‹ Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies)Chapitre 24 sur 36 · LIVRE TROISIÈME - L’HUMILITÉ

LIVRE TROISIÈME - L’HUMILITÉ

LES VERTUS

Quand l’homme considère, au fond de lui-même, avec des yeux brûlés d’amour, l’immensité de Dieu, sa fidélité, quand il songe à son essence, à son amour, à ses preuves d’amour, à ses bienfaits, qui ne peuvent rien ajouter à son bonheur; quand l’homme ensuite, se regardant lui-même, compte ses attentats contre l’immense et fidèle Seigneur, il se tourne vers son propre fond avec une telle indignation et un tel mépris de lui-même qu’il ne sait plus comment faire pour suffire à son horreur. Il ne connaît pas de mépris assez profond pour se satisfaire. Il sent que celui qu’il mérite est plus grand que celui auquel il pense. Il tombe dans un étonnement étrange, l’étonnement de ne pas pouvoir se mépriser assez profondément, et il reste indécis, devant la défaillance de ses forces. Dans cette perplexité, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se plaindre à Dieu, son Seigneur et son ami, des forces de son mépris, qui le trahissent et ne le mettent pas aussi bas qu’il le voudrait. Il se résigne alors à la volonté de Dieu, et s’abandonne avec toutes les créatures, et, dans l’abnégation intime, il trouve la paix véritable, invincible et parfaite, celle que rien ne troublera. Car il s’est précipité dans un tel abîme, que personne n’ira le chercher là.

Mais tout n’est pas fini. L’humilité est capable d’une bien autre noblesse et d’une bien autre profondeur.

L’humilité, dit Gilbert, a une telle propension vers les abîmes que le repos lui est impossible, tant qu’elle n’a pas trouvé le fond où la joie est située. Le fond, c’est l’absence de toute propriété mauvaise. Mais, tant que nous sommes sur la terre, nous avons toujours quelque chose à déposer, quelque vêtement à dépouiller. Nous avons donc à aspirer toujours vers une plus profonde profondeur. Nous avons à obtenir de nous-même quelque défaillance inouïe, non quant à l’essence, mais quant à l’estime. Si quelqu’un affirmait d’avoir trouvé le fond, c’est d’être noyé dans l’humilité, je ne le démentirais pas.

Il me semble pourtant qu’être plongé dans l’humilité, c’est être plongé en Dieu, car Dieu est le fond de l’abîme, au-dessus de tout et au-dessous de tout, suprême en altitude et suprême en profondeur.

C’est pourquoi l’humilité, comme la charité, est capable de grandir toujours. Le fond de l’abîme n’est pas à la portée de nos mains. Tant que nous sommes ici, nous devons aspirer vers quelque profondeur nouvelle, convaincus que l’abîme n’a pas dit son dernier mot.

En face de Dieu, puisqu’il est trop immense pour être honoré dignement par nous, nous devons éprouver, dans l’acte de l’adoration, la volupté de l’impuissance.

Quand chaque homme rendrait gloire à chaque instant, autant que tous les hommes et tous les anges réunis, l’esprit d’adoration ne serait pas encore satisfait. Mais l’humilité, si nous réussissons à nous abîmer en elle, nous donne une sorte de contentement. Ayant trouvé Dieu dans l’abîme, nous satisfaisons à sa Majesté, en compagnie de sa profondeur.

Ayant trouvé l’union divine, non pas l’unité de nature ou d’essence, mais l’union qui est le don de l’abîme, l’union qu’on trouve quand on est noyé, nous goûtons les défaillances que fait l’humilité, et nous roulons en Dieu qui est le fond du fond.

Quand nous sommes si profondément plongés en Dieu, que donner et recevoir deviennent pour nous des mots presque inintelligibles, alors nous commençons à être satisfaits de la défaillance.

Puisqu’un fond humble est le vase qu’il faut, très pur et très solide, le vase capable de la grâce, et que Dieu veut la verser là, je vous conjure, je vous conjure d’être humble. L’humilité est si précieuse qu’elle obtient les choses trop hautes pour être enseignées, elle atteint et possède ce que la parole n’atteint pas. Elle est la rédemptrice de la charité violée. Après le péché, toujours innombrable, et quelquefois ignoré du pécheur, l’humilité du pécheur a de merveilleuses aptitudes pour la réconciliation. Sa science et sa confession arrachent à Dieu l’indulgence. L’humilité est à égale distance du désespoir et de l’enflure. Elle ne sait ce que c’est que la dispute des opinions. Elle cacherait sa gloire; mais elle la montre, si Dieu l’y pousse, ou si l’intérêt des hommes l’exige. Saint Paul montra la sienne. Mais ce fut un sacrifice. La pente de l’humilité incline vers les secrets. L’humilité est la conservatrice de la grâce. Elle nous fait ce grand présent: au moment où elle nous grandit, et dans la mesure où elle nous grandit, elle nous donne la faculté de nous indigner contre notre petitesse. Êtes-vous parvenu au sommet de l’esprit? vous avez peut-être gardé sur la hauteur les imperfections du premier degré, et l’humilité vous dit: As-tu atteint le premier degré? toute ascension a l’humilité pour condition et pour loi. Tout homme qui compte pour quelque chose un mérite, une vertu, une sagesse quelconque, en dehors de l’humilité, est un idiot. Toute noblesse est une honte, toute excellence est une ignominie, si l’humilité ne leur prête hauteur et gloire. L’humilité possède seule la puissance de dissiper l’ennemi, de tourner contre lui ses armes et de s’en faire des instruments.

Quiconque possède un fond d’humilité n’a pas besoin de paroles nombreuses pour s’instruire: Dieu lui dit plus de choses qu’on ne peut lui en apprendre et qu’il ne peut en répéter; les disciples de Dieu sont dans cette position. De l’humilité s’élèvent la liberté et la confiance; la liberté, qui grandit avec l’humilité, élève vers l’action de grâce les puissances de l’homme. Quand l’humble pourrait posséder à lui seul une puissance de louange supérieure à celle de toutes les créatures réunies, sa puissance serait insuffisante à ses yeux. Jamais il ne placera Dieu assez haut, ni lui-même assez bas. Mais voici la merveille. Son impuissance se tournera en sagesse, et le défaut de son acte toujours insuffisant sera, à ses yeux, la plus grande saveur de sa vie. Quoique la louange de Dieu soit le plus grand plaisir de la vie, il y a une joie plus haute: c’est une certaine façon d’appartenir au Seigneur. Le fait de lui appartenir conduit en lui plus profondément qu’autre chose. Subir Dieu est plus grand que tout.

Que le Seigneur béni dans les siècles des siècles nous donne l’humilité fondamentale, pour que nous parvenions, suivant les lois indiquées, aux splendeurs de l’humilité féconde. Amen.

DE LA CHASTETÉ

La sobriété du corps et de l’âme produit la chasteté. Il n’y a pas de chasteté sans sobriété. La chasteté est le mouvement par lequel la créature échappe à la créature pour adhérer à Dieu seul. Les choses créées ne sont là que pour l’usage. Dieu seul pour notre jouissance. La chasteté est une adhésion à Dieu, supérieure à l’intelligence et au sentiment, supérieure à tous les dons que l’âme est apte à recevoir. La chasteté dépasse d’un bond tout ce que le sentiment, l’expérience ou l’intelligence peuvent saisir, et va, au-dessus des dons, se reposer en Dieu seul.

La chasteté est la splendeur de l’homme intérieur. Elle est la force suprême qui ferme le cœur aux choses d’ici-bas, et qui l’ouvre aux choses d’en haut.

La chasteté demande que nous soyons armés des armes de Jésus, rédempteur et vainqueur. Elle exige que nous bondissions à la joie de son nom, que nous portions dans notre âme la mémoire de sa vie, la mémoire de sa naissance, de ses institutions, de ses bienfaits, de son humilité, de sa passion, de son sang répandu, de sa résurrection glorieuse, de son ascension admirable. Il faut l’y suivre, il faut agenouiller notre homme intérieur devant le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Les fantômes étrangers, inutiles et malsains, mourront dans cette atmosphère. Si nous portons avec nous l’Homme-Dieu crucifié, et sa vie, et sa mort, il vivra en nous, et nous en lui; la chair et le sang, le monde et l’enfer seront sous nos pieds. Sans négliger les images sensibles de Jésus-Christ, il faut se plonger dans la sagesse intérieure où vivent les images intellectuelles, où toute vérité et toute justice illuminera notre esprit, et nous resplendirons en présence de Dieu. Il faut aussi que le regard simple, le regard nu, plonge et s’abîme dans la lumière sans image où la divinité de Jésus-Christ couronne la splendeur de la chasteté. Dans la vision divine, Jésus nous revêtira du manteau de pureté, qui est lui-même.

DÉVOUEMENT INTÉRIEUR

Si nous voulons adhérer à Dieu par le dévouement intérieur, nous sentirons dans le fond de la volonté et dans le fond de l’amour le soutien de l’esprit, on dirait le bouillonnement d’une source vive, qui rebondit jusqu’à la vie éternelle. Notre intelligence aura l’expérience du soleil éternel, et la face de Jésus rayonnera: le Père délivrera notre mémoire, lui fera le don sublime de la nudité. Il nous invitera à sa vérité éternelle; il nous exigera, il nous traînera. Dieu ouvre à l’amour les portes du ciel, pour qu’il entre et mette la main sur ces trésors désirés. L’âme ouvre à Dieu ses puissances: elle désire donner sa substance et recevoir la substance divine. Mais elle veut et ne peut pas; car plus elle donne et reçoit, plus grandit le désir de recevoir et de donner. Elle ne peut ni se transvaser totalement en Dieu, ni l’embrasser comme elle voudrait. Tout ce qu’elle saisit de Dieu, lui fait l’effet d’un néant, comparé à ce qu’elle ne saisit pas. De là une tempête d’amour: car l’âme ne peut atteindre ni la hauteur de Dieu, ni sa profondeur. Elle ne peut ni le saisir, ni renoncer à lui. Nulle parole ne peut exprimer les transports de ce désir, ni peindre les tourbillons qui se forment dans cette région-là. Tantôt l’amour brûle, tantôt il glace. Quelquefois il intimide, quelquefois il enhardit; tantôt il réjouit, tantôt il désole, tantôt il espère, tantôt il désespère, il se plaint, il gémit, il chante, il adore; son ivresse impose à ceux qu’elle possède d’incroyables fureurs. Et cependant cette vie profonde est la plus salutaire des vies. Quand l’homme sent défaillir en lui son esprit, qui ne peut pas monter plus haut, l’Esprit de Dieu intervient. Quand l’homme, malgré les violences d’un désir implacable, n’a pas pu adhérer à Dieu, l’Esprit du Seigneur arrive comme un feu terrible, brûlant, absorbant, dévorant tout, et l’homme oublie son pain, son vin et son sang! il ne se souvient plus que de l’amour unissant. Silence, esprit humain! Silence, puissances créées! Dormez, dormez! la source est ouverte; les torrents coulent. Vous serez inondés, au-delà du désir.

Cette première action divine élève l’homme et le transporte. La seconde, qui semble appartenir plus spécialement à son Fils, soulève l’homme plus haut que la raison, plus haut que la vue, plus haut que le jugement: l’intelligence nue est pénétrée et illustrée de lumière divine! l’œil simple puise, dans cette clarté, des aptitudes de contemplation vis-à-vis de la vérité éternelle. La troisième action fait le vide dans la mémoire, dépouillée de formes et d’images, et porte l’esprit nu vers son plaisir divin: l’homme, établi et fixé en Dieu, y trouve puissance, action, liberté intérieure et extérieure. La science lui est confiée, ainsi que le discernement; il juge tout ce qui est du ressort de la raison, et subit au-dessus d’elle, par l’opération intérieure, la transformation divine. Mais, au-dessus de tout mode et de toute manière d’être, voici le regard simple et voici l’essence divine. Elle manque de mesure, pour parler notre langage. Incomparable avec toute parole, tout mode, tout signe et toute comparaison, elle se manifeste sans image à la nudité parfaitement simple. On peut placer sur le chemin quelques images, quelques figures, pour préparer l’homme au royaume de Dieu. Imaginez-vous, si vous voulez, une mer immense, faite de flammes ardentes et blanches, où brûle la création réduite en feu; le feu est immobile, il brûle sur lui-même. L’amour essentiel se possède ainsi, dans la paix brûlante, jouissance de Dieu et des élus, au-dessus de toute forme et de toute pensée. Figurez-vous un océan de paix, un torrent, un abîme inépuisable où les élus roulent avec Dieu dans la jouissance, et la jouissance dit à la mesure: Je ne te connais pas; et elle emporte ceux qu’elle tient dans une immensité très large, déserte et égarée: ni route, ni sentier, ni mesure, ni commencement, ni fin, rien d’exprimable, ni de compréhensible. Voilà la béatitude simple, essentielle à Dieu, superessentielle à nous, supérieure et étrangère à la raison. Si nous voulons la connaître par expérience, il faut monter en esprit jusqu’à l’Incréé, jusqu’au centre éternel où toutes les lignes commencent et finissent, où elles perdent leur nom, où elles trouvent l’unité centrale, sans jamais aliéner leur nature et leur essence propre. Nous resterons ce que nous sommes, dans notre substance créée: la distinction subsistera. Et cependant les mains du ravissement nous emporteront dans l’Incréé, et nous nous surpasserons nous-même en hauteur, en profondeur, en largeur, en longueur, et ce sera quelque chose comme un égarement sans retour. C’est le témoignage du prophète Ézéchiel: les quatre animaux avançaient toujours et ne revenaient jamais. Ainsi des élus: transportés plus haut qu’eux-mêmes, dans la jouissance sans mesure, ils vont sans revenir. Ils ne regardent pas derrière eux. C’est la septième veillée, c’est le repos; c’est la consommation de la béatitude. C’est là que nous demeurerons plus haut que nous, dans la simplicité. N’oubliez jamais les actes intérieurs et extérieurs, n’oubliez pas les préparations, n’oubliez pas les exercices, n’oubliez pas les vertus. Les divers degrés de vertus, d’adhésion, de charité, de sagesse, d’activité, produiront divers degrés de béatitude. La faim et la soif qu’on aura de Dieu, dépendra des mérites conquis. O béatitude superessentielle! vous êtes le Seigneur! sur vous nous roulerons et nous brûlerons dans l’unité sans mesure, dans l’abondance, dans la communion, plus haut que la capacité de nos puissances réunies. Et l’ordre des élus et des anges sera gardé sur terre et au ciel éternellement, tel qu’il était éternellement dans la prédestination divine. Que la soif de notre cœur prenne une voix pour crier:

O gouffre de puissance, dont je ne vois pas les lèvres, engloutis-nous dans ton abîme! que ton amour se décache et qu’il brille à nos yeux. Êtes-vous couverts de blessures mortelles, que l’amour vous embrasse, et vous voilà sauvés!

DE L’ABSTRACTION INTÉRIEURE

Si quelqu’un veut vivre dans la solitude intérieure, qu’il aille habiter Jérusalem. Jérusalem veut dire le lieu de la paix.

Or la solitude est par-dessus tout un acte intérieur.

La conversion demande aux imparfaits d’éviter tel ou tel acte extérieur. Car ce que nous possédons avec attache, adhère à nous et se mêle à notre sang.

Mais l’homme parfait n’a plus aucun besoin de fuir le dehors. Dégagé d’attache, libre et prêt, son mouvement intérieur vers Dieu est si prompt, qu’il ne se fait aucune violence pour se précipiter au fond de lui. S’il se sent par moments penché sur les choses inutiles et infécondes, car l’attention perpétuelle vers Dieu n’est pas donnée à l’homme en cette vie, il se détourne rapidement avec un immense mépris de son instabilité. Mais comme il se penchait sans attache, il se relève sans effort; car sa pente intérieure est plus forte que les pentes extérieures. Il est plus enclin vers le dedans que vers le dehors. Il y en a qui ont, pour la stabilité, des aptitudes particulières; pour ceux-là, la solitude intérieure est plus facile; ce qui ne prouve pas leur sainteté plus grande. Le plus saint c’est le plus aimant, c’est celui qui regarde le plus vers Dieu, et qui satisfait le plus pleinement les besoins de son regard. Quelquefois les natures les plus instables et les plus indomptables arrivent à des hauteurs où ne parviennent pas les tranquilles. Car les instables, dans le transport de leur amour, se méprisent au point de ne plus pouvoir se supporter.

Ce qui est nécessaire, c’est la solitude du cœur et de l’esprit. Si vous ne l’avez pas, fussiez-vous seul au monde, vous n’êtes pas solitaire. Si vous l’avez, fussiez-vous mêlé à toutes les foules du monde, vous êtes solitaire.

Quelques-uns demandaient un jour à un homme très élevé en grâce: Ne ferions-nous pas bien de nous séparer des hommes, de vivre seuls, de ne fréquenter que le désert ou l’église? Ne serait-ce pas le moyen de la paix?

L’homme consulté répondit: Non. Et voici pourquoi. Si vous êtes justes, vous le serez partout, et auprès de n’importe qui. Injustes, vous le serez également en tous cas. Le juste est celui qui possède Dieu en vérité; celui-là vit n’importe où, et au milieu de n’importe qui, dans la profondeur de la solitude. Il vit sur la place publique comme dans une église, dans une cellule, dans un oratoire. C’est pourquoi Jésus, auprès de la fontaine, disait à une femme que voici le temps d’adorer le Père en esprit et en vérité.

Qu’est-ce qu’adorer le Père en esprit et en vérité, sinon adhérer à lui par amour? Celui qui aime en vérité ne borne pas la possession de Dieu à certaines conditions de lieux ou de compagnies, il trouve son Seigneur en lui-même. Le Seigneur est plus intime à nous que nous-même, conservateur de notre vie, et essence de notre essence.

Celui qui ne possède, ne voit et n’aime que Dieu, et toutes choses en vue de Dieu, celui-là est à l’abri de la multiplicité, à l’abri des lieux, à l’abri des hommes. Au lieu de l’écarter de l’unité, tout le multiple est divinisé par lui. Il trouve Dieu en toutes choses, en tout lieu, en tout acte. C’est Dieu qui agit avec lui; celui qui est la cause d’un acte en est le principal auteur. Si votre amour est vrai, si vous n’avez que Dieu en vue dans toute action, Dieu est le principal auteur de toutes vos actions. Nul ne peut aimer Dieu sans Dieu, ni surpasser la nature par les forces de la nature. L’abnégation de soi-même est une œuvre supérieure à la nature. Celui qui cherche et goûte Dieu en tout, nul ne peut empêcher celui-là d’être solitaire, parmi toute multitude et toute multiplicité.

L’union divine accompagne la solitude. Le juste vit dans un inviolable recueillement; et comme toutes les multiplicités de l’univers ne peuvent troubler Dieu, ainsi, toute proportion gardée, le juste uni à Dieu est imperturbable à elles. Mais le point suprême où le trouble n’atteint pas est au-dessus de nos puissances. Il réside en Dieu, où toute multiplicité est virtuellement présente dans la paix suprême de l’unité absolue. Il faut donc ne voir que Dieu en toutes choses, et accoutumer l’âme à sa présence intérieure. Souvenez-vous des moments où vous avez possédé Dieu, dans une église ou dans votre chambre, et présentez-vous aux hommes et aux choses dans le même état intérieur. Tel que vous désirez être à l’église, dans l’intensité de la prière, soyez-le parmi les hommes et les choses du dehors. Si vous avez trempé avec attache vos mains dans quelque chose, vous retrouverez, dans l’instant de la prière, l’image malfaisante au fond de vous. Je ne veux pas dire que tous les actes, tous les lieux, tous les hommes soient égaux entre eux, ce serait une injustice suprême. La prière est au-dessus de la nation, et l’église au-dessus de la place publique. Je veux seulement dire que le même esprit doit suivre partout l’homme spirituel. Si vous avez cette joie, la présence de Dieu en vous est invincible; si vous ne l’avez pas, si vous êtes obligé de la quêter à droite ou à gauche, toute distraction, toute circonstance étrangère, tout homme discordant vous deviendra dangereux. Si Dieu n’est pas au fond de vous, en esprit et en vérité, si vous avez, contre l’ordre, quelque attache mauvaise à vous-même, ce n’est pas seulement la société des méchants, ce n’est pas seulement la place publique qui vous deviendra mauvaise, vous rencontrerez votre ennemi dans la prière et dans l’église, car vous le portez au fond de vous. Toute attache est un empêchement, et, pour trouver Dieu partout, il faut ne chercher partout que lui. Ce n’est pas assez de penser à Dieu, car la pensée va se tourner ailleurs, et alors vous manquerez de Dieu. Il faut avoir Dieu planté dans votre essence, dans la profondeur où n’atteignent pas les pensées. Celui-là possède ainsi Dieu qui est monté au-dessus de lui-même, par la vertu de l’amour, et qui trouve le Seigneur plus haut que les réflexions et les puissances de l’homme. Celui-là trouve en lui-même une simple pente d’amour, qui va vers Dieu, quoi que fassent les créatures. Il est invincible aux choses qui changent le regard simple et nu, plongé dans la contemplation divine, et inaltérable aux images changeantes; car il passe au-dessus d’elles, visant à Dieu. L’œil de l’intelligence contemple des espèces intellectuelles, comme la miséricorde, la bonté ou toute autre chose. Mais l’œil simple vise à Dieu, passant au-dessus des images. Dieu demeure par sa grâce dans les puissances de l’âme; mais dans l’essence nue de l’esprit, uni à lui sans intermédiaire, Dieu possède une présence spéciale et inexprimable. Celui qui est monté par sa grâce au-dessus de l’activité humaine, celui-là, dans la simplicité de son âme, possède Dieu sans figure et nu.

C’est de là que la grâce s’élève pour se répandre dans les puissances; à partir de ces puissances actives, l’âme monte au-dessus d’elles, et, rejoignant la grâce à sa source, se plonge dans l’océan de Dieu. Dieu est la source de la grâce; mais la grâce devient créature dès qu’elle a coulé en nous et que nous agissons par elle.

L’homme qui possède Dieu fixé dans son essence le possède d’une façon divine; à ses yeux c’est Dieu seul qui reluit en toutes choses. Celui qui rapporte tout à sa gloire sent en tout la saveur de Dieu.

La présence de Dieu n’est pas une séparation extérieure des choses extérieures, elle est la solitude de l’esprit; si vous l’avez, vous pénétrez les personnes et les choses à une telle profondeur qu’elles perdront leur puissance et leur action contre vous.

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Maintenant voici une tentation plus redoutable, je crois, que toutes les tentations dont jamais j’aie parlé. Elle vous écarte tellement de Dieu et de toute vertu, que je ne sais pas bien comment feront ses victimes pour retrouver la justice. Elle s’attaque à ceux qui, sans pratiquer le bien, par l’intellect seul, croient trouver et posséder en eux-mêmes une existence qui participe à l’essence divine, et restent là dans l’oisiveté spirituelle et naturelle. Ces gens-là tombent dans un repos aveugle et vain où leur substance n’agit plus. Ils négligent toute activité intérieure ou extérieure, toute pratique bienfaisante; activité, volonté, connaissance, amour, désir, concours effectif de l’homme en face de Dieu, ils dédaignent et méprisent tout cela. S’ils avaient une heure dans leur vie poursuivi Dieu avec l’activité d’un amour sans mensonge, s’ils avaient goûté les vertus vraies, ils ne seraient jamais tombés dans cet aveuglement. Mais sachez donc que Jésus, rédempteur du monde, que tous les saints, que tous les anges de toute hiérarchie agiront éternellement; éternelle sera chez eux l’activité, éternel le désir, éternelle l’action de grâces, éternelle la louange, éternelle la volonté, éternelle la connaissance; même dans la vie éternelle, sans l’activité le bonheur ne serait pas. Dieu lui-même s’il n’agissait pas, Dieu ne serait pas Dieu, et le bonheur serait absent de lui. Oh! les misérables, dans quel abîme ils seraient tombés! Que toutes les sources qui gardent les larmes s’ouvrent pour pleurer sur eux, car ils se sont endormis dans leur quiétisme, et l’abîme s’est refermé sur leur tête.

Ils adhèrent, sans amour et sans vertu, à ce repos menteur qu’ils sentent au fond d’eux. Je vous le dis, une grande infidélité, une grande erreur s’élève dans le monde, c’est la fausse liberté d’esprit, c’est la corruption spirituelle. Les victimes de cette imposture infernale ne connaissent généralement ni vertu, ni pénitence, pas un cheveu, pas une ombre. Quelques-unes d’entre elles, au contraire, ont passé leur vie dans d’énormes mortifications, dépourvues d’amour simple et de vérité pure. En général, leur procédé consiste à rester immobiles matériellement, à cesser toute action, et à rentrer en eux-mêmes par une oisive sensualité; et ils restent là sans exercice, ils n’ont pas d’amour adhérent; c’est pourquoi ils ne sont pas capables de se pénétrer eux-mêmes; mais, comme c’est dans leur propre essence qu’ils prennent leur repos, ils font d’elle-même un Dieu ou plutôt une idole. C’est leur propre essence que ces idolâtres confondent avec l’essence de Dieu par une horrible confusion.

La consolation intérieure est d’un ordre moins élevé que l’acte d’amour, qui rend service aux pauvres spirituellement ou corporellement. Si vous êtes ravi en extase aussi haut que saint Pierre et saint Paul, ou qui vous voudrez, et si vous apprenez qu’un malade a besoin d’un bouillon chaud, ou de tout autre secours du même genre, je vous conseille de vous réveiller un instant de votre extase et de faire chauffer le bouillon. Quittez Dieu pour Dieu, trouvez-le, servez-le dans ses membres; vous ne perdrez rien au changement. Ce que vous quitterez par charité, Dieu vous le rendra avec de bien autres excellences.

Voulez-vous que je vous dise, ma sœur, comment vous trouverez l’humilité et la chasteté, comment vous serez fille de Dieu, comment vous placerez autour de votre front l’auréole des Vierges. Le prophète David dit quelque part: Écoute et vois, ma fille, prête l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, et le Roi s’enflammera pour ta beauté. Je vous en supplie, ma sœur, écoutez Dieu, écoutez vos supérieurs, ayez l’oreille tendue vers toute obéissance, et le Christ s’enflammera par votre beauté. Après la messe, allez droit à vos fonctions, et si celles-ci ne vous permettent ni d’aller à la messe un certain jour, ni de communier, si le temps vous manque absolument, ne vous en troublez absolument pas. L’obéissance vaut mieux que des victimes, et le sacrifice est plus fécond que la volonté propre. Recherchez et embrassez les fonctions les plus basses, comme l’infirmerie ou la cuisine. Ne commandez que quand il le faut. Mais toutes les fois que vous pourrez vous servir vous-même, faites-le. Quand on vous permet de remplir la fonction la plus humble, remerciez Dieu immédiatement, et que la joie naisse en vous. Si vous êtes chargée de l’infirmerie, le nécessaire, c’est la gaieté. Que votre visage soit ouvert et riant: que votre douceur soit parfaite. N’ayez jamais avec les malades un mouvement d’impatience. Si elles sont impatientes, vos malades, si elles sont moroses, dites-vous: En ce moment, je rends service à Jésus-Christ. S’il y en a dans le nombre de plus pauvres, de plus souffrantes, de plus abandonnées, que toutes vos préférences soient de ce côté-là, et voyez Dieu en elles, Dieu pour qui vous travaillez. Je vous supplie d’éviter l’ombre d’un mot, l’ombre d’un geste qui puisse impatienter un pauvre malade. Si la tristesse et la colère s’emparent de lui, montrez-lui, dans leur gloire céleste, ceux qui ont autrefois souffert, Dieu et les saints. Si le malade vous demande quelque chose, ne le faites pas attendre une minute. S’il vous fait une demande dangereuse pour lui et contraire à sa santé, ayez l’air de ne pas entendre. S’il insiste, dites-lui vos craintes, et, s’il insiste encore, consultez vos supérieurs.

Toutes les fois que vous préparerez pour un malade un petit repas ou une potion, faites-le avec la plus grande propreté; rendez agréable au goût l’objet que vous préparez: faites que le malade soit content, et, quant à vous, conservez la paix. Remuez très souvent les lits des malades; arrangez-les parfaitement. Rendez-les commodes, surtout aux plus délicats, surtout à ceux qui ont le plus grand besoin d’être bien traités. S’il le faut, restez la nuit près d’eux: mais alors, alors de la gaieté! de la gaieté! Inventez des choses amusantes! Faites-les rire, ma sœur; je veux que partout où il y aura un malade, il désire vous avoir à côté de lui. Lisez-leur les paroles et les exemples du Sauveur et des saints, dans le cas où ils seraient disposés à les entendre, mais de telle façon que votre présence entraîne partout où vous irez une récréation spirituelle.

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