LIVRE HUITIÈME
LES DEUX CANTIQUES
CANTIQUE
Celui qui connaît la vérité, et qui a la science de l’habitation intérieure, indépendant des amours et des douleurs de la terre, celui-là est heureux, et il est préservé du mal, tant que ses sens extérieurs sont recueillis sur la montagne. Jouir de Dieu! ô joie des joies! Quant à moi, suivant le conseil du sublime amour, j’ai si profondément pénétré les choses accidentelles, que j’ai trouvé la liberté et l’absolution des liens. Gloire à l’amour! Il délivre de la misère; il affranchit de l’extérieur. Il fait don de la nudité, et de la flamme, et de la fusion.
Je vous en supplie, connaissez-vous quelqu’un qui se soit ennuyé dans ses domaines?
O essence éternelle! tu ébranles absolument les puissances de l’âme. Quand tu ouvres le désert à l’esprit que tu guides, la paix descend sur lui, et, dans le silence profond de la jouissance, l’homme est illustré, et la clarté qui l’environne est digne de la nature très sublime de l’essence. Oh! quelle horreur que de se retourner vers le dehors! oh! sources immenses! oh! torrents de lumière! Celui qui boit de votre eau vit sans ennui ni peur. Ce n’est pas en vertu de son propre mérite qu’il a trouvé la liberté. Les lointains d’autrefois sont devenus pour lui voisinages. Il a l’inexprimable joie de ne plus trouver sur terre son semblable. Celui qui foule les sentiers de l’amour se porte bien au fond de lui-même. Il entend la voix mystérieuse qui dit toutes choses en une parole; oh! que Dieu nous abrège la route de ce pays-là! La jouissance actuelle porte une joie qui fait fondre l’âme! oh! quel transport et quel salut dans cette parole: Je me souviens de Dieu!
CANTIQUE
Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps, de l’amour, quoique le monde ait horreur de ma joie, et que sa grossièreté ne sache pas ce que je veux dire. Si je leur dis mon transport, ils vont me mépriser. Ils me mépriseront un moment; mais j’ai au-dessus des siècles le sentiment de mon éternité, et la joie qui en résulte ne ressemble à rien. Que celui qui veut connaître la vérité rentre en lui-même et vive au-dessus des sens; la connaissance la plus claire part du fond le plus intime. Heureux qui la possède! il est incomparable aux autres créatures. Quant à moi, je suis sorti; j’ai dépassé par mes excès. Mon essence est trop riche pour qu’une créature puisse la saisir. Autrefois, quand j’étais captif dans vos filets, j’étais si soumis au monde qu’on ne me poussait pas du coude sans m’irriter. Je m’étais égaré loin de mon essence parmi les choses qui tombent et coulent. Maintenant je suis absous de vos nœuds. O liberté si longtemps, si longtemps désirée et cherchée! la voici! je la tiens! je la sens! je me repose dans le lieu saint. Adieu, race ignorante et grossière, j’abandonne les hommes à leurs pensées qui sont mensonge et ruine. Là où fut de toute éternité mon type sans commencement, là sera ma vie sans fin. Le Dieu tout-puissant, qui nous a fait don de tout lui-même, est un amour immense, et la lumière est son assistante. Quiconque rentre en soi, dit adieu aux amours et aux douleurs du monde. Il ne trouve que l’essence pure, sans dimension ni mesure, très simplement éternelle. Qu’on lise et qu’on écrive tout ce qu’on voudra, l’Être demeure ce qu’il est, et il est très libre en lui-même. Croyez-moi, mes enfants. L’accident n’est pas dans l’absolu. Celui qui sait cela par expérience a le droit de dire en vérité que la joie est son partage.
FIN
TABLE
Pages Introduction VII Préface de Surius XVII Quelques pensées sur Rusbrock, rapportées et réunies par Surius XXXIII Vie de Rusbrock XXXVII