‹ Sac au dos à travers l'EspagneChapitre 6 sur 47 · III.

III.

J’éprouvais une impression singulière en pénétrant dans ce sanctuaire, et je crus un instant que, pour me punir de ma téméraire présence, le saint me frappait d’aveuglement. Bien qu’il fût trois heures, il était plongé dans une obscurité complète par d’épais rideaux tendus sur les étroites fenêtres, et que l’éclatant soleil rayonnant au dehors rendait plus profonde.

Je fis quelques pas à tâtons et me heurtai les jambes contre des paquets mouvants d’où sortirent des grognements irrités. Je me tins alors immobile, demandant, comme Gœthe, mais in petto: «De la lumière! de la lumière!»

Elle sortit lentement des profondeurs de l’église, d’abord faible ligne de points rougeâtres, flammèches des cierges; puis, m’habituant à l’ombre, je vis le sol couvert de larges taches noires où couraient des frémissements semblables à des ailes de chauves-souris agitées.

C’étaient des entassements de femmes assises par terre, sur de petits ronds de paille nattée, dans toutes les postures, mais principalement à la façon des Mauresques. Elles écoutaient un prêcheur forcené dont les éclats de voix furieux cinglaient superbement sous la coupole sonore, comme des lanières de fouet, sur cette foule accroupie. Et, tout en frissonnant sous la colère du saint homme, elles agitaient, fermaient et déroulaient leur éventail avec une agaçante rage, comme si elles se sentaient déjà léchées par les flammes de l’enfer dont l’apôtre les menaçait.

De grands scapulaires bleus ornaient la poitrine et le dos de ces saintes qui portaient, en outre, au bras, un rosaire enroulé. Tout autour du troupeau et près des piliers, des jeunes gens agenouillés ou debout et décorés aussi de larges scapulaires, semblaient attendre impatiemment la fin de l’office, plus attentifs aux coups d’œil des niñas qu’aux menaces du prédicateur.

Disons en passant que le scapulaire et le rosaire sont, d’après les fervents Espagnols, les deux plus beaux présents que la Vierge ait faits au monde; aussi les dames s’en parent-elles à l’envi, sans se croire pour cela engagées à la vertu.

L’hospederia de Loyola a un aspect à la fois claustral et seigneurial. Vastes salles, larges corridors, portes sculptées, parquet ciré, escalier monumental.

Les murs, comme ceux de toutes les auberges espagnoles, sont ornés de tableaux de piété, d’enluminures, dans le genre de celles qui ont rendu Épinal célèbre. Ici, c’est naturellement saint Ignace dans toutes les phases de sa vie. Crucifix et bénitiers sont accrochés près des lits, et l’on a posé aux fenêtres des grillages en forme de croix. Des prières, comme des murmures de fantômes, flottent dans les corridors; ce sont des dévotes qui passent et qui, pour ne pas perdre de temps, récitent l’Ave Maria. Sur la table d’hôte constamment garnie de pèlerins, est un coin réservé aux bibelots de sainteté, chapelets, scapulaires, médailles, où l’on a joint des objets d’une utilité plus immédiate, éventails et poudre de riz. Une bonne odeur de menthe est répandue partout; la cause m’en fut expliquée en voyant les servantes se servir de balais faits avec de gros bouquets de menthe verte, utile dulci.

Tout fort propre, d’ailleurs, et cette propreté du linge, je l’ai rencontrée partout, même dans les plus infimes ventas de la montagne. Je ne sais pourquoi l’on médit toujours de la propreté des auberges espagnoles. Alexandre Dumas lui-même, gaillard difficile à coucher et à nourrir, ne s’expliquait pas ce mauvais bruit. «Il y a un point sur lequel les auberges espagnoles sont calomniées, dit-il, c’est celui de la propreté.» Gautier dit comme lui, et tous les autres. Où donc remonte cette calomnie? A des voyageurs sans doute qui n’ont visité l’Espagne que du coin de leur feu et en ont fait le tour dans leur chambre à coucher.

Mon ami Edmond Lepelletier écrivait récemment, dans une critique de livres, qu’on savait l’Espagne par cœur; Madrid, Tolède, Grenade, Séville, peut-être; mais quant au reste, je crois au contraire qu’il n’est pas de pays en Europe qui soit moins connu.

En sortant de table où le gros vin des Castilles, que les Allemands commencent à empoisonner avec leur trois-six, est servi plus abondamment que l’eau, je me trompai de porte pour gagner ma chambre; au lieu de prendre à droite, je tournai à gauche; et ouvrant brusquement, en homme qui entre chez lui, je me trouvai en face d’une grosse dame très brune, habillée d’un simple scapulaire. A ce vêtement qui ne remplissait même pas le but de la feuille de vigne légendaire, il faut ajouter une demi-douzaine de médailles scintillant à son cou. Je ne sais qui elle attendait dans ce costume des îles Sandwich. Sûrement ce n’était pas moi, car elle poussa un cri de détresse en se cachant de l’immense éventail dont elle se caressait mollement derrière sa jalousie. Elle accompagna ce geste d’un regard si courroucé, que, frappé de confusion et ne trouvant dans mon trouble aucune excuse dans la langue castillane qui, d’ailleurs, ne m’était nullement familière, je la lui balbutiai dans celle de John Bull.

Le soir elle ne parut pas au dîner, mais je la revis dans l’église, agenouillée sur les dalles aux pieds du grand saint Ignace auquel elle demandait sans doute pardon de s’être laissée surprendre dans une si sommaire toilette, tandis qu’au confessionnal voisin un grand jésuite à mine affamée la couvait d’un œil goulu.

Je rencontre aussi à l’église des voisins de table d’hôte, un monsieur d’environ cinquante ans qui, accompagné de sa nièce, vient tout exprès de Madrid faire ses dévotions au saint.

La señorita est d’un âge et d’une physionomie fort tendres et tous deux excitent l’admiration par leur ardente piété. Trois fois le même jour, ils assistèrent au saint sacrifice, et le matin je les ai vus communier dévotement. Maintenant les voici courbés sur les dalles, l’oncle à genoux, tandis que la nièce accroupie à ses côtés semble recevoir le bon Dieu.

«Une bonne histoire! nous dit le lendemain à notre départ une des petites bonnes, qui, élevée dans le vieux sérail, nous en aurait, si nous étions restés quelques jours de plus, dévoilé tous les détours; j’ai regardé ce matin par le trou de la serrure du numéro 6, et, bien qu’il y ait deux lits, j’ai vu la señorita sortir de celui du caballero.»

Et de rire comme une folle.

«Vous allez être obligée de raconter cela en confesse au révérend père Frapardo.

--Domingo! rectifia-t-elle. Oh! il en a entendu et vu bien d’autres.

--Cela ne l’effarouchera pas?»

Et elle s’en alla toujours riant et secouant la tête.

Eh bien, à la bonne heure, voilà comment je comprends la religion.

Après vêpres, c’est-à-dire vers quatre heures, lorsque la grande chaleur est tombée, les jeunes gens des environs viennent jouer à la paume sur la vaste esplanade. C’est le jeu national, comme en Angleterre le cricket. Pas de village, pas de hameau qui n’ait un jeu de paume, unique ressource des dimanches et des soirées d’été. La place offre alors un aspect pittoresque et gai, remplie qu’elle est d’ânes, de chevaux, de mules, de voitures de toutes formes qui ont apporté les pèlerins et les curieux d’alentour. A l’un des coins, une fontaine où s’abreuvent les bêtes et, au pied de l’escalier de l’église, une petite boutique, la seule de l’endroit, semblable à nos étalages forains, où s’approvisionnent les simples. Là se débitent, avec des photographies du sanctuaire et des portraits de Loyola, toute la sainte pacotille des objets de piété, médailles, reliques, vierges en plâtre et chapelets. Comme la succursale de l’hôtel, elle appartient aux saints pères qui, tout en propageant la bonne cause, ne négligent-pas les occasions de faire leur petit commerce.

Lourdes a envoyé jusque-là ses produits, car j’y ai vu un paquet de rosaires, portant son nom et sa marque, que l’on débite aux badauds comme provenance du cru.

Si les femmes sont jolies, les hommes n’ont pas mauvaise mine. Avec leur veste jetée négligemment sur l’épaule, leur gilet ouvert laissant voir la blancheur de la chemise, la taille serrée dans une ceinture rouge, coiffés du coquet béret bleu et chaussés de blanches espadrilles, ils marchent fièrement, la cigarette aux lèvres, exempts de la lourdeur et de la gaucherie de nos campagnards. Ils n’en ont, du reste, ni l’astuce ni la fausse bonhomie et regardant en face le passant quel qu’il soit, le saluent d’égal à égal: Buenos dias, hombre! Bonjour, homme.

La place est garnie de bancs, où viennent s’asseoir, à l’ombre des orangers, les voyageurs des deux hôtelleries. Voici les jésuites rentrant pour souper. L’un arrive sur une mule, assis à la façon des femmes, son grand rosaire pendant derrière lui et battant de sa croix de cuivre les flancs de la bête.

Nous l’avons rencontré, il y a trois jours, remontant sur sa mule la vallée d’Azcoitia, lisant son bréviaire, allant remplir je ne sais quelle mission. Sa mission terminée, il regagne allègrement le gîte, répondant d’un air bonasse aux saluts des paysans.

Deux autres moines s’approchent de l’hôtellerie, fumant des cigarettes. Ils sont jeunes et bien tournés. La matrone et quelques servantes qui prennent le frais du soir à la porte s’avancent à leur rencontre; les voyageurs se lèvent et saluent; ils s’assoient à une table sous la galerie et se font servir des azucar esponjados, petits pains de sucre ovales et spongieux qu’on laisse fondre dans l’eau.

Ces prêtres, cigarette aux lèvres, je les ai retrouvés dans toute l’Espagne; en revanche, je n’y ai vu que rarement le long chapeau légendaire de Basile. Les belles choses s’en vont.

La nuit descend. On entend au loin les tintements d’une cloche sur la montagne, et dans la plaine hérissée de maïs, les chants des jeunes filles qui jettent dans le paysage une note mélancolique et douce, oubliée par les Maures au fond de ces vallons.

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