sublime, et, se plongeant en Dieu, il s’enivre de délices dans l’existence essentielle. Or les torrents de délices font couler dans le point central des puissances de l’homme une plénitude d’amour sensible, et de cette plénitude la saveur pénétrante atteint la vie physique elle-même et coule dans les membres de l’homme. Par cette effusion, l’homme intérieur demeure frappé, surmonté, stupéfait; la substance lui échappe. Dans la profondeur de lui-même, dans son âme et dans son corps, il sait et il sent une clarté singulière et pénétrante, pleine de saveur et de délices.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

DEUXIÈME ACTION

L’homme intérieur s’est tourné vers Dieu pour adorer, pour s’offrir, pour brûler sur le grand autel. Dieu vient au rendez-vous avec ou sans intermédiaire. Il apporte le don de sagesse. La sagesse est la source de toutes les vertus. Elle est l’instigatrice de toute perfection; elle ébranle, elle pousse l’homme extérieur vers toute activité extérieure et féconde. Mais cette même sagesse embrase l’homme intérieur d’un feu si grandiose, que les dons de Dieu ne l’assouvissent plus. En cet état tout ce que Dieu peut apporter, en dehors du don de lui-même, paraît à l’homme étroit, mesquin, et son désir augmente, et son impatience grandit.

L’homme sent alors au fond de lui-même un point central, principe et fin de toutes vertus. Dans ce point central il les offre toutes à Dieu C’est dans ce point que vit l’amour. Or la faim et la soif grandissent si démesurément, qu’il se sent défaillir par la vertu du ravissement. Or, chaque fois qu’il reçoit au fond de lui la foudre de Dieu, il est embrasé et incendié par un contact nouveau. Il meurt dans la vie, et ressuscite dans la mort. C’est une ardeur tendre qui obtient la ressemblance et qui aspire à l’unité. Et la faim et la soif se renouvellent à chaque instant. Cette action est plus utile et plus sûre que la précédente. L’activité ardente du désir et de l’amour est le principe de la paix suprême. L’activité précède, accompagne et suit la paix. Elle est l’exercice nécessaire.

Sans les actes de la charité, nul ne peut obtenir Dieu ni conquérir l’amour, ni garder l’amour conquis. Mais le repos et le retard qu’on prendrait dans la créature est l’empêchement de l’homme spirituel. Dieu seul peut satisfaire la faim qui le dévore.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

TROISIÈME ACTION

Les deux premières actions produisent la troisième, qui est la vie intérieure exerçant la justice. Dieu, venant au rendez-vous avec ou sans intermédiaire, exige de nous deux choses: activité, jouissance. Ces deux forces, loin de se gêner, se confirment et se corroborent. Dans l’activité et dans la paix consiste la vie de l’homme intérieur; il est tout entier dans l’une, et tout entier dans l’autre, indivisiblement. Tout entier en Dieu, il jouit de la paix profonde; tout entier en lui-même, il produit toutes les actions de l’amour. Dieu lui ordonne de renouveler constamment ces deux mouvements de vie: et la justice l’engage à donner ce que Dieu demande. A chaque irradiation divine l’esprit répond par un mouvement plein d’activité et plein de jouissance. Et toutes ces vertus actives prennent dans ce mouvement une seconde naissance, et l’abîme de la paix prend dans le même mouvement une nouvelle profondeur. Par le même acte Dieu donne ses trésors et se donne lui-même; par le même acte l’esprit fait oblation de toute sa vie extérieure et de toute sa substance. Par irradiation de Dieu pour la jouissance de l’homme, l’esprit fondu d’amour s’écoule dans le Seigneur, et le ravissement le transforme en joie. L’intelligence et la sagesse impriment sur lui leur touche active; il est illuminé, embrasé. Mais il meurt de faim, il brûle de soif, car le pain des anges est devant lui. Il travaille, parce qu’il est en vue du repos. L’exilé contemple sa patrie. Il voit, au fort de la mêlée, la couronne du vainqueur. La consolation, la paix, la joie, la splendeur et l’abondance, toute splendeur, toute lumière dépourvue de nombre et de mesure; tout cela est à la portée de ses regards. La béatitude lui est montrée sous des espèces spirituelles. Le doigt de Dieu, montrant le bonheur, entretient l’amour au milieu de l’activité humaine. Le juste, qui a fondé sa vie sur la paix et sur l’action, élève un monument éternel; cependant, après cette vie, il sera ravi vers de plus hautes sublimités. Il s’approche de Dieu, armé d’un amour intime et d’une action continuelle. Il se plonge en Dieu, armé d’une jouissance sans remords et sans peur. Plongé en Dieu, il se donne à toutes les créatures, plein d’activité, de vertu, de justice et d’amour universel. Quiconque n’unit pas dans sa vie la paix et l’activité ne connaît pas la justice; quiconque unit le repos et l’activité est en sûreté. Le juste est semblable à un miroir à deux faces, recevant deux sortes d’images. En haut, il reçoit Dieu et les dons de Dieu; en bas, les images et les espèces des objets. Celui-là peut rentrer en lui-même et se livrer hardiment aux devoirs de la justice.

Mais l’homme, en cette vie, est bien loin d’être immuable. Il sort de lui-même sans nécessité, et se livre très souvent aux choses du dehors, appelé par les sens, et non conduit par la lumière. Il tombe ainsi dans le péché véniel. Or le péché véniel dans la vie d’un contemplateur, c’est une goutte d’eau froide dans une fournaise ardente.

DE LA LUMIÈRE DIVINE

Notre Père, qui êtes aux cieux, est le Père des lumières; il est celui qui veut qu’on voie. Aussi, sans interruption et sans intermédiaire, il profère en nous son Verbe unique et éternel, une seule parole, la parole de l’abîme. Dans cette parole il s’exprime lui-même et exprime toutes choses.

S’il fallait traduire cette parole dans la langue humaine, je dirais qu’elle sonne à peu près de cette manière:

Me voici!

Regarde!

Or c’est la génération de la lumière éternelle, où toute béatitude est vue et contemplée.

La contemplation dont je parle ici a trois conditions: il faut une âme réglée et parée par l’exercice pratique de la vérité et de la justice; toutefois cette pratique extérieure doit aider l’âme, et non la surcharger. Celui-là seul est apte à la contemplation, qui n’est esclave de rien, et pas même de ses vertus. Il faut en outre adhérer à Dieu par l’activité de l’amour; il faut un feu blanc, ardent, inextinguible; l’ardeur qui brûle ouvre l’esprit. Il faut enfin, sans confusion de substance et dans le sens où je le dis, il faut se perdre dans la ténèbre sacrée, où la jouissance délivre l’homme de lui-même, et ne plus se retrouver suivant le mode humain. Dans l’abîme de la ténèbre où l’amour donne le feu de la mort, je vois poindre la vie éternelle et la manifestation de Dieu. Là naît et brille une certaine lumière incompréhensible qui donne sur la vie éternelle, et nous commençons à distinguer quelque chose. Or la lumière est donnée dans la simple essence de l’esprit, où l’homme la reçoit, au-dessus des dons, dans le vide où la jouissance l’a délivré de lui-même. Et cela dans toute la mesure dont la créature est capable. Or la lumière ténébreuse, où l’esprit contemple tout ce que le désir peut concevoir, est telle par son immensité, que le contemplateur, dans le fond où il se repose, ne voit plus et ne sent plus rien que la lumière elle-même, une certaine splendeur incompréhensible. Bienheureux les yeux qui voient ainsi.

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